LA BUTTE DES MOULINS
Op,''ra-romiqao en trois actes et quatre tableaux, paix^les de
MM. Desforgeset Gabriel, musiciue de M. Adrien Boieldieu.
Si un opéra-comique n'était pas liète, ce ne serait pas un opéra-comique. Celui-ci possède toutes les qualités distinctives de Tespèce : intrigue à la détrempe, prose à rimile et poésie à la coUe. Rien tf y manque. \u demeurant, il ne vaut pas moins que bien d autres ; je n'hésite même pas à dire qu'il vaut beaucoup
mieux. . , .
La toile se lève sur un café chantant : ceci ne.t qu'à l'effet de nous démontrer que nos pères n'étaient pas plus que nous à l'abri de cette déplorable musique Je vous préviens que nous sommes en 1800. — A droite, plusieurs conspirateurs, fidèles aux habitudes de la conspiration chantante, crient à tue-tète : Silence ! silence' Au milieu, un grand nombre de messieurs, coiffée comme des cochers de l'administration des pompes funèbres, hurlent en chœur avec un entrain admirable : Garçon, un petit verre. A gauche, deux messieurs causent en se livrant à la consommation la plus effrénée.
l)(''lir(']\(ins-iious vite de dire de quoi il s'agit. Le piTC lh'icliard-l>Liiiiuiilhiei', le duycii des porteurs d'eau de la butte des iMoulius, avait jadis promis sa fille à son neveu Robert, letiuel a pris du service dans l'année d'Italie en qualité de tambour. Mais, comme les voies de couHnunication sont fréquemment entravées, il y a cinq ans qu'il est parti, et il y a cinq ans qu'il n'a lionne de ses nouvelles. Robert était fiancé à Marielle- Rouvroy, la fille du père Brichard-Dumontliier. Mais les al)sents ont toujours tort. Éloi-Meillet, le frère de Robert, s'est élancé sur les brisées du tambour, et, ma foi! il est aimé; mais voici que Dorliton-Neveu, le secrétaire du commissaire du quartier, est amoureux de Marielle-Rouvroy, ce que je comprends parfaitement ; mais Marielle-Rouvroy ne se sent pas la moindre inclination à l'endroit de Dorliton-Neveu, ce que je comprends aussi parfaitement. Un, deux, trois petits verres, et le père Bricliard consent à donner sa fdle à Dorliton- Neveu, à la condition toutefois qu'il lui prouvera la mort de Robert.
Scène d'amour entre Marielle-Rouvroy et Éloi-Meillet; tous deux s'en tirent admirablement.
Cric! crac! une voiture se brise. On apporte une femme mourante : c'est la sœur de lait de Marielle- Rouvroy, Sarah-Vadé, comtesse de Séi-an.
Esl-ce toi, clière Élise? ô jour trois fois heuroux! Que l)éai soit le ciel qui te rend à mes vœux !
« La poste n'est pas sûre. » — Cette dame avait émigré. — « .le suis mariée, et je suis venue à Paris cherclier mon mari, qui a pénétré en France pour attenter à la vie du i>remier consul. » — .Mais le comte Roger-
Fosse, un comte aux allures fort peu aristocratiques, conspire toujours. En attendant, Dorliton-Nevcu i)oursuit son idée fixe. Le mariage est arrangé. Le repas des fiançailles est commandé au Vainqueur d'iuûie. Apparaît un grand gaillard qui chante des airs gais comme un chantre de cathédrale chante compiles quand il est à jeun : c'est le petit Rohert, Monthabor-Juncas, devenu tambour-major de la garde consulaire. Dorliton-Neveu est confondu, et, sous les auspices du tambour-major. Ton fête le prochain mariage de Marielle- Rouvroy et d'Éloi-Meillet, qui ne me paraissent pas devoir faire des époux assortis. Mais quel est ce bruit? C'est la machine infernale qui éclate. Vengeance de Dorliton-Neveu, le secrétaire du commissaire; Éloi- Meillet a vendu son tonneau au comte de Séran; au milieu des débris, on a retrouvé la plaque numérotée. Vous devinez le reste. Tout le monde est compromis. Arrestation mêlée de couplets, avec accompagnement de basses, violons et clarinettes. iMais tout le monde est sauvé et Marielle-Rouvroy épouse Éloi-Meillet.
La pièce pourrait être intéressante si elle n'était pas écliafaudée en opéra-comique, li est peu de ces sortes de choses dont on dirait autant. Mais il est fâcheux que le style laisse beaucoup à désirer. En général, le comique dans ce petit drame est exclusivement tiré du grotesque, de l'absurde ou de la mimique. Ainsi Dorliton- Xeveu raconte qu'une Anglaise, appartenant h. une grande famille de Belgique, lui a demandé un passeport pour l'Amérique afin d'aller retrouver ses parents en Espagne. Le même personnage gambade en costume d'incroyable à la grande satisfaction de cet imbécile de public qui n'a pas l'air de se douter que les
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modes de I8.")2 paraîtront aussi ridicules en 1000, que celles de I.SOO le paraissent en 1.s:;->. On fait aussi dire à la comtesse de Scran qu'on la croit dans ww ramixiiiui' auprès de Londres. }\..., répicier du coin, peut bien dire qu'il va à sa ninipaniii' le dimanche; mais, comme il n'y a lias nécessité à ce que madame Sarah-V'adé ait oublié sa langue maternelle, je ne vois pas j»ourquoi on lui ferait outrager le français. II serait bien à d'sirer que, dans les théâtres, le directeur de la scène ne procédât qu'armé du dictionnaire de TAcadémie. Ce serait œuvre de convenance à l'égard de la langue française.
Voilà pour la pièce, voici pour la musique.
Boum ! boum ! crin! crin 1 Idss ! kiss ! Telle est la tidèle onomatopée de l'ouverture. Mais là seulement les oreilles ont à se plaindre un peu; tout le reste est charmant ; je citerai surtout le duo de Marielle-Rouvroy et d'Éloi-Meillet au deuxième acte, comme un de nos plus jolis morceaux de musique. M. Adrien Boïeldieu a fait preuve d'un rare talent et d'une parfaite entente de la scène. Noblesse obUge, dit-on ; le jeune compositeur a dépassé tout ce qu'on était en droit de lui demander. Nous reviendrons du reste dans un article spécial sur la partie exclusivement musicale de la Hutte des Moulins.
Nous avons beaucoup parlé de la pièce : à votre tour, mademoiselle Rouvroy. L'Opéra-National est heureux de vous posséder ; car, chantée par vous, la musique de Verdi lui-même paraîtrait délicieuse. Il est difficile de rencontrer une actrice qui réunisse ainsi la voix, le talent et la beauté. Voyez nos cantatrices, il n'en est pas une à qui il ne manque quelcpie chose : celle-ci est
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Jolie, elle chante liien,inais elle joue mal; celle-là joue admirablement, elle chante des notes électriques, mais elle n'est pas jolie; cette autre est jolie, elle joue bien, mais elle chante sans savoir chanter. M"'' Rouvroy possède une voix veloutée de mollesse, parfumée de fraîcheur, gracieuse d'abandon, de légèreté, de délicatesse et d'esprit. Son jeu, rempli de naturel, s'allie parfaitement à la nonchalance sentimentale de ses poses; elle met de la finesse dans la naïvetéj et de la naïveté dans la flnesse. Ses yeux baissent des pudeurs c[ui énamourent ; ses lèvres sourient des voluptés qui embrasent. M"*" Rouvroy me paraît appelée à un Ijrillant avenir; elle est aujourd'hui le plus grand talent de Paris, elle en sera dans peu la plus grande renommée.
Je ne veux pas abandonner YOpéra-Xational sans remercier les jambes de M"*" Maria Jeunot de tout le plaisir qu'elles m'ont fait éprouver, tandis qu'elles jetaientbattaient la bourrée des Auvergnats avec une verve, un entram, une souplesse, une éthérité qui défigurent, à la grande satisfaction des spectateurs, les lourdeurs de ce pas provincial. M"* Maria Jeunot est une charmante danseuse, et elle possède parfaitement le grand art de faire sauter la coupe aux voiles de la gaze.
Cornélius HoHÎ'.
VAUDEVILLE