LA SOCIÉTÉ DU MNOTAURE
Vaudeville en un acte, par M. Louis Dubruel.
(Extrait des statuts.)
Art. IV. « Si un sociétaire vient à se marier, malgré le serment qu'il a fait de rester célibataire, tous les autres sociétaires seront chargés collectivement du soin de punir ce faux frère. »
Soyez tranquille, il ne s'agit point de poignards. La punition, je ne vous dirai pas ce que c'était : qu'il vous suffise de savoir que Charles , — sans être de la société du Minotaure, — de concert avec Angela, l'inflige assez gaillardement à ce pauvre Adolphe.
Le fruit défendu a toujours beaucoup d'attraits; je ne vous étonnerai donc pas en vous apprenant que Léopardin-Grassot et Dardouillet-Sainville, — deux membres émérites de la société du Minotaure, — ont pris femmes; — seulement Léopardin a oublié de passer à la mairie, oubli que n'a point commis Dardouillet. Pour éviter la punition, Dardouillet est allé se réfugier
à Toulouse. L'endroit me parait assez singulièrement choisi. Toulouse, la ville de la gaie science, est aussi la ville des amours. — Consultez, pour la chronique scandaleuse de la Dorade et de la place du Capitole, certain chef d'escadron de notre connaissance, et peutêtre aussi un de nos collaborateurs, dont les apparitions fantastiques dans la patrie de Clémence Isaure sont toujours la source d'un surcroit de travail pour les employés de la mairie. — Si M. Louis Dubruel a rendu cet hommage satiritjue à la vertu des dames toulousaines, soyez bien persuadé que c'est affaire de rivalité, car notre auteur est Marseillais, — ne le dites pas à Amédée Achard. — Dardouillet a une nièce, Eugénie Gallois, aussi les amoureux ne manquent pas. C'est elle qui sauvera Dardouillet de la punition; elle épousera Léopardin. Mais voici bien une autre complication : Eugénie aime un jeune homme qui répond au sobriquet d'Oscar. Savez-vous ce que c'est qu'Oscar? C'est un membre de la société du Minotaure, mais un membre en pleine efflorescence, si bien que Dardouillet, pour éviter la punition, ne trouve d'autre moyen que de marier Eugénie à Oscar. Pauvre Oscar! Il y a des rimes prophétiques, dites-vous, et quand vous le voyez en train d'épouser M"^ Gallois, vous vous prenez à craindre pour son bonheur. Soyez tranquille : le prophète civilisateur, — M. de Lamartine, — l'a dit il y a près de cinq ans au banquet de Màcon : La France s'en ennuie ! Hélas ! trois fois hélas ! les mœurs s'en vont : Oscar était le seul membre survivant de la société du Minotaure. Un pied de nez à son apostasie.
Cette petite bluette est écrite avec esprit et finesse, — plus d'esprit et de finesse que n'en comprennent en
général les habitués du Palais-Royal. M. Louis Du- Lruel, — ou M. Améilée Achard, comme vous voudrez, — n'a pas les allures grotesqucment grivoises de cette scène; nous lui en faisons nos bien sincères compliments.
Cornélius Holff.
DÉLASSEMENTS-COMIQUES
UN VOISIN HE C.AJIPAGNE, Vaudeville en deux actes, par M. Fernand Delysle.
Il en est des voisins de campagne comme des fuchsias ou des cinéraires : les variétés en sont infinies, depuis le gros banquier qui s'arrête près de Lagny jusqu'au somnambule qui a loué pour le dimanche une petite maison à Boutigny, tout près de Magny, — une délicieuse villa enfouie dans les roses et dans les hlas, où je compte bien plus d'une fois vous conduire cet été.
— Les voisins de campagne ! Et selon qu'ils sont bêtes ou spirituels, ils font le charme ou le malheur de l'existence. Règle générale, à la campagne on est moins difficile qu'à la ville. C'est tout simple, il n'y a pas concurrence dans l'offre et il y a concurrence dans la demande. Le premier élément de toute société à la campagne , c'est le curé, l'indispensable et utile curé,
— le curé que l'on envoie chercher si Ton est treize à table pour qu'il prenne la quatorzième place, — le curé que l'on renvoie si l'on est douze à table de peur qu'il ne fasse le treizième; — rarement le notaire, un monsieur qui souvent se pose de par Cujas en rival du château; — quelquefois le médecin, un bon diable, un
peu grossier, mais jovial et sacliant faire honneur au dîner. Vient ensuite le bourgeois de l'endroit, — une petite indép(>ndance qui taille ses pêchers, émonde ses rosiers, chasse six mois de l'année et pèche le reste du temps. M. Jolibon appartient à cette variété du voisin de campagne. Il pèche avec fureur, il a tous les petits talents ({ui distinguent le cami)agnard, et de plus une spécialité qui ne distingue pas moins le citadin; il cultive avec succès le cancan... le cancan verbal, entendons-nous; n'oublions pas que nous sommes aux Délassements-Comiques, les mœurs avant tout! M. Jolibon-Josse se laisse aussi aller à des velléités amoureuses. M. le procureur de la République, dont il est le voisin de campagne, croit voir ses lèvres fredonner : Bouton de Rose, Fleuve du Tage, et autres nouveautés de l'an XII. Ah ! c'est que M. le procureur de la République est favorisé d'une bien jolie femme, surtout si elle ressemble à la blonde M"*^ Valérie, ce type charmant de grâce et de distinction. Elle est si jolie, M"*^ Valérie, qu'il est bien difficile de la croire sage! Et pourtant elle est sage : si, de temps à autre elle s'échappe du logis conjugal, c'est pour aller voir un frère qui est obhgé de se cacher dans la crainte des Anglais qui le poursuivent sous forme de cardes du commerce. Une telle explication attendrit M. le procureur de la République. La vertu triomphe sur toute la ligne en la personne de M"^ Valérie. Grand bien lui fasse!
Comme on le voit, l'intrigue est parfaitement vulgaire. Nous ne pouvons qu'en dire autant du style; nous n'ignorons pas que M. Delysle est une femme, et nous prions monsieur-madame l'auteur de nous pardonner ce manque de galanterie.
M"'' Valérie ne s'est pas contentée d'être jolie; et quant à M'"= Mrric, nous ne pouvons que la complimenter sur la richesse et la franchise de sa carnation. Nous attendrons d'être mieux renseigné pour parler de
son talent.
Cornélius Holff.
— 17 avril. —
THÉÂTRE-FRANÇAIS
l'l'n et l'autre.
Comédie en un acte, par M»"» Roger de Beauvoir.
^[me Roger de Beauvoir tenait à être applaudie comme auteur sur cette scène où M"* Doze avait été si souvent applaudie conmie actrice. Il est bien difficile d'arriver au Théâtre-Français, et nul ne le savait mieux que l'ex-pensionnaire du Théâtre de la République. Mais est-ce qu'une femme s'arrête devant les impossibilités? Dieu et... l'esprit de M"'^ de Beauvoir aidant, la bluette a eu les honneurs de la représentation.
M"* de Miramont et M"*' de Rosanes habitent pour le moment la campagne. — M"* de Miramont , c'est cette jolie femme que vous avez vue cet liiver à toutes les premières représentations , à tous les bals, à toutes les presses. Elle a bien un mari, mais elle n'a pas l'air de s'en douter; et puis un mari n'est-il pas trop heureux quand on lui laisse les restants de l'amour? Aussi comme la coquetterie va bon train ! M"* de Rosanes , c'est cette veuve sentimentale qui n'est pas inconsolable de la mort de son mari, mais que la timidité et l'apa-
tliie rendent revèche aux amours. Son cousin, M. de Savigny, a voulu l'épouser, et elle Ta refusé sans trop savoir pourquoi, peut-être parce qu'il aimait pour le l)on motif. — Qui est-ce qui connaît le cœur de l'homme, et, à plus forte raison, le cœur de la femme? — M. de Savigny est allé chercher des consolations en Italie; l>our moi, je serais plutôt allé en chercher à Mabille.
— Partout où se trouve M™^ de Miramont, on doit parler d'amour; — on en parle beaucoup dans les environs de Compiègne. — Depuis quelques jours. M"* de Rosanes est pensive : c'est M"'^ de Miramont qui se charg-e de pénétrer son secret; — on sait comment les fournies s'y prennent pour ces sortes d'opérations. M"^ de Rosanes, avec les réticences d'une pensionnaire, avoue qu elle aime une idéaUté qui lui adresse des lettres fort tendres, lui donne des rendez-vous derrière les portes, et se livre à cent autres tours également de passe-passe.
— Quel est cet amoureux inconnu? C'est Savigny, qui est revenu d'Italie. Tout s'explique et tout se termine par un mariage. Je ne comprends pas l'indignation de certaines gens contre cette œuvre légère. Sans doute , cette pièce est insignifiante, mais est-elle donc plus insignifiante que toutes les autres pièces qui se jouent au tliéàtre de la rue Richelieu? Et si elle n'avait pas été insignifiante, aurait-elle obtenu droit de cité dans ce boudoir du marivaudage? L'œuvre de M"* de Beauvoir a même sur beaucoup de pièces , — sur la Bataille des Dames et sur Diane , par exemple, — l'avantage d'être finement et purement écrite. — Les belles chairs de M"<^ Madeleine Brohan et la mine spirituelle de M"^ Judith ne chminuent certes pas l'attrait du spectacle.
Cornélius Holff.
OPEUA-COMIOUE.
«ALATÉE ,
Opéra-comique en deux actes, paroles de MM. Jules Barbier et Michel Carré, musique de M. Victor Massé.
Notre collaborateur Cornélius Holff est tombé malade en sortant de la première représentation de Galatéc — La contraction musculaire qu'il s'était imposée pour ne pas bâiller lui a donné une névralgie qui le fait
beaucoup souffrir.