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LA POUPÉE DE NUREMBERG

Opéra-bouffe en un acte, par MM. de Leuven et A. de Beauplan; musique de M. A. Adam.

S'il est quelque chose de plus absurde que Topéracomique, c'est sans contredit l'opéra-bouffe, — une importation italienne dont nous ne nous sommes pas encore débarrassés. Dans ropéra-bouffe, rien n'est tenu d'avoir le sens commun, pas plus les situations que le style ou les idées.

La musique est un élément dramatique, d'une puissance infinie, incalculable ; c'est une des plus admirables créations du génie de l'homme, c'est l'emprunt le Ijlus audacieux qu'il ait fait aux procédés de la création. La science des sons, la science de l'harmonie, n'est-ce pas la science de toutes les sciences? La musique, c'est la mise en vibration directe des forces magnétiques qui circulent dans l'air, dans le métal , dans le bois, dans le plus mince linéament d'un détritus animal ou végétal. Longtemps je n'ai pas compris la musique, et stupidement je prenais le jeu infernal de l'archet ou du doigté pour une simple victoire de l'organisation sur le chaos : ce n'est que par l'étude du magnétisme que je suis arrivé à l'intelUgence des harmonies musicales ; aussi n'est-ce pas sans indignation que je vois prostituer aux chmoiseries du grotesque les ressources de cette science, qui ne doit être pour Fhomme qu'une initiation. Il est un fait étrange, c'est que presque toutes les découvertes de la science moderne ont leur analogie dans les croyances primitives du genre hu-

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maiii. Ampliion, Josué, — deux inythcs, si vous voulez, — deux vérités, deux traditions autlientiques, selon moi, — embellies de merveilleux par la nécessité de stupéfier le doute, affaiblies par le criticisme d'une vaine science.

Il est dit que la Poupée de Nuremberg nous ramènera sans cesse aux idées philosophiques : MM. de Leuven et de Beauplan se sont amusés à les remuer à pelletées,

— sans en tirer aucun parti, rendons-leur cette justice.

— Cornélius-Grignon, citoyen de Nuremberg et fabricant de jouets^ — car que faire à Nuremberg, si Ton n'y fabrique des jouets? — a reçu du ciel un fils, Donathau-Menjaud , et de l'enfer un neveu, Miller-Meillet ; si bien que, très-mauvais oncle, mais très-excellent père, il a fabriqué, pour en faire l'épouse de son fils, une poupée à laquelle il doit donner la vie par des procédés magiques. Hélas! nous aussi nous poursuivons cette idée de l'animation de la matière inerte par la volonté. Il nous semble que Prométhée a dû exister, et qu'il ne s'agit que de retrouver la théorie d'une puissance dont le hasard peut-être lui avait révélé la pratique. Comme Cornélius-Grignon, nous avons notre chimère; mais nous n'avons pas recours comme lui aux évocations sataniques. 11 y avait dans cette idée la matière de tout un drame ; MM. de Leuven et de Beauplan l'ont-ils comprise? Nous n'en savons rien. Faire un opéra-bouffe, c'est s'enlever le droit d'avoir une pensée sérieuse et surtout raisonnable.

Tandis que Cornéhus-Grignon envoie son neveu Miller-Meillet se coucher sans souper , il se rend avec son fils à une fête que donnent ses voisins. Pendant ce temps, Miller-Meillet se costume pour le bal masqué :

— cest là quildoit se rendre avec sa maîtresse, —une jolie niaitresse, ma foi! — Bertlie-Kouvroy. — Miller, de la lumif re! — C'est Berthe qui a peine à gravir l'escalier ténébreux. — Comment! s'écrie Miller tout fier de son déguisement satanique, c'est là ton costume! — 11 est vrai que la pauvre Berthe a bien un mantelef gris-lavande , garni de dentelle noire ; mais elle a une robe qui ne reflète aucune élégance. Jeune et jolie, elle n a pas besoin de toilette : n'a-t-elle pas pour plaire à son amant ses beaux cheveux parfumés d'amour, ses yeux noyés dans des flots de volupté, et cet indéfinissable souru'e qui rappelle les grâces pensives de la courtisane italienne poétisée par le pinceau d'un grand maître et les chants d'un illustre poëte? Et puis, quand Berthe-Rouvroy aura timidement raconté son excuse, qui est-ce qui ne sera pas disposé à lui pardonner ? Elle avait bien, sur le prix modique des journées de son labeur, acheté de quoi se parer d'un costume ; mais, au moment où elle allait gaspiller au plaisir les économies du travail, elle a entendu tout à côté d'elle ime misère qui geignait la faim et la maladie, et... nous laissons à votre cœur le soin de deviner ce qu'elle a fait. — Qui est-ce qui ne connaît le mot de Didon? Miller-Meillet en est là sous la tutelle d'un oncle fort rapace; aussi n'a-t-il garde de gronder Berthe-Rouvroy. Un autre en aurait -il le courage, à voir l'attitude avec laquelle sa générosité semble demander pardon à son amour? — Mais, lui dit-il, écoute, mon oncle a là des habits magnifiques pour une poupée qu'il chérit; entre dans ce cabinet , habille-toi. — Et il en est ainsi fait. Pendant ce temps, l'heureux amant dispose le souper préparatoire aux exercices chorégraphiques. — Quel

est ce bruit? — C'est mon oncle! — Et Miller-Meillet n'a que le temps de se sauver dans la cheminée.

C'est en effet Corné lius-Grignon qui rentre avec son fils. Il pleut, il vente, il grêle, et c'est mie nuit ainsi désordonnée qu'il lui faut pour faire l'évocation diabolique. Tandis qu'il prononce sur une autre conjonction syllabique le sacramentel abrakadabra, Donathan- .Men.jaud fait du feu dans la cheminée. Miller-Meillet, qui n'a pas envie d'être étouffé, se décide à jouer le rôle du diable. — Prosternation de l'évocateur imprudent.

— Miller-Meillet à son tour évoque Berthe-Rouvroy. Nous renonçons à décrire l'admiration de Cornélius- Grignon pour son œuvre, et de Donathan-Menjaud pour celle que son papa lui destine pour épouse. Mais comment tout cela se terminera-t-il? Berthe-Rouvroy dit qu'elle a faim ! Déjà ! s'écrient en chœur Cornélius- Grignon et Donathan-Menjaud. — Tandis que le diable leur ordonne d'aller chercher à souper, conférence rapide entre MiUer-Meillet et sa maîtresse. — Ya ôter ton costume, je me charge de tout arranger, — et Berthe- Rouvroy reste maîtresse de la scène. — C'est un vrai démon, elle casse tout, brise tout, la porcelaine et les jouets. Cornélius-Grignon commence à regretter son œuvre... Encore une idée plùlosophique. La vie, — la boîte de Pandore , — Dieu se repentant de la création,

— le péché originel , — et bien d'autres belles choses que nous vous pourrions dire et que nous ne vous dirons pas. Après avoir bouleversé un désordre général, Berthe-Rouvroy disparaît. Alors Cornéhus-Grignon prend une résolution suprême, il s'arme d'un marteau et va détruire sa poupée. Miller-Meillet revient, il explique tout à son oncle, et celui-ci furieux veut mettre le

neveu à la porte. — Avec plaisir, reprend l'insolent, mais vous me rendrez la fortune de mon père, que vous m'avez volée. — Et Cornélius a si radicalement perdu la tête qu'il consent à cette restitution. — Et Berthe-Rouvroy épouse Miller-Meillet, — c'est toujours ainsi que les choses se passent entre cet acteur et cette actrice, — dénoûment qui n'est guère du goût de Donatlian-Menjaud. Et franchement nous ne sommes nullement fâché qu'il soit un peu mortifié. Cet acteur n'a pas joué ce rôle, il l'a grimé. 11 a des aspects de plan coupé et des allures de pain d'épice taillé en Polichinelle. Le fil? a par trop Tair d'être l'enfant de son père, — un pantm et un himbelotier; ses bras paraissent être attachés avec des bouts de ficelle. Menjaud a en outre l'énorme défaut de n'avoir qu'un jeu extérieur, à l'adresse des spectateurs myopes ou qui n'ont pas de lorgnette; il n'a pas la conscience de son rôle, et, vu de près, il ne joue point du tout; exemple : tandis qu'il paraît et doit être effectivement glacé de terreur, ses lèvres sourient. Si les acteurs eux-mêmes ne se prennent point au sérieux, que devra donc faire le public?

Et pourtant Menjaud ne manque pas de bons modèles : nejoue-t-il pas entre Meillet et M"*^ Rouvroy? — M"*^ Rouvroy surtout, qui est Marielle, Berthe ou la poupée de Nuremberg, jusque dans son for intérieur, — M"'' Rouvroy, qui n'a peut-être d'autre défaut que déjouer trop serré; car l'observateur attentif souffre de tout le travail qu'il a fallu à l'artiste pour vaincre les rébelhons de la nature, si difficile à assouplir à ces situations de convention. La poupée de Nuremberg restera une des plus heureuses créations de son talent;

aussi est-ce avec un enthousiasme^ spontané qu'aux brillantes roulades qui perlaient sur ses lèvres, toutes les femmes qui assistaient à cette représentation se sont déiK)uillées de leurs bouquets, heureuses de fournir, au costume de la poupée, ce complément qu'avait oublié Cornélius. Ce soir-là M"^ Rouvroy devait remporter tous les succès, et c'est avec des transports unanimes que la salle entière a bissé un pas sans façon sur lequel elle préludait avec iMiller aux joies et aux abandons amoureux du bal masqué. Lorsqu'elle revient, à l'évocation du diable, revêtue des parures que CornéUus destinait à son chef-d'œuvre, et que, pour lasser le Prométhée qui l'a tirée du néant, elle s'emporte en bruyantes lutineries, elle a mis dans le jeu de ses moues et de ses folies une verve et un entrain qui semblaient incompatibles avec la nature un peu sentimentale de son talent. Elle était la fille de Paris, — la femme-chatte qui saute sur vos meubles, qui brouille tout sur votre bureau, — la maîtresse indisciplinée qui met le désordre dans votre bibliothèque, et qui croit vous consoler d'une glace cassée, d'une page déchirée, d'une coupe brisée, d'un plâtre émietté, par un sourire et quelquefois un baiser ; elle était aussi la vivandière aux gestes impérieux, et, son sabre de fer-blanc à la main, elle instrumentait vraiment sur le ventre de Cornéhus avec l'aplomb d'un instructeur. Ajoutons que tout le temps elle a été dignement secondée par Meillet.

En résumé, cette petite pièce, dont le décousu était illustré de mots spirituels, a obtenu un succès dont M. Adam a le droit de réclamer une bonne part. Le même soir, les Ficinçailles des Roses, musique de M. Villeblanche, remportaient, grâce cette fois absolument

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