‹ Mystère des théatres 1852Chapitre 36 sur 87 · LES VOITURES VERSÉES · texte numérisé non relu

LES VOITURES VERSÉES

Opéra-eomique en deux actes, paroles de Dupaty,

musique de Boieldieu. (Reprise.)

En lG7i, un nommé la Grille s'avisa de monter un théâtre de musique; mais, comme il n'y avait pas à entrepreodre sur les privilèges de Lulli , voici comment il s'en tira : des marionnettes de grande taille trémoussaient l'action; l'exécution des morceaux de chant était faite par des chanteurs qui se plaçaient dans une position incommode à l'embouchure d'ouvertures pratiquées dans le plancher de la scène. Cela s'appelait l'opéra des Bamboches. Pendant deux hivers, la Grille eut un grand succès. Et puis la curiosité se lassa de cette grotesque parodie. En 1678, deux bateleurs, — Alard et Maurice^ — imaginèrent un spectacle, composé de lazzis, de musique, de danses, de chants et d'évolutions fantastiques comme à l'Opéra. La première pièce qu'ils représentèrent avait nom : les Forces (le V amour et de la magie : c'était une farce grossière, — elle parut amusante. Alard et Maurice se transpor-

talent do la foii'e Saint-Laurent à celle de Saint-Germain, et partout la foule les suivait. Alard et Maurice moururent : leur troupe leur survécut, mais sous le nom de troupe des comédiens forains. En 1715, TAcadémie royale de musique consentit à laisser aux comédiens forains le droit de devenir sédentaires, et leur concéda généreusement la faculté de jouer le genre appelé depuis opéra-comique, non pas Fopéra-comique dramatique, tel qu'on le fait aujourd'hui, mais Fopéracomique gai, tel que l'entendait Lesage, — la parodie ou le vaudeville ultra-burlesque. — En paix avec l'Académie royale de musique, l'Opéra-Comique eut à se débattre contre la Comédie-Française. Le public, désertant en masse le genre ennuyeux pour le genre anmsant, les comédiens français essayèrent de le retenir par voie d'huissier. Ils réussirent : le dialogue fut interdit à l'Opéra-Comique. Celui-ci s'avisa d'un expédient emprunté à la peinture primitive. Le texte des paroles était écrit sur des placards plantés sur la scène, et il ne restait aux acteurs que la mimique. Mais ce genre de spectacle n'attirait pas la foule. Alors l'Opéra-Comique imagina une ébouriffante bouffonnerie. On faisait faire aux auteurs des couplets sur des airs connus. Des spectateurs payés, placés dans toutes les parties de la salle, les entonnaient, et le public les répétait avec eux. Cette innovation eut un plein succès, succès si complet que l'heureux théâtre ne put tenir contre les rivalités. Ouvert et fermé à différentes reprises, à partir de 172i, l'Opéra-Comique ne fut vraiment rétabli qu'en 1752, et ne tarda pas à être réuni à l'Opéra -Italien.

Tels furent les commencements de ce théâtre aujour-

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d'hui si l)rillant : reci prouve qu'il ne faut jamais désespérer de rien. — Doctrine plenie de consolations, mais, je dois le dire, pleine de bien plus de déceptions encore.

C'est assez parler du passé , venons au présent : le présent vaut toujours mieux que le passé, surtout pour les théâtres; car, si l'extravagante aftluence des étrangers en exclut les honnêtes gens, elle n'en remplit pas moins la caisse. Le provincial n'a qu'un agrément : c'est d'être carrément bête. — Je me plais cependant à reconnaître de nombreuses exceptions, et bien entendu que ce discours s'adresse à tout le monde, sauf à celui qui m'écoute, — le provincial ne se fâche point de se voir ridiculisé : dans ce portrait qui se promène sous ses yeux, il reconnaît toujours malicieusement un voisiiLet jamais lui-même. A l'Opéra-Comique, on jouait les Voitures versées, la salle regorgeait de provinciaux, et c'étaient eux qui riaient le plus fort aux ridicules dont Dupaty a chamarré la province : ces rires-là sont peut-être aussi des rires de vanité, car les provinciaux ont peur de se prendre mutuellement pour ce qu'ils sont, — pour des provinciaux.

Si la présence des provinciaux ne nous a pas permis d'écouter comme nous l'aurions voulu les Voitures versées, qu'elle ne nous fasse pas au moins tout à fait oublier pourquoi nous avons présentement une feuille de papier sous le nez et une plume dans les doigts. Souvenirs de jeunesse, de voyage ou de concerts, nous connaissons tous les Voitures versées : la pièce a vieilli, mais la musique est toujours si éclatante de fraîcheur, d'esprit et de gaieté, qu'elle seule suffit à somptueusement défrayer une soirée : Boïeldieu est de ceux aux-

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quels ses contemporains ont rendu justice, il est de ceux dont la postérité conservera la mémoire. Félicitons rOpéra-Comique d'avoir repris le chef-d'œuvre de ce compositeur si éminemment français par la pensée et par la forme, et disons tout de suite que Texécution a été digne de l'œuvre du maître.

M''* Miolan a manié fort prestement le petit filet de voix qu'elle a reçu de la nature; il est fâcheux qu'elle se tienne si mal, qu'elle ait les yeux si petits et les attaches du cou si apparentes; il est surtout fâcheux qu'elle ait dans la démarche une raideur de mannequin galvanisé, dans la gestification un tatillonnage de télégraphe en goguette, et dans toute son allure, enfin, quelque chose de contraint et de stupéfait. Tout cela ne l'empêche pas de chanter avec beaucoup de goût; mais, pour être actrice, il ne suffit pas d'être musicienne.

M'"' Andréa Favel est excellente musicienne et n'a aucun de ces défauts. Andréa! le joli nom; c'est ainsi que s'appelait l'héroïne de la légende de Zulzkoï. Andréa ! et il y a dans ce nom mille souvenirs d'amour et de coquetteries, de serments et de trahisons. Elle était Idonde de ce beau blond de l'Ukraine, l'amante de Zulzkoï le soudard. Elle n'est pas blonde. M"'' Andréa Favel, mais elle a des cheveux qui feraient trois fois le tour de la table de marbre comme la barbe des burgraves, découverts par Michelet et mis en vers par Victor Hugo ! Les beaux cheveux ! comme ils sont épais, souples et soyeux 1 Us ne sont pas noirs, — cette nuance si banale, — ils sont châtains comme ceux de la belle baronne de B.... , mais d'un châtain clair qui miroite des lustres étincelants. Ses yeux sont d'une admirable limpidité; ils semblent le diaphane cristal d'un diamant

rclljté par une moire bleue. — Le litint est saillauL couinie celui d'une nnise. La Jiouche s'ouvre en un divin sourire, mais on voit se cacher sous les replis des lèvres mille railleries qui bouillonnent. Cette femme doit être spirituelle autant que belle. Les lignes du cou se dessinent avec cette pureté que l'on ne trouve guère plus qu'aux médailles antiques. KUe a dans la taille la souplesse d'une éciiyère et la dignité dune lemuie du monde. Les notes brillantes éclatent dans sa voix comme les fusées au bouquet d'un feu dartilice. L'air charmant : Je connais en amour, etr..., elle l'a chanté avec une verve entraînante, avec une sûreté d'intonation qui captivaient jusqu'aux provinciaux qui avaient le bonheur de l'écouter. Ce ne sont jias les trucs usés de telle ou telle femme que la galanterie m'empêche de nommer, c'est la science unie au talent. Comme cantatrice. M"** Andréa Favel semble vouloir prendre la première place à l'Opéra-Comique; comme actrice, elle l'a déjà conquise. Il est vrai que le rôle de M""' de Melval semble dessiné tout exprès pour elle : c'est un cadre étroit dans lequel elle est parvenue à se mouvoir à son aise. M""" Andréa Favel est éminemment coquette. Tous ses gestes sont de la plus fine coquetterie ; il y a de quoi tomber amoureux à ses pieds, quand on voit le mouvement plein de grâce (fu'elle soulève avec nonchalance pour ramener la passe de cet antique chapeau de paille de riz, que l'abondance de ses cheveux rejette toujours en arri«^re. Elle a aussi une adorable façon de se mordre les lèvres, un pincement malicieux que je n'ai trouvé que chez elle, et qu'elle seule peut-être a le droit d'oser avec succès. Il faut être bien jolie pour se permettre une grimace. M""' Andréa Favel est bien joUe, et elle se

sa?

peut tout pernicttio. ie n'ai qu'un seul regret, c'est de voir cette délicieuse actrice à l'Opéra-Comique. Ce que je désirerais, c'est d'entendre dans sa bouche, distillée par la diction élégante do ses lèvres aristocratiques, la prose chatoyante de Musset ou de Gozlan • il fait peine de penser que tant d'esprit se gaspillera à faire valoir des platitudes. Prenez pitié, madame, (ht trouble de mon âme! Et comme elle parodie les feints égarements d'un amour de convention ! N'est-ce pas, mademoiselle, que jilus d'une l'ois vous avez entendu bouid(jnner à vos oreilles de semblables prièr(>s? Kt peut-tHrc ce soir même plus d'un sera sorti de ropéra-C-omiquc, la tête

férue d'\m éclair de vos regards!

r.oi'ii.'iius iiniir.

GYiMNASE.

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