SLY
Je suis Christophe Sly. Ne m'appelez ni cotre grandeur ni monseigneur. Je n'ai jamais bu de vins étrangers de ma vie, et si vous voulez me donner des confitures, donnez-moi de? confitures de bœuf. Ne me deniandfz jamais quel habit je veux mettre. Je n'ai qu'un habit comme je n'ai qu'un dos ; je n'ai pas plus de bas que de jambes, pas plus de souliers que de pieds, et souvent même plus de pieds que de souliers; encore mes orteils montrent-ils leur nez au travers de la semelle.
Mais voici qu'une jeune esclave chante à Zéphoris ces paroles d'un poëte oriental :
« 0 roi fortuné ! tu te sers de lances comme de ro seaux à écrire; les cœurs de tes ennemis sont pour toi des feuilles de papier et leur sang est pour toi de l'encre. «
Je ne rêve pas! Je suis roi! — dit Zéphoris, et cinquante devarlassi, belles comme la fleur épanouie du lotus, l'entourent et dansent à ses côtés, enivrantes !... — Je suis roi! dit Zéphoris. Et voilà la sœur du roi, la princesse Néméa, qui entre; et Zéphoris reste haletant, éperdu, retenant son souffle, tenant son cœur. La princesse Néméa est la femme qu'il a sauvée.
11 la reconnaît; c'est elle, c'est bien elle qu'il a pressée contre sa poitrine. Mais, hélas! si son cœur parle, sa langue est enchaînée. Le prince Cador, un parent du roi, un homme mauvais, « qui fait surgir le mal, » lui a fait jurer de ne jamais se révéler à la femme qu'il a sauvée. Zéphoris a promis, et le prince Cador^ qui a arraché à Zéphoris tous les détails du salut de la princesse, se fait passer auprès d'elle pour son sauveur.
Le roi fait reporter Zéphoris en sa cabane, et le pauvre pécheur, éveillé de son rêve d'un jour et pleurant son amour, jette tristement ses fdets en chantant ce chant de douleur :
« Ne vois-tu pas le fleuve sur les bords duquel le pécheur se tient immobile pendant toute une nuit éclairée par les étoiles répandues sur le firmament ?
« Le pêcheur lance les cordes de ses filets, le vent les secoue, et son œil reste fixé sur leurs mouvements.
« Il passe la nmt, se réjouissant d'avance de ce que quelque gros poisson viendra se jeter dans la trappe mortelle,
5iG
« Pendant que le seiçneur du palais y passe U nuit tranquille et au sein des plaisirs.
« il s'éveille de son doux sommeil et retrouve dans ses bras un faon qui s'était emparé de son cœur.
« Gloire à Dieu, qui accorde à celui-ci et refuse à celui-là î lun prend le poisson et l'autre le maniée. »
Il chante, et soudain la princesse Néraéa court à lui et lui dit qu'on veut le tuer. Cador arrive et tire son sabre pour se débarrasser du pécheur, qui seul sait sa ruse. La princesse Néméa se jette devant le pécheur et dit à Cador : Vous ne le tuerez qu'après moi ! — Néméa aime Zéphoris ; elle sait qu'elle lui doit la vie. Cador est démasqué. Le ijécheur épouse la princesse, et Piféar et la charmante Zélide peuvent se donner le taiy de mariage. Ce sera un bel et joli ménage, et M"* Zélide observera sans doute tous les articles du code indien. Que les jeunes marit-es françaises nous permettent de citer là-dessus le Padina-I'ourana : « il n'y a pas d'autre Dieu sur la terre pour une femme que son mari. — Que son mari soit contrefait, vieux, infirme, reiioussant, violent, débauché, sans conduite, hantant les mauvais Ueux, courant à droite, à gauche, vivant sans honneur; qu'il soit aveugle, sourd, muet ou difforme ; en un mot, quelque défaut qu'U ait, quelque méchant qu'il soit, une femme, toujours persuadée qu'il est son Dieu, doit lui prodiguer ses soins, ne faire aucune attention à son caractère, ne lui donner aucun sujet de chagrin. — La femme évitera de remarquer qu'un autre homme est jeune, beau et bien fait. — Elle doit se baigner tous les jours, se frotter le corps d'eau de safran, se vêtir d'habillements propres, peindre avec de l'antimoine le bord de ses paupières, tracer sur son front quelques signes
rouges qui la feront ressembler à Laqcliimy. — Son mari absent^, elle ne fera pas ses ablutions, ne s'oindra l>as la t(~'te d" huile, ne se nettoiera pas les dents, ne rognera pas ses ongles, ne mangera qu'une fois par jour, ne couchera pas sur un lit et ne portera pas d'habits neufs. — Si le mari chante, la femme doit être extasiée de plaisir ; s'il danse, le regarder avec délices; s'il parle de science, l'écouter avec admiration; enfin, en sa présence, être toujours gaie et ne jamais témoigner de la tristesse ou du mécontentement. »
Voilà le libretto. C'est un conte des Mille et une Xuits fort amusant et que le pubUc a fort ap{>laudi.
La pièce est montée avec luxe, avec entente. Un mot sur les costumes. M. Ballue les a dessinés comme un iluman de Delhy ou de Bombay. Le talent de M. Ballue va à ces féeries du costume oriental; il accroche les pierreries, les escarboudes ; il jette la soie sur le velours, l'or sur la gaze avec un luxe de nabab. Cette fois, M. Ballue n'a rien épargné; il s'est rappelé qu'un voyageur affirme qu'il s'use, par an, de pierreries dans l'Inde, environ un million, rien que parle frottement. Il a sorti tout son écrin. Il a donné à ses différents personnages ce caractère évasé par en bas qu'on trouve dans toutes les miniatures indiennes sur talc. Il a chaussé ses grands personnages de superbes papassi; il leur a jeté aux ("paules Yangui or et argent. Il a fait jouer dans Yangui le sagalatou d'écarlate. Il a ramage les tuniques d.-s fleurs roses du bauhinia. Il a mis à ses behras des langoutti fort convenables ; et s'il n'a pas vêtu ses danseuses des cent aunes de mousseline bleue et rose, bordée d'argent, d'usage là-bas, — c'est que le corps de ballet s'y est opposé.
M. Laurent, — le roi, — a eu toutes sortes d'élégances efféminées et de sourires asiatiques. Il porte d'une remarquable façon son costume et son rôle, il s'est fait le profil de ces princes que Jacquemont a croqués en son voyage. — M. TaloU;, — Zi'phoris, — a toute l'étoffe qu'il faut pour devenir un acteur de Paris. — M. Junca a joué son vilain rôle de traître avec conscience. — Nous nous demandons pourquoi la direction ne tire pas un mcilbnu" parti de cet acteur.
.M""' Colson a eu de l'àme. M"« Rouvroy, — chargée d'un rôle secondaire, — a donné à la pièce comme une grâce et un sourire. Les critiques de Bagdad ont pour leurs chanteuses aimées deux vers. Que la Parisienne nous permette le compliment des Scudo persans :
« Une gazelle passa légèrement les doigts sur le luth ; au son de ses accords, l'âme rêva. »
Edmond et Jules de Goncourt.
GYMNASE
LE DÉMON DU FOYER, Comédie en deux actes, par M™e George Sand.
Le cardinal de Richelieu, qui faisait de la bonne politique, se plaisait à faire de mauvais vers.
Certain chimiste contemporain manque vingt découvertes par an, en perdant son temps à mal jouer du violon.
M"^ Sand fait des pièces. Qiû dira combien de chefsd'œuvre cette déplorable manie nous aura fait perdre! Encore si M"'<^ Sand faisait des drames! Ah! bien oui;
ce qu'il lui faut, ce sont des comôdies, — des impossibilités pour la nature éminemment sérieuse de son talent. Sans doute, pour faire une bonne comédie, il faut être sérieux, mais il faut aussi être parfaitement sceptique, et iM""' Sand, nature généreuse et sympathique, ne saurait être sceptique. Elle a beau étudier, elle a beau observer, elle a beau voir, elle juge des autres par elle-même, cette femme transfigurée par Tamour de l'idéal : M""' Sand entend et voit par le cœur, la pire manière de voir et d'entendre; ni ses yeux, ni ses oreilles ne lui servent de rien. Elle sent, mais elle ne voit pas, elle n'entend pas.
Deux hommes, dans ce siècle, ont seuls compris la comédie : l'un l'écrivait, l'autre la crayonne; l'un s'appelait Balzac, l'autre s'appelle Gavarni. Mais ces deux hommes- là, madame, n'étaient pas des croyants comme vous. Ils ne s'éprenaient d'enthousiasme ni pour les hommes ni pour les choses. Ils tenaient l'humanité à distance, l'un au bout de sa plume, l'autre au bout de ^son crayon ! Et voilà comment ils ont fait la vraie comédie!
Mais vous, madame, ohî vous êtes trop bonne; votre rire est joyeux, mais il n'a rien de railleur; votre plume est une plume; ce n'est pas un scalpel comme celle de Balzac.
A quoi bon chicaner M"'' Sand sur son talent comique? C'est faute d'un autre mot sans doute qu'elle a intitulé le Démon du foyer comédie, car il ne peut y avoir là une réelle intention de comédie.
Nous sommes en Itahe; mais cette fois. Dieu merci ! il ne s'agit pas d'une pièce itahemie : il y a un maestro et une diva, tout comme dans Consuelo! mais ce
n'est pas l'int'^rèt de cet admirable roman, avec ses suaves et poHiques détail: î
Une femme est morte laissant trois filles : Nina, Camille et Flora. Le maestro Santarelli a recueilli les trois enfants. Nina est une excellente femme de ménage; Camille est une admirable cantatrice : Flora est une charmante femme ; elle n'a que deux défauts : pas do talent et énormément de vanité. Santarelli, tout comme M. Marc Foumier, joint la qualité d'irapresario à celle de maestro; il diriee le théâtre de la Scala à Milan. La veille du jour où nous faisons connaissance avec la famUle, Camille a obtenu un de ces succès qui font époque dans la vie d'une actrice. Au nombre de ceux qui Font entendue et applaudie, est un furieux dilettante, marquis de je ne sais trop quel marquisat. Arrivé tard au spectacle, le marquis a été relégué au fond d'une loge; U n'a pu voir, mais il a entendu; c'est tout ce qu'il faut au dilettante : il a entendu, et il est dans l'enthousiasme. Tout comme certain personnage de Consuelo, il ne songe qu'à connaître celle dont l» voix l'a charmé, et comme il connaît le maestro, rien ne lui sera plus faàle. Il demande à être présenté à la I»rima donna; Santarelh n'y voit aucun obstacle, et le marquis reste seul sur la sc'-ne pemlant que le maître va chercher son illustre élève. Survient une femme; le marquis croit que c'est Camille; ce n'est que Flora, et le ton ftassablement leste de son idole va le dégoûter d'un amour naissant, lorsque paraît Camille. Heureux de son erreur, le marquis reporte son encens à qui de droit. La haine de Flora contre sa sœur s'accroît de cette humiliante préférence, et, pour faire pièce à toute la famille, elle se laisse enlever par un prince
italipii. qui remiripne à Gènps sous prétexte d'un eneaçreuient. Je vous laisse à juger du d'^sespoir de Nina, de celiïî de Camille et de la colère du maestro. Le marquis, pour consoler ses nouveaux amis, s'engage à ramener au bercail la brebis égarée. Il doit y avoir un grand bruit à Alberge-Reale à Gènes, car, au moment même où Flora et le prince arrivent d'un côté, le marquis arrive du même côté pour remplir son mandat. Il réclame Flora au prince. Le prince, avec raison, trouve assez inconvenanU* cette manière d'intervenir dans ses affaires; mais, au lieu de faire passer par la fenêtre le malencontreux officieux, U a la complaisance d'accepter un duel avec lui. Au moment où ils sortent, arrivent dans le même hôtel Nina, Camille et le maestro, tous les trois à la recherche de Flora. Tous les trois sont si éloquents, qu'ils font consentir Flora à retourner à Milan; mais ce n'est pas sans condition : Camille refusera d'épouser le marquis. Par affection pour sa sœur, Camille consent à ce sacrifice. Absiu-dité : l'amour est une passion exclusive, on lui doit tout sacrifier, mais on ne le doit sacrifier à rien. Cet arrangement aléatoire vient d'être conclu, lorsque parait le marquis. U est pâle et défait, et dans cet état maladif, qui est la plus ijuissante des s:^ductions, il \ient demander la main de Camille. Camille refuse. Le marquis, la mort dans l'àme, se retire dans sa chambre à coucher; — il parait avoir besoin de repos. — Je voudrais bien savoir l'issue du duel. — Le prince va vous l'apprendre : le marquis a été blessé en pleine imtrine, et maintenant Camille ^ient de le blesser au cœur. Heureusement que Flora est lx)nne fille : Camille épousera le marquis.
La pièce est élégamment ('rrite, mais elle manque de ce qui manque à M'°* Sand quand elle veut faire une pièce, de ce qui manquait à Balzac quand il voulait faire une pi^ce, — de ce qui manque aux grands quand ils veulent être petits, — de l'élasticité centripète, — de la compressibilité, si vous voulez.
Cornélius Holff.
AMBIGU-COMIQUE
RogUELAOlE, Drame en cinq actes, par M. F. Dugué.
Un bon gentilhomme d'Auvergne monta un jour dans ces carrosses qu'on prenait rue Saint-Thomas-du- Louvre, sortes d'omnibus qui menaient à Versailles. Il avait pour voisin un homme de fort mauvaise mine, couvert de la tête aux pieds d'un gros surtout de pinchinaet le chapeau enfoncé jusqu'aux yeux. L'homme était causant; il lia conversation avec l'Auvergnat; il apprit bientôt de lui qu'il venait du fond de sa province pour se faire rembourser d'une somme de cent mille écus que lui devaient les fermiers du domaine, et à laquelle plusieurs arrêts en sa faveur lui donnaient droit. L'homme, qui vit le bon droit de l'Auvergnat, lui promit de le faire parler au roi. L'Auvergnat regarda l'homme et crut avoir affaire à un échappé des Petites-Maisons. « Mais, monsieur, lui ditil, à qui m'adresserai-je pour avoir de vos nouvelles? » — « Chez moi, répondit l'autre; je suis le duc de Roquelaure. » Le lendemain, le roi traversait la grande
SîiS
iralprio do Versaillos pour allor à la chapelle. « Sire, — lui dit Hoqiielaure en lui pivsonUmt l'Auvergnat, — voici un homme de condition et de mérite auquel j'ai en mon particulier des ohligations infinies, qui est obligé de quitter sa provinc(î et de consommer son temps et son argent à la poursuite d'un procès que les fermiers de votre domaine trouvent le secret d'éterniser par leurs cliicanes. » Le gentilhomme auvergnat eut prompte satisfaction. Roquclaure vint remercier le roi. Le roi lui demanda quelle liaison il avait avec cet liomme dont il prenait les intérêts si fort au cœur. « Nulle, dit le duc, et je ne l'avais même jamais vu que l'autre jour, où il se rencontra avec moi dans un carrosse de louage. » — « Quoi ! vous ne l'aviez jamais vu! Et comment pouvez-vous donc lui avoir de si grandes obligations? » — « Ah! sire, dit le duc. Votre Majesté ne voit-elle pas bien que, sans ce magot, je serais le plus laid homme de la Krance? N'est-ce pas là une assez grande obligation? »
Tout Roquelaure est là : obligeant par rencontre, malin plutôt que mauvais, pamphlétaire de la galerie de V' ersailles, populaire comme Polichinelle, se vengeant à coups d'épigrammes beaucoup de ce qu'il est laid, un peu de ce qu'il pue.
M. Ferdinand Dugué, qui a derrière lui un passé dramatique fort honorable, a mis à la rampe cette figure railleuse, ce Formica du grand siècle; il l'a fait rire et pleurer, il l'a fait père, il lui a trouvé un cœur. Toutes les tirades qu'il lui a fait jeter au nez des courtisans ont d'excellentes allures.
M. Paulin Ménier a bien joué et a joué tout le temps; il a été narquois, il a lancé le mot comme un soufflet.
il a eu de la verve, de rattendrissement, du sarcasme. Pour être plus vraisemblable, il s'est fait laid à plaisir. Si elles revenaient, les victimes de Tesprit du duc reconnaîtraient leur bourreau et ne manqueraient pas de chanter à M. Paulin Ménier leur refrain :
Roquelaure est bon général , Il est sans négligence,
Il est sans nez ,
Il est sans nez , Il est sans négligence, Il est sans négligence.
Edmond et Jules «le Goncourt.
LES IiEUX ETOILES, Vaudeville en un acte, par M. Adrien.
Deux frères étant doimés, coniment, sous les institutions qui nous régissent, l'un peut-il s'appeler Michel Bernard et l'autre Mathivet? — En vertu d'une adoption ou d'un changement de nom. — Cette différence qui existe dans Tétat civil existe également dans l'état social : Michel Bernard est peintre, Matldvet est ouvrier. Michel a eu un protecteur généreux, le comte de Séranne. Mais, s'ils ditièrent par leur état civil et leur état social, les deux frères ne diffèrent point par l'état moral : tous deux aiment; tous deux aiment sans espoir de succès. Celle qu'a choisie Michel paraît aimer Frédéric de Séranne ; celle qu'a élue le cœur de Mathivet ne paraît aimer personne. — L'heure de la conscription sonne. Nous sommes sous l'empire. — Un des deux frères doit partir : ce sera Michel, car Michel
est le plus malheureux. Mais, au moment d'aller devenir chair à canon, Michel ai)i>rend qu il est aimé. Ceci cliange ses dispositions : il ne part pas, il se marie ; et Mathivet, de son côté, épouse celle qu'il aime, grdce au comte de Séranne, le deus ex machina, qui lui fait don jiour cadeau do noces d'une somme de cinquante mille Irancs. — On voit bien que M. Adrien
n'est pas chargé de la payer.
Cornélius Holff.
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