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LA DAME DE LA HALLE

Drame en six actes et un prologue, par MM. A. Bourgeois

et Masson.

Après les inventions viennent les perfectionnements; après les innovations,, les imitations; après la création, la greffe.

Il y a un mois à peine que 31"*" Rouvroy créait à rOpéra-National l'espèce porteuse d'eau avec un succès d'autant plus flatteur qu ©lie ne le devait qu'au réalisme de son talent, — un succès dont l'art et l'école avaient droit d'être fiers tout autant que l'actrice. Les applaudissements qui chaque soir chamarraient la Butte des Moulins tout le long du rôle de M"" Rouvroy ont monté à la tète des dramaturges en mal d'enfant. Diable ! Mais si, nous aussi, nous avions nos porteuses d'eau! — Et voilà comment MM. A. Bourgeois et Masson, à propos de dames de la halle, ont jugé bon de nous faire assister à quelques scènes de la vie intime des porteurs et des porteuses d'eau.

Le drame s'ouvre sur la grossièreté des Auvergnats de la fontaine de la rue de l'Échelle, qui, du droit du plus fort, veulent empêcher une jeune Savoyarde d'aller remplir ses seaux à leur fontaine. Vous croyez peutêtre bonnement, en simple aiiprenti charpentier dramatique, que cette jeune lîlle doit reparaître dans la pièce, qu'elle doit en être le nœud, l'intrigue et le dé-

noûment;, que sa rencontre avec Léonard-Saint-Ernest, le doyen des porteurs d'eau , qui a l'innocente galanterie d'accorder à la jeune fille ses grandes puisées à la fontaine de la rue de rÉchelle, deviendra la hase du drame : vous avez compté sans la papillonne des auteurs. Les porteurs d'eau ne reviennent pas de cette amabilité inusitée, et de la jeune fille il n'est plus question. Vous voyez bien que ces Auvergnats n'étaient là que pour faire concurrence à ceux de MM. Gabriel et Desforges, et la porteuse d'eau interlope de la rue de l'Échelle à la séduisante et légitime porteuse d'eau de la rue des Moulins.

Nous n'en avons pas fini avec les hors-d'œuvre. Voici flamboyer dans le lointain l'incendie du théâtre de l'Opéra, incendie qui donne lieu au cortège le plus singulièrement grotesque de pompiers du xix^ siècle mêlés à mie foule qui ne semble ni d'aucun siècle ni d'aucun âge. Toutefois on peut expliquer cet incident macaronique. En raison de Fétrangeté des costumes, le public se trouvait plongé dans la plus grande incertitude sur la date des événements dont on allait devant lui évoquer l'intérêt. Le besoin se faisait sentir de fixer ses hésitations sur ce point important; et l'incendie de l'Opéra n'est là que pour nous apprendre que nous sommes en 1781. Pour notre part, nous remercions sincèrement les auteurs, car nous avons le défaut d'aimer toujours un peu à savoir où nous sommes. Si bien sommes-nous en 1781, que le marquis de Sahielles, dont voici l'hôtel à votre gauchie, vient d'être mis à la Bastille comme auteur d'un Uvre qui a paru peu orthodoxe au lieutenant de police Lenoir ou à tout autre potentat de l'incarcération. Or donc, tandis que Léo-

nard-Saint-Ernest explique les infortunes de son protecteur,— car le marquis est son iirotecteur, — à ses confrères de la voie d'eau, parait une chaise à porteurs : c'est Coralie-Clarisse, l'ex-niaitresse du marquis, qui, danseuse et dévote, traverse lai pièce d'une manière également déplorable. Léonard est son porteur d'eau; — il pouvait bien même être celui de Jean Lerond d'Alembert, car il s'entend parfaitement à faire vibrer la corde philosophique. — Coralie recommande à Léonard de se trouver chez lui à la chute du jour; il y va de la vie d'un homme, et le porteur d'eau philosophique ne se sent pas la moindre dose d'hésitation. En s'en allant. M"* Coralie commet une faute énorme en disant à ses porteurs : Mes amis, chez moi ! — Ce n'était pas ainsi que, dans ce temps-là, uue femme étincelante de dorures à la Duthé comme Coralie eût parlé à ces espèces, ainsi que s'exprimait le jargon peu égalitaire de l'époque.

Il est temps, si vous voulez bien , de faire quelques excursions dans la pièce. Le marquis de Salnelles, si vous vous en souvenez, est enfermé à la Bastille pour procréation d'un livre fort peu gouvernemental. Là n'est pas le nœud de l'intrigue. Le même marquis a mis ses quartiers en oubli jusqu'à daigner faire un enfant à la danseuse Coralie; mais, peu philosophe pratique, quoique beaucoup trop philosophe théoricien aux yeux du gouvernement, il a enlevé le jeune rejeton des Salnelles à l'amour maternel : Î\L le philosophe a peur que son héritier n'ait à rougir du métier de sa mère. Ah! marquis, je suis sûr que vous avez souscrit pour beaucoup de louis à cette bonne farce qu'ils appelaient l'Encyclopédie, mais je suis sûr que vous ne

l'avez pas lue, ou que, comme vous et vos pareils disaient de la religion, vous avez dit : Bon pour le peuple, les femmes et les enfants. Et comme je ne m'inti'"resse qu'aux esprits logiques, le marquis ne captive nullement mon intérêt. Avec toute sa philosophie, il a perdu la tète entre les murs de la Bastille; il a peur d'être mis à mort, comme si ce pauvre Louis XVI avait jamais fait tuer personne ! 11 y avait sept ans que le dernier roi de France régnait, et celui qui paya pour les crimes de toute sa race n'avait élevé ni potence ni échafaud. Qu'avez-vous donc, monsieur le marquis? Avez-vous donc si peu lu l'Encyclopédie que vous ayez peur de la mort ? Si le marquis de Villette vous voyait, il en rougirait pour l'honneur de la coterie ! Passons, s'il vous plait : les grands seigneurs philosophes valaient mieux que cela. Le cœur nous saigne de toutes les blessures que l'on fait à l'histoire.

Le marquis s'échappe de la Bastille, mais il est tué pendant l'incendie de l'Opéra. Comment cela se fait-il? Nous n'en savons rien. Sont-ce des soldats aux gardesfrançaises qui lui donnent le coup mortel , parce qu'il est paresseux ou inhabile à faire la chaîne? nous ne le demandons pas. Or donc, le marquis a écrit à son père, le duc de Salnelles, pour lui révéler l'existence de son fils, élevé sous le nom d'Armand au collège d'Amiens. Il l'informe en même temps qu'il le reconnait par son testament. Le duc a peur de voir ternir son blason par une bâtardise, — encore une crainte qui n'est plus possible après Louis XIV, — et au moment de s'embarquer pour Saint-Domingue, il charge son factotum, Lorrain-Chilly, de voler le testament. Notons encore que l'illustre maison de Salnelles est de la noblesse des

îles; on sait ce que c'était que la nol)lesse des îles, parmi laquelle le microscope aurait vainement cherché la matière d'un duc et pair. Et, tenez, nous aurions bonne envie de tout passer, mais nous né passerons rien.

Lorrain -ChiUy vole le testament. Il part pour Saint- Domingue. Mais l'homme propose et Dieu dispose : le duc est mort, et adieu la récompense promise. Lorrain- Chilly est un gredin qui ne s'effarouche pas pour si peu. 11 possède le testament, s'il faisait à son profit un marquis de Salnelles? Et le voilà qui se promène sur la grève. Un homme va se jeter à l'eau, Lorrain-Cliilly l'arrête. Les projets de suicide sont communicatifs. Celui-là, désespéré de ne pouvoir faire fortune, veut en finir avec la \ie. C'est un bâtard, et il a été élevé sous le nom de Maurice au collège de Rouen. De la bonne volonté et un grattoir, et d'Amiens l'on fait Rouen, d'Armand l'on fait Maurice. — Topez là ! vous êtes le marquis de Salnelles; cent mille livres, si je vous fais rentrer dans vos droits. — Et l'aspirant suicidé s'empresse de signer.

Voulez-vous savoir maintenant ce que c'est que Maurice? C'est le gendre du père Léonard-Saint-Ernest, — un gendre que son beau-père n'a jamais vu, — c'est le mari de Françoise-Guy on, — une femme qu'il a laissée au pays pour aller chercher fortune à Saint-Domingue, — qui, en l'absence de son mari, est venue avec son enfant chercher fortune à Paris, — et qui, déjà dame de la halle, est depuis ce matin orangère du roi. Lorrain-Chilly fait fabriquer un faux acte de décès de Maurice. Douleur déhanchée de Françoise -Guy on. Tandis qu'elle se Mvre à des écarts savamment palpites

de reins, de poitrine et dV'paules, Maurice passe dans le carrosse du marquis de Salnelles.

— C'est lui!

Les dames de la halle, — ces prétresses oblig-ées de tous les mariages et de toutes les naissances, de toutes les joies prétendues en un mot, — vont complimenter le marquis sur son retour. Françoise-Guyon a l'habitude de s'abstenir de ces embrassades à bouquets, mais, cette fois-ci, elle ira. C'est bien Maurice, — et Maurice, lui aussi, a reconnu Françoise. — Mais Lorrain- Cliilly est là qui lui darde des yeux la menace des galères, — car il a fait un faux, — l'acte de décès, — et celui qui qui en a profité sera réputé complice de celui qui l'a fait; c'est justice. — Maurice-Arnault méconnaît Françoise. Mais Françoise-Guyon hii parle de leur fds Joseph^ et, absurdité! le père parle quand l'amant s'était tu.

Il faut que iMaurice épouse M"^ de Crémencey, à cette condition seule le séquestre mis sur les biens du marquis de Salnelles sera levé. Françoise est expédiée au For-l'Évêque parles soins de la tante du marquis. Mais le syndic des forts de la halle la délivre des mains des exempts. Attention, le dénoûment approche. Le vrai marquis de Salnelles se retrouve. Lorrain-Chilly se jette par la fenêtre. Après ça, nous ne savons pas comment Maurice-Arnault s'arrangera avec le Châtelet; mais ce n'est pas l'affaire des auteurs. Et pas le moindre engueulement! Que peut-on faire à la halle si l'on ne s'y engueule point? Il y a dans le blason des armes parlantes : pourquoi pas aux drames des armes, c'est-àdire des titres parlants?

Ce drame en lui-même est fort ordinaire; mais

MM. A. Bourgeois et Masson, pour nous prouver leur force^ y ont accolé deux épisodes du plus haut intérêt. Procédons par ordre. La loterie, cette savante création du génie de Casanova, faisait alors la guerre aux Parisiens. Geneviève-Mésanges, la femme de Léonard, poursuit la chance sur les numéros 12, 23, 45, 62, 77. Le marquis de Salnelles avait jadis confié à Léonard un dépôt de 6,000 livres avec charge de le remettre à son fils quand il viendrait le réclamer. Mais ce fils n'est pas venu, parce qu'il n'a pas reçu l'avis que son père n'a pas eu le temps de lui écrire. La femme de Léonard a puisé dans le trésor, dont elle ignore l'origine, pour satisfaire sa passion du jeu; et le trésor est épuisé. Et Léonard, à la nouvelle que le marquis de Salnelles est de retour, met ses habits de dimanche pour aller relever sa probité de la faction du dépôt. Il soulève la pierre. Rien. — Va-t-il tuer sa femme? — se demande toute la salle avec anxiété. Non, car Eustaclie-Laurent lui arrache des mains l'arme meurtrière. Vous ne savez pas ce que c'est qu'Eustache? C'est la plus heureuse création de MM. A. Bourgeois et Masson. C'est toute une idée philosophique. C'est la réhabilitation de la laideur et de la prétendue dégradation du mendiant. Eustaclie- Laurent, c'est un enfant abandonné, — ce drame ressemble, par certains côtés, à la fameuse rencontre des brancards : — il a été recueilli par une de ces femmes qui montent, à la porte des églises, l'éternelle garde du : Mon bon monsieur, ma belle dame, je prierai le bon Dieu pour vous. — La mère Boby, — c'est ainsi qu'on l'appelle, — a voulu que son élève fût son successeur, et Eustaclie-Laurent, pour nourrir sa bienfaitrice, a, pendant trois ans, mendié le jour et travaillé

la nuit. Hier, il a fait son rhef-d'œuvre : il est reçu ouvrier tailleur. Et maintenant , lui et la mère Boby vont manger le pain du travail. Laurent a magnifiquement comijris les difficultés de son rôle, et il Ta illustré d'une splendide ignobilité. Merci, messieurs A. Bourgeois et Masson , bien des Eustaches peut-être vous écoutaient; vous les aurez rehaussés à leurs propres yeux, et ils seront sortis plus contents et plus courageux! Vous avez fait une bonne action, cela vaut mieux, cela est plus rare qu'un beau drame; ce qui ne veut pas dire que le vôtre soit mauvais.

Nous avons dû plu? d'une fois nous indigner contre l'absence de ménagements dont MM. A. Bourgeois et Masson avaient usé à l'égard de la vérité historique; mais nous reconnaîtrons avec plaisir qu'ils ont consciencieusement respecté la langue française. 11 est fâcheux que leur pièce ait été montée d'une manière aussi piteuse, que les quinquets fument à enrouer le gosier le plus inoxydable, enfin que les places soient larges comme des côtelettes de chevreuil , et rembourrées comme des selles de manège, à la salle de l'Ambigu- Comique. A tout cela, MM. A. Bourgeois et Masson ne peuvent rien , mais la direction sociétaire pourrait, ce me semble, quelque chose. Pour ma part, je lui en aurais ime infi.nie reconnaissance.

Cornélius Holfif.

— 21 février. — ODÉON.

NICOLAS POUSSIN, Drame en deux actes, par M. A. Tailhand.

Nous avons, contre la direction actuelle de l'Odéon, des motifs d'animosité tout personnels ; nous ne ferons pas difficulté de les avouer. Il nous souvient que nous avons eu plusieurs pièces refusi'es à Tunanimité à ce théâtre du désert, une, entre autres, — et, franchement, eUe méritait un autre sort : — cela s'appelait Un Mariage en 1840, et ce n'était qu'un drame en trois actes et en prose. Il y avait là-dedans un mari qui vendait jour par jour à sa femme le droit d'avoir impunément un amant, et qui, une fois la fortune de sa femme ainsi épuisée, s'en allait déposer une plainte au parquet, et tout cela se terminait par un toast à l'amour dans des coupes de Bohème, pétillantes de Champagne saturé d'acide prussique. L'idée n'était-elle pas origmale et digne d'un meilleur sort? Refusé à l'unanimité, — fut toujours pour nous la réponse stéréotypée sur les lèvres du secrétaire général de l'Odéon. En directeur subventiomié, M. Altaroche se ferait un reproche d'ouvrir un manuscrit; nous ne devrions donc en vouloir qu'au comité cacochyme dont il a l'infortune d'être embarrassé, mais nous sommes ainsi fait, que nous en voulons au directeur et au comité. Du reste, la direction de M. Altaroche est de celles qui périssent par le spleen, et son résultat, le suicide. Depuis dix-huit

mois, ou sait les succès que n'a pas enregistrés l'Odéou , on sait qu'ils n'ont pas relui les beaux jours de Lucrèce, de JS'otrc Fille est princesse, et de François le Champi.

Toutefois, quelles que soient nos antipathies contre la direction de TOdéon, notre intention n est nullement d'en rendre responsables ceux qui ont été assez heureux ou assez malheureux pour obtenir quelques lopins de cette hospitalité parcimonieuse, qui nous fut toujours généreusement refusée ; aussi est-ce avec la liberté tout entière de nos appréciations que nous sommes allé voir la nouvelle pièce de M. Arthur Tailhand. C'est purement et simplement une symbolisation des souffrances de l'artiste, quelque chose qui ne se raconte pas , parce que cent poètes l'ont dit cent fois, parce que le registre des entrées dans les hospices le dit tous les jours avec une éloquence plus sèche, mais plus émouvante. La donnée du drame de M, Tailhand n'a rien d'authentique : Nicolas Poussin ne put accompagner en ItaUe son ami le cavalier Marini, retenu qu'il était à Paris par ses engagements avec la communauté des orfèvres, pour laquelle il exécutait un tableau représentant la Mort de la Y'ierge. Ce fut plus tard seulement que Nicolas Poussin entreprit, pour la troisième fois, le voyage d'Italie. Quant au prix de mille écus dont Marini aurait payé le tableau du peintre, il est tout simplement fabuleux. L'histoire nous apprend que le duc de Noailles faisait peindre à Poussin des batailles au prix de sept écus la pièce. Enfin, mille écus, tel était le chiffre de la pension que Louis XIII accorda à Nicolas Poussin, lorsqu'il l'envoya chercher à Rome, par M. de Chanteloup, pour attraper Simon Vouet. — Telle est l'expression assez étrange dont se servit le

monarque, si nous en croyons une lettre écrite par Poussin, le lendemain de Taudience royale, au chevalier del Pozzo.

Pour notre part, si nous avions voulu dramatiser les commencements de la gloire, nous aurions choisi une autre figure que cette physionomie calme et placide de Nicolas Poussin ; mais il y a quelques mois on inaugurait aux Andelys la statue de Poussin : le drame de l'Odéon n'est que le bouquet de la cérémonie. M. Arthur Tailhand a du talent. Est-ce de bonne foi qu'il admire Poussin? Croit-il vraiment que cet homme ait eu le feu sacré ?

Dans un ouvrage aussi curieux qu'utile : Catalogue raisonne of the Works of the eminent Jutch, Fleni/nsh and FrenchPainters, Lonclon, 1837, un savant consciencieux, John Smith, donne la description de 342 tableaux de Nicolas Poussin. Un homme peut-il avoir du talent 342 fois dans la vie? C'est beaucoup.

11 est peu de musées qui ne possèdent des œuvres originales de Nicolas Poussin. Pour sa part, le duc de Bridgewater en possède sept : les Sacrements, qui ne lui ont pas coûté moins de 1,225,000 fr. Il est plus d'un tableau moderne que nous préférerions de beaucoup à ces compositions rougeàtres qui, dans la galerie du noble duc, font l'effet d'une décoration de guillotine. Pour ne pas sortir de l'Angleterre, — car c'est là qu'il faut aller chercher les amateurs éclairés des arts, — nous dirons encore que les belles collections du duc de Devonshire, de lord StrafFord, du marquis de Westminster, de lord Herford, du comte Cowper, de sir Thomas Baring, du comte Radnor, de lord Exeter, du marquis de Rute, de MM. Coke, Miles et Wilkins, renferment

toutes, sinon deux, du moins un tableau de Poussin : il y en a 23 à Saint-Pétersbourg, au musée de l'Ermitage, — cette splendide maîtresse que l'empereur de Russie entretient à millions; — 2 à Florence, au musée degTUffizi, — une pauvreté qui fait peine; — 21 à Madrid, au museo del Re, — la plus belle collection du monde si elle n'était pas abandonnée à l'incurie d'un conservateur peu méritant ; — 8 à la galerie de Dresde,

— un musée qui a l'air d'un bazar ; — î à Vienne, au Belvédère,— une collection expurgata; — 5 à Munich, à la Pinacothèque, — un musée où l'on sent l'inspiration de cet homme qui avait eu assez d'esprit pour comprendre et aimer Lola Montés, assez de bon sens pour avouer tout haut son amour, au mépris de ceux qui le blâmaient parce qu'ils n'auraient pas su en faire autant que lui ; — 4 au musée de Berhn ; — 8 à la National-Gallery de Londres, — un musée dont je ne dis rien parce que tout le monde le connaît aujourd'hui. Le musée de Toulouse et le musée Fabre à MontpeUier renferment l'mi 7, l'autre 13 tableaux de Poussin; enfin le musée du Louvre n'en présente pas moins de 39 à l'admiration des patriotes et des classiques. Nous citerons Rébecca et Éliézer, estimé 100,000 fr.; — la Manne dans le Désert, 130,000 fr.; — les Philistins frappés par la peste, 120,000 fr.;—/e5 Aveugles de Jéricho, 1 00,000 fr.;

— la Femme adultère, 100,000 fr.; — la Cène, l'œuvre la plus remarquable du Poussin, 100,000 fr.; — la Mort de Saphire, 100,000 fr.; — l'Apparition de la Vierge, 100,000 fr.; — saint François-Xavier, 250,000 fr.; — le Déluge, 120,000 fi\; — Diogène, 150,000 fr.;— /e Triomphe de la Vérité, 150,000 fr.

Ah ! Poussm n'avait besoin ni d'une statue ni d'un

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drame : les catalogues des musées royaux et particu liers ne lui suffisaient- ils pas?

Si on en fait tant pour un seul homme, il n'en restera plus pour les autres.

Cornélius Holir.

GYMNASE

LES PREMIÈRES ARilES DE BLAYEAU, Vaudeville en un acte, par MM. Jules et Gustave de Wailly.

« Ne dites pas que vous m'avez vue au Havre ! » murmure à l'oreille de Blaveau M"^ de Villarseau.

« Ne dites pas que vous m'avez vue au Havre ! » murmure à l'oreille de Blaveau M™^ Désétang.

« Ne dites pas que vous m'avez vue au Havre ! » murmure à l'oreille de Blaveau M"^ de Romilly.

M""* Désétang est jeune et jolie;

]\fme (jg Villarseau, — sa cousine, — est jeune et jolie ;

M"" de Romilly, — sa tante, — est vieille et laide.

M""' Désétang est mariée à M. Désétang, — un vieillard assez vieux.

jyjme (jg Villarseau est mariée à M. de Villarseau, — un mari assez jeune.

M"^ de Romilly n'est pas mariée du tout.

Ah çà ! exphquons-nous. La nuit du 17 avril, Blaveau, sur un rendez-vous que lui a donné Clara, — personne légère, rencontrée sur la jetée du Havre, — se faufile, à minuit, tel corridor, tel numéro, hôtel Frascati. Blaveau, — qui n'est rien moins qu'un bacheUer ès-bonnes fortunes, — trouve à l'heure dite une clef sur une serrure, c'est vrai ; mais , — dans la chambre

pas do lumière, et, au lieu et place d'un accueil, un grand cri. — Quelle était cette femme? quel était ce grand cri? — Parbleu! se dit Blaveau, c'est M""^ Désétang... non, c'est M"^ de Villarseau... à moins que ce ne soit M"'' de Romilly. Fichtre ! — Et Blaveau passe trois quarts d'heure à monter, à descendre de l'une à l'autre, — un réjouissant voyage, je vous assure, un peloton de fil bien embrouillé, digne des meilleurs maîtres de l'intrigue.

Ce charmant vaudeville de MM. Gustave et Jules de \A'ailly est enlevé par Geoffroy, qui joue le vaudeville comme s'il n'était pas un grand comique, — par Geoffroy, dont nous espérons un de ces jours mettre en relief tout le talent dans une étude sur Mercadet.

MADAME SCHLICK, Comédie-vaudeville en un acte, par M. Varner.

Êtes-vous proscrit? — Ayez une sœur. Une sœur comme Rose Chéri, s'entend. Fût-elle femme de chambre, pour de rire, ayez une sœur. Elle finira, laissez faire, — elle finira par vous donner un beau-frère aussi distingué que Dressant, et à gagner du même coup la clémence du public et de l'empereur d'Autriche, — deux empereurs! Villars a créé un rôle de valet en dehors du Frontin, — ce Dave de Marivaux. — C'est bien le meilleur valet moderne que nous connaissions.

Nous applaudissons d'autant plus volontiers à ces deux joUs petits actes que certaines personnes avaient cru lire, dans les quelques lignes que nous donnions la dernière fois au Gymnase, une hostilité systématique. D'hostilité, nous ne nous en sentons, pour notre part.

contre aucune direction, nous no tâchons d'en avoir que contre les mauvaises pièces; et d'ailleurs en aurionsnous contre un théâtre, ce ne serait pas contre celui de M. Montigny. — Nous n'avons pas oublié qu'il y a un mois à peine, M"^ Rose Chéri jouait une comédie de Musset dont n'avait pas voulu le théâtre de la rue Richelieu; nous n'ouhlierons jamais que son mari a fait

jouer Mer cadet.

Edmond et Jules de Goncourt.

PALAIS-ROYAL

LE PRINCE AJAX, Vaudeville en deux actes, par M. Léon Lava.

Ce soir-là j'avais l'âme triste, — chère Louisa, vous savez pourquoi. — J'étais dans cette situation d'un homme qui a renié toutes les affections et toutes les sympathies, qui a fait le vide autour de lui, qui s'est habitué à tourbillonner dans ce vide, et qui étouiTe dans l'espace restreint que lui laisse à peine un amour immense comme une passion, puissant comme une pensée, quand cette i)ensée est une idée fixe; et j'avais envie de réfléchir, et ils étaient là 980 qui riaient sans pitié pour ma tristesse.

Qu'est-ce que le rire? C'est pour une femme un moyen de montrer ses dents, ou de darder une œillade que le chaos des contractions musculaires rend imperceptible à la surveillance du jaloux ; c'est encore une manière de répondre quand on ne sait que répondre, une manière de sortir d'embarras : voilà ce que c'est que le rire; une minauderie, quelque chose comme le

bàillempiit transposa, le bâillement en sens lonj^itudinal^ le bâillement horizontal ; mais quand le rire est fendu à cette largeur que l'on appelle Téclat, oh ! ce n'est plus mcrac une minauderie^ c'est une grimace et une affreuse grimace.

Us rient, et de quoi ? De Ravel, zébré dans une houppelande groseille ! Ils rient, et parmi eux, dans un an, dans un mois, dans une semaine , il en sera peut-être plus d'un sur la face duquel la mort aura sculpté le ricanement éternel du squelette.

Par où finit la vie? Par un éclat de rire. Qu'est-ce donc que le rire? Une maladie,'une souffrance, une épilepsie.

Aussi, ennemi du rire, je n'aime pas le théâtre du Palais-Royal. Outre qu'en gravissant cet escalier non monumental, il vous monte au nez une senteur de provincial en bonne fortune, de garde national en goguette à la faveur de la présence au poste , il semble qu'ils rient tout seuls les murs de cette petite salle où débuta Brunet en 1798. Or, ce soir-là, c'était un rire universel, incessant. Ravel galvanisait le Frime Àjax, un vaudeville comme il y en a tant, de M. Léon Laya. Nous n'avons pas l'habitude de louer grand'chose, nous ne commencerons pas par un vaudeville. Celui-ci a l'immense défaut d'être parfaitement déplacé; au Gymnase ou au Vaudeville , il eût été supportable ; au Pa lais -Royal il n'est acceptable qu'cà la condition de n'avoir pas le sens commim. La pensée seule de Ravel, le grotesque par excellence, aristocratisé dans un rôle de grand seigneur du xviii® siècle, ne suffit-elle pas pour faire bondir d'indignation ? C'est toujours l'histoire de l'adolescence déniaisée par l'amour? Vous savez com-

ment l'esprit vient aux filles et aux garçons? Eh bien ! je préfère La Fontaine à M. Léon Laya, sans aimer beaucoup ni l'un ni l'autre. Encore un mot : on est bète, ou on ne l'est pas : nous engagerons M. Laya à ne pas démentir au verso ce qu'il affirme au recto. Nous lui dirons encore que le langage emprunte toujours quelque chose à l'idée, et qu'un lionune qui, comme le prince Ajax, sait sinrituellement se tirer d'une situation difficile, ne doit pas s'exprimer comme une queue rouge.

Ces réserves faites, nous ne ferons pas chfficulté de reconnaître que le Prince Ajax a réussi. Du reste, il n'y a jamais que des succès au Palais-Royal : son public est si bête ! sur une sauce à la ravigotte servez-lui des gra" velures, et vous pouvez être sûr qu'il applaudira. Les pièces, le théâtre et le public sont faits l'un pour l'autre. Les gens d'esprit n'ont rien à voir là.

Cornélius Holff.

— 28 février. — THÉÂTRE-FRANÇAIS.

DIANE, Drame en cinq actes et en vers, par M. Emile Augier.

Vous rappelez-vous Dagobert, — cette bonne création d'Eugène Sue, —ce bon Dagobert menant sa petite caravane, veillant aux repas, au temps et au coucher,

se trouvant toujours Lien quand les petites ont un bon lit et le cheval de l'avoine; — Dagobert lessivant, Uagobert bonne d'enfants, Dagobert raccommodant le linge ?

Eh bien ! dans son premier acte , M. Augler a aussi son Dagobert; seulement son Dagobert s'appelle Parnajon. De Juif Errant, il n'y en a pas trace, et Rodin s'appelle RiclieUeu : il est roi du roi de France.

Avez-vous vu dans l'histoire une figure plus triste que cette figure de Louis XIII, toute pleine d'ombre et d'ennui? Pauvre roi! un sujet qui lui commande à genoux; tout autour de lui des ambitieux qui conspirent en regardant l'Espagne, — comme si l'on était encore sous la ligue et que le Catholicon fût à faire, — le roi comme endormi, et toujours dans son cabinet, « pendant ce grand train de guerre qui fut son règne. » Sa mère, il est obligé de l'exiler; son frère...

Un frère! non, madame. Ah! si fait, j'ai Monsieur, on l'avait trouvé bien près de Chalais quand on fit sauter la tète à Chalais. Sa femme! sa femme! quand elle le fit suppUer au lit de mort de ne pas croire qu'elle eût trempé dans le dessein d'épouser Monsieur : « Dans Testât où je suis, je luy dois pardonner, dit son mari, mais je ne la dois pas croire. » Pauvre homme qui faisait le plus vilain méfier, — le métier de roi, — le plus à contre-cœur possible ; une figure qui ne rit pas et qu'on plaint, un roi qui ne fut pas même un homme, un homme qui ne fut pas même un mari! Louis XIII, qui n'eut dans sa vie que de bien courts moments de franche joie : quand il piquait des longes de veau ! Louis XIII, qui n'eut qu'ime influence, celle de mettre en sa cour le pain d'épice à la mode!

lor.

Quand les tableaux de la galerie de Munich étaient aux frères Boisserée^ — il y a des dix ans^ — des artistes sont venus qui ont dit, en voyant ces Hemling-, ces Van Eyck : Il faut repeindre cela. — Et ils ont pris les tableaux, et ils les ont repeints.

Marion Delorme, il parait, avait besoin d'être repeinte ; M. Emile Augier a bien voulu s'en charger.

Diane est une femme, mais une femme du xvii* siècle, une femme allaitée au bruit des guerres civiles. Elle a peut-être, toute jeune.

Vu massacrer les siens d'un glaive de vengeance,

comme il est dit en la Polixène de Cl. Billard. Elle a été bercée aux arquebusades des reltres noirs, au bruit

de ces batailles

Où Ton jouait de sang ,

Où le fer inhumain insolent besoignait.

Elle est la mère et le père de son frère ; elle l'aime et le conseille. Elle vendra sa montre, si son frère doit de l'argent; elle fera des armes, si son frère a un duel.

Ici une réflexion. — On a fait réciter à M"* Rachel une fable de La Fontaine. — On lui fait chanter une romance à boire. — La voilà qui fait des armes. — Nous ne désespérons pas de la voir donner un de ces jours le combat à outrance au sabre et à ïhache , ainsi que porte la bienheureuse étude du Plutarque de Debureau.

Dieu merci ! M"^ Rachel est une actrice de taille à se passer des tours de force. Les deux mots : Une femme, — à quelle heure ? elle les a dits de façon à laisser à d'autres les charlataneries du jeu et les réclames de l'excentrique.

Il y a dans la pièce un balcon qu'on saute — (Marion

Delorme) ; un duel — (Marion Delorme) ; un arrêt de mort — (Marion Delorme); une criée de rarrrt — (Marion Delorme) ; le cardinal Richelieu, — cette terreur ilùe Victor Hugo avait laissée à la cantonade et dont Geoffroy a fait un magnifique portrait historique; Louis XIII — (Marion Delorme); une grâce qu'on signe

— (Marion Delorme). Le tout finit comme un vaudeville. Ceci appartient en propre à M. E. Augier. La chose est entrelardée de ces vieux sentiments romains, aussi démonétisés que la légende classique des premiers temps de Rome.

Nous la croyions pourtant bien morte, cette école qui cherche son originalité à brouiller du Corneille avec du Victor Hugo ; école bâtarde , sans verve , sans force^ œuvres avortées , école naufragée ! — Plus folle que cette grande marieuse dont parle Molière, — qui aurait marié le Grand-Turc à la république de Venise,

— elle croit marier le drame à la tragédie; invitus invitam. C'est recommencer Mézence.

Par cette œuvre, M. E. Augier a fait un grand pas vers l'Académie. Le fauteuil de Casimir Delavigne doit le convoiter.

Toute notre sévérité n'empêche pas le dramaturge d'avoir fait au temps jadis une charmante comédie.

Il n'y a qu'une chose qui pourrait nous faire douter de l'intelligence de M"'' Rachel, nous, ses admirateurs,

— c'est qu'entre la Marion qu'elle avait depuis si longtemps entre les mains, et la Diane de M. Augier, elle ait fait le choix qu'elle a fait. •

"" Edmond et Jules de Gori court.

ODÉON

l'original et la copie.

Comédie en un acte et en vers, par MM. N. Jautard et G. Harmant.

M"^ de Néris-Restout a perdu son portrait en sortant d'un bal, c'est-à-dire qu'elle l'a laisse tomber, afin que le chevalier de Rancy-Métrème le ramassât. Elle promet sa main à qui le lui rapportera. C'est bien étrange, n'est-ce pas ? Attendez , c'est pour amener la timidité du chevalier à une conclusion. Mais M'"'' de Néris- Restout a compté sans MM. Jautard et Harmant. Le chevalier rend le portrait sans réclamer la récompense. La coquette piquée jette son portrait dans la mare, où il est repêché par le notaire Girard-Têtard. Gare à vous, chevaUer ! Notre homme se décide enfin à accentuer ses soupirs. Au Ueu de YoriginaJ, il a rendu la copie. Il épousera. Soyez heureux, monsieur et madame, c'est ce que je vous souhaite et je vous désire. La pièce est en vers, — un défaut selon nous ; — elle n'est ni amusante ni intéressante; mais il s'y rencontre plus de mots fins et spirituels que n'en comporte le répertoire habituel de l'Odéon. Du reste , cette comédie perdait beaucoup à la solitude au milieu de laquelle elle était fort mal jouée. Ils étaient là trois acteurs et trois actrices; et franchement, si nous ne savons auquel donner la palm^ du blâme, nous savons bien que nous n'avons applaudi que M"'' Anaïs, un charmant petit talent dépaysé dans ces latitudes.

Cornélius Holff.

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