LES FILLES S AXS DOT
Comédie en trois actes, par MM. Bernard l.opez et Auger Lefranc.
Un ami rendit service à un de ses amis. — Le beau conte! — Non, monsieur, c'est une histoire.
Quelques mois après, Tami oblig-eant vint trouver Tami ol)ligé. Il avait Tair solennel. — Mon ami, lui ditil, je viens à mon tour te demander un service. — Volontiers, dit Tautre qui voulait s'acquitter. — Juremoi d'abord que tu me le rendras. — Je te le jure... si je puis toutefois. — C'est bien; et ici le ton de l'obligeant tourna au tragique. Il y eut dans sa voix des notes Tbf'ramène. Il rapprocha son fauteuil du fauteuil de son ami, et lui parla myst'^'rieusement à l'oreille. — nue me demandes-tu? dit l'autre, que me demandestu?... Enfm, que ta volonté soit faite!
Huit jours après, l'obligé — était membre du comité de lecture de l'Odéon. Voilà ce qui s'appelle vaillamment tenir sa parole. Aussi , croyez-vous qu'il l'eût donnée s'il eût su de quoi il s'agissait? — Non. Eh bien! monsieur, touchez là, je ne le crois pas plus que vous.
Se méfier, comme disait Proudlion. On croit qu'un ami va vous mener dîner chez lui et vous faire prendre du café fait par sa femme; on croit qu'il va vous emprunter de l'argent; on croit qu il va vous demander d'aller avec lui au Cirque; on s'attend atout; mais voilà que l'ami ne vous demande ni de venir casser un gigot chez lui, ni de l'obliger d'un prêt, ni de le mener au Cirque; il vous demande ce qu'on n'ose demander qu'à l'oreille : il vous demande, — Laforce, mon compositeur, écrivez-moi cela en belles majuscules, — D'ÊTRE MEMBRE DU COMITÉ DE LECTURE DE L'ODÉON.
« Oh \ le conseil des dix ! » comme disait Angelo. Ah : madame, être de ce comité, c'est pendre à un fil. C'est une sombre et sévère condition, madame, d'être là penché sur cette fournaise ardente qui s'appelle des manuscrits, le visage toujours couvert d'un masque, faisant une besogne de juré, entouré de comédies mal venues et de drames étiques, redoutant sans cesse quelque explosion et tremblant à chaque instant d'être tué raide par une tragédie, comme ralchimiste par son poison! — Ah ! madame , entendre des tragédies dans son mur ! ! !
Oh ! le conseil des dix ! — Ils ne sont pas même dix à l'Odéon. Je ne sais plus combien ils sont. Des hommes que pas un de nous ne connaît et qui connaissent tous ceux de nous qui ont eu dix-huit ans et fait un drame en rhétorique; des hommes qui décident si vous serez joué par M. Metrème, et qui n'ont ni simarre, ni étole, ni couronne, rien qui les désigne aux yeux, rien qui puisse vous faire dire : Celui-ci en est ! M. Boulay de la Meurthe en est. Il en est le i.résident.
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On ne peut pas dire que M. Boulay de la Meurthe soit une cinquième roue de carrosse à TOdéon. Il dort — activement.
M. le baron de Noé en est. M. le baron de Noé a eu l'esprit d'être le père de N. Cham, notre Cruiskhank. Il parait que s'il pèche dans ses verdicts, il pèche du bon côté, du côté de l'indulgence.
M. Au<iibert en est. M. Audibert est dentiste. \'oilà tout ce que nous avons pu savoir de ses opinions littéraires.
Vient un maître de pension , dont j'ai oublié le nom, et qui vote toujours avec M. Audibert.
Viennent trois ou quatre auditeurs involontaires pris dans une battue, comme la personne dont nous parlions tout à l'heure.
Vient enfin M. Altaroche.
On nous a dit à l'oreille que M. Altaroche avait beaucoup d'influence sur M. Audibert, avec qui vote le maître de pension.
Avec la sienne, cela fait trois voix à M. Altaroche. Il parait qu'avec ces trois voix, M. Altaroche fait des prodiges de majorité.
Les plaisanteries les meilleures et les plus gaies finissent par s'user. Un journal de théâtre parlait derniè rement comme d'éventualités probables de la retraite de M. Altaroche, et peut-être de la retraite de la subvention de l'Odéon. — Je doute que M. Altaroche, même avec la voix de M. Audibert et la voix de son co-votant, parvienne à faire une majorité de mécontents contre une pareille mesure.
Edmond et Jules de Concourt.
— 11 septembre. —
THÉÂTRE-LYRIQUE
SI j'étais rôi:
Opéra -comique en trois actes et quatre tableaux, par MM. Dennery et Brésil.
Il y avait une fois dans llnde un liomme très-pauvre. — Était-ce un brahme? Non. Un ajous ou roi? Non. Était-il de la caste des mondelliars et des vellayer? Non. Pc la caste des laboureurs ou des bergers, des eudier ou des appouraker? Non. Etait-il de la caste des iaaner qui recueillent la liqueur des cocotiers? Encore non. Étaitil blancliisseur, vamer? Non encore. Chetti ou. marchand? Non. Était-il un de ces parias jadi illudavergneut. gens sans caste? Non ; mais il tenait le milieu entre le paria et le chetti. 11 était pêcheur; il se nommait Zéphoris, et il avait une très-jolie sœur qui s'appelait Zélide.
Zélide aimait Piféar, un pécheur, et Piféar aimait Ziilide ; mais il parait que. même aux bords du Gange, le sans dot est une terrible chose, et le jour des noces ne sonnait pas Les amis, les moroussou kappou vandlou n'avaient pas encore conduit la fête des épousailles.
Z<'phoris, un jour qu'il tirait ses filets de l'eau, avait entendu un cri; il avait vu une femme qui se noyait. Il s'était misa la nage et il l'avait sauvée. Cette femme, qu'il avait tenue déhrante de peur, éperdue et mourante entre .-es bras, et qu'il n'avait jamais revue, il l'aimait.
Et sa sœur le vovait triste et lui disait ; a Qu'as-tu,
frère? » — Et le pêcheur lui prenait tristement la main et mâchait son hétel sans lui ril-pondre.
Un heau jour, le pêcheur se coucha près du Gange, enveloppé dans son hnipedtti; il se pencha sur le coude, écrivit sur le sahle : « Si j'étais roi ! » et s'endormit.
Le roi vint à passer près du pêcheur. 11 vit ce beau rêve écrit sur le sahle par ce malheureux; il fit signe à ses chouhdars , et Ahou-Hassan, — je me trompe, Zéphoris fut porté au palais, endormi.
« Les officiers déshahi lièrent Z''phoris, le revêtirent de rhahillinnent de nuit du roi et le couchèrent selon son ordi'e. Personne n'était encore couché dans le palais. Le roi fit venir tous ses autres officiers et toutes les dames, et quand ils furent tous en sa présence : — Je veux, leur dit-il, que tous ceux qui ont coutume de se trouver à mon lever ne manquent pas de se rendre demain matin auprès de cet homme que voilà couché dans mon lit, et que chacun fasse auprès de lui, lorsqu'il s'('veillera, les mêmes fonctions qui s'observent ordinairement auprès de moi. Je veux aussi qu'on ait pour lui les mêmes ('gards que pour ma propre personne et qu'il soit obéi en tout ce qu'il commandera. On ne lui refusera rien de ce qu'il pourra demander et on ne le contredira en quoi que ce soit de ce qu'il pourra dire et souhaiter. Dans toutes les occasions où il s'agira de lui parler ou de lui répondre, on ne manciuera pas de le traiter de majesté. En un mot, je domande qu'on ne songe non plus à ma personne tout le tempjs qu'on sera près de lui, que s'il était véritablement ce que je suis, c'est-à-dire le roi et commandeur des croyants. Sur toutes choses, qu'on prenne bien garde de se méprendre en la moindre circonstance. »
Et vuilà le pîcheur qui s'éveille en pleine royauté, en un palais « magnifique et superbement meublé, avec un plafond à plusieurs enfoncements de diverses figures, peint à l'arabesque, orné de grands vases d'or massif, de iwrtières et d'un tapis de pied or et soie. » Voilà Zéphoris, se frottant les yeux, aussi ébahi que le Sly de la Méchante Femme mise à la raison : "