PORTE-SAINT-MARTIN
LJMAGIER LE HARLEM OU LA DÉCOUVERTE DE L'orPRIMERIE,
Drame-légende en cinq actes et onze tableaux , par JIM. Méry et Gérard de Nerval.
Le genre fantaisie constitue deux espaces bien dis ■ tinctes : la fantaisie aristotélique ou classique, procédant par unité d'action, déroutée dans une unité de lieu, pendant une unité de temps, arbitrairement fixée à vingt-quatre heures ; et puis la fantaisie romantique, procédant par bonds incommensurables, changements à vue et impossibilités de tous les goûts.
Je hais ces deux formes de la fantaisie : l'une a fait son temps, l'autre nous inonde de ses chefs-d'œuvre ; elle joue de la fantasmagorie et inféode le théâtre au machiniste. Ajoutons qu'elle n'est pas nouvelle, et qu'il y a près de deux cents ans de cela, Quinault exploitait le fantastique avec ime certaine habileté, que Pierre Gringoire, il y a quatre siècles, montait des impossibilités assez originales, et que tous les mystères du moyen âge ne sont que des fantaisies.
Je n'ai pas besoin de dire à quelle espèce de fantaisie se rattache la pièce de MM. Méry et Gérard de Nerval ; il serait, je crois, fort difficile à ces deux poëtes indépendants d'étrangler leur verve dans une tragédie.
Cei tondant il ne faut jurer do rion, ot jo me dôfierai ttjujours do i,Tns qui en savent si long sur le sanscrit. Laurent Coster ! voilà de la fantaisie, et do la plus monstrueuse. Jug-ez-en : Laurent Coster naquit vers 1370, et le voilà, jeune homme, transporté en plein xv^ siècle ! Laurent Coster, qui était un modeste sacristain de Harlem, le voilà transforme en inventeur de Tiaiprimerie ! On sait que le patriotisme assez Lèle de certains écrivains hollandais s'était ingénié de cette fahle hollandaise qui fut victorieusement réfutée par Lamhinet dans son Origine de f Imprimerie. Ressusciter Laurent Coster après Lamhinet, ce n'est pas de l'audace, c'est de la fantaisie. Et puis, pourquoi dépouiller ce pauvre Sulgeloch zum Guttenberg de la gloire de sa découverte? Nous sommes en 1480, — j'ai lieu du moins de le présumer, puisque douze ans après nous assistons au départ de Christophe Colomh, et que ce grand homme s'embarqua le 3 août 1492 au port de Palos, en Andalousie, — et nous assistons aux travaux exécutés sous la direction de Laurent Coster, qui paraît supporter ses cent dix ans assez gaillardement, à Paris, où Gutterdjerg ne vint jamais, par Guttenberg mort en 1468, par Fust mort en 1466, et par Schœffer qui, en 1480, n'en était plus à courir le monde pour chercher un établissement! Une autre fantaisie non moins excentrique, c'est le discours m extremis de Laurent Coster et sa discussion passablement macabre avec le bourreau du saint-oftice. Et la reine Isabelle qui vient faire là une apparition si piteuse ! La reine Isabelle qui fait grâce, quel contre-sens historique ! Et ce corrégidor de convention, avec ses allures de Bridoisoii ! et ce Louis XI, qui a l'air d'un marchand de
Zi
fromages et qui raisonne comme un insensé ! A mon sens, le défaut capital de la pièce est le rabaissement du caractère de ce grand prince. Je suis peiné» de voir des hommes comme Méry et Gérard de Nerval se faire ainsi les complices de l'ignorance, du mensonge et du préjugé. Mais, hélas ! ces messieurs ont accepté toutes les préventions vulgaires; ils sont allés jusqu'à faire de Machiavel une entité diabolique. Macliiavel, — qui n'eut d'autre tort que de trop bien connaître les hommes, — le voilà une incarnation de Satan ! La Porte- Saint-Martin, tous les soirs, lui signe son brevet d'ange déchu, et le public le contre-signe avec l'enthousiasme de la déraison.
Les drames sont toujours plus ou moins la lutte de ces deux forces, — le bien et le mal, — qui se disputent l'humanité. Cette idée des deux principes souverains, empruntée aux théogonies primitives par les libérés du platonicisme et les échappés du christianisme, les gnostiques du Bas-Empire, et reprise en sous-œuvre par quelques penseurs modernes, plane sur la pièce tout entière. Seulement quelques gnostiques, comme les Opliites par exemple (1), font du diable le révélateur de la science. MM. Méry et Gérard de Nerval, en gens qui veulent ouvrir une école, font du diable l'ennemi des lumières en général et de l'imprimerie en particulier, le véritable ange des ténèbres.
Le mal, c'est tantôt la faim, malesuada famés, la faim, mauvaise conseillère, tantôt l'amour, toujours le besoin d'argent. Dans Laurent Coster^ le diable n'est plus
(1) Origène, liv. VI, Goiit. Gels., p. 291 et 294; lib. VU, p. 358; Philostr., VI, 1; Épiph., Hœr., 39; Damascen., VI, 37, de Hœr.
une idée; c'est un fait, c'est une pcrsonnitication, le comte de Bloksberg-, Olivier le Daim ou Machiavel. Mais quel beau diable que Mélingue, avec ses inflexions de cou à la façon des philosophes antiques,, les ricanements saccadés de sa voix et son rire poignant comme un cri du désespoir ! Ses yeux sont injectés de sang-, sa peau sent le brûlé, tout autour de lui le soufre tourbillonne en flocons multicores; on s'attend toujours à voir les abîmes s'entr'ouvrir sous ses pieds, à voir la foudre écraser ce front insultant, couturé par la rage, l'orgueil et le remord.
La pièce a réussi, et elle le méritait. 11 s'y trouve des mots profonds qui me font regretter de voir Méry et Gérard de Nerval se perdre à plaisir dans le labyrinthe inextricable de la fantaisie : « L'amour, c'est l'immortalité ; l'immortalité, c'est la vie qui n'a pas de fin. » Voilà deux pensées ingénieuses sous une forme concise et charmante. Ah! si ces deux talents d'élite voulaient bien mettre la folle du logis à la raison ! Mais pourquoi changer de ficelles quand la salle est comble et que la salle comble applaudit à pleines mains?
En homme intelligent, M. Marc Fournier n'a rien épargné pour donner à l'œuvre fantaisiste tout l'éclat des prodiges les plus fantastiques de la mécanique et des décors; et, quand il n'y aurait que ce ballet dansé par les trois Grâces multipUées par quatre, cela seul suffirait à attirer la foule à la Porte-Saint-Martin.
AMBIGU-COMIQUE
Il y a quelques mois de cela, le fantastique fit son entrée dans le monde draujatique. M. Alturoche tuit
Tcnfant sur les fonts: M"^ Laurent et M. Tisserant furent déclarés parrains.
On me dira bien que le fantastique existait déjà, que le public des Funambules était depuis longtemps en relation avec lui, que depuis longtemps sur les planches de Debureau il y avait de grands diables tatoués et glacés de vert; je vous répondrai que ce pauvre garçon de diable avait, tout le long de la podomime, léchine aussi maltraitée que le guet du xviii* siècle; qu'il était vexé et houspillé; que Pierrot Tassommait; que c'était un diable battu et content ; que les auteurs des Funambules sont bonnes gens et qu'ils n'ont jamais eu de sérieuses intentions de terreur; qu'enfin la lutte de l'être infernal et de Paul rappelait, par son innocuité, ce fameux combat du drapeau qui n'inquiète personne, quand on est Français et qu'on est au Cirque.
Ainsi, — quoi qu'on die, — c'est bien l'Odéon qui a inauguré le fantastique; c'est lui qui a ouvert l'écluse à tous ces drames-macabres qui vous tirent de çà de là quand vous passez sur les boulevards. — Oui, c'est bien vous, messieurs Michel Carré et Barbier, qui avez commencé le carnaval de toutes ces poésies voilées qui s'envolent au premier rayon de soleil. De toutes ces bellesde-nuit de l'imagination, c'est vous qui avez commencé la profanation. C'est vous qui avez mis des robes aux visions ! Ces pauvres innocentes, ces blanches vierges mises au sommet du Brocken, le Pinde allemand, c'est vous qui les avez engagées comme jeunes premières ! Vous êtes allés trouver Ernest-Théodore- Guillaume Hoffmann dans sa taverne de Berlin, à cette heure où son âme s'éveillait dans le vin; vous êtes allés dans ce coin oîi le buveur de rêves fumait, les deux coudes sur
la lablt\, la pipo auxdoiits et ru.'il vauiic, — oninmfi le lui a l'ait Lomud, et vous ètos venus lui dire : Ilollinann, Antonia, Olympia, ces fêtes de ton cœur, ô maître! si tu veux, nous les ferons marcher, nous les ferons parler, nous les ferons palper au public comme la belle Champenoise. Une bonne troupe, une bonne claque et des décors, tu seras applaudi, maître Hoffmann ! — Et vous n'avez pas vu qu'Hoffmann ne vous répondait pas et qu'il mâchait sa pipe entre ses dents. Le pauvi'e homme ! il vous entendait remonter Olympia, sa chère Olympia, sur la scène, en plein théâtre, en pleine foule, cric, crac, avec une clef de lampe.
Certaines gens clouent des papillons dans une boîte, on me la dit et je l'ai vu. L'épingle a beau être fine, une fois dans la boîte, le papillon est mort. Adieu les envolées au soleil, les scintillements de pierre i3récieuse, les ors et les rubis ! Le papillon est mort, et je vous demande, messieurs, pourquoi vous l'avez tué?
Que Byron ait écrit le roHi/j/re, Charles Nodier Sm^ro, Gautier la Morte amoureuse, Goiiol le Roi des Gnomes, cela n'importe, un Uvre est lu à son heure et à son jour. Vous pouvez lire ces cauchemars tout seul le soir^ aux dernières lueurs d'une lampe fatiguée, qui n'éclaire plus dans la chambre que les pages du volume ; le feu peuplé de salamandres, à la campagne, en automne, la brise courant dans les corridors ! Mais le feu de la rampe, deux mille personnes ensemble, les réahsmes en bois peint, les réalismes en toile peinte, le fard, la chair, les os! les trucs visibles, palpables; un sourire à l'avant-scène, un casque de pompier dans la couhsse ! Quand avez-vous vu raconter les histoires de voleur à midi ?
Oui! mais l'Odéon a fait de l'argent. Hop! sasatra la la! comme dit le chasseur allemand. Hop! sa sa tra la la ! Le coq chante, sorcières,, enfourchez vos halais ! A nous le monde noir des coLelds, des gohlins, des lutins, des incuhes, des succuhe», des follets, des farfadets ! A nous le monde noir des oromatouas, des effries, des djinns, des valichoas, des hroucoiaques, des goules, des vampires ! llop ! sa sa tra la la ! A l'Ambigu !
Une auberge espagnole se nomme une posada. Une posada est un endroit où il y a des femmes en voile de dentelle noire et des hommes en résille. Les hommes ont des vestes de prima espada, et les femmes des peignes de six pouces de haut. Les hommes fument des cigarilles et boivent dans des verres de fer-blanc pour cugérer des garbanzus ; les femmes ont des fleurs de grenadier dans leurs cheveux noirs. Il y a dans le patio de la posada un oranger en fruit, et, sous l'oranger, un improvisateur qui chante sur la guitare une séguedille. La toile du fond représente une sierra quelconque. Quand il y a mi mariage dans une posada, il y a soixante-sept parents. Et voilà ce que c'est qu'un mariage dans une posada.
Arrive G ouj et -Gilbert de Tiffaugel. C'est un seigneur français qui fait un voyage d'agrément en Espagne. Il voyage avec un cheval, seize fusils, trois femmes et deux amis. Mais il y a un balcon. Avec M. Dumas, il faut toujours se méfier des balcons et des escaliers. Ce balcon est donc à l'usage d'une Mauresque qui paraît, — un regard noir dans un drap blanc, — et s'en va, après avoir couvé de l'œil M. Gou jet-Gilbert de Tiffaugel.Or, avant que cette femme parût, nous savions qu'elle vivait de riz, — et, faites bien attention
no
à ov\, — qu'cllo, ne vivait que de riz. Quoi (ju'il en soit;, (iilbtn't, qui est un l)rave .^entillioninie de l'Œilde-Bœuf, qui peut avoir lu Voltaire, et n'a pas certainement lu le procès-verbal de Fribouri,', s'en va au chà- j teau de Tormenar avec seize fusils, trois fennnes et deux amis. ;
Ce château de Tormenar jouit dans le pays, — disonsle, — de la plus détestable réputation ; on y va, on n'en revient pas. C'est un promenoir de fantômes, une salle de conférences de saoules, un préau d'àmes en peine, ! une volière de chauves-souris. ;
Arrivé dans le château, Gilbert, pour rassurer ces ■ quatre dames, — elles sont quatre, parce que Gilbert a rencontré Juana en route, une Espagnole qui a jeté le i froc aux orties pour courir après don Luis de Figuerroa. Espagnol, mais platonique; — pour rassurer, dis-je, ces quatre dames, Gilbert se met à raconter les Mé- \ moires d'un vampire et autres drôleries. Juana, superstitieuse comme une gitana, est sous le coup de la terreur la plus radclifienne. La peur et les récits vont leur j train, un train de diable. Quand minuit sonnait, dit j Tun, le vampire... Tinte minuit. Parait lord Ruthven. | On prend ses bougeoirs, et tout le monde va se cou- ; cher. Un cri atroce! Gilbert-Goujet saute sur ses pistolets, Juana tombe assassinée. GillDcrt tire sur Ruthven, i qui se présente, et Ruthven, en mourant, lui dit de ' lîortcr son cadavre sur la montagne, exposé aux rayons de la lune. J'oubliais ; vous pouvez descendre des Figuerroa, vous saurez donc que don Luis est mort saigné au cou, — saigné au cou, rappelez-vous cela, — un quart d'heure avant Juana. Ce que c'est d'être collatéral d'un Tormenar.
Oonc, lord Ruthvon ost exposé sur la montafrno, et, sous une caresse électrique d'un rayon de lune, le vampire se soulève et renaît.
Ici nous tombons en pleine korolle. Goujet-Gilbert^ étant gentilhomme breton, a une sœur. Horace de Beuzeval, je me trompe, lord Ruthven, qui se nomme lord Morsden depuis sa résurrection, veut épouser cette jeune sœur. M"*' .Tane Essler, ce que nous comprenons parfaitement. Ce que nous comprenons moins, c'est que M"^ Essler aime un homme qui a le teint si bilieux. N'importe, elle l'aime, l'aime, l'aime..., et Goujet-Gilbert, fort intrigué, se frotte les yeux, quand une femme lui dit d'aller coucher dans la chambre de Mélusine. En cette bienheureuse chambre, Gilbert, tout petit, voyait h minuit la jielle tapisserie s'animer, et la fée, comme la reine Omphale de Gautier, en descendre et le caresser. Attention! Grande séance de magie mécanique, où M"' Isabelle Constant signe en deux cents vers un exeat aux personnages de haute lissp , pour qu'ils vaquent à leurs occupations nocturnes. Magnétisme par la même. Révélations sur les détestables habitudes du beau -frère Ruthven, qui se repaît, tous les semestres, du sang d'une jeune vierge. Mais tant pis! ils sont mariés! Hélas! M' ^-^ Jane Essler apprend à ses dépens que les reflets verts n'ont jamais été l'indice d'un bon caractère, et qu'un vampire peut avoir des cravates blanches, des manières, des brandebourgs, et manger sa femme. Elle est mangée dans la couUsse.
Goujet, aidé de Laurent-Lazare, un vrai groom, — éclat de rire qui traverse toute la pièce, — précipite Ruthven d'une hauteur incalculable, et Lazare, qui veut
cotte ibis héi'itor tout de bon, poso sur l'abdouK'n du gueux une roclic craiiitiquc de oinq milliers environ.
Comme du Finistère en Cuxassieil n'y a que la main, et que raffiche promet un ballot cireassien, — nous passons en Circassie. Goujet-Giibort file des phrasas de cinq minutes de long avec une princesse du pays, ^I""^ Daroux, qui a dos meubles avec des couronnes, un palais byzantin tiré dos mélanges d'archéologie du P. Cahier, et des dignitaires du palais qui ont des bonnets en tarte d'épongé ou en galette de cliiendent. Pondant que les danseuses dansent en circassien le pas breton du commencement, je vous dirai qu'il y a ou vers le troisième acte une explication à lamiablo entre la goule et le vampire, un ménage de psychopompes. La goule veut Goujet, le vampire tient à Jane Essler. Mais tuer Essler, dit la goule, c'est tuer Goujet. 11 n'y a qu'une partie de dominos qui puisse trancher la question. Malheureusement, on ne songe pas à tout ; et la goule et le vampire se quittent en bisbille, sur un ton parlementaire néanmoins. — Adieu, vampire! — Adieu, goule : bien des choses chez vous!
La danse finie, la goule, éperdument amoureuse, offre à Gilbert un sort, sa main et l'immortalité. — Plutôt la mort avec Antonia! — s'écrie impoliment l'ingrat. Et la i»auvre goule reconnaît qu'elle n'est pas aimée du tout; et comme une infortunée goule, et une goule méconnue qu'elle est, elle murmure à Goujet- Gilbert la recette pour tuer les vampires (Lazare vient de repêcher Ruthven), — et meurt. Elle meurt, car, dans la société de la solidarité démoniaque, la dénonciation est punie de mort. Ruthven, au bout de son semestre, vient, au coup do minuit, se repaître d'Anto-
nia-Daroux, ai trouve la pointe do. Tépée bénie de Gilbert qui le poursuit au tableau suivant dans un cimetière turc, où il meurt dans rinipénitcnccî finale, tandis que la goule, pardoniiée, monte au ciel dans une apothéose de Gliéret. — Marion Dclorme aura intrigué pour elle.
MM. Dumas et Maquet, vieux routiers dramatiques, ont abordé le fantastique par le seul côté abordable, le côté féerique ; et nous aurons la bonne foi de déclarer qu'en dépit de nos préventions, le second acte est d'une remarquable habileté. Le crescendo de terreur est exécuté de main de maître. — Toutes les femmes iront se trouver mal à TAmbigu.
M. Arnaut s'est fait vampire. M. Laurent, plein de gaieté, d'entrain, de rondeur, de bonhomie, mime au château de Tormenar des frayeurs à la Sganarelle, et repose à tout moment, par sa grosse réalité, de cette nuit du Walpurgis. M. Goujet a de beaux morceaux d'épouvante. M'"* Lucie a le regard goule ; et la jeune et jolie M"« Jane Essler a toutes les grâces ingénues d'une jeune et jolie héritière de Tiffaugel.
Edmond et Jules de Goncourt.
VAUDEVILLE
Quel être haïssable que le public, plus fantasque dans ses caprices qu'une jolie femme dans ses désirs! Quel monstre que cette résultante de tout ce qu'il y a de bas et d'ignoltle dans les passions de mille, de deux mille individus !
Prenez tous ces hommes là en a parte, il n'en est peut-être pas un seul qui ne se fit un plaisir de tendre à
un artiste malhoui'cnv uno iiiaiii socourahlo.; ri'unissoz tous ces honnêtes bourgeois en masse compacte, et vous aurez un tout insultant, si filant et rafïeur qui ne craindra pas de ruiner un artiste, un poi'te dans sa fortune et dans son lionnour !
Public, tu as beau faire entendre tes grelots d'arirent; public, mon seigneur et maître, je te hais et je te méprise ! Public, notre seigneur et maître h nous tous qui labourons le champ ingrat de la pensée, nous te haïssons et nous te méprisons !
En vain nous usons à t'instruire la sève de toute notre vie, comment nous récompenses-tu? Risée quand nous commençons, risée quand nous vieillissons! envie quand nous réussissons, insultes quand nous échouons!
L'État donne les invalides à ses soldats : que donnestu aux tiens, seigneur public? Une épigrarame quand ils vivent, deux épigrammes quand ils sont morts!
Maudit sois tu, public parisien!
On t'intéresse avec des hoquets, on t'amuse avec des jupons courts! Oue te faut-il? Des zigzags pour des passions, des ronds de jambe pour des bons mots !
Malheur à ceux qui idolâtrent tes faveurs! le désespoir les tuera ! Malheur à ceux qui ont besoin de toi, car ils auront la fosse commune pour dernière demeure !
Que j'aime à vous voir, messieurs des premières, de vos lèvres encore inessuyées des flocons mousseux du Champagne, siffler, siffler et siffler, quand l'auteur peutêtre attend du succès de sa pièce de quoi partager un morceau de pain avec sa femme et ses enfants !
Bon courage, messieurs, sifflez encore, sifflez toujours, le bureau de bienfaisance est là !
.Malédiction sur toi, gninde cité ! malédiction sur toi, irrand peuple! le Prytanée des arts, à Paris, c'est la .Morgue !
Hii quoi ! jeunes femmes au regard toujours tendre connue le sourire d'un rêve de jeunesse, jeunes fcnunes au cnmr aimant comme la tourterelle des campagnes, vous aussi!
Vous ne sifflez pas, vous craindriez de froisser votre gosier, et de donner un pli disgracieux aux contours de votre bouche charmante ; non, vous ne sifflez pas, mais vous prodiguez, pour encourager au mal, de ces minauderies dont l'on voudrait, au prix de sa vie, acheter les caresses enivrantes !
Ah ! mesdames, si vous étiez dans les coulisses ! si vous passiez pendant une minute par les tourments que l'auteur endurera pendant des heures, oh ! alors^ vous apprendriez à être indulgentes !
Géhenne des temps barbares, non, tu n'avais rien de comparable à ces tortures morales qu'éprouve un auteur malheureux !
C'était le 27 décembre dernier. On donnait au Vaudeville les Premières Armes de 18o2, revue usuelle de l'année. Il y avait foule, .\ttention : le rideau se lève. Raconterai je cette triste scène? dirai -je comment le iniblic n'a pas même permis de continuer la pièce? Hélas ! nous en savons assez sur les capi'ices de ce bourru malfaisant. Et pourtant ils s'étaient mis trois hommes d'esprit, et ils avaient travaillé longtemps! et pourtant, il était là, René Luguet, ce dentiste fameux par les palmes de sa robe de chambre, René Luguet, le plus solide de tous les parachutes, René Luguet, avec ce gros et franc sourire qui va si bien à sa bonne et
loyale figure; il était là, le comique parisien, et, de son geste entraînant, il njontrait au public la fient (Tune vieille Sabine, respectée par les liomains; et dans sa main joyeuse il pronuit des proportions gigantesques , ce chicot phénoménal, dont les griircs colossales témoignent si étrangement de la dégénérescence de l'espèce humaine !
Et pourtant elle était toujours bien jolie, M"® Renaud, cette reine de la tUstinction; et, de sa voix mélodieuse, elle persuadait une bien douce morale. Voyezvous la charmante actrice, la sémillante aristocratie du jeu, la voyez-vous dardant sur le public la prière de ses doux yeux aux reflets de lapis lazzuli enchâssé dans du jais! Elle ne rit jamais, oh! elle sait qu'elle est trop johe pour cela, la coquette! elle ne sourit pas, non, mais elle a une manière de vous montrer ses petites dents qui va si bien aux rôles délicats que lui esquisse la plume spirituelle de Gozlan ! Les notes cris • tallines tombent du corail de ses lèvres comme le pollen des fleurs. Elle a des mains et des pieds à faire envie aux marquises de ^^'atteau ! Ses yeux légèrement bridés, juste comme il faut pour qu'ils aient toujours l'air de cacher une malice, donnent à son visage une expression de langueur, une silhouette de décence dans des transparences de volupté, diaprées de grâce, et nuagées d'un parfum de senteurs orientales ! C'est la beauté des petits appartements de Versailles, la beauté du xviii^ siècle, de ces femmes qui reposent sur un sachet de patchoiûi, qui nichent dans un bouquet de fleurs ! Et vous aussi, gentille Chinoise au corps vaguant dans une soutanelle de satin. Fleur -de-Nankin, si gentille, que vous ne ressemblez plus à une Chinoise;, vous n'a-
vez pu conjurer Torage! iMalhcureux Chromodurophane, Chromo-dur-aux-femmes, comme prononce le Chinois indispensable, sous ses moustaches blondes comme des mèches de fouet, et longues comme des cordes à puits; malheureux Chromuduroi^hane, c'est toi qui as décidé Forage ! Essence de café et autres produits cliimiques, que veniez-vous faire là?
Le grand défaut de cette pièce, c'était la transparence des ficelles. On sait que le mercantilisme est en général le pivot des revues. Le grand. art est de savoir amener à propos les prospectus et les réclames. Le pu blic n'aime pas qu'on paraisse l'exploiter ; il a vu qu'on l'avait convoqué pour assister à la lecture de la quatrième page d'un journal, et il s'est fâché brutalement.
il a eu tort; si les auteurs dramatiques sont obligés d'employer vénalementla publicité dont ils disposent, à qui la faute? Pourquoi gagnent-ils si peu? Et, d'ailleurs, pourquoi ne pas protester par le silence?
Boileau, qui aimait à siffler les autres, parce qu'il ne pouvait les égaler, a dit que siftler, c'était un droit qu'on achetait en entrant. Et depuis quand peut-on acheter le droit d'être impoli et grossier? De ce que je paie un domestique, acquerrai je le droit de l'insulter? de ce que vous avez donné un franc à la porte, plus ou moins, vous aurez droit à l'impunité de l'outrage ?
La drùle de morale que tout ceci !
Quand on fait du tapage dans une maison de tolérance, on envoie cliercher la garde ; des artistes et des poètes méritent-ils donc moins d'égards que des lilles publiques?
Cornélius Holff.
VARIlIlTÉS.
Le directeur des VaricHés poursuit le cours de ses I)rillants succès. Sous son heureuse influence, le théâtre a repris son aspect des anciens jours, et la caisse a retrouvé cette rotondité de bon auçure dont elle semblait avoir perdu l'habitude.
Danses, chants, tombola, produits asiatiques, Tactivité de M. Carpier n'a rien néprligé. Son audace est même allée plus loin. Un homme d'esprit, un vrai poëte, M. de Montbeau, a fait Mignon, et le public des Variétés s'est convaincu qu'on pouvait en conscience applaudir à autre chose qu'aux grosses balourdises d'Arnal, à ces farces concentriques qui ont le tort de ne plus avoir le mérite de la nouvi^auté.
Arnal est sans contredit un acteur d'un grand talent; mais il est deux sortes de supériorités : Tune procède par élimination et l'autre par assimilation ; l'une est elle et l'autre est tout le monde. Arnal n'a que la première de ces deux supériorités : il est grand par luiraéme, voilà tout. Il est aujourd'hui ce qu'il était il y a vingt ans; il n'a pas grossi son sac d'un geste, il n'a pas étendu son répertoire d'une grimace. Arnal est toujours le même, grand acteur sans doute, mais objet d'étude pour ceux seulement qui ne l'ont jamais vu.
11 en est d' Arnal comme d'une belle statue : on s'arrête une fois, on s'arrête deux fois, on s'arrête dix fois, on la regarde de face, de profil, de biais, de trois quarts, à vol d'oiseau, par derrière, et puis l'on ne s'arrête plus du tout, l'on passe sans donner un coup d'œil.
Mais Paris est la ville du mouvement ; ceux qui s'en
vont, ceux qui passent et ceux qui viennent veulent aller voir Arnal ; car Arnal est aussi i^opulaire en province qu'à Paris, et à l'étranger qu'en province. A Saint-Pétersltourg comme à Madrid, à Londres comme ù Home, Arnal est connu ainsi qu'au passage des Panoramas. Ceux qui l'ont vu en racontent des choses impossibles, ceux qui ne l'ont pas vu les exagèrent encore, et chacun se promet de ne pas faire un voyage à Paris sans voir Arnal.
Je me rappellerai toujours avoir rencontré, dans les wagons du chemin de 1er du Nord, un gentleman pur sang, avec favoris en côtelettes, raie derrière le dos et col en défense de sanglier, qui, tout en mangeant des petits pâtés à Creil, m'avoua, dans son idiome mélancolique, être venu à Paris, par ordonnance du médecin, pour voir Arnal. Ce gentleman était atteint de spleen, et la Faculté avait compté sur les heureux effets de la mimique du clown de la scène du boulevard Montmartre. J'ignore si Arnal eut la gloire d'accompUr cette cure difficile, car j'ai à me reprocher de n'avoir pas cherché à retrouver les traces de mon excentrique compagnon de voyage.
Je n'ai jamais considéré sans étonnement la supériorité reconnue universellement à nos artistes. Nous ne nous préoccupons guère à Paris des acteurs qui détaillent à Londres du Shakspeare ou du Shéridan. Peu nous importe! Une des actrices les plus illustres de l'Angleterre vient à Paris, et c'est à peine si pour l'entendre déclamer se réunissent quelques amateurs! Parlons-nous des acteurs allemands? Encore moins. Depuis lffland,que nous connaissons par M'»^ de Staël, il semble pour nous qu'il n'y ait eu que des cabotins en
Allemag-no. A rôtraniii'r, il n'en est pas ainsi : nos acteurs et nos actrices sont aussi connus dans les salons de Londres et de Saint-Pétersbourjï qu'au café de Paris ou à la Maison Dorée; la science de tout ce (jui nous concerne y est fort Lien portée, et l'on serait aussi mal venu à ignorer les détails de notre ménage artistique et littéraire, que Ton serait étrangement reçu à Paris à causer du grand théâtre d'ileidelberg ou de celui de Moscou.
Cela prouve-t-il en notre faveur? Oui et non : nous nous sentons assez forts pour ne pas avoir besoin des autres, et nous sommes assez fats pour ne pas croire qu'il y ait de modèle à suivre, ni de conseil à prendre.
Un autre fait assez curieux, c'est la traduction effrénée à laquelle se livrent les étrangers. Je comprends que l'on fasse passer d'une langue dans une autre un beau drame : ce qui est vrai ici l'est aussi là-bas ; la passion est la même partout. Mais ce que je trouve très-singulier, c'est de voir traduire des vaudevilles, et quels vaudevilles ! de ces pièces qui n'en sont pas, de ces pièces qui n'ont d'autre intérêt que la présence d'un acteur ou d'une actrice.
Oui, monsieur Carpier, en ce moment, à Manheim et àHeidelberg, on traduit la Course au plaisir; mais je ne réponds pas qu'on la termine par une tombola avec de vrais lots et de vrais gagnants comme la vôtre ! On traduit aussi le Bal aux Variétés, mais je vous réponds bien qu'on ne le fera pas danser par d'aussi jolies femmes! Dormez tranquille; nos voisins peuvent bien contrefaire nos livres, mais ils ne pourraient contrefaire ni M"-^ Ozy, ni M"** Page, ni aucune de toutes ces bril-
lantes Odalisques qui font les délices du iml.lir piunsien. Cornélius Holiï.
— 17 janvier. — OPÉRA-NATIONAL.