REPRISE DE MOÏSE
Moïse a été représenté pour la première fois, à Paris, il y a vingt-cinq ans, peut-être trente.
Je n'étais pas encore de ce monde. Dieu merci, ni d'aucun autre, probablement. 11 ne m'a donc pas été donné de jouir des primeurs de cette partition illustre, et ainsi je ne puis imiter mes confrères en feuilleton lyrique, qui, presque tous, me représentent de vieilles basses ou de vieux violons poudrés à blanc par la colophane; je ne puis, dis-je, les imiter en vous parlant de Moïse avec une douce émotion, comme les anciens parlent d'une pêche aux écrevisses, d'une partie d'ânes, d'une chasse aux hannetons et autres orgies poétiques de leur jeunesse non orageuse.
Ce Moïse a toujours eu un tort à mes yeux.
D'abord, il me rappelle le Deus creavit caiiim et terrain et toutes les taloches que m'a values YEpitome, où il occupe une large place, lui et sa mer Rouge. Je ne trouve pas qu'il y ait une différence sensible entre cueil-
lir un opéra dans VEpttome ou mettre en musique la grammaire de Lliomond ; ci les plus beaux prodiges accomplis pour d(''livror les Hébreux rentrent pour moi dans le même diapason que lecbapitre du (iue retranché.
Ensuite, j'ai été élevé dans les insupportables désagréments du piano; c'est-à-dire que, pendant les premières années de ma frêle existence, la mâchoire musicale aux trente-deux osanores d'ivoire n'a cessé de me faire entendre trois à quatre heures par jour son insipide bavardage.
Vous commencez donc à voir clair dans ma situation.
On m'assure que le finale du troisième acte a produit un effet immense malgré la faiblesse des notes basses de Gueymard, qui grimpe jusqu'au cinquième avec une telle ardeur que les genoux lui manquent lorsqu'il redescend à l'entresol. Le quatuor et le grand ensemble qui suit ne laissaient rien à désirer ; la masse chorale a fait merveille ; les sohstes se sont exprimés très-convenablement. J'accorde tout cela. — Mais — il m'est impossible d'empêcher que les premiers mots de ce quatuor célèbre : ce Je tremble et je soupire, » ne me rappel lent les féroces miauleries qu'exécutait trois heures durant le piano témoin des jeux de mon enfance, sous le prétexte du Mimanca la voce! J'ai entendu le Mi manca la voce en fantaisie, en quadrille, en duo, en toute espèce de coulis musical, et j'ai même été exposé à l'accompagner sur le violon, car il fut question, à une certaine époque, de me mettre en rapport avec ce monarque des instruments. Ce projet, fort heureusement, n'eut pas de suite.
Ainsi le fmale du troisième acte ne pouvait que m'obséder.
De même la prière! — Quoi ! la prière du quatrième acte? L'immortelle prière? — Oui, la suave prière, la touchante, la délirante, rémouvante prière ne m'a pas ému du tout.
— C'est une honte ! — Par exemple ! je ne l'empêchais pas de m'émouvoir; il ne tenait qu'à elle. Cependant, si elle n'y a point réussi, je n'entends pas lui en faire le moindre reproche. C'est à Thall)erg seul que l'on doit s'en prendre. Le malheureux a tant émietté la prière de Moïse, il en a éparpillé une telle abondance de petits échantillons, que chaque note de cette œuvre merveilleuse éveillait en moi des échos si nombreux, si criards, si importuns, si aigus, si têtus, que cela me reportait tantôt vers les cuisantes émotions mélodiques de mon jeune âge, tantôt vers un souvenir de Constantinople, où je faillis être dévoré par un orchestre de chiens.
Le fameux duo du deuxième acte, exécuté par Gueymard et Morelli, a été bissé. Je n'y étais pour rien.
Obin est superbe dans le personnage de Moïse ! Superbe et terrible à la fois ! A son aspect, le cœur m'a battu comme un jour de version de YEpitome.
Parlez-moi du ballet ! On ne retrouve là ni les souvenirs d'un lointain piano, ni les souvenirs d'une version ou d'un pensum. La blonde Taglioni était charmante; elle a dansé d'une façon délicieuse. Cette jeune femme a deux traits qui tout spécialement me subjuguent : son pied et son nez. Pendant toute la durée du ballet, mon admiration allait et venait de l'un à l'autre, au point que je n'y faisais plus de différence. En effet, son petit pied arabe n'est presque pas plus grand que son nez ; et son nez. . mais n'en médisons pas, il lui va très-bien. Simon.
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OPÉRA-COMIQUE
LES an'STÈRES L'UDOLPHE
Opéra-comique en trois actes, paroles de MM. Scribe et Germain Delavigne, musique de Clapisson.
Ce n'est pas précisément le roman en quatre volumes in- 12 d'Anne Iladcliffe, qui nous a fait si grand' peur quand nous étions petits; mais cela n'en vaut guère mieux pour l'étendue, les sombres détails et le brouillamini.
J'entre dans les mystères, tête basse et visière de ma ijougie levée. Je ne sais pas du tout quand j'en sortirai. La musique, les souterrains, les vieux portraits de re venants, le fracas des tutti, les changements à vue, encore les souterrains, et tout cela plus entortillé que les fils d'un châle de l'hide vu à l'envers, voilà la forêt vierge dont je dois sonder les broussailles. Plaignez-moi . Je ne me sens pas moins empêché qu'un cloporte perdu dans la perruque neuve d'un magistrat de Londres,
La scène se passe en Danemark. Deux puissantes familles, les Udulphe et les \orby se sont voué une haine en trois actes, mêlée de couplets.
Suzanne, fille du comte Udolphe, avait épous-'-, par ordre du roi de Danemark, un des fils de l'amiral Norby qu'elle aimait. La haine des deux familles devait s'éteindre dans les feux de ce mariage. Mais le mari a succombé dans un combat, on le croit du moins. Il est bien clair que cette digue conjugale ayant disparu, le torrent de l'inimitié reprend son cours.
Au premier acte, on est dans une salle du château d' Udolphe. Perspective de galeries magnifiques, comme
C(!la s'est toujours pratiqué à TOpéra-Comiquc, dans les palais de Venise et du Danemark. Ce vieux manoir est inhabité depuis longtemps et il tombe en ruine. M"''Éva a bien fait de nous le dire, car Icsdites galeries ont l'air de se porter très-bien.
M'"' Éva nous apprend encore une foule de choses surnaturelles à l'égard de ce château. Lorsqu'un grand malheur menace la famille, les armures se détachent de la muraille, les portraits descendent de leurs cadres, et ils reprennent ensuite leur place nécessairement, puisque pas un ne manque à l'appel.
On attend le comte Udolphe et sa fdle Suzanne. Ils ont envoyé en sergent-major une dame de compagnie, M"'= Christine, dont l'étymologie est noble, mais dont la fortune est absente. Elle aime en secret le seigneur Arved, un des fils de l'amiral Norby, et elle en est aimée.
Cet Arved se présente déguisé en matelot, et se jette dans les bras de Christine en chantant d'assez jolis couplets.
Le comte Udolphe apparaît, reconnaît son ennemi et le fait arrêter. Le soûl moyen d'obtenir sa grâce est d'épouser Suzanne, la veuve de son frère.
Ils paraissent s'y décider l'un et l'autre.
Voilà pour un acte. Je n'en dois plus que deux.
Au deuxième acte, on voit la mer tout là-bas et un souterrain à côté, au milieu de la scène. Une troupe de marins débarque, conduite par l'amiral Norby en personne. 11 rencontre Christine en pleurs et lui jure que le mariage ne se fera pas; mais il réfléchit : le mariage chausse sa haine on ne peut mieux, et il se fait. — Suzanne disparait tout à coup dans le souterrain. Personne
n'ose y descendre. Arved se dévoue ot s'y enfonce en
donnant du cor dans le but d'obtenir un elîet de ca-
lendo ou de lointain.
Voilà pour le second acte. Je n'en ai plus qu'un. C'est le souterrain qui renferme le dcnoùinent. Descendons-y. Une personne de plus ou de moins
importe peu ; ils y sont déjà une masse.
I " Une princesse Ulrique de Suède, que l'amiral Norby chercliait pour la faire prisonnière par ordre de son souverain de Danemark;
2° Le premier mari de Suzanne;
3" Suzanne elle-même;
4° Le jeune Arved, deuxième mari de ladite Suzanne.
II est regrettable que le courage ait manqué aux autres; tout le monde y aurait passé, et je me trouverais seul pour chanter : « Quel est donc ce mystère! »
Le nœud est maintenant très-simple. La princesse Ulrique a trois otages; ce que Ton a de mieux à faire, c'est de la laisser partir. — Elle part. — Suzanne reprend son premier mari, Christine s'empare de l'autre.
C'est fini.
Simon.
PALAIS-ROYAL
UNE POULE MOUILLÉE, Vaudeville en un acte, par MM. Bayard et Biéville.
La Poule mouillée est un Hyacinthe d'une couardise tout à fait idéale.
Mais il a un cor au pied d'une susceptibilité inouïe, et si Hyacinthe est disposé à tout souffrir, le cor, lui, n'entend pas qu'on lui marche sur le pied.
Ce qui fait qu'Hyacinthe, timide esclave de son cor, est obligé de lui ol)éir et de donner un soufflet à un nommé Coriolan, marchand de confitures et mauvaise tète, lequel a écrasé le cor d'Hyacinthe par mégarde.
La Poule mouillée s'est enfuie; Coriolan l'a perdue et puis l'a retrouvée. Le pauvre Hyacinthe lutte dans des situations de plus en plus humides avec le secours de sa femme et d'un cousin.
Le cousin prend l'affaire pour son compte; il se bat avec Coriolan et le blesse ; mais il est amoureux de la femme d'Hyacinthe, et l'on pressent que la Poule
mouillée pourrait bien devenir coq Je n'irai pas
plus loin.
C'est drôle! et cependant le spectacle d'une aussi extrême poltronnerie fait éprouver quelque chose comme de l'humiliation.
Parce que M. Bayard porte un nom sans peur et sans reproche, illustré dans la lice guerrière des vaudevilles, ce n'était pas une raison pour en abuser à ce
point.
^ Simon.
ODÉON
LES QUATRE COINS, Rébus en un acte et point en vers.
Chacun a sa faiblesse; j'ai la mienne aussi : elle m'a été souvent onéreuse.
Voici en quoi elle consiste : — Je me berce de cette illusion que la parole a été donnée à l'homme soit pour exprimer, soit pour déguiser sa pensée, et que, dans l'un ou l'autre cas, on est tenu à savoir ce que Ton
veut dire avant de parler. Un pareil système (Hc nialhcnreuscmont à la conversation une partie de son charme. Tout devient froid en devenant correct. Si vous vous tenez dans la sincérité, votre langage ressemblera à nnc addition; si vous faites de la duplicité, il ressemblera l'i une soustraction. La rectitude et la logique ont leur avantage ; mais c'est tout ce qu'il y a de plus ennuyeux au monde. La poésie n'est rien autre chose qu'un état d'incertitude, de doute, de pressentiment vague : le contre-pied du positif. Aussi , comme les poètes haïssent le connu ! Je querellais hier un de ces esprits hautains et splendides qui se nourrissent de clair de lune et de coups de tam-tam , et je voulais l'obliger à reconnaître au moins que deux et deux font quatre. « Allons donc! me répondit-il, il n'est pas du tout sûr que deux et deux fassent quatre ; ce sont des mathématiciens qui ont fait courir ce bruit-là! »
En vérité, je partageais un peu la mauvaise humeur de sa protestation. Nous aurions bien plus d'intérêt à ce que deux et deux fissent cinq, ou vingt-neuf, ou soixante-quatorze! L'incertitude serait même encore une chose agréable : on cherche, et, en cherchant, on finit toujours par trouver quelque chose.
Eh bien ! voilà ma faiblesse, celle dont je me suis reconnu le tort dès ma première ligne : je ne sais pas chercher dans les ténèbres, dans l'inconnu, dans Yimpossible; de manière qu'après deux heures d'efforts surhumains pour arriver à comprendre les Quatre Coins, je me suis senti tenu en arrêt, comme un scarabée que l'on pique sur une carte d'entomologie.
Je suis encore dans cette position douloureuse à l'heure où je vous parle. Je remue les pattes, les an-
tenues et l'aiguillon avec désespoir. Impossible de sortir delà!
Tout ce que je sais, c'est qu'il y a quatre amoureux.
Qu'ont-ils dit et qu'ont-ils fait? Je l'ignore. On a parlé beaucoup, on est entré et sorti quatre-vingts fois avec empressement, au point de me persuader que le feu était dans la rotonde du théâtre. J'ai demandé à un monsieur, mon voisin de droite, qui avait sur moi l'avantage d'une grande paire de lunettes, ce que signifiait tout cela. Ce monsieur m'a fait une réponse négative d'un ton fort circonspect, comme si je lui avais parlé politique. Je me suis tourné vers mon voisin de gauche, un gros homme paré de ce teint gai et de ce sourire rose du Bengale épanouie, propre aux gens qui ne fument pas ; le gros homme se vantait d'avoir compris, et il lui était impossible de se faire comprendre! D'ailleurs il n'avait voulu qu'engager la conversation et m'accaparer l'oreille pour y épandre un flot d'histoires dont j'ai eu beaucoup de peine à éponger les verbeuses immondices.
Enfin, je ne sais pas si quelqu'un a été plus habile que moi, mais il me semble que ces quatre amoureux auraient fait la gageure de parler pour ne rien dire l'espace d'une heure, qu'ils n'eussent point agi autrement. Je ne puis même pas tirer de leur caquetage ni un à-peu-près, ni une facétie, ni une craque un peu drôlette, comme on se le permet pour échapper à la lourde stérilité d'une mauvaise pièce. — Je suis littéralement abêti.
Cela tient à ce que je vous disais : l'habitude de la correction dans la parole et dans l'acte. Les gens qui ne savent pas bien ce qu'ils veulent dire sont pour moi
comme plusiours Allemands qui m'expliqueraient leui's affaires dans un lulti j,^crmanique.
Peut-être que mon collèj^ue Cornélius Holff y eût compris quelque chose ; j'en doute cependant.
Simon.
— 20 novembre. — THÉATRE-FUANCAIS.
SULLIVAN , Comédie en trois actes et en prose, par M. Mélesville.
Provost est Provost; Brindeau est excellent comédien; Got est inimitable. La pièce est amusante, et nous sommes tout à fait de l'avis de cet ami de l'auteur qui disait : « C'est une comédie à laquelle il ne manque que d'être écrite par Musset. »
Edmond et Jules de Goncourt.