LES RÊYES DE MATHÉUS
Comédie-vaudeville en cinq actes, par M^L Mélesville et Carmonche.
La fantaisie n'est supportable qu'à la condition d'être écrite par Méry, Nerval ou Gozlan ; mais la fantaisie
Pli vaudeville, la fantaisie écrite en style hétérodoxe, comme le sont, en iréiiéral, ces choses qui se tolèrent entre deux calembours, ah! ne m'en parlez pas, je préfi'rerais les farces de Guignol !
En fait de vaudevilles, je ne connais que les bonnes grosses réalités de Scribe ou de Bayard. Je sais bien que c'est la condamnation de l'espèce vaudi^ille; que voulez-vous que j'y change? Est-ce ma faute, si le vaudeville ne peut être que b'^te ? Mais, du moment que vous voulez appn'cier des bêtises, la jdus i»oinmée n'est-elle pas la meilleure ?
Ceci, comme on le voit, n'est pas un éloge de MM. Scribe et Bayard : ce sont, sans contredit, deux hommes de lettres fort honorables : ils savent admirablement, avec des couplets mal rimes et des jeux de mots plus ou moins épatés, faire grimacer un public de crétins ; ils ont le secret du grand art de faire bouillir la marmite, tandis que Balzac disputait les exubérances de sa vie aux nécessités de chaque jour. De tout cela je ne fais aucun doute ; je rends pleinement justice à leurs petits talents, mais je n'en partage pas moins contre eux les préjugés de mon ami Gaiffe, le plus spirituel entre les plus spirituels feuilletonistes.
Or donc, voici qu'au Vaudeville MM. MHesville et Carmouche viennent de produire une fantaisie. Pauvre Vaudeville ! Il n'y' a pas longtemps qu'on y jouait une autre fantaisie, mais celle-là était de Léon Gozlan, le Camille Roqueplan du Vaudeville, elle s'appelait les Robes blanches, et j'y ai applaudi de bon cœur. Des Robes blanches aux Rêves de Mathéus, ah ! quelle distance ! tout autant, ma foi, que du Luxembourg à la place de la Bourse, de Bobino au Vaudeville !
Et pourtant c'était la même direction ! et on y a joué /(' Coucher d'une étoile, et on doit y jouer la Dame aux Camélias 1
Mais c est assez parler de nos regrets et de nos espérances.
Tous les animaux de la création semblent sétrc donné rendez- vous sous la rampe de la scène. Qu'est-ce donc ? Mon voisin me rassm-e en me disant que c'est l'ouverture. J'ai peine à le croire, car à cette mémo place j'avais entendu jadis une bien délicieuse musique. Ce jour-là, on jouait les Robes blanches. Mais ce gros monsieur a l'air si Lien renseigné, que je me résous à attendre pacifiquement la fin de tout ceci. Pan ! pan ! pan !
Monsieur ou madame, si vous avez des domestiques, soyez persuadé qu'ils vous volent à pleines mains et vous déchirent à belles dents. Mais si vous jouissez d'un vieil intendant qui vous ait porté dans ses bras et qui vous ait donné le fouet, soyez persuadé qu'il mettra tous ces drôles-là à la raison. Et vous, vieux serviteurs, si un jeune héritier vous doit une pension, croyez bien qu'il ne vous la paiera pas ; vous, monsieur, si vous avez pour maîtresse une actrice, soyez convaincu quelle vous trompe; si vous jouez, soyez convaincu qu'on vous vole; si vous avez été élevé avec une jeune fille, soyez convaincu qu'elle vous aime d'un amour tendre et chaste ; et vous, jeunes filles, qui du travail de tout un jour avez à peine le droit de porter une robe de cotonnade et de sentir un pot de réséda , hâtez-vous de faire vos malles, — si vous en avez, — et demandez à MM. Mélesville et Car • mouche l'adresse de ce beau pays où, en travaillant
juste assez pour avoir le tfinitsdi^ penser à leurs amoureux, les jeunes tilles peuvent, avec le jeu de l'aiguille, nourrir leurs vicnllcs mères et acheter, comme costumes du matin, des robes de moire rose; enfin, vous toutes, mesdames, qui avez des amants de cœur, et j'aime à penser que vous êtes toutes dans ce cas, prenez bien garde d'avoir des fenêtres donnant sur la place et de laisser ces fenêtres ouvertes. Voilà la morale du premier acte. Ce qui ne m'empêche pas de supposer qu'il est des domestiques qui ne volent point, des maîtresses Mêles, et des héritiers exacts comme le payeur du trésor. J'ai connu de tout cela à Paris et même à Heidelberg, à Manheim, à La Haye et à Amsterdam.
Le style est à la hauteur de l'idée, l'esprit est à la hauteur du style. Exemple : monsieur-madame Mathéus-Déjazet vient de mettre son intendant à la porte, lorsqu'il se rappelle avoir vu en songe son i)ère qui lui chsait : Si tu veux conserver une ivoire pour la soii« conserve Berthold (c'est le nom de l'intendant). Quelle analogie entre Berthold et une puirc? se demande monsieur-madame Mathéus-Déjazet, à moins que mon père n'ait voulu dire que Berthold a toujours été bon chrétien. — Et le public de rire ; il y a de quoi ! Un calenibour horticole. Était-ce payé par un pépiniériste ?
Dodo! l'enfant do, dormira tantôt! Préhide du second acte. Efïet magnétique! les bouches s'entrouvrent, les yeux se ferment ; enfin, nous assistons à un rêve de Mathéus : répétition d'un ballet ! Léonce-^iazurka a des jambes éclaboussantes de verve, scène grotesque prétendue comique, incendie général, etc.
En voilà assez ; il ne faut pas donner trop d'importance à ces choses-là, elles finiraient par se prendre au
Ho
SiTioux. Comment MM. Mélesvilleet Carmouche, deux hommes d'esprit, deux vieux succès du couplet final, ont-ils commis les liéves do Mathêus ? C'est un problème que je propose ù l'Institut vénéré et vénérable, classe des sciences mathématiques, section de la géométrie- Cherchez, messieurs, et quand vous l'aurez trouvé, vous n'enverrez pas la solution au caissier du Vaude ville, car on aime peu les avis qui viennent après coup.
Nous plaignons donc tout le monde, et le Vaudeville, qui n'a pas fait une bonne afTaire, et MM. Mélesville et Carmuuclie, qui n'<ait pas l'ait une bonne pièce, et les artistes, qui sont condamnés à faire valoir des rôles ingrats, et le public, qui se dérange et qui paie pour avoir une occasion de bâiller, — dilatation qu'il se procurerait plus agréablement et plus commodément en lisant au coni du feu la Revue de Paris ou les Gailés
champêtres.
Cornélius Holtl".
GYMNASE
Il y a une nouvelle pièce de M. Bayard : iV. Barhetleue. Nous ne l'avons pas vue; — Numa y est excellent,
F.iliiiuiiil l't .Iules de Gonroiirt.
— 24 janvier. —
THEATRE- FRANÇAIS
Nous devons quatre-vingts lignes. Oui, madame, ni plus ni moins, quatre-vingts lignes ! Le Pour et le Con-
trr, c'est un proverbe d'Octave Feuillet. Vous avez vu ce petit volume à couverture p:rise, en flânant rue Vi ■ vienne, à la vitrine de Michel Lévy. M. Feuillet a fait ses premières arme? dans la Brvup des Deux Mondes. 11 est de l'école de l'esprit.
C'est un talent charmant, distingué, féminin presque, à qui le maître sourit M. Feuillet affectionne le proverbe. Dans ce petit tadre, il est à l'aise comme Metzu dans une petite toile. Il a jeté bas l'intrigue pour aller à droite et à gauche, et aussi un peu pour que les personnages parlassent plus ; et il fait de si jolis écarts, et il laisse parler ses gens si bien, qu'on ne lui en veut pas longtemps. La scène n'est ni ici ni là, elle est où il vous plaît. Peut-on mieux dire?
Tantôt ce sont deux vieillards qui vous rappellent Vn Ménage d'autrefois de Gogol, — une nouvelle à lire, et (|ui fait venir les larmes aux yeux; tantôt c'est un don Quichotte du célibat, courant blés et châteaux, avec im Sancho Pança qui ne demande qu'à peupler, dirait d'Allainval.
Les décors changent et varient : c'est un palais, puis une chambre, puis une allée; là, sur ce balcon, les marmitons s'entretiennent; ici, sous cette feuillée, deux cœurs chuchotent; plus loin, maris et femmes se boudent et se raccommodent : LE POUR ET LE CONTRE.
M""^ la marquise va être trompée par son mari, absolument par la seule raison qu'elle est sa femme. Dans un téte-à-tète, la marquise plaide le pour des faute? de l'épouse, le marquis plaide le contre; puis c'est le marquis qui plaide le pour des fautes de l'époux, et c'est la marquise qui plaide le contre. Chacim
prèclic pour S(jii saint, et chacun se convertit, en ne laissant à M. Feuillet que le temps de faire une charmante avocasserie de sentiment. « Allez en paix et ne p'chez plus! » Kt tout est pardonné. Voilà le Pour et LE Contre! le Pour et le Contre, un charmant sous-titre du Caprice! Ce soir donc, en allant rue Richelieu, nous nous attendions à de la monnaie do INIusset ; non pas du hillon , mais bien de ces petites piécettes i-eluisantes et frappées au bon coin, que M""" de Léry eût mises en réserve pour la bourse bleue. Mais nous avons eu affaire à MM. Nyon et Laftite.
Avez-vous vu la SavoiuiPtie impériale'.''
Donc Derval s'est fait Brindeau; M'"^ Dupuis s'est faite M"^ Denain ; Pellerin , le drag-on brosseur de la salle Montansier, est devenu Tronchet, le hussard brosseur de la Comédie-Française. Il n'y a qu'une Brohan de plus. Au,a;ustinc Brohan promène à travers cet amour inscrit au budget des recettes du ministèir de la guerre un rire moqueur, une charmante robe rose et toutes les démangeaisons coquettes d'une jeune femme qui se sent veuve jour et nuit d'un mari absent.
Quelques vieilles pensées rhabillées de neuf, quelques mots fins et délicats, quelques emprunts spirituels à la langue politique, ne réussissent pas à faire croire à une comédie.
M. Broussard, qui est né au Palais-Royal pour les
jurons, et au Gymnase pour les sentiments Savez-
vous, soit dit en passant, que c'est une chose assez triste que le Palais-Royal desserve son grand voisin. Le Théâtre-Français, qui garde si bien certaines traditions, ne devrait plus se laisser prendre à ces vaudevilles éniondés de couplets. M. Gozlan a commencé la
rmitrcLandc; mais il nous semble que Comme m se débarrasse d'wie Maîtresse aurait dû être une leçon. Om, nous juiroons cela triste^ que notre premirrc ricène française^ cette scrne où passait hier Didier ou Octave, ce frais rire et ces larmes poiirnantes, se fasse le rendez-vous des clairvillades repenties !
Elles sont inquiètes, nos deux veuves. Elles n'attendent pas, les jeunes femmes! c'est une justice à leur rendre. Elles aspirent, elles espèrent, elles ont le cœur entre-bàillé. Comme il n'y a pas de romans à la campagne, elles en font un à propos de tout. Une tabatièie en or trouvée sur l'herbe, voilà le prétexte. Son nom, son âge? Ces clames essaient de juger sur tabatière; la découverte de la tabatière les rend fort perplexes sur la pose des pièges à loup dans le jardin, ou de verrous il leur cœur. Crc mille...! C'est le colonel Droussard qui vient fumer sa pipe dans le salon de ^1"'" de Blaves; il apporte son brevet de- mari signé par l'empereur. Elle fera comme la Catalogne, M'""" Denain. Supposant que l'homme à la tabatière est un sien cousin, elle lui écrit qu'elle est prête à l'épouser. — Pour le rôle que joue lu tabatière dans la pièce, on pourrait l>ien l'offrir à Lablache. — .Mais vous le savez d(''jà : M'^*" de Blaves a trouvé un rustre du plus beau modèle chez le colonel de hussards. Broussard l'a vue priser dans ladite tabatière : ils doivent s'aimer. Ils s'aiment , et tout s'ar • range. Broussard est comte; il chante, il peint des fleurs, il fait des mots, il salue; il se découvre; il ne s'assied que cjuand on est assis. 11 a peut-être une boite de cachou sur lui.
Tout s'arrange, et dans l'arrangement général regardez le bonheur de M'"* de Chantreuil retrouvant
son luari dans Thonane à la tabatière; un mari plcni de confiance qui a acheté un château aux environs pour expertiser en voisin la fidélité de sa femme.
Le pubUc applaudit au Iwnheur de M'"^ Brohan; le public applaudit 'Brindeau et ses exagérations de caserne; il Tapplaudit encore pour revenir si vite à ce rôle dans lequel nous le tenons en grande estime : riiomme de salon.
Et nous recommençons notre romance :
Avez -vous vu la Saconnettc impériale?
Edmond et Jules de Goncouvt.
GAITÉ
L'histoire de la claque se perd dans la nuit des temps.
Chez les Romains, on distinguait trois variétés d'applaudissement ; les buiuhi, dont le bruit imitait le bourdonnement des abeilles; les inUmces, qui retentissaient comme la pluie tombant sur les tuiles; et les Ipfttfp, dont le son éclatait connue celui d'une cruche qu'on casse.
C'est à la Gaité, l'autre soir, au Chàlpau île Grautier, que nous nous sommes rappelé notre Suétone. La grande Iiiéoe était jouée au-dessous du lustre, sous prétexte d'un drame décroché par M. Maquet au vestiaire du Cirque : une Closerie des Genêts militaire. — M. Maquet vaut mieux que cela.
11 faut le reconnaître, depuis quelque temps les acteurs prennent l'habitude d'être meilleurs que les pièces. — Deshayes est d'un dramatique simple et sobre. M"*' Lacressonnière a un balbutiement d'une grande émotion, M"'' Lambquin a de vraies larmes. Quant à M"' Thuil-
lici-. (jifcllp nous pormottc de lui dire ce que Roiloljihc disait à son audeinie maîtresse • Vous nï'tes
plus Minii !
Edmond et Jules de Goncourt.
VAHIÉTÉS.
IXK glETE ROUGF,
Coiiiédic-vaiKieville ou trois actes, par MM. Ouvert et Lauzaniie.
Il y a une idée dans ce vaudeville ; — je me trompe en disant vaudeville : quand il y a une idée dans ini vaudeville, ce n>st plus un vaudeville, c'est un drame.
Oui, et tout étrange que cela paraisse, cela est vrai : il y a une idée dans ce drame représenté au boulevard Montmartre, MM. Duvert et Lauzanne écrivant, Arnal Jouant, le public des Variétés applaudissant.
Pluchard-Ai'nal, la Qvpuc rouge, c'est un frère de Tri- Ijoulet le l>oufFon, de don César de Bazan Taventurier, de Belplirgor le paillasse ! Le fait réliabilit''^ par Tidée, la matière réhabilitée par Tesprit, voilà le côté philosophique de cette pièce.
Pluchard-Arnal est introduit chez ]M'"^ de Kerkabiou, par une lettre de son oncle, négociant de Nantes, qui demande pour son neveu la main de M"«' de Kerkabiou. l'Iuchard-Arnal s'éprend d'un violent amour pour M"^ Jocelyne-Page, la jeune personne en question, — ce qui ne doit étonner p)ersonne. La mère consent ù l'union ardennnent désirée par Pluchard-Arnal, et assez froidement consentie par Jocelyne-Page; mais il y a un certain Kernevcn, — en disant que nous sommes à
Saint-Brieuc (Côtes- du-Nord), nous aurons suffisamment expliqué la convenance de ces noms abraradabrants, — il y a donc un certain Kerncven, lequel ressent aussi un violent amour pour Jocelync-Page; — ils seraient dix qu'il faudrait bien que tous les dix en fussent amoureux. Kerneven a reconnu Pluchard-Arnal Tacteur, la Queue rouge, le jocrisse, dont la profession est ignorée de M'"*' de Kerkabiou, vieille Bretonne remplie de préjugés et de bonnes manières, qui professe à l'endroit du théâtre en général et des comédiens en particulier le plus vertueux dédain, et qui s'obstine à regarder le spectacle comme l'antichambre de l'enfer. Kerneven, toutefois, la décide à se rendre à la Comédie, où Pluchard-Arnal, sous le nom de Saint-Amour, doit jouer le soir dans le rôle de Jocrisse au spectacle. Ces dames mettent leurs châles. On part. Madame se damne, dit la servante, et pourquoi donc qu'elle ne m'emmène pas ! La toile tombe, et j'ai tout lieu de croire que la petite futée va se damner ailleurs : il doit y avoir une garnison à Saint-Brieuc, — Côtes-du-Nord. — Or, par une machination diabolique, Kerneven a justement retenu la loge d'où Jocrisse doit faire ses inter • pellations à son maître. M! Duval. M""" de Kerkabiou est là, prenant tous les saints énumérés par dom Lobineau dans la vie des saints de Bretagne, — et ils sont nombreux, les Bretons vous prient de le croire, — prenant, dis-je, tous les saints de Bretagne à témoin qu'elle n'est venue que parce que la recette est au profit des pauvres. Quant à Jocelyne-Page, elle est tout entière au plaisir de goûter au fruit si longtemps défendu. C'est ici que l'arnalerie prend des proportions épiques. Saint- Amour-Arnal entre, il débite son rôle ; mais Jocelyne -
Page le reconnaît, riuehard est découvert; il se trouble, il est sifflé, accablé d a-ufs durs, de pommes crues et d'écorces d'oranjre. Ces danios s'enfuient, et .locolync- PaïTc lance au j^auvre comédien un rire (jui perce r;ime. Ainsi dut rire Mépliistopliélès quand il eut perdu Marguerite. Jocelyne-Page a dans son rire une intonation qui fait mal; cette intonation est un vrai chef-d'œuvre. Ah! femmes, que de bien vous pourriez faire et que de mal vous faites! Il me souvient d'un mien ami, fort maltraité de la nature, qui eut le tort d'aimer une jeune et jolie femme, qui eut le tort plus trrand encore de le lui dire, et qui dut chercher dans le suicide TouLli du rire sarcastique qu'elle lui avait jeté pour réponse.
Queue rouge ! queue rouge ! s'écrie Arnal, se relevant sous le poids de sa honte et froissant cette hvrée de la misère. Queue rouge! queue rouge! Et il y a dans son geste et dans sa voix quelque chose qui déchire le cœur ! Ce cabotin sifflé est un grand artiste : Saint-Amour est devenu Annibal. Quelle est cette jolie femme qui se promène en maîtresse de maison? C'est une fille de Henri Monnier, M"'* Johbois-Ozy, — veuve de M. Jolibois, charcutier, — admiratrice passionnée de l'art et des artistes, et de plus à la tête de trente-cinq mille livres de rente, d'une charmante figure et de toilettes délicieuses. M"^ Johbois-Ozy est la propriétaire d'Annihal-Arnal; elle lui demande sa main, et celui-ci la lui accorde — nous aurions fait comme lui — avec une froideur — dont nous eussions été exempt. On apporte une lettre au grand artiste. Son directeur lui annonce que le privilège lui est retiré et lui demande sa protection pour une jeune fille qui doit débuter le soir
même dans la pièce ou il joue. — Faites entrer. — M"^ de Kerkabiou ! — M. Pluchard! — Je ne m'attendais pas... — Ma foi, ni moi non plus! — L'ex-Saint- Amonr se ven.iïe, il accable .Jorelync-Page de ses sarcasmes,— triste couraûe que nous n'aurions i)as, — et, sans se laisser attendrir par ses larmes, il ordonne à son domestique de lui mettre sous les jiieds te coussin qui lui a été envoyé par l'ambassadeur de Turquie, et de lui apporter de ce vin de Constance qui lui a été donné par la reine d'Angleterre, dans cette coupe d'or qui lui a été offerte par les villes de P'rance, — non pas le magasin, bien entendu. — Comment M"^ de Kerkabiou débute-t-elle ce soir? Sa mère a été ruinée par Kerneven, et, pour soutenir la mère, la fille s'est faite actrice, aux appointements de 800 fr., — ce qui n'est pas'déjà si facile, mais la situation exigeait ce défaut de réalité. Toute cette scène peut être dans la nature, mais elle est atroce. Il me semble qu'il eût été mieux de mettre plus de noblesse et de dignité dans le caractère d'Annibal. Jocelyne-Page s'en va tout en larmes. Annibal a honte de lui-même. Entre le nouveau directeur : c'est Kerneven. Je romps mon engagement, dit Annibal. — Et ma recette! crie le directeur désappointé, — 11 jouera, reprend la veuve Jolibois-Ozy. Annibal se repent de sa dureté : Jocelyne-Page attend \k ; il lui demande pardon. Soit, dit-il, je jouerai, je vous ferai réussir : allez vous habiller, et nous répéterons. — Pendant que Jocelyne-Page va revêtir son costume, rentre Kerneven : Je jouerai, dit Annibal. — Comme il m'aime! se pâme la veuve. — C'est bon, reprend Kerneven. — Les appointements de M"^ de Kerkabiou sont portés à 0,000 francs. — Mais Annibal reconnaît que Kerneven
hi
a adrossi'' une loltro d'amour à Jocolyne-Paac. — Ah! iiiis(''i'ablc, ji^ 110 jouerai i)as! — Jocclyue-l'age entra pour répéter dans un eostume fort décolleté. — Montrer tout cela au public, elle ne jouera pas. — Elle a sifrné, dit Kerncveii. — .le reiirends un engagement, et déchirez le sien. — Ça me va, reprend Kerneven. — Et Annibal épousera Jocelync-l'age, et M""^ Jolil)ois-Ozy cherchera une autre réputation à favoriser de sa main et de ses 35,000 francs de rente, et elle n'aura pas besohi de recourir à M""= Saint-Marc, surtout si elle ressemble toujours à M"'^ Ozy.
Le dénoùment est choquant en ce qu'il y a quelque chose de fâcheux à voir Jocelyne tout accepter de riiomme qu elle a méconnu. Si, à la dernière scène, elle retrouvait sa fortune et qu'alors elle tendit la main au grand artiste, les apparences seraient sauvées, et l'idée aurait reçu des développements comp'lets.
Toute tronquée qu'elle soit, cette pièce n'en est pas moins une des meilleures que nous ayons vues depuis longtemps. Elle fourmille de mots charmants, et le parler outrecuidant de M""' Jolibois-Ozy est d'un naturel à faire frémir la nature. Le public a applaudi aux bons mots, sans comprendre la portée pliilosophique de l'œuvre : est-il capable de faire mieux ?
M. Théophile Gautier se demande, à propos de cette pièce : « Est-ce donc une si grande faute de se tromper sur l'avenir d'une queue rouge ! » J'avoue que cette parole m'a grandement étonné : j'étais loin de m'attendre à voir l'idée à ce point méconnue par un de ses ])lus heureux favoris. Queue rouge, jeune premier, père noble, ou financier, tout artiste me parait respectaljle, toutes les grandeurs nie [laraissent égales quand ce
sont des excellenres et des supf'^rioritôs ! S'il s'agissait d'un homme de lettres dont l'avenir eût été méconnu, M. Théophile Gautier tiendrait-il le même langage? Non, probaltlement. Un homme de lettres n'est pas plus qu'une queue rouge : tous deux sont les serviteurs du public : seulement il y a moins de bons acteurs que de bons auteurs, ce qui prouve qu'il est plus diCûcile de bien dire que de bien écrire, de bien niaiser une niaiserie que de babiller un feuilleton, fût-il de
dix-huit colonnes !
Cornélius Hoiff.
— 31 janvier. — 0PÉR4-NATI0NAL.
LE MARIAGE EN L'AIRj Opéra-boutfe en un acte, musique de M. E. Dejazet.
L'homme qui a écrit Monte-Cristo est sans contredit l'homme le plus intelligent de l'époque. Un cerveau comme celui d'Alexandre Dumas doit être intelligent de toutes les intelligences. Aussi, quand on entre au Théâtre-Historique, comme l'on s'aperçoit que la baguette du magicien a passé par là, que la pensée du féerique architecte de tant de palais merveilleux, de tant d'intrigues orientales, a dirigé les crayons de MAI . de Dreux et Séchan ! Ah ! si le terrain n'avait pas dû être disputé sou à sou aux nécessités de l'entreprise, si la place n'avait pas été marchandée à l'initiative, milli-
mètre à raillimètrc, Paris n'en serait plus à attendre un vrai théâtre, car nous ne donnerons pas ce nom au provisoire de la rue Lepelletier, ou aux exiguïtés de la Porte- Saint-Martin, cet autre provisoire d'un autre temps et d'un autre régime, cette primeur de soixantequinze jours bâtie pour une reine à la veille d'une révolution.
L'ancien Théâtre-Historique, l'Opéra-National aujourd'hui, est construit d'une manière presque raisonnable. Cène sont pas les perfections de la salle Barthélémy, mais c'est déjà un progrès : de toutes les places, on voit; de toutes lès places, on entend. Partout on comprend que le comfortable a été soigneusement ménagé par l'homme de France qui s'entend le mieux aux recherches du luxe et de l'élégance. Qu'elles sont commodes ces loges à salon, avec leurs demi- teintes amoureuses, leurs mirages éclatants assoupis dans des lueurs veloutées ! L'on se croirait presque dans les beaux théâtres de Naples et de Milan ; il n'y manque, pour que l'illusion soit complète, que beaucoup plus de boutades jalouses, de soupirs attentatoires à l'honneur conjugal et d'œillades encourageantes, des sorbets au patchouli et cet aspect général de macaroni en ébuUition que bouillonnent les réunions des dilettanti italiens.
Et puis ne tourne-t-il pas au-dessus du frontispice de la scène une horloge véritable qui dit l'heure véritable? Il y a dans la Vie de Bohême une charmante pensée de Rodolphe Murger, qui n'aime pas les pendules, parce qu'elles lui détaillent l'existence. Mais n'est-ce pas une précieuse ressource, quand on s'ennuie au spectacle, qu'une horloge qui vous rappelle l'heure des
soupers et des rendez-vous, ces illustrations de la vie ; qu'une horloge qui vous redit l'instant du premier baiser ?
Allons donc à rOpcra-Xational encore une fois admirer ses merveilles et ses comt'orts; aussi bien Ton y joue une pièce nouvelle : le Mariage en l'air.
Un bon tiens vaut mieux que deux tu auras. La vieillerie, quoique usée par les déceptions de quarante siècles, est toujours neuve et toujours vraie. Et ce soir- là, bien nous en prit d'arriver assez à temps pour revoir deux tableaux de la Butte des Moulins; bien nous . en prit de nous rtre pressé pour venir encore une fois entendre la voix si franchement sympathique deM"^Rouvroy, et applaudir l'insaisissable gestification de M"* Maria Jeunot. Bien nous en prit d'avoir escompté un peu de plaisir à notre àme, car nous eussions étrangement regretté nos pas et notre temps, si nous avions eu la conscience de n'avoir fait le voyage du boulevard du Temple que pour voir le Mariage en l'air. Nous étions venu surtout pour revoir M"* Rouvroy, et par occasion le Mariage en l'air. Cette pensée nous console.
Hélas! trois fois hélas! nous avons vu le Mariage en l'air, et jamais pièce ne nous a fait si pénible impression, jamais nous ne nous sommes tant ennuyé; jamais nous n'avons senti le sommeil si près de notre activité du soir. Une intrigue de la comédie italienne, avec personnages de la comédie italienne , Cassandre, Pierrot, Léandre, Colombine, amant poltron, tuteur et valet plus poltrons encore, valet stupide, amant et tuteur plus stupidos encore, pupille insolente, Bartholo grimacier, polichinelles gambadant je ne sais où, je ne sais quand, à Paris peut-être, en 1832; car il
est question de William ilofrcrs, lo dentiste : encore une réclame peut-être. (Juand Re^nard crayonnait ses farces, simples encadrements d'un trophée de lazzi, quand Dominic[ue pantalonnait en costume d'arletiuin, et que, sur la scène, sautillaient Pierrots etColombines authentiques, la conn-die italienne pouvait être supportable; mais aujourd'hui qull n'y a plus de comédiens italiens, que l'on s'est lassé du grotesque et du faux pour adorer le vrai, après tant de chefs-d'œuvre de réaUsme, venir nous convoquer à une intbrmité em- ]>ryonnique de l'art !
Je n'ai pas le cœur de rendre compte de cette chose. Du reste, les acteurs, pleins du sentiment de leur triste obligation, ont été parfaitement à la hauteur de la situation. Le tout était déplorablement détestable : Cassandre, Pierrot, Léandre, Golombine et Fauteur, nous n'avons aucun scrupule de les tous accommoder à la même sauce. L'Opéra-National nous avait habitués à mieux.
Ne confondons pas toutefois dans un commun anathèiTQe la musique de M. Eugène Dejazet. Le jeune compositeur s'est senti assez riche d'inspiration pour en prodiguer sur ce lugubre librctto les perles et les diamants. Je regrette son intempestive prodigahté, car, en présence d'un poëme aussi largement, longuement et profondément ennuyeux, il est impossible de conserver le libre exercice de ses facultés mentales, et l'on ne peut véritablement jouir que de l'ouverture, gai et bruyant mariage en l'air de vibrations et de sons, d'instruments à cordes et d'instruments à vent.
Cornélius Holff.
VAUDEVILLE
LES BLOOMÉRISTES, OU LA RÉFOR.A[E DES JUPONS, Vaudeville en un acte par MM. Clairville et H. Leroux.
Les Blooméristes!... Et il y avait deux jours que mon ami Cornélius Holff n'en dormait pas; il avait fumé trois fois plus de pipes et vidé dix fois plus de choppes qu'à l'ordinaire. — Car, tout spirituel qu'il est, Cornélius est un amateur elfréné de l'oël des Danois et de l'aël des Anglais. C'est un phénomène que je ne me suis jamais expliqué; je le livre à la publicité, dans l'espérance que d'autres seront plus heureux ou plus habiles que moi. — Cornélius était indigné de la pensée que l'on allait mettre le couplet à mistress Bloomer, et il proférait contre la race des vaudevillistes des anathèmes à ébranler la butte Montmartre. J'avais beau le sermonner, il ne jmrlait de rien moins que de siffler.
Nous étions arrivés de bonne heure, et nous avons pu revoir la Circassienne, petite bluette de lutins et de sentiments avec accompagnement d'éclairs et de coups de tonnerre, diamantée tout exprès pour M"« Renauld, par deux hommes d'esprit, MM. de Saint-Hi.'aire et Bodier.
Or, elles sont là qui font des armes tout comme des élèves de Grisier, W^' Clorinde, Pluck, Mercier, Marie, Leyder, Caroline et Louise, et elles vous manient des fleurets comme elles manieraient des éventails. M.Formose-Dumortier a une fille charmante,— comme toutes les filles à marier, — M"« Césarine-Irma Granier. — Nous avons beaucoup connu certain membre de fin-
stitut, vieillard chauve et vénérable, qui répétait toujours à sa fille : « Ma fille, sois honnête homme, je ne te dis que ça. » M. Formose-Dumortier partage ces opinions exclusives. Sa fille a reçu une éducation toute masculine, elle chasse, fume, tire des armes, etc. 11 y a même à la maison un maréchal-des-logis aux cliasseurs d'AlVique, Ambroise-Pétarade, avec titre et charge de maître d'armes. Césarine-Irma Granier doit épouser Hcnri-Lagrange, qu'elle n'a pas vu depuis douze ans. Ce jeune homme a été élevé par M"* Astruc-Prudence, comme le plus mince bourgeois n'élève pas sa fille. 11 sait broder, faire de la tapisserie, raccommoder ses habits, et rien que ça; en un mot,. c'est un crétin fiefl'é.
Ambroise-Pétarade a des vues sur Césarine-Irma; il se permet de l'embrasser. Césarine se fâche; le sacripant se moque d'elle. Alors paraît Henri -Lagrange. 11 prend une leçon d'armes, va provoquer Ambroise-Pétarade, sort vainqueur d'un duel où, de tant de morts que de blessés, il n'y a personne de tué, et, déniaisé par l'amour, ce grand instructeur de la jeunesse, épouse M"^ Césarine-Irma Granier, avec des transports qui nous donnent bon espoir pour l'avenir du nouveau ménage. N'oublions pas que Césarine et ses amies ont, dès le commencement, revêtu le costume bloomériste, au grand contentement de la noble assistance, car le bloomérisme n'est ici que pour donner du piquant au titre, et servir de prétexte à l'exliibition de choses charmantes, mais indicibles.
Quand nous dirons que l'œil le plus exercé ne peut découvrir dans cette pièce un milligramme d'idée, nous n'étormerons personne ; mais quand nous dirons qu'elle est fort amusante, nous trouverons peut-être
bon nombre d'incrédules. Telle est pourtant la vérité. M. Clairville a l'art de vous l'aire croire à beaucoup en vous donnant peu : c'est un avare avec des dehois de prodigalité. Bravo! monsieur, moquez-vous du public.
Formose est admirable dans le rôle du père Dumortier. Il a dans la tète des mouvements à rendre jaloux le classique mandarin de porcelaine qui faisait chf'rir aux enfants les galeries du Palais-Hoyal. Tout le long de la pièce, il est d'un comique étourdissant; mais il devrait se faire photograpliier au moment où, armé de toutes pièces, deux fleurets sous le bras, un tromblon dans chaque main, il va se battre avec Ambroise-Pétarade. Cela ne lui fait pas plaisir^ — on le voit de reste. — Son chapeau gris a une pose mortuaire, et son col est relevé comme celui d'un maître des cérémonies de l'administration des Pompes-Funèbres qui se permet le laisser-aller jusqu'au seuil de son entrée en fonctions. Tout le rôle est dessiné avec une supériorité qui fait le plus grand honneur au travail et à Tintelligence de l'artiste. Le talent comique est le plus rare de tous les talents; la raison en est bien simple : le comique n'est pas dans la nature, c'est du faux, et le faux est un produit, mais ce n'est pas une essence.
Et tout occupé à analyser la physionomie de Formose, j'avais oublié Cornélius : il applaudissait comme un bélitre! Était-ce au maillot de M"" Irma Cxranier? Je le croirais, si je ne connaissais l'innocence de Cornélius.
— Demain, me dit-il en sortant, j'irai mettre une carte chez M. Clairville.
— Bah!
— 'Il vient de prouver les charmes du bloomérisme.
Tous les honnêtes gens vont devenir amoureux des actrices du Vaudeville, toutes les fenunes voudront porter des manchettes aux genoux^ et, dans un mois, grâce à M. Clairvllle et à M. Leroux, Paris sera la Genève du Bloomérisme !
Et nous allâmes aux Funambules pour voir la pièce nouvelle; nous n'y pûmes trouver place. Le soir, quelqu'un qui avait vu Advienne Lecouvreur et Benjamine dans la même semaine, nous dit qu'il se dépensait plus d'esprit au boulevard du Temple qu'à la rue Richelieu, et que M"^ Maucini était plus jolie que beaucoup de sociétaires et de pensionnaires du Théâtre-Français.