TABLEAU DE DECEMBRE
Dans l'éther transparent le verglas étincelle, La plaine est un miroir splendide. éblouissant, Où chaque arbre, paré d'une clarté nouvelle, Lève vers le soleil ses bras de diamant.
Les ruisseaux sont gelés sur les bords des fontaines On voit comme un réseau de colliers et de chaînes ; L'onde n'agite plus son filet de cristal. On dirait que la nuit chaque goutte limpide.
172 Myrtes et Cyprès.
Prête à tomber gaiement dans le gouffre liquide, N'ait pu bouger devant un spectre glacial.
La forêt a perdu ses bruits et ses murmures,
Les vieux sapins n'ont plus d'oiseaux dans leurs ramures :
Un silence effrayant règne en ces profondeurs,
Si ce n'est quand la bise, en effleurant le givre,
Provoque par moments de plaintives rumeurs
Que l'écho désolé ne peut faire revivre.
Lorsqu'on est seul alors devant cet horizon,
L'âme se décourage et gagne le frisson,
Quelque chose de sombre et de triste l'assiège.
La nature, muette en sa roide splendeur,
Eblouit vos regards sans toucher votre cœur,
Et votre œil cherche en vain une fleur sous la neige.
Forêt de Soignies, 1867
Je me suis dit souvent : « A quoi sert de lutter, Si la gloire est un bien qu'on peut nous contester, S'il en est de l'amour comme de toutes choses, Si les lauriers jaunis vont rejoindre les roses, Et si de nos souhaits le mirage enchanteur Se dissipe en brouillard au fond de notre cœur? »
Et je vis, torturé par cette âpre pensée :
L'âme perd son espoir et la fleur sa rosée ;
Je marche et vois tomber sous mes pas languissants
Toute l'illusion que j'avais à quinze ans,
Et, lors même qu'il reste à ma triste couronne
Quelque feuille échappée à ce souffle d'automne,
174 Myrtes cl Cyprès.
Je l'arrache, prenant plaisir à torturer
Mon propre cœur... et puis je me mets à pleurer.
Aux bords de ces étangs aux ondes toujours pures,
Que les saules pleureurs couvrent de leurs ramures,
N'y laissant pénétrer de la clarté des cieux
Qu'un rayon qui s'y perd vague et mystérieux,
Je marche solitaire et me voile la face;
Mon regard affaibli ne voit plus dans l'espaee,
Comme un miroir confus reflétant mon esprit,
Que brumes au matin et ténèbres la nuit.
— On dirait que parfois le mal qui me torture
Imprime le dégoût sur ton front, ô nature! —
Et, si de ce linceul humide et malfaisant
Se dégage soudain l'astre resplendissant,
Je détourne les yeux, car mon pâle visage
Aux rayons réchauffants préfère le nuage.
Enfant, dans la forêt j'allais souvent m'asseoir, A. fin d'y respirer l'air parfumé du soir,
Myrtes et Cyprès. 1 7 3
Pour me bercer à cette ineffable harmonie Que la brise chante à la nature assoupie. Les feux du crépuscule empourpraient les coteaux, Les talus se miraient dans la nappe des eaux. Ici, l'ombre, mêlée à des flots de lumière. Semblait faire mouvoir le sentier solitaire; Là, le gazon penchait les urnes de ses fleurs, Confondant leurs parfums ainsi que leurs couleurs.
Qu'elle est grave cette heure où règne le silence, Où suri'arbre muet l'oiseau qui se balance A cessé tout le bruit que faisaient à la fois Son aile palpitante et les chants de sa voix !
Qu'elle est douce cette heure où la mère pieuse Se penche sur le front de sa fille rieuse Et veille avec amour ce doux ange endormi, Dont elle est le soutien comme l'unique ami!
Qu'elle est sainte cette heure où le pécheur rebelle, Se sentant ressaisi par l'angoisse cruelle,
i 7*3 Myrtes et Cyprès.
S'agenouillait aussi sous la voûte du ciel Et murmurait tout bas le nom de l'Eternel i
Alors ma voix d'enfant se mêlait au cantique. Le chant de l'innocence au ciel est sympathique.
Aujourd'hui je suis seul ; mais c'est l'isolement... Je n'ai personne à qui confier mon tourment; Jamais personne, hélas! accourant à ma plainte, Ne viendra caresser ma main dans son étreinte ! Jamais un œil ami, sur le mien arrêté, Ne s'est devant mes pleurs aussitôt humecté! Je n'entendrai jamais une bouche ravie Me dire : «Viens, suis-moi: le chemin de la vie Est plus rose et plus gai lorsqu'on le longe à deux, i Combien de fois, hélas! n'ai-jepas fait de vœux, O mon Dieu (tu semblais ne pas vouloir m'entendre), Pour rencontrer un jour l'être qui pût comprendre Tout ce qui chante, espère, ou se lamente en moi. Alors, avec l'amour, j'aurais trouvé la foi. Lausanne, 1871.
Hejice vain deluding joys!
MlLTON.
Mon cœur a trop longtemps chanté L'idéal, fuyant mon étreinte, Sans laisser dans mes cieux l'empreinte De son passage regretté.
O doux mensonge qui nous leurre!
Enchanteresse illusion, Trop tôt s'éteignait ton rayon ; Ta fleur se fanait avant l'heure.
i;s Myrtes et Cyprès.
Vingt ans j'ai cherché la beauté Dans les êtres et dans les choses.
Il est temps que tu te reposes, O mon pauvre esprit tourmenté !
J'avais consacré ma jeunesse A tout sentiment généreux; Mon présent était radieux, Mon avenir une promesse.
Je caressais avec bonheur Le rêve d'un amour immense, Et je pressais dans ma démence Tout le genre humain sur mon cœur
Pour mon affection ardente, Si j'ai recueilli le dédain, Si l'on a repoussé ma main A tout malheur compatissante.
Myrtes et Cyprès. jyg
C'est que rien ne dure ici-bas.
Le miel est bu, voici la lie :
Si la coupe est toujours remplie, Le bonheur s'évapore, hélas!
Car c'est le destin de la vie.
C'en est fait, il faut peu de temps Pour que l'espoir des premiers ans Tombe, feuille pâle et flétrie, Au souffle cruel des autans.
Bruxelles, 187 .