‹ Myrtes & cyprèsChapitre 8 sur 26 · DEPIT · texte numérisé non relu

DEPIT

Ma belle, il ne faut plus aimer Si vous craignez d'être infidèle, Si, moins stable que l'hirondelle, Vous vous éloignez d'un coup d'aile Du cœur qui cesse de charmer ; Ma belle, il ne faut plus aimer.

Il ne faut plus nous regarder.

De vos yeux noirs si pleins de flamme,

Où vous semblez mettre votre âme,

4G Myrtes et Cyprès.

Cela n'est pas loyal, Madame.

Si nous ne pouvons vous garder, Il ne faut plus nous regarder.

Il ne faut pas non plus chanter, Si, dans cette voix de sirène Qui nous captive et nous enchaîne, Vous vous riez de notre peine.

Si ce n'est que pour nous tenter, Il ne faut pas non plus chanter.

Il ne faut plus nous embrasser, Si vos baisers changent de place ; S'ils laissent encor moins de trace Qu'un zéphyr espiègle qui passe Sur les fleurs sans les caresser, Il ne faut plus nous embrasser.

Pour résister à tant de charmes, Nous sommes trop naïfs, trop fous.

Myrtes et Cyprès. 47

Contre le pouvoir de vos larmes Nous ne pouvons lever les armes, Et vos sourires sont si doux !

Nous sommes bien faibles, bien fous !

Que voulez-vous, je suis jaloux, Et c'est peut-être dans ma rage De n'avoir été davantage Porté dans votre cœur volage Que je dis tant de mal de vous !

Je n'en puis rien, je suis jaloux.

XAVIOLA

Rafaël.

• • • Hé! voulez-vous avoir

La Camargo, l'ami?

L'Abbé (se levant).

Tète et ventre 1 Ce soir?

Rafaël.

Ce soir même.

A. de Musset.

« Comtesse de Bagatelle,

Xaviola toute belle,

Sais-tu que c'est mal à toi

De venir tenter un prêtre

Qui sent battre un cœur de reître

Que tu mets tout en émoi ! »

5o Myrtes et Cyprès.

Ainsi pensait l'abbé d'Arche, Confesseur que sa démarche, Son bel air, son doux parler, Rendaient l'idole des femmes.

Elles venaient, pauvres âmes î A son autel se brûler.

L'abbé d'Arche, jeune encore, Soulevait des bras d'amphore Quand il prêchait, et sa main Blanche, fine, aux longs doigts minces, N'avait rien des crocs, des pinces Attributs du capucin.

« Xaviola, pécheresse, Murmura-t-il sans rudesse Quand la pauvre enfant rougit, Ignores-tu que cet homme, Deviné sans qu'on le nomme Est un mécréant maudit?

Myrtes et Cyprès. 5i

« Est-il bien vrai que le comte, Ce faquin sans foi ni honte, Est à cette heure l'amant En titre de l'innocente, Hier encore sa servante, Et sa reine maintenant ?

« O ma gentille brunette, Un jour vient où l'on regrette La pudeur qu'on dépouilla, Où, si c'était à refaire, On reprendrait sa misère, Ma belle Xaviola ! »

Et sa voix vibrait émue.

La pauvre fille perdue L'écoutait distraitement ; Du prêtre la chaude haleine L'impressionnait à peine :

C'était assez d'un galant.

Myrtes et Cyprès.

Lui, parla pendant une heure :

« Faut-il sur toi que je pleure!

Faisait-il l'œil animé.

Crois-moi, ces seigneurs volages Ont causé bien des ravages Sans jamais avoir aimé. »

Il sermonnait à voix haute, Pardonnant la grosse faute, Accablant le séducteur.

« Et que faut-il que je fasse?

— Laisse-moi prendre sa place, Je dirigerai ton cœur! »

Xaviola, ma mutine, Brune ardente à la peau fine, Aux regards malicieux, Se lève, troussant sa robe, Léger tissu qui dérobe Des charmes si dangereux,

Myrtes et Cyprès.

Et dit à l'abbé, tout chose :

« Bon confesseur, frais et rose, Est-ce ainsi que le Sauveur Parlait à la Madeleine?

Lui disait-il : « Je t'emmène, « Je te cueille, pauvre fleur !

« On peut aimer Dieu sans crainte

« Mon amour te fera sainte

« A la barbe du démon.

« Providence complaisante,

« Je tiens dans ma main puissante

a Ce qu'il te faut, ma charmante,

« Et l'amour, et le pardon ! >

Sur ce, la rieuse folle Laisse l'abbé sans parole, Confus plus que furieux.

Depuis lors, il devint raide :

La bigote la plus laide Était trop femme à ses yeux.

Myrtes et Cyprès.

La morale de l'histoire, Galant en soutane noire, Lovelace tonsuré, C'est qu'il faut rester logique, Mettre un sermon en pratique, Ou n'être jamais curé.

Si l'anecdote est légère, Excusez-moi, très-cher frère Jésuite, pardonnez-moi :

On était sous la Régence.

Les mœurs ont changé, je pense On suit mieux la sainte loi.

Mon cher frère, excusez-moi.

Paris, 23 juin 1876.

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