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LA BERGÈRE DES ALPES

Drame en cinq actes et en prose, par MM. Dennery et Ch. Desnoyers.

De même que je ne corapreuds les Délassements-Comiques qu'a la condition qu'Alphonsine jouera tout le temps les facéties de son timbre de voix si admirablement cocasse, je ne comprends pas la Gai té sans Léontine. 11 y a des gens qui veulent voir dans mon admiration pour ce talent agreste une sorte de plaisanterie; du tout, je suis, dans mon admiration pour Léontine, franc comme un tranche-lard. Je dis admiration, j'ai tort : Léontine n'a rien d'admirable, en ce sens qu'elle est toute nature, que celte force comique du rire et du geste est innée chez elle; ne cherchons point à amoindrir le talent en étudiant ses causes, prenons-le tel qu'il est et ne nous occupons pas de savoir s'il a été ou s'il n'a pas été acquis. Ce qui nous plaît dans un acteur, ce n'est pas la science en elle-même, c'est la pratique de cette science. Un acteur qui aurait énormément de théorie et peu de pratique courrait risque d'entendre plus souvent grincer les aigreurs du sifflet que tonner les applaudissements. Quand on voit un acteur sur la scène, peu importe qu'il ait longtemps étudié, longtemps gesticulé, longtemps grimacé avant de trouver tel geste ou telle grimace, pourvu qu'il fasse tel geste ou telle grimace d'une façon satisfaisante. J'en suis là

pour Léontine; il n'y a pas d'actrico, qui soit plus oss(.'ntielleaient comifjue qun Léontino; elle rendrait des points à M""" Ant,^o, si iM'"*' Ango revenait au monde; elle a des télégraphies de bonne femme qu'elle a dû emprunter à sa portière ou à la duchesse de Dantzick. Elle a surtout une manière de prendre sa robe, d'entrer, de sortir, de marcher, de se frotter les mains qui n'a pas besoin de légende. Léontine est toujours saluée d'un éclat de rire; à quelque moment qu'elle se firésente, elle est toujours accueillie par la même liilarité. Ah! l'excellente ressource pour un directeur audacieux! Un bon drame écrit par Paul de Kock ou par Henri Monnier, et comme ce drame serait amusant ! Au lieu de cela, la Bergère des Alpes!

Pourquoi l'appelle-t-on la Bergère des Alpes?

Si vous êtes allé à Aix en Savoie, vous avez dû voir cet endroit périlleux où périt M™« de..., dame d'honneur de la reine Hortense. Pareil accident a failli arriver à Léonide de Château-Gonthier, généralement connue dans le monde théâtral sous le nom de Laurentine. Ce que c'est que les voyages d'agrément! J'en ai vu un se changer ainsi en longs jours de deuil ; on se souvient encore de la mort déplorable de la jeune fille de lord Cowley. Si les touristes savaient que tout ce qu'ils rapportent de leurs voyages, ce sont des rhumatismes, des lumbagos et autres infirmités qui affectent les appareils locomoteurs et souvent les organes digestifs, par suite des empoisonnements quotidiens de la cuisine d'hôtel, ils resteraient chez eux, et feraient comme le baron de G.... qui n'était pas allé jusqu'à Rome parce qu'il avait trouvé à Florence une exacte représentation en terre cuite de l'église Saint-Pierre.

Revenons à la Bergère des Alpes, ainsi nommée parce quelle n"a aucune espèce de moutons. En fait de moutons, elle n'a qu'un clùen, une belle hèto, terre-neuve croisé, qui a Tair de bien raimcr. Heureuse bergère ! elle est aimée de quelqu'un ou de quelque chose, suivant l'opinion que vous avez des chiens. Patience ! la bergère sera année, aimée d'amour par un homme, et l'amour d'un homme vaut mieux que le dévouement d'un chien ; et cependant il est des femmes qui préfèrent un chien à un amant sérieux et épris avec constance, comme on Test rarement quand on a passé seize ans, l'âge des passions naissantes, des cousins Charles et des cousines Marie! EUe s'appelle Pauvrette, la bergère des Alpes; elle est orpheline et jolie. Dans la vie privée, on l'appelle M""=Naptal-Arnault. Pauvrette habite le sommet des Alpes, et, avec l'aide de son cliien, elle fait une concurrence très-active aux moines du mont Saint-Bernard. L'hiver, Pauvrette rest€ trois mois ensevehe sous les neiges en compagnie de son cliien. Les paysans des environs lui apportent des provisions, et elle vit sous l'immense taupinière des neiges et des glaçons. Vous dire cjue j'aimerais cette habitation serait vous mentir; je préféré mon appartement sentimental, et tout à fait à l'abri des enseveUssements, à cette retraite dans l'intérieur d'une avalanche. Quelle déplorable institution que les avalanches! L'iiiver comme l'été. Pauvrette porte avec beaucoup de peine, mais peu de succès, un costume fort laid, orné de fourrui'es assemblées brin à brin des détritus du lavage de Miron, — c'est le nom du terre-neuve très-croisé, — car je persiste à voir Pauvrette dépourvue de toute espèce de moutons.

Maintenant, mon devoir m'en fait un de vous raconter comme quoi M"" Lambquin, transformée, pour les besoins de la cause, en duchesse de CMtcau-Gonthicr, voyage en Italie, en compagnie de sa petite-fille Léonide-Laurentine; d'Aul)rée, devenu comte en raison des circonstances, et du capitaine Duclos, dit Lacressonnière. Dans une excursion, Laurentine eût péri (ce qui eût été une grande perte pour M. llostein) sans Pauvrette, qui, je Fai dit et je ne crains pas de le répéter, se livre avec fureur au sauvetage des bipèdes des deux sexes. Un \4eux soldat du nom de Maurice, — prononcez Deshayes, — qui se trouve dans la même auberge que la duchesse, reconnaît à ce trait de courage sa fille, qu'il n'avait jamais vue. Ce que c'est que d'être père et vieux soldat ! Maurice forme donc le projet bien légitime d'aller retrouver sa fille. Le comte l'accompagne dans cette excursion. Mais on approche de l'hiver, la tempête surprend nos deux voyageurs. Le comte est sauvé par Laurentine, qui le recueille dans sa cabane. A peine sont-ils retirés sous le chaume, que tombent ces neiges fantastiques sous lesquelles Pauvrette reste trois mois enfermée, sans manger la moindre-soupe, car sa cabane est dépourvue de tout tuyau de cheminée. Nous assistons au cataclysme le plus épouvantable; je dis cataclysme, et je le prouve : la nature se livre à une telle perturbation que l'avalanche sort du troisième dessous, fait inouï dans les annales de l'atmosphère. Je crains bien que Maurice n'ait rencontré sous la marche ascendante de l'avalanche la mort inutilement cherchée dans les dix-sept mille sept cent soixante-dix-sept combats dont il porte les glorieuses cicatrices; mais, au moment où le rideau va tomber, j'aperçois sur la pointe d'un

rocher ce vieux débris des armées françaises. Tout me fait espérer que M.M. Dennery et Desnoyers conserveront Desliaycs à TalTection de ses amis , à celle de sa femme et à Tadmiration des titis du boulevard.

Supposez un tète-à-téte rigoureux de trois mois entre un gaillard jeune et bien portant et une gaillarde remplissant les mêmes conditions, le gaillard et la gaillarde exclusivement nourris de pain d'avoine, de fromage de lait de chèvre et de harengs très-saurs, le gaillard et la gaillarde n'ayant pour témoin de leurs ébats que le chien de M"* Naptal-Arnault : il arriverait nécessairement ce qui est arrivé entre le premier homme et la première femme, lesquels ne purent s'empêcher de faire le premier enfant. 11 en arriva ainsi entre M"* Naptal- Arnault et M. d'Aubrée; ils s'éprirent d'amour l'un pour l'autre : l'effet de la soUtude sur ces cœurs et ces sens également jeunes fut fantastique. Mais voici qu'à la fonte des neiges, d'Aubrée éprouve le besoin d'aller voir sa famille, de manger un bifteck et changer de chemise, car le malheureux est arrivé chez Pauvrette sans aucune espèce de bagage. Aubrée est fiancé à sa cousine Laurentine. On le croit mort, et Laurentine est atteinte de regrets qui vont la conduire au tombeau, lorsque le jeune homme revient. Grande joie de M""^ Lambquin, qui est à la fois la mère des deux conjoints, ce que je ne m'ex'plique pas. Désespoir de Lacressonnière, qui est amoureux de Laurentine, mais amoureux désintéressé. Aubrée, qui se sent engagé avec Pauvrette, n'est pas pressé d'épouser Laurentine. Au milieu de tout cela arrive, par une péripétie semblable à celle du roman de Sceur Anne , Pauvrette qui s'ennuie d'attendre le comte. J'avais oublié de vous dire que Mau-

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rice avait été également recueilli dans la maison. De quoi avait-il vécu sur un rocher? je l'ai vainement demandé à ma voisine; il parait que cela ne nous regardait pas. — Un vieux soldat a la vie dure : ce fait est une nouvelle preuve de cet axiome. Le comte est obligé d'avouer le fait; colère bourgeoise de M"" Lambquin. IMaurice reconnaît sa fille. En dépit de sa famille, Aubrée veut épouser Pauvrette, et Laurentine tend la main à Duclos. J'ajoute, pour l'intelligence, quïl y a dans la persistance de M"* Lambquin une question d'héritage complètement ignoble.

La pièce est montée avec luxe; exception faite de l'avalanche qui procède de bas en haut, le décor du deuxième acte est superbe. Les acteurs ne sont pas mauvais; Laurentine est un peu exagérée. Léontine a un rôle que d'autres peuvent trouver déplacé, que moi je trouve justifié puisque c'est elle qui le joue; on ne saurait donner trop d'éloges à Léontine et surtout à sa

manière de balancer ses jupons.

Cornélius Holff.

GYMNASE

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