‹ Myrtes & cyprèsChapitre 9 sur 26 · MEDITATION · texte numérisé non relu

MEDITATION

A Monsieur d'H*** de S*>\

Ami, vois à tes pieds s'agiter le grand fleuve, L'Escaut majestueux dont l'Océan s'abreuve; Vois ces vaisseaux géants aux pavillons divers Que la vague a conduits du bout de l'univers ; Regarde les flots bleus que le ciel bleu prolonge Et les vieux pilotis que l'onde amère ronge. La plaine qui s'étend dans un vague horizon : Ici le sable gris, plus loin le vert gazon,

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Ou, sur le bord d'un champ, dansles plis de la brume, Une blanche maison au toit rouge qui fume .. Mais regarde avant tout, regarde devant toi Anvers, reine du Nord, dont l'Escaut est le roi; Anvers et ses clochers, sa cathédrale telle Qu'on en prendrait la tour pour un mont de dentelle ; Anvers et ses chantiers, ses quais tumultueux, Ses matelots hâlés dans leurs habits poudreux, Ses soldats pour peupler sa vaste forteresse, Défense du sol belge aux jours de la détresse : Car, ville universelle, elle est tout à la fois Le domaine des arts, du commerce et des lois Ville de la noblesse et ville du courage, Elle reçoit de tous un légitime hommage, Et ses remparts, couverts de canons menaçants, Commandent le respect à des peuples puissants...

Oui, ce spectacle est beau, car la splendeur humaine Nous dérobe de loin les anneaux de sa chaîne Sous un voile éclatant,

Myrtes et Cyprès. 5;

Car nous ne pouvons voir que le manteau de fête, Car l'or et les lauriers qui décorent la tête Cachent le front sanglant.

Hélas! tout ici-bas, depuis l'âme divine Jusqu'au lis diapré dont la tige s'incline,

Tout a son ver rongeur.

Le vent des passions souffle sur chaque chose; C'est le même contact qui fait pâlir la rose

Et fait saigner le cœur.

Ainsi, dans le lointain, cette cité brillante, Où planent à la fois notre pensée errante

Et nos regards rêveurs, A l'âpre ambition des hommes est en proie, Et, plus souvent témoin du deuil que de la joie,

Supporte leurs erreurs...

Mais chassons cette image sombre, Gardons plutôt l'illusion:

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11 reste toujours assez d'ombre Et peu de consolation !

Regarde à l'horizon : les feux du crépuscule Font resplendir encor le soleil qui recule; Puis l'azur s'obscurcit à la voûte des deux, Et le fleuve, miroir des beautés sidérales, Aplanit sa surface, ainsi que les cavales Tendent leur cou flexible à l'Arabe orgueilleux.

Anvers, en ce moment, ne rend plus un murmure; On dirait qu'elle craint de troubler la nature Dans son recueillement calme et mystérieux. A tout ce mouvement, ce grondement sans trêve, Succèdent le bruit sourd du flot battant la grève, De l'onde secouant ses bords silencieux.

Mais soudain les clochers de la ville endormie Apportent jusqu'à nous leur vibrante harmonie : C'est Y Angélus pieux, Y Angélus du marin,

Et le docile écho guette sur l'autre rive Les sons entrecoupés de cette voix plaintive, Cantique solennel de ces lèvres d'airain.

O chaste prière

Du métal sacré,

Hymne de la terre

Au Maître adoré,

Voix qui tremble et chante,

Dont la note enchante

La misère errante

Du cœur ulcéré!

Douce mélodie!

Aurore du soir, Moment de la vie Qu'on ouvre à l'espoir, De la tour vibrante Quitte palpitante

60 Myrtes et Cyprès.

La cloche pesante Dans son beffroi noir.

La brise te porte Au triste captif; Tu forces la porte De l'antre plaintif.

Ta voix consolante, Que l'amour enfante, Est la plus touchante Pour son cœur rétif.

Harpe radieuse Chère aux matelots, Ombre vaporeuse Glissant sur les flots, De qui se lamente Fugitive amante, Que ta voix charmante Calme ses sanglots...

Myrtes et Cyprès. Gi

Viens, ami, dans l'esquif fragile.

Tandis que d'une main agile Tu nous reconduis vert le port, J'écoute au milieu du silence La rame frappant en cadence La crête de Tonde qui danse, Faisant entendre un faible accord.

Le croissant de l'astre nocturne Ote son voile taciturne Et sourit à mes yeux rêveurs.

Salut, Vénus, blonde planète, Dont les rayons sur notre tête Jettent une clarté discrète

Et guident le bras des rameurs !

Salut, ô ma ville natale, Plus belle qu'une capitale!

J'aime à te voir en ce moment

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Scintiller sous tes feux sans nombre Et te disputer avec l'ombre, Alors que ton rivage sombre Paraît une île d'Orient.

Tête de Flandre, 20 août 187 1 .

T'en souvient-il? C'était le soir d'un jour d'été. Le soleil rayonnant semblait avoir jeté De longs rideaux de feu sur sa couche royale, Tandis qu'à l'autre coin du ciel frangé d'opale S'élevait lentement, comme timide et pâle, L'astre des nuits, la lune au croissant argenté.

Oh! je respire encor cet air tiède et doux Qui nous enveloppait, couple chaste et jaloux, Tandis que nous glissions sous le dais du feuillage. Et que le vent lutin, doux messager des fleurs, S'arrêtait à ton souffle et baisait ton visage A la douce clarté des étoiles tes sœurs!

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Le ruisseau murmurait tout le long de l'allée, La voix du rossignol nous descendait, perlée Et plaintive, du haut des peupliers touffus. Nous écoutions — ta main reposant dans la mienne Ces chants mystérieux, cette note aérienne, Et nous ne parlions pas, tant nous étions émus.

Je me disais : « Avec cet azur sur nos têtes, Ces soupirs s'éveillant dans les forêts muettes, Cet arôme enivrant des arbres généreux; Avec ce frôlement intermittent des feuilles Dans ton temple serein, ô nuit! tu nous accueilles En étendant sur nous tes charmes vaporeux! »

Et quand le rossignol eut fini sa romance,

Je ne me sentais plus; quelque chose d'immense

Envahissait mon être et l'attachait à toi.

Je dus céder enfin à l'élan de mon âme

Et tomber à tes pieds, car ta beauté de femme

Etait en ce moment trop céleste pour moi.

Et, dans tes mains d'enfant prenant ma tête ardente, Tu l'attiras vers toi, pour lire dans mes yeux; Tu restas quelque temps rêveuse et dans l'attente, Puis, sur ma lèvre en feu, ta bouche frémissante Mit un baiser suprême et m'entr'ouvrit les cieux.

Bienne (Berne), juin 186!^.

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