A UN THÉÂTRE QUELCONQUE
PRUNES ET CHIiXOlS, Vaudeville en un acte, par îklM. Coignard et Choler.
Je sais qu'il a été joué ces jours derniers une pièce sous ce titre ; je sais que cette pièce est de MM. Coignard et Choler; je sais que c'est un vaudeville;, mais je ne sais pas où elle a été jouée. C'est un détail que l'on peut bien oublier quand on voit beaucoup de pièces dans la semaine, et tel est malheureusement mon sort. Cependant, je crois pouvoir affirmer que l'honneur de Primes et Chinois appartient aux Folies-Dramatiques ou aux Délassements-Comiques, à moins que ce ne soit au Vaudeville ou aux Variétés -, car ce ne doit être ni aux Funambules, ni à Lazari, ni à Beaumarchais, — je n'y suis pas allé depuis un mois, — ni à l'Odéon, je n'y suis pas allé depuis les Cinq minutes du Commandeur. Ce pourrait pourtant bien être à l'Opéra, à l'Opéra-Comique, à la Porte-Saint-Martin, à la Gaîté, à l' Ambigu-Comique, au Gymnase, au Théâtre-Lyrique ou aux Français? Et si c'était à l'Hippodrome? Oh! je ne vais jamais que dans les endroits propres et convenables. Je suis bien embarrassé, mais je penche poih' les Délassements-Comiques ou les Folies-Dramatiques. 11 est trois heures dix-neuf minutes du matin : le journal doit être roulé à six heures, je n'aurai pas le temps de vérifier le fait! et pas le moindre programme dans ma poche ! Si j'allais à la recherche d'une affiche? J'y vais. Je prends
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mon chapeau, mon paletot, mon poignard et mon cachenez, j'allume mon cazadorés, et je sors.
i heures i minutes. Je rentre. Je n'ai rien trouvé. Je suis allé rue Bonaparte et rue des Saints- Pères; je suis même allé rue de l'Échaudé, vainement. Ces satanés chiffonniers ont enlevé toutes les affiches. Ah ! la vilaine invention, la déplorable race que les chiffunniers ! Dès cinq heures du soir, souvent les affiches de spectacle sont enlevées. C'est un fait que je signale à l'attention de MM. les directeurs de spectacle et de M. le préfet de police. Sans avoir le moindre intérêt dans le chiffon, ce n'est pas moi qui attaquerai jamais les chiffonniers, mais encore faut-il qu'ils fassent leur métier honnêtement. Les gens honnêtes ne forment pas dès le matin le projet d'aller au spectacle; quand ils y vont, c'est à neuf heures. Avant la fondation du journal Paris, personne n'avait im programme dans sa poche. Eh bien ! à neuf heures du soir, je défie à qui que ce soit de trouver ailleurs que sur les Vespasiennes une affiche de théâtre quelle qu'elle soit. En vain le journal Parw publie un texte fort spirituel et une splendide lithographie, il est matériellement impossible que tout individu atteint et convaincu de la faculté d'aller au spectacle soit abonné à ce charmant journal, tandis qu'il est matériellement possible que l'affichage suffise à la consommation de la population parisienne.
Mais tout cela ne me dit pas où a été jouée cette pièce; si j'interrogeais mon metteur en pages? en qualité de metteur en pages de l'Éclair, ce doit être un homme littéraire, il doit savoir par cœur tous les vaudevilles de M. Coignard avec leurs circonstances et dépendances. J'interroge le metteur en pages :
— Laforce, mon ami , comiaissez-vous les Prunes et Chinois?
— Je ne vais jamais au cabaret.
— Laforce, cette abstention vous lionore.... Pourquoi ne vous abstenez-vous pas également du calembour? vous venez d'en faire un.
-Ah!
Laforce est très-laconique.
— Il s'agit d'une pièce intitulée : Prunes et Chinois.
— Ce n'est pas la Pie voleuse ?
— Non, — ça se joue partout ailleurs qu'au Théâtre- Lyrique.
— Je ne vais jamais que là .. Il n'y a que là que je m'amuse.
— Laforce, ce goût prononcé fait votre éloge... vous le partagez avec plus d'un homme d'esprit.
Et j'allais presser Laforce sur mon cœur en signe d'attendrissement, lorsque je fis réflexion que j'étais au samedi et que ma barbe n'avait pas été faite depuis le vendredi.
Comment donc faire pour savoir où cette pièce a été jouée?...
Si j'écrivais à mon rédacteur en chef, il ne doit pas être couché. J'écris ;
« Cher Charles, « Savez- vous où l'on a joué Prunes et Chinois?
« Cornélius Holff. »
J'envoie la lettre, et j'allume un cazadorès en attendant la réponse.
Elle ne se fait pas attendre.
« Au café S... — A... du temps que L... y allait.
« Comte DE ViLLEDEUIL, »
Tiens, mais si je m'étais trompé? si c'était tout simplement la rubrique d'une gueulade de Café-Concert? Impossible, j'ai vu la chose, et je n'entre jamais dans les cafés-concerts. Mon rédacteur en chef aura voulu faire un calembour.
J'en prends mon parti, je mettrai : un théâtre quelconque.
N'allez pas croire que je n'ai point vu la pièce. Je l'ai vue et complètement vue; aussi vous allez admirer comme je la vais perforer du coupe-choux de mon analyse! Je me souviens... je me souviens parfaitement...
Ne me regardez pas, vous me feriez rire Je disais
donc que je me souvenais parfaitement... de la pièce...
Ma foi!' s'il m'en souvient, il ne m'en souvient plus!
Cornélius Holff.