THÉRÈSE, OU ANGE ET DÉMON
Comédie-vaudeville en deux actes, par MAL Bayard et A. de Beauplan.
Le bourgeois se figure qu'elle est tout plaisir, la vie du journaliste; pour lui, le journaliste est un être fantastique qui a de l'or et du plaisir à gogo. Le journaliste est un monsieur qui se lève à midi, et qui n'a d'autre occupation que d'aller le soir respirer le doux parfum des coulisses en société de femmes charmantes.
D'abord, plus d'un journaliste ne dort pas autant que rôpicier du coin; et, quant au parfum des coulisses^ c'est souvent l'odeur de choux qui s'exhale de la cuisine du concierge.
Tout cela n'est rien.
Mais figurez-vous un homme honnête, et il y en a parmi ces malheureux gazetiers, quoi qu'on en dise, — figurez-vous un homme honnête forcé d'assister à dix-neuf de ces choses qu'on appelle une pièce de M. Bayard! C'est un garrot moral ! Dix-neuf Bavard par an, soit 1 Bayard 7/12 par mois, soit 1/303 par jour! En sorte que, dans la vie d'un journaliste, le Bayard entre toujours pour près de 4/100. Ah! je n'ai jamais si bien compris l'abjection du métier que je fais!
Monsieur Bayard ! monsieur Bayard ! que de fois vous m'avez fait maudire l'Éclair et donner ma plume à tous les diables ! Monsieur Bayard ! monsieur Bayard ! bien sur, si je meurs à la peme, j'irai la nuit vous tirer les pieds.
M. Bayard a incontestablement un certain esprit; ses pièces ne sont pas précisément bêtes, elles sont idiotes ! Pourquoi M. de Beauplan, qui fait des pièces souvent mauvaises, mais toujours spirituelles, s'est-il associé au talent au gratin du digne élève de Scribe?
Depuis longtemps, les lauriers de M"'' Rachel empêchaient M™^ Rose Chéri de dormir. Elle aussi voulait jouer deux rôles dans la même pièce. Il lui fallait sa Valérie. On s'adressa à M. Bayard. M. Bayard prit ses lunettes, ouvrit le carton Z, y prit une idée de M. de Beauplan, la dérangea, et la Valérie demandée fut obtenue.
Chez M. Bavard, c'est comme dans l'Évangile : les
directeurs de spectacle n'ont qu'à frapper, et on leur ouvre.
Un monsieur orpliclin, du nom de Geortres, en dépit des conseils de son oncle, un bourgeois de l'école Scribe et Bayard, veut épouser une ouvrière vertueuse qui est sa voisine. Une porte les sépare; mais Thérèse, qui est modèle à l'atelier Scribe et Bavard, n'a jamais voulu tirer le verrou aux instances de Georges. Cette conduite, que je n'hésite pas à qualifier de dangereuse et de mauvais exemple, ne fait qu'irriter l'amour de Georges.
Mais, pendant l'absence de Georges, une dame élégamment mise, ressemblant à Thérèse, s'introduit dans son logement et dépose sur une table ce fameux bouquet de fleurs d'oranger dont les élèves de l'atelier Scribe et Bayard font un si déplorable abus. Georges revient, il demande l'explication de ce fait, et, pour tâcher de le deviner, Thérèse tire le verrou et apparaît en costume matrimonial, robe montante, voile stupide, et autres affiquets également virginaux. Un monsieur peu beau se présente : c'est Bridoux, le cousin de Georges; il reconnaît Thérèse pour avoir admiré à l'Opéra sa beauté facile. Un autre monsieur pou beau et très-colère se présente, et déclare reconnaître en Thérèse une infidèle beauté. — Nom d'un petit bonhomme! s'écrie Georges très-stupidement. Le mariage est rompu, et Thérèse part pour Londres, où l'appelle une lettre de sa mère, qui se meurt dans un hôpital. Quelle voie prend-elle pour aller à Londres? C'était là l'occasion de faire une réclame pour Boulogne ou pour Calais, pour Douvres ou Southampton : M. Bayard l'a négligée.
Chez une comtesse de n'importe quel comté de Cy-
thère^ il y a bal masque. On y atlmire M"""" Dclétan^;; et une baronne, maîtresse d'un Danois, le comte Dienper. Tout le monde reconnaît Thérèse en elle, La baronne sort, peut-être pour satisfaire un besoin, et la Thérèse, qui craint que Terreur ne soit reconnue, profite de Foccasion pour apporter un costume à M"^ Delétang, car elle est revenue de Londres. Georges profite de l'occasion pour l'accabler d'injures. Elle s'en va. Mais on prétend qu'elle est là en domino. Georges s'empresse de lui arracher son masque. Le comte tire l'épéc; le domino se précipite entre les combattants et tombe blessé d'mi coup qui, j'espère, ne sera pas mortel, Thérèse était sa sœur. Vous devinez le reste... et ils eurent beaucoup d'enfants.
C'est tout bonnement stupide ; un monsieur qui ne reconnaît pas celle qu'il aime! Je suis bien myope, mais pas à ce point. Est-ce que le cœur n'y voit pas? Il est vrai que l'école Scribe et Bayard a supprimé le cœur.
Ubinandre, Plaute, Trissino, Shakspeare, Rotrou, MoUère, Regnard ont successivement traité ce sujet : M. Bayard ne les a jamais lus, donc il ne peut les avoir imités. Mais il paraît probable qu'il s'est inspiré de la Mariée de Poissy, pièce de MM. Dennery, Larounat et Granger, dans laquelle M"'= Delorme se montrait comédienne bien autrement remarquable que M°"= Rose Chéri.
A l'école Scribe et Bayard, on marque un mauvais point à tous ceux qui ont une idée nouvelle.
Cornélius Hoiff.
ii3
VARIÉTÉS
MAMZELLE ROSE, \audcville en un acte, par MM. de Courcellcs et Bcrcioux.
11 appartenait à M. Carpier de ressusciter le sieur Berqiiin,
Je crois que ce que je viens de dire n'a pas le sens commun,
M. Carpier n'a rien à voir là-dedans : la chose a été commise par MM. de Courcelles et Bercioux.
Je crois que ce que je viens de dire est encore plus sot que ce que j'avais dit.
La Fontaine l'avait dit bien avant MxM. de Courcelles et Bercioux.
Décidément je ne sais plus ce que je dis.
Je croyais que MM. de Courcelles et Bercioux avaient voulu faire une pièce sur les avantages de l'autonomie ou les inconvénients de la domesticité ; mais je me suis trompé : Mamzelle Ozy s'estime fort heureuse d'être femme de chambre chez la marquise de ***.
Je crois maintenant que mi. de Courcelles et Bercioux ont voulu faire une pièce sur les avantages de la modestie ou les inconvénients de la coquetterie.
Mais tous les curés possibles l'ont dit avant eux.
Je me suis encore trompé.
MM. de Courcelles et Bercioux n'ont point traité ce côté de la question.
Je n'y comprenais rien du tout, lorsque...
Décidément MM. de Courcelles et Bercioux ont refait la miihardième pièce sur les avantages de l'affirmative en fait de dot et les désagréments de la négative.
Effcctivemont M'"" Ozy n'épouserait pas Mathurin, si
Matliurin n'était pas propriétaire.
Donc, cette fois, je ne me suis pas trompé.
C'est bien heureux!
Cornélius HolfF.
— 13 novembre. — DÉLASSEMENTS-COMIQUES.
LE ROI, LA DAME ET LE VALET, Vaudeville en quatre actes.
Le roi, la dame et le valet !... et de quel jeu, s'il vous plaît? Sont-ce des cartes tarots, ou sont-elles marquées aux couleurs italiennes : bâtons, déniera, coupes, épées? ou bien l'ouverture joue-t-elle une serenata, au clair de lune, devant un palais du Lido, et allons-nous voir jouer des cartes vénitiennes « gravées sur bois et peintes en or, argent et couleurs, » où sont représentées les quatre grandes monarchies de l'antiquité avec des devises latines? ou bien les dix-sept cartes de Charles VI : l'Écuyer, la Justice, le Soleil, la Lune, la Mort, la Potence, l'Ermite, la Fortune, la Maison de Dieu, l'Amour, le Char, la Tempérance, le Pape, l'Empereur, le Fou, la Foi et le Jugement dernier? Ce seraient bien des personnages pour un vaudeville.
Le roi, la dame et le valet!... Audacieux M. Taigny, qui se moque du synode de Worcester, qui a défendu le jeu du roi et de la reine, a Nec sustineant ludos fieri de
rege et regina. » Bah! s'est-il dit, une défense de 1720 ! Une défense, d'ailleurs, n'est qu'une défense. Oui, mais l'anathômc, monsieur Taigny! Tanatlièmede WM, pas plus tard, l'anathème de saint Antoine, anatliéniatisant les cartes et les joueurs de cartes, au chapitre xxn de sa Somme théologique : De fadoribus et venditoribus alearum et taxillorum et chartarum et naiborum. Anathème! anathème à M. Taigny qui fait jouer les naihU — :Mais c'est bien ici la place du chapitre de l'Anglais : // m'écoute bien.
Le roi, la dame et le valet! — La dame, est-ce Gérarde Gassinel, rebrassant sa robe par devant, la jolie maîtresse de Charles YII ! Le roi est-il coifTc d'un chapeau de velours, la robe fourrée d'hermine? Et le valet a-t-il une toque à plumail?
Eh bien ! non, lecteur, ce n'est pas Gérarde Gassinel, ce n'est pas Charles VII, ce n'est pas un valet à plumail que vous verrez aux Délassements. Le roi, la dame et le valet! Le roi s'appelle Louis XV, !a dame M""' Gourdan, le valet Lehel. Le roi, la dame et le valet ! Pique, carreau, pique et atout du cœur, sous une tonnelle des Porcherons ! — Pauvres et charmants Porcherons, j'écris où ils furent !
Et Fanfan, et Diane, et Lucie, et Anaïs, et M"* de Chamillart, et M"** de Lusigny, et Marion, et M"''" Valérie, Mathilde, Rossi, Cécile, Héloïse, etc., ont toutes gagné dans Roi, Dame et Valet.
W" Valérie est blonde. EUe doit être née dans le mois de février, sous le signe des Poissons : « Les personnes des deux sexes nées sous cette constellation sont d'un extérieur admirable, beau visage et belle corpulence. Si la fortune leur est défavorable, elles savent la domi-
ner par le travail et réconomie. Elles seront heureuses en ménage. »
M"'' Mathilde est châtain. Elle doit être née dans le mois de janvier, sous le signe du Verseau : « Ceux-là qui naissent sous cette étoile sont d'un tempérament déUcat, d'une grande vivacité allant jusqu'à la colère; néanmoins, sachant garder un secret, obligeants pour leurs amis, ils joignent à la beauté de la figure et de la taille la subtilité et le génie. »
M''^ Rossi est brune. Elle doit être née dans le mois d'août, sous le signe de la Vierge : « Ceux qui naissent sous ce signe sont d'un faible caractère et d'un tempérament sanguin; ils ont un bon cœur, sont fidèles à leurs engagements. Ils aiment les plaisirs de l'amour, mais ils savent au besoin maîtriser leurs passions et ne se laissent jamais entraîner à rien de déshonorant. Les jeunes filles devront penser souvent à leur sainte patronne. »
M"^ Héloïse est châtain. Elle doit être née dans le mois de décembre, sous le signe du Capricorne. « Ceux qui naissent sous cette constellation sont forts et robustes, vivent très-longtemps, doivent avoir une réussite entière dans leurs entreprises, et, par leur industrie, jouiront d''uue honnête aisance. Les femmes aiment beaucoup la danse et la musique ; elles excellent dans les arts d'agrément, mais sont mauvaises ménagères. »
M"^ Cécile est brune. Elle doit être née dans le mois de septembre, sous le signe de la Balance. « Ceux qui naissent sous cette constellation sont d'un caractère doux et pacifique, sans cependant transiger avec la lâcheté et le déshonneur. Le beau sexe, enclin un peu aux plaisirs, mais doué d'une grande modestie et d'un esprit
pénrtr.ant, devient^ vers rài,'c mûr, très-religieux et Unit onlinairement une vie un peu trop mondaine par la pratique de toutes les vertus. »
Après cela, j'ai vu toutes ces dames dans une pièce à poudre; et il se pourrait parfaitement que ce fût M""" Ilcloïse qui fût blonde et née dans le mois de février, et M"'^ Valéry qui fût brune et née dans le mois de décembre. Elles n'auront en ce cas qu'à faire l'échange de
leurs horoscopes.
Edmond et Jules de Concourt.