‹ Mystère des théatres 1852Chapitre 67 sur 87 · SPECTACLES-CONCERTS · texte numérisé non relu

SPECTACLES-CONCERTS

(bonne-nouvelle).

II la regardait, elle le regardait. Le regardait-elle? là est toute la question. On dirait qu'elle n'ose pas le regarder. Y aurait-il dans son regard quelque chose de soufré, comme le prétend un de ses parents? Y auraitil dans tout son être quelque chose de surnaturel, comme l'affirme le même ennemi déguisé en oncle? Incube et succube, la démoniaque engeance aurait-elle présidé à sa naissance? Ne serait-il qu'une incarnation

de Satan? Et moi aussi je rexaminais, et je ne voyais ilans son regard qu'amour et dévouement, amour et abnégation. Son regard, ordinairement si puissant et si lier, si dur, si perçant, si audacieux, se fait devant elle humble et doux! Pourquoi ne veut-elle pas le regarder? Pourquoi, quand elle est auprès do lui, semble-t-elle avoir toujours un sentiment de crainte? Ah! si elle savait comme il Taime! Ne Taimerait-elle pas, elle? Et elle ne l'aime pas. Pensée atroce, n'est-ce pas, mon pauvre ami !

L'étrange chose que l'amour, messeigneurs ! Je l'ai connu ce garçon, hautain comme un capitaine de pandours; devant elle, il se couche comme un chien; — je l'ai connu brutal connne un pirate, et avec elle il pratique l'immatérialité en amour; — je l'ai connu volontaire comme un despote, et il ne sait vouloir que ce qu'elle veut; — je l'ai connu indépendant comme un contrebandier, et de ses mains il cherche à se river un collier au cou; — je l'ai connu débauché comme un gentilhomme du xvr siècle, et il ne fait plus d'orgies; — je l'ai connu impie comme l'athéisme, et il porte au doigt une bague bénite, avec une médaille de l'immaculée conception au cou; — je l'ai connu excentrique en sa mise comme un homme d'esprit , et il ilnira par porter une raie au milieu du front; — je l'ai connu révolutionnaire, et il est presque conservateur; — je l'ai connu sceptique, et il a presque des illusions; — je l'ai connu querelleur comme un spadassin de haute lice, et il se laisse presque marcher sur le pied pour ne pas la compromettre; — je l'ai connu grossier comme la force, et il est presque poh; — je l'ai connu joueur comme Valère, et il ne joue plus; — il était heureux alors :

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tous le? soii-s orgie nouvelle; — tous les matins, conspiration, — et puis après, un travail assidu. — Il était heureux alors, il vivait; aujourd'hui il est malheureux, cela ne se comprend-il pas? il a tout abandonné, et pourquoi? Pour rien. Oui, il vivait et il ne vit plus; il est déclassé. Il n'est plus ce qu'il était, et il n'est encore rien; aussi il est malheureux et triste! car elle ne l'aime pas, ou du moins elle ne l'aime que faiblement. Je ne veux pas médire de l'amour; mais n'est-ce pas que, quand il n'est point partagé, c'est la plus atroce des tortures? et c'est là le cas. Je ne prétends point qu'elle ne l'aime pas, mais comment? une seule fois elle lui a dit : Je t'aime! mais jamais nul clan, nul abandon; elle a l'air de le souffrir, mais non point de l'aimer.

Hélas! l'amour ne se commande pas! Pauvre femme! elle a peut-être aimé, elle aussi; elle aime peut-être qui ne l'aime pas ! Pauvre femme ! peut-être elle souffre , elle aussi! Peut-être elle tâche de l'aimer, mais elle n'y réussit pas! Non, elle ne l'aime x^as! elle a toujours l'air de se garer de lui ! et lui le sent bien ! et il est triste et malheureux, et cette nature que j'ai connue si énergique et si puissante s'épuise et s'atrophie. Et elle ne le comprend pas, et elle ne sent pas tout ce qu'il y a d'amour dans cet holocauste de la matière au respect, et elle n'a pas l'air de s'en douter, et elle paraît se moquer de lui. Et quand je lui dis : Tu es un fou, il répond : Ce n'est pas une femme, c'est un ange. — Et il attend; il attend, quoi? qu'elle se soit raccommodée avec celui qu'elle aime, ou qu'elle en aime un autre. Et alors, lui, que deviendra-t-il? Ah! il est des cœurs oîi il ne faut jamais éveiller les passions. Toutes ses joies et toutes ses espérances, il les a placées dans cette

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femme, et cette femme ne l'aime pas! du moins il le croit, il en est persuadé, mais il n'ose lui en rien dire, car il espère toujours. Il espère, quoi? Un miracle. Enfant, elle ne t'aimera jamais! jamais! jamais! Elle ne t'aime pas; car si elle t'aimait!... Et pourtant, si l'amour se commandait , elle devrait t' aimer, car elle devrait être touchée de ton amour! Enfant, elle ne t'aimera jamais! Pauvre femme! pauvre ange! comme tu l'appelles, peut-être elle souffre, elle aussi.

Ah! n'aimez jamais, messeigneurs; l'odieuse chose que l'amour, quand on n'est pas deux à aimer ! et on court trop de risques de n'être qu'un!

Elle ne l'aime pas! il le croit, et il s'étourdit pour ne pas le croire ! et pourtant ce soir-là, elle avait presque l'air de l'aimer ! elle s'accoudait presque amoureusement sur lui ! elle le regardait presque amoureusement! Et lui avait parfois des lueurs de bonheur ! Ses traits amaigris s'illuminaient! son regard terne reprenait son ancienne vivacité! sa ligure de Cassius en habit de ville respirait une sorte de poésie ! et puis elle lui tournait le dos, et le masque redevenait un masque! et la vie s'en retournait par où elle était venue, par le cœur! Et j'étais si occupé de les examiner tous les deux, que je ne savais trop ni où j'étais, ni pourquoi j'y étais. Souvent j'étais réveillé par le bruit des rires et des applaudissements : voilà tout ce que je sais; je sais aussi qu'on y fait des tours de force très-remarquables, et qu'il y a des tableaux vivants, genre de spectacle pour lequel je ne suis ni assez vieux ni assez jeune.

Cornélius Holff.

— 30 octobre. — THÉÂTRE LYRIQUE.

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