BENVENUTO CELLINI
Drame en cinq actes et neuf tableaux, par Paul Meurice.
« Il y en a qui adorent le renard ; moi, je préfère le lion. » Et le public d'applaudir, comme si ce public n'était pas conjposé dï'tres faibles qui ont tous besoin de cliercber dans Thabileté un refui^e contre la force! — Faut-il une preuve de plus de la bêtise du puljlic?
Le drame de Paul Meurice est tiré du roman d'Alexandre Dumas : Ascanio. Cela n'ôte rien au mérite de l'ouvrage. En debors de l'invention, il reste encore la cliarpente et l'exécution du drame.
Paul IMeurice n'est pas un poëte cpileptique; c'est un homme calme et placide , — modeste comme pourrait l'être une jeune fille, — tranquille comme la force au repos. 11 a beaucoup travaillé, Ijeaucoup écrit; et, tandis que les autres montent sur des écliasses pour se faire voir, lui se cachait dans la foule et abritait sa timidité derrière Tinmiense et bruyante personnalité d'Alexandre Dumas. Paul Meurice a fait Ilamlet, — cette belle imitation de Shalispeare, avec toutes les qualités de l'original sans aucun de ses défauts; — il a fait aussi Jmaury, bien d'autres choses encore, et ce feuilleton si originalement remarquable que publiait l'Eoémment. Certes, s'il a pris une idée dans un livre tout fait, c'est qu'il a vu là une grandeur à exploiter; mais ce n'était pas de sa part impuissance à produire une idée. Pour
nous, d'ailleurs, nous ne voulons voir ici que Tœuvre de Paul Meurice, — celte œuvre à laquelle Alexandre Dumas a déclaré n'avoir pris aucune part. — C'est à Paul Meurice que nous renvoyons et le blâme et l'éloge;
Le sujet de la pièce? — C'est la rivalité de Benvenuto Celliniet d'Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampcs, l'une des maîtresses de François 1". De l'intrigue, nous ne vous en dirons rien; nous ne chercherons pas à prouver, l'histoire à la main , que la haine de la duchesse pour l'orfèvre italien naquit tout simplement de la faute qu'avait commise Benvenuto en oubliant de lui soumettre le croquis d'une fontaine destmée à orner le palais de Fontainebleau. Paul IMeurice en sait probablement tout autant que nous sur ce sujet. Nous ne relèverons donc aucune des erreurs que lui ont imposées les nécessités de la dramaturgie. L'intrigue est fortement nouée; l'intérêt, habilement réparti, se soutient tout le long de la pièce : ce drame est véritablement conçu selon la tradition de Victor Hugo. — nous allions dire de Shakspeare, mais au diable le respect humain ! Avouons tout de suite que nous ne nous sentons aucune admiration pour l'auteur de la Tempête, et que, pour nous, si Shakspeare a fait un chef-d'œuvre, le More de Venise, — c'est comme le bourgeois gentilhomme faisait de la prose, sans le savoir. — Le comique et le tragique se mêlent et se confondent, comme ils se mêlent et se confondent dans les réalités de la vie.
Nous n'avons qu'un reproche à faire à Paul Meurice, c'est d'avoir complètement faussé le caractère de Benvenuto Cellini. Sans doute, c'était un homme d'un grand talent, mais est-ce là ce que nous appellerons un
liomiuc de génie? Donnez du génie à Suljreloch zuiii Gutemberg^ j'y consens à peine; car cet homme ne savait peut-être pas ce qu'il faisait. Mais prostituer ainsi le génie à la première célébrité venue, oh! c'est par trop le vulgariser et l'aviUr. Et puis, IVanchcraent, le vrai Benvenuto Cellini, — celui de l'histoire, — c'était un Gascon , — une sorte de capitaine Fracasse. « Mon cher Benvenuto, — se fait-il dire par un de ses amis dans ses Mémoires, — je crois que si tu avais une querelle avec le dieu Mars, tu en sortirais avec gloire. » C'était une organisation d'aventurier, mais ce n'était pas un homme de génie. Lui-même ne se faisait pas de sa personne une plus haute opinion. Il avait de la vanité, mais de la fierté, point. Écoutez-le vous dire combien il est glorieux d'avoir été au service de son grand roi! Non, je le répète, ce n'était pas un homme de génie. Bien des Cellini aujourd'hui travaillent dans des ateliers sous le nom d'un maître qui souvent ne sait pas travailler lui-même, et nul ne songe à leur attacher sur le dos l'écriteau du génie.
Ouvrons encore les Mémoires de Cellini : « M""' d'Étampes, dont la haine pour moi croissait en raison des bontés dont le roi me comblait, se disait en elle-même : Tout le monde est à mes pieds, et ce petit homme a l'air de me mépriser ! Elle résolut donc de me nuire par tous les moyens possibles. Il y avait à Paris mi fameux distillateur qui avait fait des eaux admirables pour lui entretenir la peau , secrets qu'on ne connaissait point en France. EUe le fit paraître devant le roi, qui s'amusa beaucoup de toutes ses inventions; et elle ijrolita de ce moment pour demander en sa faveur le jeu de paume qui était dans ma maison, avec d'autres petites cham-
bres. Le bon roi, qui vit d'où le coup partait, ne répondit rien. Alors cette dame prit les moyens que les femmes ont toujours en leur pouvoir pour obtenir ce qu'elles di'sirent, et il le lui accorda. Je vis bientôt venir cet homme avec un seigneur de la cour qui parlait bien l'italien , et qui , causant avec moi de choses et d'autres, me dit qu'il venait de la part du roi le mettre en possession du jeu de paume et des autres pièces qui en dépendaient, a Le roi, lui dis-.je, est le souverain maître, et vous pouvez entrer librement; mais je crois que l'ordre que vous me donnez ne vient point de la bouche du roi , qui m'a donné ce château par un écrit en bonne forme. Je vous proteste qu'avant d'aller me plaindre au roi je saurai me défendre, comme il me l'a permis, et je ferai sauter cet homme par la fenêtre, en attendant qu'il me vienne un commandement de la propre main du roi. » A ces paroles, le gentilhomme me quitta en menaçant, ce que je faisais aussi de mon côté. Ensuite j'allai trouver ceux qui m'avaient mis en possession de mon château, que je connaissais beaucoup, et qui me dirent de ne point m'en mettre en peine, parce que c'était de ces choses qui se faisaient souvent à la cour, où l'on se servait du nom du roi sans qu'il en sût rien; que je n'avais qu'à faire résistance, et que s'il arrivait quelque malheur à cet homme, ce serait tant pis pour lui. Fort de cet avis, je me mis à faire jeter des pierres , à tirer des coups d'arquebuse où il n'y avait pas de balles, à sortir la pique à la main et d'une façon menaçante; et j'inspirai tant de terreur, que le distillateur ne trouva personne pour l'aider dans son métier; de sorte que, voyant un jour la partie faible de son côté, j'entrai chez lui, et je fis jeter tout
ce qu'il avait apporté hors du Jeu de pauuie. » Beaucoup de bruit, voilà T homme.
Paul Meurice lui fait braver les menaces de prison que lui jette François I". Voici ce que Benvenuto pensait de sa prison. Dans les premiers temps de son séjour à Fontainebleau , peu satisfait de la parcimonie avec laquelle le roi le traitait, il s'avisa de vouloir aller chercher fortune ailleurs. Il partit. On courut après lui , et , comme il ne voulait point revenir de bonne ^ràce, on le menaçait de la prison : « Ce mot de prison où j'avais tant souffert à Rome me causa un tel effroi, que sur-le-champ j'obéis à l'ordre du messager, qui me condidsit à la cour en me tenant les plus sots discours du monde pendant toute la route. » Décidément, Benvenuto n'était pas aussi fier que Paul Meurice a bien voulu le faire. Est-ce habileté de sa part? Il y a toujours profit à grandir son héros; ce que le drame de la Porte- Salnt-i\Iartin perd en vérité, il le regagne en intérêt. Ce n'est plus le Benvenuto de l'histoire, c'est un Benvenuto de fantaisie; mais celui-ci vaut mieux pour le succès que n'aurait valu celui-là.
La pièce est montée avec beaucoup de soin et pas mal de luxe. On sent que M. Marc Fournier a compris l'importance de cet ouvrage remarquable, et Ton voit qu'il n'a rien néghgé pour soutenir le drame par la splendeur de la mise en scène.
Mélingue s'est parfaitement incarné dans le Benvenuto Cellini de Paul Meurice; quelquefois cependant il a semblé rentrer peut-être plus que l'auteur dans le réalisme du modèle. Il est fâcheux que cet acteur, qui possède un admirable jeu de physionomie, ne se puisse défaire de la t'^légraphie un peu outrée que chacun lui
connaît. Cette gestiflcatiuu , qui, semblant insulter le ciel et fouiller la terre, procède toujours de haut en bas [jour décrire les mêmes courbes, a quelque chose de monotone et souvent d'exactement déplacé. M"" Person, — la duchesse d'Étampes, — a joué la passion au naturel. Elle ressemble à s'y méprendre, tout du long de son rôle, à certaine femme de notre connaissance, de la sienne et aussi un peu de celle de M"^ Isabelle Constant, un jour qu elle sortit de son manchon une bouteille de vitriol pour en incendier les attraits d'une de ses rivales. M"* Grave, dans le rôle de Scozzone, — l'amante malheureuse de Benvenuto, — a déployé le talent distingué de forme et vulgaire d'expression que nous lui connaissons depuis longtemps. M"*^ Clara, dans un rôle de suivante d'Anne de Pisseleu, a traversé plusieurs fois la scène de manière à remporter un succès de fou rire. Le Charles-Quint nous a fait faire beaucoup de réflexions sur la vanité des grandeurs humaines. Luguet-François 1" a déployé trop de fatuité et pas assez de noblesse. D'Ascanio-Baron, nous ne vous parlerons que quand il saura où déposer ses mains. Quant aux autres acteurs, ils .5ont très-fiers de prosodier avec un touchant ensemble : Bênvéxcuto Tchellini; ne leur demandez pas autre chose. J'allais oublier Colbrun. Il remplissait le rôle de Pagolo, l'élève infidèle de Torfévre, et, à côté de Mélingue, il a su, dans un tout autre genre, se montrer acteur de style et de talent. 11 est impossible d'avoir une verve plus hypocrite, une tenue plus sournoisement perfide, un regard plus insidieusement effronté. Colbrun a du traître et de l'espion, — cette variété de l'habile homme, — à donner à penser qu'il en a fait le métier toute sa vie. De tous ceux qui
ont à seconder M(''lingue, c'est le seul qui supporte a^aillardement la part qui lui incombe dans le fardeau commun. Presque tous les rôles sont importants dans cette pièce, et presque tous sont remplis par des utilités.
Cornélius Holff.
AMBIGU-COMIQUE
LES PAQUES YÉRONAISES, Drame en quatre actes, par M. Arnault et L. Judicis.
Après l'Agésilas,
Hélas!
Mais après T Attila,
Hola!
Despréaux.
PALAIS-ROYAL
DEUX COQS VIVAIENT EN PAIX, Vaudeville en un acte, par M. Lefranc.
Deux paysans, — deux frères, — allaient se marier, lorsque survient leur cousine, Henriette, une jeune fille qu'ils ont fait élever à la ville. Tous les deux s'énamourent de la donzelle; mais, au moment où ils vont se livrer à un pugilat des plus réjouissants pour la galerie, M"^ Henriette, qui aime dans la coulisse, réconcilie leurs inimitiés et pousse la délicatesse jusqu'à renouer les mariages que sa présence avait rompus. Il y a dans cette pièce une pensée fort ingénieuse : c'est un monsieur qui revêt son habit de garde natio-
nal pour plaire à celle qu'il aime. La plaisanterie est colossale, mais elle est fort heureuse. Pour notre part, nous félicitons M. Lefranc des progrès qu'il fait faire à la civilisation. Dans sa pièce, des paysans se donnent la peine d'écrire à leur futur beau-père pour l'informer de leur changement de résolution. Je demande l'arrondissement où, entre paysans, les choses se passent ainsi; et je le demande avec d'autant plus d'instance, qu'étant sur le point d'ensevelir dans la retraite mes chagrins d'amour, je serais heureux d'aller vivre au milieu de cette population simple, — mais honnête.