GRANDET7R ET PÉCADEXCE I"E M. JOSEPH PRUDHOMME
Comédie en ciuq actes et en prose, par MM. Alphonse Royer et Henri Monnier.
0 bourgeois î comme s'il ne suffisait pas que le crayon de Dauraier eût viliftendé toutes les Xihases de ton existence; comme s'il ne suffisait pas qu'il t'eût partout sui\i, — le moqueur! — qu'il eût pénétré dans ton int*'riour aux heures intimes, pendant que tu faisais ta barh>e, que tu fouettais tes moutards, que tu gourmandais ta cuisinière; qu'il t'eût montré voulant vainement faire mettre un Ixiuton à ton pantalon quand ta femme est en train de lire du George Sand; qu'il t'eût suivi à la campagne et qu'il t'eût fait voir aux' mauvais plaisants, en grande partie, en grande liesse, dans une tapissière, menant la rossinante, avec un cliapeau de femme sur la tète ; qu'il eût trahi jusqu'aux sexrets de ton alcôve : « Couche-toi, » dit le mari à la femme, et la femme, assise sur le lit, répond : « Je suis trop fatiguée! » Comme si ce n'était pas assez qu'il t'eût mis un melon sous le bras et un xtetit garçon en artilleur devant toi, ô bourgeois! Voilà Monnier, le monographe dériseur, le Cabrion flegmatique, qui passe les bras dans les rnanches de ton habit, pose tes lunettes sur son nez, iirend tes gestes, ta cervelle, ta tabatière, et promène à l'Odéon , devant une salle pleine, ta jtersonne décorporée, décervelée, comme une victime du
prince Hercule ifultiplianJre ! — En face de cette atellane merveilleuse et véridique, chacun a regardé son voisin et s'est mis à le reconnaître sur la scène, et alors c'a été un crrand éclat de rire.
Cet Henri Monnier, qui ne le connaît? C'est l'auteur dos Scènes populaires ; c'est l'étonnant stéréotj'peur de ces conversations niaises où l'on ne dit rien , et de ces dialogues oiseux où Ton parle deux heures sans causer une minute ; c'est l'artiste qui a dessmé dans les Français la Femme de ménage et le Conducteur de diligence; c'est ce mime d'atelier, élevant la charge au plus haut comique, acteur admirable, acteur sans rouge, improvisant sa pièce en même temps que son jeu sur la taLle à modèle, redoutable en ses désopilalions, comme une Ménippée, aux ridicules médiocres; cet Henri Monnier, c'est un demi-siècle de niches à la bourgeoisie! Et, de charge en charge et comme par rhaijsodie, il a édifié peu à j»eu son colossal Prudhomme, accompagnant le personnage posé dans toutes les circonstances de sa vie, et j usque dans la rue Saint-Nicolas , en plein cœur de séductions vénales. « Mademoiselle, — rép43ndait Prudhomme par la voix de Monnier, — vos propositions me semblent un peu familières. Je sais que vous pourrez me citer l'exemple de Paul et Virginie ; mais leurs familles se connaissaient , et je ne sache pas que ma famille ait jamais connu la vôtre. » 11 portait ce type en sa téta, Monnier; il était devenu Prudhomme même, et, quand 'û alla au bal masqué chez le peintre Gérome^ il vint en garde national, et, comme on le priait de raconter quelque di'ôlerie : « Messieurs, — dit gravement Monnier-Prudhomme en levant son verre, — à la garde nationale de Cambrai! »
iifi
Eh bien! la moquerie quotidienne de l'écrivain, du caricaturiste, du comédien, tout cela s'est condensé dan? une pièce de Monnier, jouée par Monnier, écrite par l'auteur des Scènes populo ins, jouée par Tacteur de la Famille improvisée, et cela s'appelle Gramleur et décadence de M. Prudhomme. — C'est la seconde comédie sociale du siècle ; la première s'appelle Robert Macaire. (De Robert Macaire, Mercadet est le satellite), et Robert Macaire appelait M. Prudhomme : Robert Macaire est le faiseur, M. Prudhomme est l'actionnaire.
Henri Monnier a été admirable dans Prudhomme.
Ce qu'il faut dire, et surtout dire, c'est le goût, c'est le vrai, c'est le sobre du jeu de Henri Monnier. — Maintes fois, le dimanche, au Théâtre-Français, quand on dépêche du Beaumarchais, nous avons été choqués d'exagérations, d'intentions outrées. Sur cette gratide scène de la Comédie-Française, où rien ne doit être donné au public, où l'on doit bien plus sourire que rire, où les acteurs sont coupables de jouer trop, où « toutes les déhcatesses de la diction et du geste » doivent trouver asile, nous avons vu charger invraisemblablement les rôles comiques. M. Monrose, entre autres, a trop de zèle les dimanches. Ces exagérations seraient un manque de goût partout ailleurs; c'est un sacrilège sur la scène de la rue Richelieu. — Félicitons et remercions Henri Monnier d'avoir joué selon sa conscience d'artiste, d'avoir tout indiqué, de n'avoir rien chargé, de n'avoir rien crié et d'avoir tout lUt. C'est spnjjtôme d'exquis comédien, quand l'acteur a assez confiance en lui-inénie pour ne rien mettre à son rôle de cette mimique forcée à laquelle se prend toujours une portion du public. M. Prudhomme est une
rn'ation qui cùtoie à toute, sci^no le grotesque; il n'y a que lilus de mérite à Henri Monnier à en avoir fait un caractère, quand il était si facile d'en faire une caricature.
Kt cette distinction que Henri iMonnier a donnée tout le temps à son jeu, il Ta donnée encore à son costume. Là, Texagération était facile, elle tentait; Henri Monnier s'en est garé, et de cela encore il faut lui savoir grand gré. L'habit noir de M. Prudliomme est un habit anormal, mais ce n'est pas un habit impossible; ses lunettes sont des lunettes, et ne sont pas des besicles; son chapeau est dans le goût de tous les chapeaux bétes, et sa calotte grecque de velours soutaché est dans la donnée de toutes les calottes grecques dont les hommes mûrs s'ornent le chef.
La pièce fourmille de ces nihilismes pompeux, de ces niaiseries drapées de solennel dont M. Prudhomme paie le monde, parce qu'il s'en paie lui-même. Il y a des mots sublimes : « Ce sabre est le plus beau jour de ma vicl » — « Pas de népotisme, monsieur! pas de népotisme ! » quand son neveu lui demande de le nommer à une place qu'il a tous droits d'obtenir. Et encore : « Je ne suis pas un Malthus! » Admirable autopsie de cette phraséologie sonore et sans raison d'être, de ces phrases qui jouent l'idée, de ces raisonnements qui jouent la raison, de ce La Palisse académique qui joue le bon sens !
M. Altaroche a fait tout ce qu'il pouvait pour l'enfant de M. Monnier. H a mis près de lui une charmante petite personne, M"'' Valérie, qui a des sourires plein les yeux et les lèvres un peu plates du Baiser. — H a donné à M. Prudhonune une moitié selon son cœur, une bonne comédienne, M'"'' Grassau.
iU
Et cependant, aujourd'hui que le bourg-eois est vous, est nous, est tout le monde, savez-vous vraiment bien, monsieur Monnier, le véritable plastron de votre pièce? Ce n'est pas le bourgeois, c'est la famille. M. r*rudhomme, ce sont les vieux parents; M. Prudhomrae, ce sont les idées entêtées de tous nos pères, de toutes nos mères, de tous nos oncles; M. Prudhomme, ce sont tous les grognards de rexi»érience, qu'ils soient nobles ou boutiquiers; M. Prudhomme, c'est la défiance du positivisme contre tout ce qui n'est pas réalité sonnante.
Pauvre bourgeoisie! en si peu sainte odeur que tu sois à rOdéon, n'es-tu pas, malgré tout, l'appoint avec lequel ont été fabriquées toutes les grandes fortunes oratoires, littéraires, artistiques d'aujourd'hui?
Edmond et Jules de Goncourt.
GAITÉ
l'amour au village.
Vaudeville en un acte, par M. Jaime fils.
GYMNASE