LA FERME DE KILMOOU
Opéra-comique on deux actes, paroles de MM. Wœstyn et Ch. Deslys, musique de M. Varney.
Du paysan la vie est dure,
Mais elle exhale un parfum doux.
On n'en peut dire autant de la pièce : elle est complètement inodore.
Tout le long-, le long de ses deux actes, elle est d'une platitude assommante : et nous le disons avec d'autant plus de francliise, que M. Wœstpi est un jeune homme de beaucoup d'esprit et de talent que nous nous sommes toujours empressé d'applaudir; et que M. Deslys, abstraction faite des Fiançailles des Roses, fait des pièces qui n'ont du moins pas le tort d'être ennuyeuses.
J'ai nommé les Fiançailles des Roses. Eh bien ! cette pièce, qui eut un succès si rare, est un vrai chefd'œuvre si on la compare à la Ferme de Kilmoor. Il n'existe pas dans tout le répertoire, — je ne dirai pas du Théâtre-Lyrique, il est si pauvre! — mais de l'Opéra-Comique en général, de pièce plus carrément stupide! Le mot est brutal, mais il est vrai. Les Deux Jackets, Madelon et autres mirlitons sont de réels troml»ones auprès de la Ferme de Kilmoor. Et, disons-le tout de suite, la musique de rillustrissimo maestro Varney est bien et dûment faite pour servir de sauce à de pa-
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reils ragoûts. Si quelqu'un avait à se plaindre, ce ne j serait pas Tillustrissimo maestro Varney, mais bien MM. Wœstyn et Ueslys. Quel qull soit, le libretto ne se saurait jamais amincir à la ténuité de la musique. Ce n'est pas de Forchestratiou, ce sont des signaux cliro- j matiques jetés pèle-mèle par un chef d'orchestre épi- t leptique. Il a manqué quelque chose à la fête : c'est, du j haut de son fauteuil magistral, M. Varney dirigeant ' l'exécution de son œuvre ; ce n'eût pas été seulement . comique, c'eût été cocasse. L'absence de M. Varney n'a pas privé l'auditoire de l'agréable cacophonie qui illustre les symphonies de Tendroit.
Mais c'est assez de préliminaires; nous avons cht que la pièce était mauvaise, notre devoir est de la raconter.
Cette jeune femme qui s'avance d'un pas timide, l'est miss Suzannah. Elle Ut une lettre, vous devinez que c'est une lettre d'amour. Un jeune homme qui lui fait la com' lui demande un rendez-vous. Suzannah se demande si elle ira ou si elle n'ira pas, et je n'ai jamais pu savoir si elle répondait ou si elle ne répondait pas ; je crois cependant qu'elle ne répond pas et qu'elle remet la lettre à sa place, en la laissant décachetée pour mieux indiquer qu'elle l'a ouverte.
Vous ai-je dit que nous étions en Ecosse? — Non. — Eh bien ! j'ai eu tort, grand tort, car vous ne vous en seriez jamais douté à voir les oripeaux ultra -sales que l'administration a déployés en guise de costumes! — Figurez-vous donc que vous êtes en Ecosse. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que la pièce aurait pu, sans le moindre inconvénient, se passer également en Italie ou au Kamtr^' liatka ; personne n'aurait eu rien à y voir.
Lé propre du l)èto n'ost-il pas d\''tre toujours et perpctuellenient bète^ en anglais comme en français, à ValpHi'aiso comme à Tonibouctou? Du reste, MM. Deslys et Wœstyn ont ménagé la couleur locale^ an gens qui en savent le prix et qui ne veulent pas la gaspiller, ou itien qui ne savent i>as en l'aire. M. Wœstyn a faitiier- ^omleIlement d'assez charmantes choses pour avoir le droit d'en faire une mauvaise par-ci par -là.
Fendant que Suzannah ne se décide pas, arrive M. Bop. Suzannah est la fille d'un pasteur, mort en laissant sans ressources une enfant en bas âge. Le fermier Bop a recueilli l'orpheline ; il l'a élevée, et puis l'amour est venu. Bop, qui est un garçon entre deux Ages et pas beau, aime sa protégée, jeune et tendre fleur de jeunesse et de beauté. Mais Suzannah l'aime d'autant moins qu'elle ignore cet amour. Ne savonsnous pas, d'ailleurs, qu'elle est en train de filer une intj'igue quelconque avec le signataire de la citation à comparaître devant le dieu de Cythère?
Le vieux Bop confie ses chagrins à Betty, sa confidente, protégée par lui à un titre inconnu. Le vieux Bop est très-colère de l'amour de Suzannah. Betty, qui est le deus ex machina de la chose et dos deux actes, l'engage à ne pas se fâcher.
On baisse le gaz de la rampe, sous prétexte de faire la nuit. Bop, accompagné de Betty, surprend Suzannah au beau milieu du rendez-vous; mais, avant de se montrer, il écoute, toujours avec la fidèle Betty. Tandis qu'il écoute dos choses qui ne nous intéressent nullement, apprenez quel est l'amant de Suzannah : c'est Mac Yvod, le lieau Mac Yvod, le fils d'un laird des environs, également poursuivi par son père pour cause
d'insubordination, et par ses créanciers pour une cause que vous comprenez bien. Un ancien amant de Betty, le navet Turneps, aujourd'liui coureur du laird en question, est diargô de retrouver le fils rebelle avec laide de l'intendant Radcliff. Tous deux tombent sur le rendez-vous de IMac Yvod et de Suzannah. Ils vont crier au scandale, lorsque Bop s'écrie : Nous étions trois! Betty répond : Nous étions quatre ! Radcliff et Turneps continuent : Nous étions six ! Et voilà mes six gaillards, dont deux gaillardes, qui se livrent à toutes sortes de sauvageries sous couleur de musique.
— Comment! s'écrie Suzannah, vous étiez... — Je vous aime toujours, reprend Mac Yvod, je vous aime pour le bon motif. —A part lui, Bop est furieux.
Bop, qui est un homme prudent, veut éprouver Mac Vvod en lui imposant pour un mois le travail des champs. L'amoureux consent ; à quoi ne consentiraiton pas quand on est amoureux? Le jour de la noce arrive enfin. Mais, au moment d'épouser Mac Yvod qu'elle aime, Suzannah, qui a appris l'amour de Bop, l'épouse par dévouement! Triple stupidité! L'amour n'est l'amour qu'à la condition d'être égoïste et profondément égoïste!
En elle-même, la pièce est lourde ; quant aux détails, ils sont parfaitement niais.
Tout le comique de la pièce consiste en un : Par ains;, que Betty répète à satiété. Il y a aussi beaucoup de plaisanteries sur les domestiques. Les domestiques valent souvent mieux que les maîtres ; et d'ailleurs, que ce soit d'un prince, du public ou d'un homme, nous sommes tous les domestiques de quelqu'un; il n'y a qu'une chose qui varie : ce sont les gages et avec eux la livrée-
Quant à la musique de M. Varney, si musique il y a, elle est encore bien plus odieuse que le libretto. — L'ouverture ne consiste qu'en un solo de cor anglais du plus piteux effet qu'il soit possible d'imaginer. Nous ne relèverons pas toutes les facéties de M. Varney à propos de ce prétendu opéra-comique; il nous suffira d'indiquer la ressemblance frajtpante qui existe entre les couplets de Bussine dans la Croix de Marie et le morceau capital de la Ferme de Kilmoor. Quand on copie, ne faudrait-il pas au moins choisir de bons modèles?
Un mot maintenant des malheureux artistes auxquels les devoirs de leur ét<it imposaient la nécessité de dorer ces pauvretés.
Lourdel-Mac-Yvod a joué et chanté avec le goût et l'aisance que l'on peut mettre à une chose répugnante. C'est un acteur qui a fait beaucoup de progrès depuis l'année dernière : le progrès, n'est-ce pas le premier pas du talent"?
Grignon-Bop a su être d'une gravité sinistre ; il a parfaitement chanté les couplets dont nous avons déjà signalé l'emprunt.
Neveu-Turneps a, comme toujours, mérité les éloges de la critique. Il s'est montré très-habile dans un rôle ingrat et bête, ni plus bête ni plus ingrat cependant que tous les autres rôles.
M"^ Rouvroy avait pris au sérieux la singulière chose que lui faisait faire l'administration. Avec une prodigalité qui n'appartient qu'aux bien riches, elle a déployé une partie des ressources infinies de sa brillante vocahse. Jamais peut-être la ravissante femme n'avait montré tant de talent. C'est qu'il en fallait pour
que le public coiisentit à écouter la musique Varney. Gràoe à M"'' Rouvroy, il a écouté et supporté patiemment les enthousiasmes de la claque.
M"^ Guichard a fait de son mieux; mais, tout le long' de la pièce, elle est restée un demi-ton au-dessous. 11 serait à désirer qu'elle mit moins de laisser-allor dans son chant; ce n'est cependant pas l'hahitude des planches qui lui manque. Nous sommes bien loin auj((urd'luii, au point de vue chronologique, du temps où elle avait à Bruxelles une réputation de jolie femme.
Cornélius Holff.
Je plains sincèrement M. Varney, l'auteur nommé de la musique, d'avoir eu à accomplir la rude tâche de suivre MM. Deslys et Wœstyn dans leur versification toute pastorale, véritable pastiche de Delille, sauf le style bien entendu. Mais laissons au pubUc le soin de faire justice.
L'ouverture n'est qu'une introduction de quelques mesures assez insignifiantes, cliantées par le cor anglais et répétées en tutti par les cuivres et tout l'orchestre. Est-ce avec intention que M. Varney a presque supprimé la partie ordinairement si importante d'un opéra? Nous l'ignorons; mais, de toute façon, nous ne pouvons que le blâmer. Après cette introduction viennent deux couplets chantés par M"*^ Rouvroy-Suzannah; on remarque dans ce morceau un accompagnement de violoncelle qui serait d'un assez bon effet, si les couplets avaient par eux-mêmes la moindre valeur; mais malheureusement c'est une mélodie froide, incolore, que n'a même pas pu relever le talent si brillant de
.M"'' Kouvroy. Vient oiisuitc un duo outre (ji'ijrnon-Uoi» et M"* Guichard-Lighi. Ce duo, dans lequel Grignon pleure sur tous les tons son malheui' et le désespoir qu'il éprouve de voir Suzannah lui préférer un rival, est accompagné par un petit motif de polka qui revient deux ou trois fois aux violons, aux llùtes et aux hautbois, et qui est en désaccord complet avec la situation. Les couplets qui suivent, «hantés par M"*-" Guichard, rappellent un peu, par leur facture, ceux de Betly dans le Chalet; c'est là tout leur mérite, si c'est un mérite d'être une mauvaise copie. Viennent ensuite et encore deux couplets chantés par Neveu; j'ai dit encore, parce que j'ai compté jusqu'à douze couplets dans ce petit opéra, ce qui lui donne une couleur bien prononcée de vaudeville; aussi je passe, et j'arrive bien vite à la ballade qui suit, chantée par Biéval-sir Francis ; cette ballade s'enchaine avec un duo entre M"« Rouvroy et Biéval , puis avec un quatuor auquel Grignon et M"'' Guichard \1ennent prêter le secours de leurs voix; puis entîn avec un sextuor sans accompagnement produit par l'arrivée de Neveu et de Willems-Iladcliff.
Ce morceau, qui termine l'acte, est certainement le plus important, c'est aussi celui auquel l'auteur a donné le plus de soin sans contredit, et cependant, malgré les nombreux bravos des amis de la salle, je ne puis m'empèclier de dire que ce morceau-là est pauvre d'harmonie autant qu'il est nul de mélodie. Six personnages qui chantent sans accompagnement, c'est toujours au théâtre d'un eifet neuf et saisissant; mais je crois franchement que M. Varney a entrepris là une tâche au-dessus de ses faibles forces et qu'il aurait mieux fait d'v renoncer.
Le premier morceau du deuxième acte a été bissé ; ce sont des couplets chantés par Grignon et dont le refrain est répété en chœur. La facture en est assez large, la mélodie assez Lien rhythmée; c'est, avec deux couplets chant<^s par M"^ Guichard et une cavatine admirablement phrasée par M"* Rouvroy, tout ce que cet acte renferme d'un peu remarquable.
Aussi passerai-je sous silence deux duos et un trio qui n'offrent rien que des platitudes. Le finale n'est qu'un mélange du premier morceau du deuxième acte avec les couplets assez gentils chantés dans ce même acte par M"- Guichard.
En somme, l'opéra de M. Varney n'est pas un succès; ce n'est ni l'œuvre d'un savant sans mélodie, ni celle d'un mélodiste sans science; il n'y a dans son ouvrage rien qui prouve encore que M. Yarney soit ajipelé , comme compositeur, à un avenir quelconque. Évidemment, en s' adressant au deuxième théâtre lyrique, l'auteur avait l'intention de faire un pas vers le boulevard des Italiens; je ne crois pas que ce soit jamais la Ferme de Kilmoor qui donne à M. Perrin l'eii vie d'essayer l'auteur présumé des Girondins.
Parlons maintenant des artistes : Grignon avait un mauvais rôle dont il a tiré tout le parti que sa belle voix pouvait lui permettre; Biéval, Neveu et WiDems ont bien joué et bien chanté; M"^ Guichard a eu d'assez heureux moments ; mais la reine de cette représentation, celle à laquelle M. Varney doit, sans contredit, tous ses applaudissements, c'est M""= Rouvroy, qui a su donner à ce rôle, aussi ingrat comme jeu que comme musique, un cachet de grâce, de bon goût et d'élégance qui pourra peut-c'tro, pendant quoique temps,
maintenir sur l'affiche la Ferme de Kilmoor; aussi le public lui en a-t-il témoigné toute sa reconnaissance en la couvrant de bouquets. Je manque d'expressions pour faire d'elle rélop:e qu'elle mériterait; mais son talent, bien comui et justement apprécié, peut se passer
des gloires du feuilleton.
Eugène Moniot.
DÉLASSEMENTS-COMIQUES
LE SERGENT WTLHEM, Vaudeville en trois actes, par M. Maréchalle.
Quand M. Taigny en finira-t-il avec ses essais de littérature et de morale?
Faut d'Ia vertu, pas trop n'en faut; L'excès en tout est un défaut.
Pour moi, je ne comprends les Délassements qu'avec Alphonsine! Hors d'Alphonsine, point de Délassements- Comiques.
Alphonsine for ever!
Cornélius Holff.
ODÉON
RICHELIEU, Drame en cinq actes et en vers, par M. Pellion.
Nous ne rendons pas compte des amplifications de
rhétorique.
Cornélius Holff.
— C novembre. — GAITÉ.