HALLUCINATION
L'hallucination est aussi un rêve en pleine veille , pendant que tous les sens sont éveillés , que l'oreille entend, que les yeux voient, etc..:. C'est la perception d'une image illusoire ou Taudition d'un son qui ne reconnaît point pour cause le stimulus nécessaire à leur production. C'est, à strictement parler, le délire d'un ou de plusieurs sens. Comme l'objet représenté n'affecte point la rétine, le son entendu ne frappe point l'ouïe, la cause doit en être exclusivement
attribuée au cerveau. Quehiues médecins ont prétendu que ce phénomène dépendait d'une altération organique; mais alors, il n'y aurait l)Ius hallucination. Ainsi l'individu atteint d'uiie maladie de Tœil nommée glaucome, voit toujours un arc-en-ciel devant lui, mais il le voit en réalite -, la cornée , dans cette affection , paraît remplir Totlice de prisme , et donne nécessairement le spectre solaire. Le bruit étrange qu'entendit J.-J.-Piousscau depuis sa trenlième année jusqu'à sa mort, et qui Tempêcha de dormir, n'était pas non plus une hallucination ; ce bruit dépendait d'un anévrysme des artères carotides ; donc il était entendu. Au contraire Fauteur des Pensées, le célèbre Pascal, qui voyait s'ouvrir sous ses pieds un abîme prêta l'engloutir, était frappé d'une hallucination réelle. Cette affection devenue chez lui intermittente, dépendait de la vive frayeur que lui avait causée un accident dont il faillit être la victime. Concluons: les personnes, non malades, qui, éveil-
lées, et les yeuxouvertsapercevront devant elles des images, des formes si frappantes de vérité, qu'elles seraient tentées de croire à l'apparition d'êtres fabuleux, ou au retour, sur la terre^, de ceux qui nesont plus, ces personnes, dis-je, sej.ont sous l'influence d'une hallucination reconnaissant pour cause un vif excitement du cerveau : cet excitement est produit à son tour, soit par une idée, un désir opiniâtrement enraciné ^ soit par l'espoir, la crainte, la terreur... etc. Ce phénomènen'est point exclusifà la vision, chaque sens peut être halluciné: uneodeur, une saveur, un son, un contact perçus, sans qu'il y ait eu action préalable d'un stimulus extérieur , sont de vraies hallucinations.
Bien desgensde la campagne vousassurent, de sang-froid, qu'ilsont, pendantune nuit obscure, entendu des bruits déchaînes, des craquements d'os- qu'ils ont été poursuivis par des lutins, de monstrueux loups-garous;qu'il3 ont vu desesprits venus de l'autre monde... Ils le certifient avec
une sincérité, une bonne foi qui ne laissent aucun doute sur la réalité de riiallucination. Il arrive souvent que ce sont des gens mal-intentionnés, des voleurs qui se travestissent grotesquement, pour effrayer les gens peureux, et mieux exécuter leurs criminels projets. Dans ce cas , il n'y a point hallucination; elle existe, au contraire, lorsque ces apparitions chimériques sont le résultat de la terreur. Malheureusement, certains hommes appelés, parleurs fonctions, à éclairer la classe ignorante et crédule , se plaisent à l'entretenir dans la plus grossière superstition ; et cela, par des motifs d'intérêts personnels , sans doute. Tant pis pour les sots, disent ceux qui s'en moquent.... Sont-ce là les moyens de détruire les préjugés, de répandre les lumières sur cette classe si intéressante et si nombreuse de la société;, qui en a un besoin si urgent?
Hallucination causée par les idées superstitieuses.
Pendant un séjour de quelques semaines que je fis chez un ami , petit propriétaire , habitant un gros bourg du midi de la France, j'eus occasion de me trouver souvent avec les maîtrespaysans de l'endroit , braves gens qui n'avaient d'autres défauts qu'une économie outrée, et une ignorance des choses religieuses dégénérant en superstition fanatique. Mon ami prenait plaisir à me faire causer de mes différents voyages ; tout ce que je racontais de mes pérégrinations loin-
laines, semblait des merveilles aux bons paysans. Cbaque soir, ù la veillée, un nombreux auditoire se réunissait autour de moi, et sans tenir compte de la fatigue et de ma mémoire, qui commençait à s'épuiser, on me priait de raconter toujours.
Parmi mes auditeurs, maître Boudou était le plus attentif, le plus curieux; celui qui adressait les questions les plus naïves et s'enquérail des moindres circonstances , ne laissant rien échapper, cherchant à tout savoir. Cet hom.me offrait sur son crâne le développement remarquable des organes du merveilleux et du langage; aussi passait-il, à jusle titre, pour le premier conteur et le plus beau parleur du village. Un matin, il vint accompagné de mon ami. me trouver dans Tappartement que j'occupais.
— Vous, monsieur, qui avez tant couru et tant vu, me dit-il, vous qui avez causé avec les derviches, les Faquirs, les marabouts, les caloyers et les mages ; vous qui avez lu les ouvra-
ges des savants de Memphis et de la Grèce antique ; vous qui devez posséder les clés de la gymnosophie, de la grimoirie, de lacabalistie , de ralchimie , de la sorcellerie et de toutes les sciences occultes; vous enfin qui connaissez tant de choses secrètes et merveilleuses, ne pourriez-vous pas me rendre un service?
— Où diable ôtes-vous allé puiser tout cela, maître Boudou 5 m'écriai-je stupéfait, abasourdi d'entendre sortir ce langage de la bouche du paysan ?
— J'ai retenu ces mots d'un vieil ermite, vénéré du pays, et qui m'apprit à lire autrefois, il y a bien longtemps.... Oh ! celui-là était un savant; malheureusement pour moi, il mourut trop tôt; sans cela le père Boudou aurait été aussi un savant. Or, comme je suis resté en chemin, et que vous ôLesarrivéau puits de science, soyez assez bon pour me donner un secret?
— Lequel, voyons?
— De chasser le Lutin P
— D'abord, commencez par me faire savoir ce que vous nommez le Lutin ?
— C'est l'esprit malin qui rôde la nuit autour des maisons, tantôt sous la l'orme d'un loup-garou , tantôt sous celle d'un singe ou d'une vieille femme, trottinant à cheval sur un balai infect, et qui jette des sorts, des maladies, des maléfices sur les hommes ou sur les bestiaux. Je l'ai frisé de près, moi qui vous parle ; cependant, grâce à la rehque de saint Hubert que je porte au cou depuis mon enfance, Dieu merci, mon individu se porte assez bien ^ mais il n'en est pas de môme de mes bestiaux. Figurez- vous, mon cher monsieur, que depuis trois nuits, cet enragé Lutin fait un tapage infernal dans mon étable -, il monte les chevaux, les force à galoper ; fait claquer les fouets, pique les bœufs, les met en nage ; étouffe les moutons , agneaux et cabris par la mauvaise odeur qu'il fait sortir de son corps; car, permettez-moi de vous le dire, ^auf le respect que je vous dois, ce lutin possède
la terrible propriété de venter d'une façon si abominablement puante , que Jacquot , mon pauvre garçon d'étable, a failli en être asphyxié ; nous l'avons trouvé hier tout jaune et presque mort, dans le fenil où il s'était caché.
— C'est un rêve, un cauchemar qne vous nous <;omptez-là, maître Boudou, interrompis-je en riant.
— Oh! ne riez pas, monsieur; tout ce vacarme effrayant, je l'ai entendu de mes oreilles, ainsi que ma pauvre femme qui tremblait, à mes côtés, pire que la dernière dent de son aïeule. Je vais vous appeler Jacquot, si vous le désirez; il vous dira, lui, comment il se cache la tête dans sa couverture, ferme les yeux et se bouche les oreilles pour ne rien voir ni entendre ^ voilà trois nuits qu'il grelotte de frayeur, dans le foin, comme s'il avait le verglas au corps, le pauvre garçon.
— N'avez-vous pas eu le courage, la curiosité d'aller voir d'où provenait ce tapage ?
— Si fait, monsieur; mais tout était rentré daiis le silence, i)arce que le lutin fuit devant la lumière.
— Eh bien! il faudra, comme préservatif, laisser une lanterne allumée dans votre étable.
— Oui-dà ! mais le lutin soufQe sur la lumière aussitôt qu'on est endormi, et recommence son sabbat de plus belles j'en ai plusieurs fois acquis physiquement la preuve.
J'eus beau lui répéter que cela était miraculeux, autrement dit impossible, tandis que tout est naturel dans notre monde extérieur-, j'eus beau l'assurer que le vétérinaire lui expliquerait la maladie de ses bestiaux, et que les bruits extraordinaires qu'il avait entendus sortaient de son cerveau timoré^ il n'en voulut rien croire. Maître Boudou était un de ces hallucinés tenaces , que l'évidence mathématique n'aurait môme pu convaincre. Il jurait sur son âme, avoir vu dans sa jeunesse, en compagnie de Termite^ un Laharum au ciel, semblable à celui
qu'aperçut l'empereur Constantin; et tout le village le croyait. —Je vous en supplie, me pressait-il, donnez-moi une formule, un secret, une amulette, ce que vous voudrez, pourchasser ce lutin, mon désespoir. Les prières que j'ai fait dire n'ont rien pu contre lui.... mais vous c'est différent; de vos voyages aux Pyramides, à Tomboctou, vous avez dû rapporter quelque secret infaillible,...
— J'allais pouffer de nouveau , lorsque mon amJ, par un signe de tôle et d'épaule significatif; me fit comprendre que la démonstration la plus évidente serait impuissante à éclairer cet homme; que s'obstiner à vouloir le raisonner était temps perdu. Alors, abandonnant les moyens rationnels, j'employai ceux de rimaginalion, non dans l'espoir de le guérir, mais pour le satisfaire.
— Maître Boudouî lui dis-je d'une voix inspirée , vous dont la mémoire a si bien retenu les noms célèbres et magiques qui brillent comme
— 2/i() — des étoiles (l«jns la nuit des temps; vous saurez que je ressemble à la Pythonisse de Delphes et à la prophétesse Débora; il faut que je sois pressé, violenté, vaincu pour communiquer aux profanes les secrets de la science inconnue; secrets sublimes^ impénétrables que les Ilyéropliantes gardaient ensevelis dans le silence du temple.... Maître Boudou ! vous avez prononcé des mots puissants 5 irrésistibles, qui, si vous saviez vous en servir, vous mettraient sur la trace perdue de la pierre philosophale.... Vous avez évoqué des noms qui feraient danser le soleil et la lune, le ciel et la terre^ vous avez soufflé , sans vous en douter, sur le grand nerf sympathico-magique qui unit l'esprit à la matière, c'est-à-dire l'âme au corps... Frère , vous allez être initié : mais prenez garde!... Et souvenez-vous que dans les noirs souterrains du temple d'Isis Tindiscrétion était punie de mort. ..
Maître Boudou ouvrait de grandes oreilles et une large Ix^uche; ses traits épanouis tournaient
à la béatitude , tant était vive sa passion pour une logomachie inintelligible. J'allai prendre une petite boîte contenant de la semence de tabac que j'avais récoltée, comme échantillon, et la montrant au paysan :
— Retenez bien ce que vous allez entendre, continuai-je, vous m'avez dit que l'esprit malin ne pouvait pénétrer dans l'intérieur des maisons que par les fentes des portes ou le trou des serrures ?
— Oui !
— Vous boucherez hermétiquement toutes les fentes delà porte de votre étable ; vous pratiquerez un trou oblique dans son épaisseur, que vous remplirez de cette graine ténue • vous collerez ensuite un papier de chaque côté du trou, puis à l'heure ,de minuit, vous et votre valet, armés chacun d'un fouet solide, attendrez derrière la porte, dans l'obscurité.
Le père Boudou se frottait les mains d'aise.
— Vous m'avez dit aussi que le lutin devait
remettre en place tout ce qu'il dérangeait ?
— Oui!
— Toutes les issues étant bouchées, pour entrer dans votre étable, il crèvera nécessairement le papier, dispersera la graine sur le sol et sera forcé de la ramasser, de la remettre à sa place ; pendant ce temps, vous le sanglerez à coups de fouets, et si fort , qu'il perdra , je vous l'assure, l'envie de revenir chez vous. M'avez-vous bien compris?
— Oui! oui! répétait-il tout rayonnant, je n'ai aucune peine à comprendre que ce moyen est infaillible , je vous remercie de tout mon cœur, de toute mon ame....
— Maître Boudou, le plus profond secret surtout !
— Oh I ne craignez rien : j'en comprends toute l'importance. Après m'avoir serré la main et s'être confondu en remerciements et salutations , il sortit pour aller remplir ponctuellement mes indications.
Quelques minutes avant minuit, je me postai à Iri porte de l'étable , et lorsque la doiizième heure eut sonné à l'horloge du village, je traversa ide part en part, avec mon doigt, le papier qui retenait la grairie de tabac. Aussitôt j'entendis des claquements de fouets à faire tinter les oreilles, et maître Boudou criait :
— Fouaille sec, Jacquot ; courage !... Nous le tenons cette fois... Il s'en ressouviendra. . . Bravo I fouette ferme... Dieu du ciel ! gigotte-Ml, legredin... Pique plus fort... Tu es déjà fatigué, Jacquot?... Imite-moi, courage!... Et au milieu des claquements redoublés, on entendit la voix piteuse du valet qui disait :
— Maître, vous m'avez éborgné d'un coup de pointe.
— Ce n'est rien que cela, frappe toujours; il faut qu'il y laisse la queue et les oreilles.... Les coups de fouets recommencèrent. Mais un cri de douleur s'échappa du gosier du maître :
— Maladroit ! tu m'as coupé la figure en deux..
Puis un moment après : — C'est égal, fouaille toujours!
Enfin, après une-demi-heure de cris, de piétinements, de sueurs et de fatigue, les claquements cessèrent; le lutin s'était enfui.
Le lendemain, maître Boudou vint me trouver, afin de me remercier encore. Il portait sur son visage les bleus de deux coups de fouets qui avaient dû lui faire voir des chandelles. Le bonhomme nous décrivit longuement les sauts, bonds, pirouettes, cabrioles et grimaces de l'esprit malin pendant qu'on le fustigeait.
— Oh! il a été piqué jusqu'au vif, répétait-il tout satisfait; la correction a été verte- il s'en ressouviendra et ne viendra plus s'y faire pincer.
En effet, le lutin ne reparut plus, c'est-à-dire que maître Boudou et son valet furent guéris de leur hallucination nocturne, au moyen des coups de fouets qu'ils se sanglèrent mutuellement dans le visage.
Hallucination périodique aocompagnée de jsymptômes hydrophobîquesy occasionnée par la peur.
Un percepteur ayant domicile et famille au chef-lieu du département, allait chaque mois faire sa recette dans une des six communes de son ressort. Un jour qu'il se trouvait en route, il fut, à la sortie d'un petit bois, mordu par un chien enragé. Les signes de Thydrophobie ne tardèrent point à se déclarer. Ramené à la ville garotté, le malade fut soigné, traité par plusieurs médecins. Une semaine s'écoula dans des angoisses terribles... Enfin, soit qu'il dut sa guérison à la nature, soit aux ressources de l'art, au bout d'un mois le percepteur reprit ses occupations.
Six mois après, en repassant au môme endroit où il avait été mordu, le souvenir de son accident, l'effroi que lui causa la vue du lieu fatal fut si violent, qu'il ne put aller plus loin et se laissa tomber sur la lisière du bois, en proie aux
fureurs de la rage. Rapporte chez lui, on le soigna de nouveau, on le guérit encore. Six mois plus tard, môme voyage, môme rechute. Enfin, durant trois années consécutives, chaque semestre que son emploi le forçait à passer par ce bois maudit, il devenait enragé,
A la suite lies réclamations de sa famille et du certificat des médecins, le ministre ordonna une permutation avec un autre collègue. Depuis ce jour, noire percepteur n'a plus rien ressenti de fâcheux; il jouit d'une parfaite santé et se plaît à raconter quelquefois à ses amis sa terrible aventure.
Deux autres hallucinations , causées par la contention d'etprît.
Un de mes amis venait de perdre une femme adorée ; la douleur profonde qu'il en ressentit le plongea dans une sombre tristesse ; il refusait obstinément les consolations de l'amitié, et ses
nerfs étaient d'une irritabilité que rien ne pouvait calmer. Il ne voyait dans le monde qu'une seule image, celle de sa bien-aimée; il n'avait qu'un seul désir, celui de la rejoindre; toutes ses aflections , toutes ses pensées se reportaient incessamment vers elle. Plusieurs nuits de suite il rêva qu'il la voyait en proie aux horreurs d'une lente agonie, il entendait le râlement de ses derniers soupirs, et sentait le froid glacé de ses lèvres qu'il baisait. Un matin, resté couché plus tard que d'ordinaire, il ne dormait pas, il avait les yeux ouverts: tout-à-coup, il aperçoit, au pied de son lit, l'objet de sesregrets amers. Elle avait la tôle languissamment appuyée sur la paume de ses mains; sa figure était pâle, sa bouche muette, décolorée; ses prunelles vitreuses restaiei»t attachées sur lui; ses traits immobiles exprimaient la tristesse et l'amour. Mon ami éprouvait un charme indicible à contempler cette ravissante image d'une femme adorée. A un mouvement de tôle qu'elle fît , il voulut étendre les bras
pour la retenir et Tembrasser ; mais la forme s'éloigna comme à regret. Il s'élança hors du lit pour la poursuivre... Hélas! elle s'était évanouie dans l'interstice des rideaux. Cette vision dura deux minutes.
Lors de mon séjour en Grèce, j'éprouvai une hallucination à peu près de môme durée. Deux sens furent frappés à la fois : les yeux et les oreilles.
Par une de ces belles soirées si tièdes, si amoureusement poétiques, sous le ciel bleu de l'Hellénie, je m'étais couché sur les pelouses fleuries du mont Lycée. Autour de moi se déroulaient d'immenses tapis d'anémones et de chrysanthèmes : on eût dit des montagnes d'or avec leurs collines recouvertes d'un manteau de pourpre. Les oiseaux gazouillaient sous les premières feuilles, les folles brises emportaient au vallon mille parfums^ et les derniers rayons d'un soleil mourant jetaient sur cette belle
nature leurs teintes mystérieuses. A mes pieds coulait le fleuve Ladon tout panaché de ses roseaux superbes. Je me pris à songer à l'aventure de Pan et de Syrinx. J'étais jdune, impressionnable, riche d'enthousiasme et de doux souvenirs; peu à peu ma pensée traversa les siècles et me porta aux âges héroïques de l'ancienne Grèce. Mes yeux étaient silencieusement attachés sur les rives du fleuve; la vie du corps semblait être suspendue, et l'imagination vagabondait dans les riantes plaines de la mythologie. Au milieu de cette muette contemplation, je distinguai, à quelque distance de moi, un chœur de nymphes dansant au son de la flûte de Pan. Je vis leurs bras s'enlacer, leurs pieds frapper le sol en cadence, et chaque fois que la brise soulevait leurs tuniques légères, mes yeux caressaient les formes les plus suaves, les plus voluptueux contours... .
*0h ! ce fut une délicieuse hallucination que celle-là; que j'eusse voulu la prolonger! hélas,
un simple clignotement de paupières sullil pour tout détruire, tout dissiper. Je me rendis compte des phénomènes relatifs à la vision ; mais ce que j'avais entendu restait inexplicable. Je descendis aux rives du Ladon, afin de pouvoir découvrir le musicien qui jetait au vent ses notes monotones. Après bien des recherches, je m'aperçus qu'à certains endroits de la rive, les roseaux avaient été coupés à d'inégales hauteurs, de telle sorte que les courants d'air, passant sur leurs canons béants, en tiraient des sons variés qui, mêlés au froissement des feuilles, produisaient cette singulière harmonie. Ainsi tout fut expliqué.
Dans un opuscule intitulé Démon de ^Vo- ' craies^ M. Lelut, médecin surveillant de la division des aliénés de Thospice de Bicétre, a rapporté plusieurs observations intéressantes d'hallucinations, au début de la folie. Les hallucinations dont il parle sont un véritable délire
sensorial ; seulement il y aurait des hallucinations de haut et de bas étage, selon qu'elles affecteraient les hommes de large ou d'étroite intelligence. Il nous offre Socrate comme le prototype des hallucinés célèbres de l'antiquité-, tous les grands réformateurs, soit en morale, soit en politique, se présenteraient comme exemples. Ainsi, les devins, les oracles, les prophètes auraient dû leurs facultés divinatoires à une voix intérieure, à une hallucination de haut étage. Ne serait-il pas plus naturel de trouver la causalité de ces prétendues intuitions ou délires pylhiques de certains hommes, dans une incessante et forte contention d'esprit sur une idée qu'ils cherchent à faire triompher; ou bien dans la connaissance profonde des faits historiques passés et présents, qui constitue la science des probabilités? Il est notoire que les hautes capacités prévoient les changements qui doivent s'opérer dans la constitution et les mœurs d'un peuple. Cette faculté
de prévoir les événements futurs, est tout-à-fait dans le cercle des choses humaines.
Un exemple de ces prédictions basées sur Tenchaînement logique des événements, nous est fourni par Cazotte. Dans le 1" volume de ses œuvres posthumes, La Harpe s'exprime ainsi, au sujet des étonnantes et sombres prophéties de l'auteur du Diable amoureux.
« Il me semble que c'était hier, et c'était cependant au commencement de 1788. Nous étions à table chez un de nos confrères à l'académie, grand seigneur et homme d'esprit. La compagnie était nombreuse et de tout état, gens de cour, gens de robe, gens de
lettres, académiciens, etc et l'on avait fait
bonne chère, comme de coutume; au dessert les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaîté de la bonne compagnie, cette sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours le ton. On en était venu alors, dans le monde, au point où tout est permis pour faire rire. Cham-
fort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écouté sans avoir môme eu recours à l'éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion; l'un citait une tirade de la Pucelle, Tautre rappelait les yers philosophiques de Diderot; tout le monde riait y tous applaudissaient aux lumières que la philosophie répandait sur toutes les classes , et qui allait bientôt opérer une révolution et amener le règne de la liberté en France.
Un seul convive n'avait point pris part à cette joie générale, et avait même laissé tomber , tout doucement, quelques plaisanteries; c'était Cazotte, homme aimable et original.
— Il prend la parole, et du ton le plus sérieux : « Messieurs, dit-il, soyez satisfaits, vous verrez tous cette grande et sublime révolution que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète; je vous le répète, vous la verrez. »
On lui répond par ce refrain connu :
— Faut pas être grand sorcier pour cela.
— Soit: mais pcul-cLre faut-il l'ôtre un peu plus pour ce qui me reste à vous dire. Savezvous ce qui arrivera de cette révolution , ce qui en arrivera pour vous tous qui êtes ici , et ce qui en sera la suite immédiate, l'efTet bien prouvé, la conséquence bien reconnue?
— Ahl voyons, dit Condorcet , avec son air sournois et niais-, un philosophe n*est pas fâché de rencontrer un prophète !
— Vous , M. de Condorcet , vous expirerez sur le pavé d'un cachot; vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober au bourreau; du poison que le bonheur de ce temps là vous obligera de porter toujours sur vous.
Grand étonnement d'abord; mais on se rappelle que le bon Cazotte est sujet à rêver tout éveillé, et Ton rit de plus belle.
— M. Cazotte, le conte que vous nous faitesla n'est pas si plaisant que votre Diable amoureux. Mais quel diable vous a mis en tête ce cachot , ce poison et ces bourreaux ? Qu'est-ce
que tout cela peut avoir de commun avec la philosophie et le règne de la raison?
— C'est précisément ce que je vous dis; c'est au nom de la philosophie , de l'humanité , de la liberté, c'est sous le règne de la raison qu'il vous arrivera de finir ainsi; et ce sera bien le règne de la raison; car alors elle aura des temples, et môme il n'y aura plus, dans toute la France, en ce temps-là, que des temples de la raison.
— Par ma foi, dit Chamfort , avec le rire du sarcasme, vous ne seriez pas un des prêtres de ce temps-là.
— Je l'espère; mais vous, M. Chamfort, qui en serez un , et très-digne de Tôlre, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après.
On se regarde et Ton rit encore.
— Vous, M. Vicq d'Azyr, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même ; mais après
vous les être fait ouvrir six fois dans un jour, à la suite d'un accès de goutte, pour ôtre plus sûr de votre fait, vous mourrez la nuit.
— Vous, M. de Nicolaï, vous mourrez sur réchafaud.
— Vous, M. Bailly, sur Téchafaud.
— Ah ! Dieu soit béni ! dit Boucher, il paraît que M. Cazotte n'en veut qu'aux académiciens-, il vient d'en faire une terrible exécution; et moi, grâce au ciel
— Vous, M. Boucher, vous mourrez aussi sur réchafaud.
— Oh! c'est une gageure^ s'écrie-t-on de toute part, il a juré de nous exterminer tous.
— Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré.
— Mais nous serons donc subjugués par les Turcs, par les Tartares ? encore... .
— Point du tout , je vous l'ai dit , vous serez alors gouvernés par la seule raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des philosophes; auront à tous moments, dans la bouche.
les mômes phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes, citeront, comme vous , les vers de Diderot et de la Pucelle..*
On se disait à l'oreille : Vous voyez bien qu'il est fou {car il gardait le plus grand sérieux) 5 est-ce que vous ne voyez pas qu'il plaisante? Et vous savez qu'il entre toujours du merveilleux dans ses plaisanteries.
— Oui, reprit Chamfort; mais son merveilleux n'est pas gai. Il est par trop patibulaire. Et quand cela arrivera t-il, M. Cazotte?
' — Six ans ne se passeront pas sans que tout ce que je vous prédis ne soit accompli.
— Voilà bien des miracles! dis-je, heureusement que vous ne m'y mettez pour rien.
— Vous y serez pour un miracle, M. Laharpe, €t un miracle tout au moins aussi extraordinaire , répliqua Cazotte j vous deviendrez chrétien.
Grandes exclamations dans la société.
— Ah I reprit Chamfort, je suis rassuré; si nous no devons périr que lorsque Laliarpc sera chrétien, nous sommes immortels.
— Pour ça , dit alors madame de Grammonl , nous sommes bien heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans les révolutions^ quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous en mêlions toujours un peu; mais il est reçu qu'on ne s'en prend jamais à nous-, notre sexe. .
— Votre sexe , madame , ne vous défendra p<Mnt cette fois, et vous aurez beau ne vous mêler de rien , vous serez traitées tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque.
— Mais qu'est-ce que vous nous dites donc , M. Cazotte, c'est la fia du monde que vous prêchez.
— Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que vous, madame la duchesse, vous serez conduite à l'échafaud, et beaucoup d'autres dames
avec vous, dans la charrette du bourreau, avec les mains liées derrière le dos.
— Ah I j'espère que , dans ce cas, j'aurai du moins un carrosse drapé de noir.
— Non, madame, de plus grandes dames que vous iront, comme vous, en charrette et les mains liées comme vous.
— De plue grandes dames... des princesses du sang, peut-ôtre?-..
— De plus grandesdames encore.
Ici, un mouvement très sensible se fit dans la
compagnie , et la figure du maître de la maison
se rembrunit ; on commençait à trouver qu6 la plaisanterie était trop forte. Mme de Grammoîit,
pour dissiper le nuage, n'insista point sur cette dernière réponse et se contenta de dire du ton le plus léger.
— Vous verrez qu'il ne me laissera pas môme un confesseur.
— Non madame, vous n'en aurez point, ni personne ; le dernier supplicié, qui en aura un,
— 2G6 — par grâce, sera..... Il s'arrôta ici un moment.
— Eh bien ! quel sera l'heureux mortel qui aura cette prérogative?
— C'est la seule qui lui restera , ce sera le Roi de France.
Le maître de la maison se leva brusquement, et tout le monde avec lui , il alla vers Gazette et lui dit d'un ton pénétré :
— Mon cher Cazotte , c'est assez faire durer cette facétie lugubre; vous la poussez trop loin,
et jusqu'à compromettre la société où vous êtes et vous-même.
Cazotte ne répondit rien et se disposait à se retirer, quand madame de Grammont, qui voulait éviter le sérieux et ramener la gaîté, s'avança vers lui :
— M. le prophète, qui nous dites à tous notre bonne aventure^ vous ne dites rien de la vôtre ?
Cazotte resta quelque temps silencieux et les veux baissés.
— Madame, avez- vous Iule siège de Jérusalem, dans Josèphe ?
— Oh ! sans doute, qui n'a pas lu cela ? mais faites comme si je ne l'avais point lu.
— Eh bien , madame ; pendant ce siège, un homme fit sept jours de suite le tour des remparts 5 à la vue des assiégeants et des assiégés , criant sans cesse d'une voix sinistre et tonnante : Malheur à Jérusalem ! malheur à moi-même ! Et le septième jour, au moment où il achevait sa lamentation, une pierre énorme, lancée par les machines ennemies, l'atteignit et le mit en pièces.
A ces mots, Cazotte fit la révérence et sortit.
Le prédictions de Cazotte s'accomplirent rigoureusement ; toutes les personnes à qui il avait dit la bonne aventure, périrent pendant la révolution et de la manière annoncée-, lui-môme termina ses jours sur l'échafaud.
La Harpe Talhée, le révolutionnaire, fut arrêté et conduit dans les prisons du Luxembourg, où
— 2(38 — il seconvcrLil. Sorti <lo prison, il vécut jusqu'en 1S03, époque à laquelle il mourut dans les sentiments de piété chrétienne.
Ce fait, si extraordinaire, cessera de Tétre, si on cherche à l'expliquer au moyen de la science des probabilités, dont il a été question au paragraphe précédent.
Je termine : Le sommeil est le résultat forcé de la veille , c'est un temps de repos destiné à réparer les organes fatigués par la vie de relation. L'histoire nous apprend que les hommes coururent^ de tous temps, après les moyens de se ' procurer un sommeil doux et paisible; car plus il est calme, plus il est réparateur; au contraire, autant il est agile, autant le physique et le moral s'en ressentent au moment du réveil.
L'expérience semblerait avoir prouvé que certaines substances, prises à l'intérieur, donnent au sommeil des rêves agréables; que d'autres agissent sur le cerveau de manière à provoquer uue délirante extase. Les Turcs et les Chinois
mâchent ou fument l'opium et obtiennent des songes ravissants-, malheureusement, son usage prolongé attaque le système nerveux et engourdit rintelligence. On prétend que V aconitnapel développe de riantes idées , ouvre l'esprit et donne à l'imagination un prodigieux élan.
Hérodote dit que les Scythes s'enivraient en respirant l'odeur qu'exhalaient les graines de chanvre jetées sur des pierres rougies au feu. Schaw rapporte que certaines tribus Arabes fument un mélange de feuilles de chanvre et de chènevis concassé, dans le but d'obtenir une somnolence accompagnée de douces rêveries. L'odeur de la jusquiame provoque aux querelles et aux rixes : on trouve dans le dictionnaire de médecine de V. Encyclopédie méthodique plusieurs exemples qui tendent à prouver ce fait. Le plus remarquable est celui de deux époux qui vivaient depuis longtemps dans la
plus parfaite harmonie 5 il arriva un jour qu'ils se querellèrent dans la chambre où ils travail-
laient ensemble ; ils eurent de fréquentes envies de se battre. Au sortir de leur travail, ils se regardèrent honteux et confus de leurs emportements , ne sachant à quoi les attribuer. Le lendemain et les jours suivants, mômes dispositions à la rixe; ils ne pouvaient rester une demi heure dans cette chambre sans s'invectiver, se menacer. Les émanations qui s'échappaient d'un paquet de graines de jusquiame, placé près d'un tuyau de poêle, étaient la cause de ces querelles journalières. Le paquet enlevé , les époux n'éprouvèrent plus ces fâcheux transports.
— L'extrait de belladone appliqué sur une plaie 5 cause une espèce de délire accompagné de visions. Une goutte de ce suc introduit dans l'œil, occasionne l'ambliopie ou duplicité des
images.
— L'onction magique employée par les sorciers, les plongeait dans un sommeil lourd pendant lequel ils se croyaient transportés au lieu du sabbat , et assistaient aux scènes les plus
étranges , les plus extravagantes. Porta et Cardan ont indiqué deux recettes ; l'une a pour base le solanum somniferum , l'autre est principalement composée de jusquiame et d'opium.
~ André Laguna, médecin du pape Jules III, se servit d'une pommade trouvée chez un sorcier, pour oindre une femme sujette à de longues insomnies. Quelques heures après l'onction, cette femme s'endormit d'un,sommeil qui dura trente-six heures, et quand on la réveilla elle se plaignit de ce qu'on l'arrachait si tôt aux embrassements d'un amoureux.
. —Les philtres, poudres et pommades que vendaient les charlatans de Grèce et d'Italie étaient composées de substances aphrodysiaques.
— Les prêtres de Mithra, d'Isis et de Cérès faisaient préalablement avaler certaines drogues aux initiés, pour exalter leur imagination et provoquer de véritables hallucinations. Ils rendaient l'action de ces drogues plus active , en préparant les sujets par des macérations et des
jeunes de plusieurs jours, et surtout par des ré. cits merveilleux qui frappaient vivement leur esprit, et les prédisposaient aux visions d'un sommeil délirant.
Il serait à désirer qu'on pût découvrir un agent qui, sans nuire à la constitution, procurât un sommeil tranquille et fît passer dans les rêves, ces gracieuses images qui jettent au cœur leurs doux enchantements. Alors, pour tant d'infortunés qui portent, jusque dans les rêves, le poignant souvenir de leurs misères, ce serait un bienfaisant remède : non-seulement, pour quelques heures, ils oublieraient leurs souffrances, mais ils croiraient tremper leurs lèvres à la coupe des joies inconnues. Ainsi, pendant le sommeil ils vivraient de la vie heureuse; au réveil, hélasl ils reprendraient la vie des douleurs, en attendant l'heure des beaux rêves.
Théorie du fluide électro-sympathique.
J'essaierai de compléter ce traité, en traçant Texposé d'une théorie sur l'agent ou fluide électro-sympathique. Les phénomènes qui émanent de ce fluide sont assez fréquents pour arrêter l'attention; mais regardés , généralement, comme l'effet du hasard ou de réventuahté , ils passent inaperçus , sans qu'on cherche sérieusement à en découvrir la source. Au moyen de celte théorie, basée sur ungrand nombre de faits, peut-être parviendrai- je à jeter quelque lumière
sur le côté le plus frappant et, jusqu'ici, le plus obscur des rêves prophétiques; je veux parler de leur réalisation.
J'ai recueilli une foule d'exemples d'un mouvement nerveux se passant dans Forganisalion humaine , et qui ne tient ni du songe , ni de riiallucination. Ce mouvement se fait soudainement sentir et , selon la cause agissante , est accompagné de douleur ou de bien-être , de joie ou de tristesse : un muet étonnement succède à ce phénomène, puis l'économie rentre dans sa voie naturelle.
Bien des personnes ont éprouvé ces sortes d'accidents et n'y ont prêté aucune attention, parce que la cause leur en est restée cachée ; d'autres, au contraire, profondément émues, ont cru découvrir une précision frappante de l'heure où un événement s'est passé avec celle de leur intuition : pour ces personnes, le souvenir en reste ineîTacable.
Existerait-il dans le corps humain un fluide,
une émanation qui, certaines circonstances données, se dégagerait de même que l'électricité au sein de l'atmosphère ? On le nommerait fluide électro-sympathique ou électro-antipathique, selon son effet attractif ou répulsif. Une fois dégagé de l'être humain, ce fluide courrait dans l'atmosphère jusqu'à ce qu'il eût rencontré son lieu d'élection, et agirait plus ou moins vivement, selon son degré d'intensité, selon l'état météorologique de l'air, la distance parcourue et la plus ou moins grande impressionnabilité de l'individu qui en serait frappé. Remarquons bien que toutes les constitutions ne sont point aptes à ressentir ses effets : il faut dans le système nerveux une exquise sensibilité, peut-être une irritabilité excessive et voisine de la maladie.
Au moment où l'organisme humain est violemment ébranlé par une cause morale ou physique, il est à présumer que le corps dégage des émanations inappréciables à nos sens.
— 27G — Ces émanations, provoquées par des causes opposées, doivent aussi avoir des qualités, des propriétés opposées. Ainsi, les émanations qui s'échapperont pendant la joie auront une action tout à fait contraire à celle des émanations exhalées pendant la tristesse- il en sera
de même pour la crainte, l'espérance et
toutes les affections qui secouent vivement notre économie.
Supposons qu'une cause agissant sur le système nerveux d'un individu , en fasse dégager le fluide électro-sympathique ; soudain il s'établit un courant qui parcourt , avec la rapidité de la pensée , l'espace compris entre le lieu de départ et le lieu qu'il va frapper : alors le phénomène se manifeste. Citons à l'appui plusieurs exemples :
Lord Byron voyageait dans la Grèce occidentale , tout-à-coup son guide est pris d'un tremblement nerveux , puis d'un affaissement
do forces qui l'oblige à se coucher. Comme Byron l'interrogeait sur la cause de cet accident^, le guide lui répondit :
— Seigneur, il doit se passer, non loin d'ici , quelque chose d'affreux 5 si vous m'en croyez , nous nous arrêterons un moment. Il y a deux ans je fus saisi de convulsions semblables , et le retard qu'elles me firent éprouver à me rendre dans un village de TArgolide , me sauva la vie. A la même heure , les hordes Turques en massacraient les habitants !....
Le sceptique Byron se mit à sourire et attendit impatiemment que le Grec eût retrouvé ses jambes. Après une demi-heure, ils poursuivirent leur route. A une lieue de là, ils aperçurent des traces de sang , et plus loin huit cadavres, encore palpitants , étendus sur le sol. Le Lord parut un instant surpris de la prophétie de son guide , mais l'attribua bientôt à l'éventuahté ; cependant; plus tard, il consigna ce fait dans ses écrits.
La femme d'un oHicier de TEmpire vivant retirée, dans une petite ville de province, pendant que son mari était sous les drapeaux, éprouvait dans le sein droit une douleur lancinante de quelques minutes, chaque fois que celui-ci recevait une blessure, et cette douleur était d'autant plus intense que la blessure de son mari était plus grave. L'ofTicier fut blessé onze fois, sur différents champs de bataille, et onze fois les mômes phénomènes sympathiques se répétèrent dans le sein de réponse.
Deux amis d'enfance, dont l'un avait suivi la carrière des armes et l'autre était entré dans la robe, avaient éprouvé plusieurs fois des effets sympathiques très-marqués. L'avocat étant un jour en soirée , éprouve une douleur subite qui lui traverse la poitrine et défaille dans les bras des personnes qui l'entourent. Un moment après, il revient à lui, cherche en vain la cause d'une si atroce douleur : un médecin qui se
trouvait près de lui, dit que cela dépendait probablement de la compression d'un filet nerveux par une violente contraction musculaire. Mais le lendemain , l'avocat ouvre une lettre qui lui apprend que, la veille, son ami avait eu le corps traversé, de part en part, dans un duel au réverbère.
Deux jumeaux âgés de quatorze ans, Tun placé dans un collège, à quarante lieues, l'autre vivant dans sa famille, offraient les phénomènes sympathiques les plus extraordinaires : lorsque le collégien avait été puni parle maître, ou battu par ses petits camarades, son frère devenait triste, tout à coup, et pleurait sans savoir pourquoi; toutes les fois que l'un était gai, content, l'autre manifestait également une grande joie. Il arriva que celui qui vivait chez ses parents tomba malade^ quelques jours après on reçut la nouvelle que son frère était alité à l'infirmerie du collège. Ces effets se renouvelèrent fré-
quemment durant la vie, et ne cessèrent qu'à la mort de Tun d'eux.
Deux jeunes sœurs offraient des pliénomùnes non moins curieux : Tune faisait son apprentissage chez une couturière, l'autre servait comme bonne d'enfant. Chaque fois que l'apprentie couturière se piquait le doigt de son aiguille, la bonne poussait, malgré elle, un cri convulsif.
La femme d'un joueur passionné éprouvait, chaque fois que son mari allait jouer, des alternatives de joie et de tristesse si violentes qu'elle en était essoufflée, malade. Ces alternatives étaient absolument en rapport avec les gains ou les pertes du joueur : s'il gagnait elle était gaie; elle se sentait triste s'il perdait.
Un autre exemple passé sous mes yeux :
C'était sous la tente, en Afrique : après des chants et quelques Hbations pour égayer les
ennuis du bivouac, mon camarade et moi nous nous endormîmes heureux du présent, insouciants de l'avenir. Au milieu de la nuit je fus tout à coup réveillé par des soupirs déchirants,
des plaintes étouffées et ces paroles au bout d'un cri plaintif: Mon Dieu que je souffre! je me sens mourir....»
Je me levai soudain et questionnant mon camarade sur ses douleurs, dont l'invasion avait / été si subite^ il me répondit :—« J'éprouve un mal affreux; on dirait qu'une main de fer fouille dans mon crâne et me broie le cerveau ;
je me sens horripiler de la tête aux pieds
hélas! hélas !•.. je tombe dans un affaissement moral que rien ne saurait exprimer.... ce sont peut être les angoisses de ma dernière heure...»
Je le regardais effrayé : ses yeux étaient fixes, sa physionomie exempte de toute altération morbide portait Femprein te d'une profonde tristesse. Dix minutes après, le calme le plus complet avait succédé à ce vertige ; il se ren-
dormit profondément jusqu'au lendemain. A son réveil, il ne ressentait nucune douleur, aucun malaise ; il était aussi bien portant que la veille. Le premier mot qu'il m^adrcssa fut pour m'exprimer son étonnement sur les souffrances de la nuit, qui Tavaient frappé comme un coup de foudre, et s'étaient presque aussitôt dissipées. (( C'est chose bien étrange, me disait-il, avoir tant soufTert sans cause connue , et ce matin pas le moindre malaise? c'était peut-être un rêve... »
Quinze jours s'étaient à peine écoulés, qu'une lettre , à bordure noire , vint lui apprendre que le môme jour , à la môme heure , sa mère était décédée, et que son agonie n'avait duré que dix minutes.
Les phénomènes fournis par les exemples que nous venons de cîter;, ont nécessairement une causahté; des observations exactes et minutieuses faites sur les personnes qui les ont présentées, prouveraient, peut-être, l'existence d<^
cette puissance occulte, insaisissable; de ce quelque chose d'inconnu que nous avons nommé fluide électro-sympathique , en raison de ses effets intimes et de la soudaineté de son action, qui ne peut être comparée qu'à celle de l'électricité.
Trois autres faits pour démontrer que la cause agissante étant de différente nature , les effets sont différents,
M. Gustave B...., fils naturel d'un homme haut placé, avait vécu dans l'aisance jusqu'à Fâge de trente ans. A cette époque , son père mourut : peu de temps après, des contestations survenues entre les enfants légitimes et luijau sujet de leurs prétentions sur sa fortune, l'avaient entraîné dans plusieurs procès ruineux. Epoux et père^ M. Gustave, malgré ses veilles prolongées, pouvait à peine suffire à la subsistance de sa famille; aussi, maudissant sa naissance et nos lois imparfaites, son caractère s'était assombri,
ses traits avaient revota une morne tristesse. Enlin un dernier procès survint; il se vit menacé d'ôtre réduit à la mendicité. Rassemblant alors un reste de forces et d'espoir, il se rendit dans la capitale, où devait se débattre son affaire. Un homme habile plaida sa cause, et non seulement son procès fut gagné,mais on lui restitua une partie des biens qui lui avaient été antérieurement enlevés. A cette décision de la Cour, ne pouvant contenir son émotion, ni résister à Texcès de sa joie, il défaillit et resta comme privé de vie. Son épouse qui, depuis longtemps, attendait de ses nouvelles dans les angoisses et les pleurs, fut, à la môme heure , saisie d'une indéfinissable expansion de bonheur. Ses larmes se tarirent subitement ; son cœur palpita d'une manière inaccoutumée; il se passait en elle un mouvement si extraordinaire, qu'elle courut embrasser ses enfants et leur dit comme inspirée :
— Dieu, mes enfants , a exaucé nos prières ; l'étrange émotion que j'éprouve me fait près-
sentir quelque chose d'heureux ; espérons I espérons
Trois jours après M. Gustave B... était dans leurs bras, et cette intéressante famille se livrait aux transports de la joie la plus vive.
Un marin , prisonnier de guerre , qui gémissait, depuis trois ans, sur les pontons d'Angleterre , parvient à s'échapper : en touchant la
terre natale , il s'écrie : Salut ! belle France
je reverrai donc ma femme et mes enfa^nts; et aussitôt il se met à courir, de toutes ses forces? pour gagner son village, situé sur le littoral, à trois lieues de l'endroit où il avait abordé.
Sa pauvre femme, au moment où son mari débarquait, donnait à manger à ses enfants en bas âge ; elle qui , depuis si longtemps, languissait dans la tristesse et les pleurs, est brusquement saisie d'un rire convulsif dont elle ne peut modérer les éclats ; en proie à un mouvement
— '28G violent de joie inaccoutumée, elle perd connaissance et rit toujours.
Une voisine, qui se trouvait près d'elle, effrayée de ces bruyants transports, court chercher l'olficier de santé du village; celui-ci, après quelques tentatives infructueuses pour arrêter cette convulsion, lève les yeux au ciel, et la croit folle... Le marin entre tout-à-coup, se jette au cou de sa femme et le rire s'éteint aussitôt dans des flots de larmes.
Un jeune littérateur, de constitution nerveuse et dont le cerveau s'exaltait facilement , m'a plusieurs fois raconté que, pendant les six mois d'incendie que l'amour alluma dans son cœur , il avait éprouvé des émotions extraordinaires , des intuitions incroyables.
La première fois, dans une promenade solitaire, il sentit des pulsations heurter violemment sa poitrine ; il eut chaud et froid; ses jambes tremblèrent, sa respiration s'entrecoupa de longs
soupirs, tout son être frémit! il fut forcé de s'asseoir. Comme il cherchait à découvrir la cause de ces accidents insolites, il aperçut dans le lointain l'objet de son ardente passion. Afin de s'assurer qu'il n'était point sous le charme d'une douce hallucination, il s'approcha d'elle, en obtint un mystérieux regard , et s'éloigna tout émerveillé de ce qu'il venait d'éprouver.
La deuxième fois, dans un bal, le même groupe de symptômes vinrent l'assaillir; il y rencontra également son amante. Enfin , dans tous les lieux où, sans le savoir , il se trouvait près de celle qu'il adorait, sa présence lui était révélée par cette rapide et vive émotion.
Nous rapporterons textuellement un dernier exemple de pressentiment, tiré d'un ouvrage intitulé : Traité des erreurs et des préjugés, où l'auteur, M. Gratien de Sémur, qu'on ne saurait, certes, accuser de crédulité, est forcé d'avouer qu'il est quelques rares exemples de pressentiments justifiés.
« Dans notre enfance, nous avons plusieurs fois vu au milieu de notre famille, une dame d'une quarantaine d'années qui se nommait madame de Saulce ; son mari était un riche colon de Saint-Domingue. Tous deux, vers l'époque de la révolution , étaient venus s'établir en France. M. de Saulce fit aux îles plusieurs voyages, pendant lesquels sa femme restait à Paris. Madame de Saulce était une fort bonne femme, toute simple, point nerveuse, ne tenant aucunement à ces imaginations à l'envers qu' se frappent aisément. Pendant le dernier voyage de son mari, étant un soir dans une compagnie où elle faisait une partie de cartes, tout à coup elle s'écria, en tombant à la renverse sur son siège : — M. de Saulce est mort!.... On s'empresse autour d'elle, on lui démontre ce qu'une pareille vision a nécessairement de faux, et sa raison prend le dessus. Toutefois, elle ne pouvait^ dans la solitude, secouer le pressentiment qui l'écrasait, et elle attendait des nouvelles de
son mari avec une affreuse anxiété. Elle en reçut de favorables; mais leur date était antérieure au jour de son intuition. Enfin, une lettre arriva de Saint-Domingue, cachetée en noir, et dont la suscription n'était pas de la main de M. de Saulce. La lettre était d'un autre colon, et adressée à une tierce personne, pour atténuer la violence du coup que Madame de Saulce devait ressentir au récit d'un événement tragique. M. de Saulce était mort assassiné par des nègres, le jour môme où Madame de Saulce ressentait le coup qui frappait son mari. Ce double événement attesté par plus de vingt personnes bien posées dans le monde, est un de ceux qui frappèrent le plus vivement nos premières années. Dix ans s'étaient écoulés depuis, lorsque nous vîmes Madame de Saulce toujours revêtue du deuil éternel auquel elle s'était vouée. >»
« Que dire de pareils faits? Rien n'en peut démontrer l'exactitude ou en prouver la faus-
setéj il faut croire ou ne pas croire. Cependant
— 200 ^ on peut jusqu'à un certain point les appuyer sur des prcsoniplions puisées dans des exemples analogues, et qu'une autorité comnie celle de Sully a mis en dehors de toute contestation.
« Il n'est que trop constant, dit Sully, dans ses Mémoires, que le Roi eut le pressentiment de sa cruelle destinée. Plus il voyait approcher le moment du sacre, plus il sentait la frayeur et l'horreur redoubler dans son cœur; il venait l'ouvrir tout entier à moi, dans cet état d'amertume et d'accablement dont je le reprenais comme d'une faiblesse impardonnable ; ses propre^; paroles feront une tout autre impression que tout ce que je pourrais dire :
— « Ah! mon ami, me dit-il, que ce sacre me déplaît ! je ne sais ce que c'est; mais le cœur me dit qu'il m'arrivera quelque malheur. »
Il s'asseyait en prononçant ces paroles , et livré à toute la noirceur de ses idées , il frappait des doigts sur l'étui de ses lunettes en rêvant profondément. ^>
La déclaration de Sully suffirait pour ne point mettre en doute le pressentiment qui lit sentir au cœur de Henri IV la pointe du poignard dont il devait être assassiné ; nous pourrions cependant l'appuyer sur des autorités presque également recommandables. L'Etoile et Bassompiert'e, dans leurs Mémoires, rapportent les mêmes particularités. Hâtons-nous néanmoins d'ajouter que les rares exemples de pressentiments justifiés ne doivent être accueillis que comme des exceptions, termine M. G. de Sémur; sur dix mille pressentiments, s'il s'en vérifie un, on le cite, il fait fortune, tandis que le grand nombre de ceux qui avortent passe comme non avenu.»
D'abord nous objecterons à M. P. de Sémur, qu'il nous importe fort peu que les pressentiments soient par dix mille ou par unités, pourvu qu'un nombre sufflsantaientétéconstatés comme ayant eu lieu et pouvant se renouveler encore; cela nous suffît pour établir l'existence du près-
senlimeiit vérifié coniine un fait positif. — M. de Séiiiur, qui n'a sans doute point fait une étude particulière de la physiologie du système nerveux de chaque tempérament, de chaque idiosyncrasie, n'a point également pris garde aux conditions physiques et morales que doit présenter l'individu pour éprouver ces mouvements intimes nommés pressentiments, intuitions^ s'il se fût Hvré à cette étude, il aurait vu que les sujets ainsi organisés sont très-rares, et que les intuitions ne se comptent point par dix mille : un individu n'offre ce phénomène que quelques fois pendant la durée de sa vie. Nous ferons observer, enfin, qu'il n'y a que les pressentiments accompagnés de circonstances graves qui étonnent, émeuvent et s'incrustent profondément dans la mémoire-, les autres passent inaperçus, sans qu'on y prête attention.
Si l'existence du fluide électro-sympathique était admise, on expliquerait d'étonnants phénomènes ; tous les faits que nous venons d'ex-
poser, auxquels on ne peut assigner une cause et qu'on rejette par delà les sphères du mervciljeux , deviendraient naturels. Alors on saurait pourquoi on aime une personne , à la première vue, tandis que, pour telle autre, on éprouve une subite aversion 5 pourquoi on se sent en traîné, plus tard, vers l'être qui nous avait déplu d'abord, et qu'on s'éloigne au contraire de cela qui nous avait attiré ; alors enfin serait trouvée la mystérieuse et puissante théorie des sympathies et des antipathies.