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LE PÈRE GAILLARD

Opéra- comique en trois actes, par MM. Sauvage et H. Reber.

On dit que le gouvernement veut reprendre les théâtres subventionnés. Pourquoi faire? Est-ce que le gouvernement aurait la prétention de faire mieux que des directeurs intéressés? Est-ce que le directeur des Beaux- Arts aurait la prétention de faire mieux que M. Perrin? Nous en doutons. Une première représentation à TOpéra- Comique est toujours une fête : n'est-ce pas toujours un succès, et un succès mérité?

Qui que vous soyez ^ vous n'êtes pas sans avoir lu Mézeray, de son vivant académicien et historiographe du roi. — Mézeray à l'Opéra-Comique ! — Vous avez raison de bondir : cela ne vous rappelle-t-il pas ce ballet de la mort de Louis XVI , que nous avons vu ensemble dans l'arrière-fond d'une taverne de Bristol? Soyez tranquille^ Mézeray de l'Opéra-Comique n'a pris que le testament; mais celui-là, il le méritait bien : le Vaudeville pourrait le disputer à la Porte-Saint-Martin. Mézeray, comme tous les hommes de son temps et comme tous les hounnes d'esprit, — aimait le bon vin; quelque bon qu'il soit, le vin que l'on boit chez soi n'est jamais aussi bon que celui que l'on boit au cabaret. En ce temps-là, les cabarets n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui ; il n'y avait ni Maison-Dorée ni petite Cali-

fornie, mais il y avait de modestes guinguettes, comme les cabarets de nos modernes villages. Si vous avez soif, entrez avec moi chez le père Gaillard, à je ne sais plus quelle enseigne, par exemple. Le père Gaillard est un brave homme de cabaretier et de chansonnier; ses chansons n'ont guère le sens commun : peu importe aux buveurs, ee sont des chansons. Le père Gaillard n'est pas un célibataire, c'est un homme marié; il faut bien une femme pour achalander la maison, et celle qu'il a est bien faite pour achalander un comptoir, car ce n'est ni plus ni moins que la charmante M"« Andréa Favel. Il y a dix-huit ans que le père Gaillard a épousé Francine ; dix-huit ans de bonheur, non pas sans mélange, car jadis on a beaucoup jasé sur le compte de la belle Francine, — est-ce qu'on jase sur le compte des femmes qui ne sont pas jolies? Mais jamais le p°re Gadlard n'a eu le moindre soupçon sur sa femme; comment croire qu'un si joli corps cache une vilaine âme? De son mariage avec Francine, le père Gaillard a eu une fille, — gente à croquer, dit la chronique, comme toutes les filles de cabaretier. Mais le père Gaillard tient un cabaret trop renommé pour faire son ser^ice tout seul : il a un garçon, le plus comique de tous les garçons passés, présents et futurs, Sainte-Foy, surnommé Jacques. Comme toujours, Sainte-Foy professe l'horreur du mariage; comme toujours, il est aimé et n'aime pas : il est aimé de la servante du logis. M"'' Decroix, qui a pris le nom très-odorant de MaroUe, je ne sais pas i)Ourquoi. Ce n'est pas tout : la famille du père Gaillard -se compose encore de Gervais, un orphelin sans nom que lui confia un jour son très-honoré client, M. de Mézeray. — Est-ce que M. de Mézeray aurait...?

— Patience; mais ne savcz-vous pas qu'un académicien peut tout , du moment qu'il ne s'agit pas de faire un bon livre? Gervais, du reste, se rend très-utile dans la maison ; il met en musique les paroles que commet le [lore Gaillard.

Inutile de vous dire que Pauline aime Gervais et que Gervais aime Pauline. Maintenant que vous connaissez aussi bien que moi le ménage du père Gaillard , per • mettez-moi de vous apprendre que Mézeray est mort en manifestant le désir que son testament fût ouvert dans la guinguette du père Gaillard , — une fantaisie que lui êùi enviée Piron , si Piron n'avait pas eu assez de ses propres fantaisies. Or donc, le notaire, le père Gaillard et Francine se trouvent réunis dans la principale salle du cabaret pour assister à l'ouverture du testament. Permettez-moi de vous présenter conmie également présents et comme également intéressés dans la question les deux béritiers putatifs du défunt, le procureur Corbin et le capitaine Horson, tous deux parents de l'illustre académicien. Le capitaine Horson s'est fait accompagner de sa femme, laquelle a eu jadis des relations assez authentiques avec le toujours illustre académicien. Il est temps d'ouvrir le testament; on rouvre, émotion générale : c'est au père Gaillard que Mézeray laisse tous ses biens. Les collatéraux atterrés prennent la résolution de manœuvrer pour amener le cabaretier à une renonciation : ils lui persuadent que ce don est le prix du déshonneur de sa femme ; mais Dieu ne permet pas que le crime triomphe. Mézeray, qui est un homme de précaution , a chargé Francine de remettre un billet à ai"^ Horson : ce billet explique comme quoi Gervais est le fils de Mézeray et de M'"^ Hor-

son, et comme quoi l'illustre aradomirien a laissé sa fortune au père (iaillard en considi'ration des soins qu'il a eus de Cervais. Tout le monde s'embrasse, excei)té les collatéraux. Pauline épouse Gervais, et Sainte-Foy liù-mème se décide à épouser MaroUe.

La pièce a bien ses petits défauts, mais en somme elle est intéressante et amusante : deux qualités bien rares dans un opéra-comique. (Juant à la nmsique, elle est infiniment supérieure à celle de beaucoup de compositeurs qui ont le malheureux privilège d'être joués tous les jours. M. Reber est un homme d'un vrai talent : on n'en pourrait dire autant de certaines réputations tout étayées de réminiscences et de compilations. La partition du Père Gaillard est infiniment supérieure à celle de la Xuit de Xoél. M. Reber, par cette œuvre récente, s'est vraiment placé au-dessus de bien des gloires contemporaines. L'espace nous manque pour analyser complètement cette musique; qu'on nous permette de citer seulement quelques-uns des morceaux qui nous ont le plus frappé. Au premier acte, de charmants couplets : Travailler, c'est la loi, inspiration mêlée d'insouciance, de gaieté, de stoïcisme et de mélancolie; — le duetto du père Gaillard et de sa femme, un tour de force de grâce, peut-être un peu déplacé comme situation, mais ravissant comme musique; — le sextuor de l'entrée du notaire, un peu long , mais d'une large et brillante composition. Au deuxième acte, l'air Réponds à la voix de la bonne mère, le finale et la chanson de Martin sans caur sont trois réels petits chefs-d'(euvre. Au troisième acte, l'air J'ai perdu mon bonheur, écrit dans un style éminemment diamatique, prouve que M. Reber peut attaquer tous les genres. Le fin'ale est

aussi fort romarquablo, quoiqup d'une forme un pou vieille. Nous qui jugeons la musique par le sentiment, nous avons été vivement impressionné par cette savante orchestration, où nous ne rencontrions aucun souvenir des orgues de Barbarie, aucune réminiscence de répinette de Séraî»hin. Battaille, Ricquier et Sainte- Foy n'ont fait que donner une nouvelle preuve de leur talent bien connu. M"" Andréa Favel a parfaitement soutenu l'honneur de sa première création : c'est toujours et de plus en plus une éblouissante femme, une charmante actrice et une délicieuse cantatrice.

Cornélius Hnlff.

THÉÂTRE-LYRIQUE

SI j'étais roi, Opéra-comique en trois actes, musique de M. A. Adam.

Le boulevard du Crime s'est fait mélomane, il a abjuré le fameux air de l'illustrissimo maestro Varney : « Mourir pour la patrie, » et il s'est pris à aimer, comme le boulevard des Italiens, les cavatines, les mélodies, les romances, les duos et les trios.

Ce jour-là, le Théâtre-Lyrique rouvrait ses portes au public, et, comme ce théâtre est destiné à mettre en lumière les talents peu connus, il a ouvert tout naturellement son année musicale par une partition tragicomique de M. A. Adam , l'auteur du Postillon de Lonjumeau. Mais, faisons silence, voici que l'ouverture va commencer, et, ce n'est pas ici comme aux représentations gratuites de l'Opéra, on a droit d'entendre l'ou-

verfure : c'est d'abord un chant de violons et de cors d'un effet asspz heureux; néanmonis, il faut le dire, cette partie i»rtMnière de l'ouverture manque peut-être un peu de caractère, mais la banalité de ces quelques mesures est bientôt relevée par un (iharmant motif illustré, bariolé, ornementé de tintements de timbres, — une insurrection de pendules, comme disait spirituellement un jeune et spirituel rédacteur de l'Éclair. M. Adam, qui manie la mélodie avec la prestesse du faiseur, a laissé tomber de sa plume une transition des plus heureuses dans le mineur de l'air que nous citons plus haut; mais il a un peu néalij^é le tutti fmal de l'ouverture, qui n'a rien que de fort ordinaire.

Enfin la toile se lève sur un ravissant décor et sur de délicieux costumes: mais nous n'avons à nous occuper ici ni des décors ni des costumes, citons seulement les morceaux qui nous ont paru les plus remarquables. Et ce sont d'abord, au premier acte, les coulilets de Piféar :

Voilà pourquoi Il ne peut pas pécher sans moi.

Ces couplets sont imprégnés de cet entrain semi-comique dont M. Adam a le secret. Us sont aussi parfaitement mouvementés. Le six-huit est un dos mouvements les plus famihers à M. Adam. Menjaud, qui est I)Our nous une vieille et bonne connaissance, a chanté avec beaucoup de verve.

Vient ensuite l'andante à quatre temps chanté par Zéphoris :

Un frère qui protège Et défend sa sœur.

C'est un morceau vraiment remarquable, il est re pris fort heureusement par les clueurs, qui le chantent avec un ensemble dont la perfection fait le plus grand honneur au chef habile qui les dirige.

La romance dite par Zéphoris est tout éclatante de fraîcheur. Un chœur assez heureux annonce Tarrivce du roi, de la princesse Nrméah et du prince Kadoor. L'orchestre accompagne fort heureusement un dialogue qui nous met au fait de leurs petites affaires . Ce trio est très-habilement traité; il est surtout heureusement coupé par deux ravissants couplets chantés î)ar le roi. Le pubUc enthousiaste a bissé ces quelques phrases si jolies, et le talent de Laurent, quel qu'il soit, n'a pas seul à se vanter d'un triomphe dont la musique peut réclamer sa bonne part. N'oubhons pas, dans ce premier acte, un chœur lointain, inspiration aussi bien sentie que bien exécutée.

Le deuxième acte a été mieux traité par le compositeur que par les librettistes. Un ravissant chœur de femmes accompagne l'entrée de ballet. Le grand air de Néméah se termine par un trois-temps tout étincelant d'originalité que M"" Colson crible de vocalises éblouissantes. Le duo de Zéphoris et de Néméah est peut-être la partie la plus faible de l'acte, cependant M. Adam a eu l'heureuse idée d'y ramener les motifs de la romance que chante Zéphoris au premier acte. La chanson à boire, dite par le roi, manque sans doute d'une originalité bien constatée, mais il est difficile d'être soi sur un sujet aussi usé, et le refrain est assez gracieux. Un chœur, écrit avec ampleur, accompagne la seconde entrée de ballet. Et puis une jeune fille se détache et vient chanter des couplets très-joliment rhythmés, en

s'accompagna nt d'un instrument qui pourrait bien être un luth, mais qui pourrait également bien être un tliéorbe. Li' quatuor deri brahmcs vient l'aire une énergique diversion à cette musique de plaisir. Ce quatuor est écrit dans un style dont nous n'aurions pas cru que M. Adam fût capable. C'est peut-être Je plus beau morbeau qu'il ait jamais composé. Le tinale de l'acte est à la manière itaUenne : on y reconnaît le faire de Verdi. S'il n'invente pa?, M. Adam a au moins le mérite de parfaitement s'approprier.

Le troisième acte s'ouvre par de délicieux couplets, les couplets de l'Oiseau moqueur. C'est, sans contredit, le morceau le plus brillant et le plus original de toute la partition. Le duo bouffe entre Zélide et Piféar est d'un comique parfaitement rendu. Le trio entre Kadoor, Zépboris et Néméah, est d'un style élevé et remarquable. Le chant de guerre est une preuve de plus de l'excessive flexibilité du talent de M. Adam, qui sait plier tour à tour ses inspirations et ses souvenirs à toutes les situations comme à toutes les exigences. Le chœur final est d'une orchestration à grand effet qui termine fort brillannuent l'œuvre nouvelle de M. Adam. Nous ne proclamerons pas que cette partition est un chef-d'œuvre; nous préférons l'Adolphe Adam du Postillon ou de la Poupée; mais cependant nous ne pouvons pas ne pas reconnaître que c'est et que ce doit être un succès.

M"*' Rouvroy, qui, pour assurer le succès de la pièce nouvelle, qui se présentait sans l'appui d'aucun nom connu du pubuc parisien, qui, dis-je, avait bien voulu accepter un rôle secondaire pour quelques représentations, a chanté et vocalisé d'une ravissante manière les

couplets de l'Oissau moqueur. C/est toujrHirs cette voix fraîclKî et sonore, vibrante et sympathique, cette méthode excellente, cette science de la note et du ton, cette sûreté, cette limpidité d'intonation dont nous avons eu si souvent Toccasion de faire l'éloge. M"'' de Corcelles, qui était chargée de faire regretter la brillante cantatrice dans le rôle de Zélide, a, dit-on, chanté d'une manière satisfaisante. Nous éprouvons le regret de ne point l'avoir entendue.

On sait que cette pièce est montée en double : on a voulu ainsi arriver à la jouer tous les jours.

Le rôle de Néméah est tenu par M"""' Colson et Sopliie Noël. M"^ Colson a une voix magnifique, mais elle manque peut-être un peu de méthode et d'habitude, — toutes choses qui s'acquièrent et qu'elle acquerra, nous n'en doutons pas. Elle a l'indispensable, la voix; le reste est affaire de temps. M'"^ Sopliie Noël a de grands moyens, d'immenses ressources; pourquoi en abuset-elle, ou du moins pourquoi en use-t-elle un peu imprudemment? Laurent, qui jouait le rôle du roi, est toute une réputation qui vient de se faire en un jour. C'est un excellent baryton; il joue avec aisance et chante avec âme, mais surtout avec goût. C'est le succès du moment : puisse-t-il durer longtemps ! Un enrouement prolongé a empêché Grignon de le remplacer en temps utile; mais le spirituel chanteur supporte gaillardement les fatigues d'une représentation quotidienne.

Talon, qui joue le rôle de Zéphoris, était un peu ému dans les premiers jours. Peu à peu il se fait à son public et il prend confiance en lui-même. Aussi nous fait-il jouir aujourd'hui de toute la pureté de sa belle

voix. Carré, qui joue la même rôle, ne mérite pas moins d'éloges : son .jeu est excellent, et il fait parfaitement valoir la musique de M. Adaui.

Junca, — le prince Kadoor, — dans un rôle fort inîrrat, a déployé les qualités que nous lui connaissons, la vig-uenr et Ténerg-je. Il est fâcheux qu'on lui ai fait si peu de chant, car sa voix si puissamment accentuée doit être sympatliique au public qui aime les grandes émotions. Mengal a une fort belle voix, mais ce ne sont pas les vibrations retentissantes de cet organe si largement sonore.

Menjaud chante très-bien le rôle comique qui lui est dévolu, sous le nom de Piféar. C'est un fort gentil pécheur et un acteur d'avenir, car chaque jour il fait des progrès. D'ailleurs, il a la spécialité du sentiment comique, et les spécialités sont toujours des succès.

Le Roy et Neveu sont tour à tour applaudis dans le personnage de Zizelle. Ils ont chacun une manière de parler du nez et une façon de lever les pieds qui provoquent un fou rire.

M""" Garnier est une charmante personne; elle s'acquitte très- gracieusement d'un rôle épisodique; mais elle a besoin de beaucoup travailler sa voix. C'est une question de travail.

Les chœurs ont manœuvré avec une précision qui ne fait pas moins d'honneur à M. Tariot qu'à M. Qinchez.

Nous ne voulons pas terminer sans faire nos compliments à M. Placet, le chef d'orchestre, dont la vigoureuse et savante direction ne nous fera pas regretter « l'illustrissimo maestro Varney. »

Raoul Le Barbier.

GAITÉ

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