MYSTIQUE
Tout en mettant de notre mieux en évidence le rôle des facultés conscientes dans la formation des grands mystiques chrétiens, nous n'entendons nullement nier la participation décisive de leur activité subcons ciente aux résultats de leur investigation extatique. M. l'abbé Pacheu, qui a professé à l'Institut catholique de Paris et ensuite publié quelques commentaires fort intéressants sur les mystiques chrétiens (1 ), accepte au total de la moderne psychologie méthodique une intervention prépondérante de l'activité subconsciente dans les révélations de ces derniers mystiques, — intervention qui, à son avis, élucide même fort heureusement sur plus d'un point les allures de leur activité psychique. Mais il ne conclut pas comme l'a fait M. Delacroix, et l'exploration de notre activité subconsciente étant fort loin d'être achevée par la science, nous aurons profita préciser les positions diverses que prennent provisoirement, à l'égard de cette activité, les moralistes du temps présent.
Pour un certain nombre de savants — M. Boris Sidis
(1) Consulter en iiarticulier son plus récent volume : VExpérience mystique et l'activité subcoiisciente. Perrin, 49H.
est peut-être le plus net en ses affirmations parmi ceux-là (1), — l'activité subconsciente manifesterait ses véritables dispositions dans le rêve, c'est-à-dire qu'elle serait de nature inférieure et grossière, quelle s'encombrerait de déchets et de rebuts psychiques : observations insignifiantes, souvenirs imparfaits, bizarres associations verbales. Le Subconscient, bien que pourvu de mémoire, d'imagination, ou même d'une notion rudimentaire de sa personnaUté indépendante et formant de la sorte comme un deuxième Moi sous le Moi de la conscience claire, resterait donc incapable de jugement sain et d'activité utile. Injuste, cruel, brutal, ballotté çà et là au gré de son caprice entre les suggestions qui lui sont successivement apportées de l'extérieur, il travaillerait sans maximes directrices et sans lois clairement formulées, comme le font les médiocres facultés conscientes des peuples primitifs et celles de l'enfance : la confusion, le mensonge^ l'illusion perpétuelle formeraient l'atmosphère morale où il se complaît. Son expression adéquate serait, en somme, assez proche de cette systématisation démoniaque que savent si bien écarter de leur activité normale les grands mystiques orthodoxes, mais à laquelle succombent les névropathes insuffisamment doués, qui présentent alors, de façon plus ou moins nette, les phénomènes de la possession diabolique.
Un fait semble contredire toutefois — sauf éclaircissement ultérieur — une définition à ce point dédaigneuse de Tactivité subconsciente dans l'esprit humain. C'est son rôle dans l'invention géniale, rôle constaté et
(1) Elles sont excellemment résumées dans le livre de M. Ba- ZAïLLAS. Musique et Inconscience. Aloan, 19u7.
affirmé plus d'une fois par les grands inventeurs, lorsqu'ils évoquent le souvenir de leurs découvertes ou de leurs inspirations décisives. Henri Poincaré a fait en particulier sur ce point de précieuses confidences, que nous avons déjà relevées (1) et discutées à plusieurs reprises. Il est donc une seconde conception du subconscient, bien plus favorable à cette faculté de notre âme que la f)récédente. C'est à peu près celle que M. Delacroix fait sienne après les pénétrantes études que nous venons d'exploiter à notre profit. Une sainte Thérèse, un saint Jean de la Croix sont doués, dit-il. d'un véritable ifènie religieux, dont le siège principal est dans leur activité subconsciente : c'est là une conviction qu'il exprime fréquemment en termes divers. L'automatisme, écrira-t-il par exemple, nest nullement chez les grands mystiques une activité de répétition et de déchet, mais bien un processus actif, dynamique, constructeur. 11 édilie certes ses constructions sous le contrôle de ce qu'il y a de plus raisonnable dans la personnalité, comme nous lavons établi, mais il possède en outre une originalié propre, une action régulière, des aptitudes nettement caractérisées. C'est une puissance d'acquisition et d'organisation qui s'est spécialisée dans l'activité religieuse et qui pourra fournir au mystique des armes efficaces pour la conquête des âmes.
En effet, — et notons bien cette remarque, car c'est en ce point qu'on pourrait réintroduire avec vraisemblance, par l'hérédité et par l'habitude, le conscient ancien dans le subconscient génial jirésejit — il faut nécessairement
(1) Dans notre Introduction t'i la philosophie de V Impérialisme (Alcan, 1911) et précfdoniniiiit dans le présent volume {Conscient et subconscient dans l'invention géniale).
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admettre que le subconscient possède un caractère ^'«^/ividuelet en partie préformé dans chacun de nous. Quelle différence ne doit-on pas constater entre l'activité subconsciente qui collabore aux productions d'un grand artiste ou d'un savant véritablement initiateur, et celle qui prépare les banales décisions d^un homme du commun ? Avant toute éducation religieuse, le subconscient des mystiques chrétiens de marque était sans doute, dans son fond, religieux, moral, capable par conséquent de proposer plus tard à la conscience claire des motions ou suggestions dont la bonne qualité éthique fût déjà garantie par cette origine de choix. Chez eux. grâce sans doute à une hérédité psychique encore mal connue dans ses lois, la subconscience était préalablement disposée de telle sorte que des germes issus de son sein, puis soigneusement cultivés par la conscience réfléchie dès l'âge de raison, pussent s'épanouir peu à peu en large moisson de résultats sociaux. On trouve en effet chez ces grandes âmes, insiste M. Delacroix, une fertilité, une générosité de tempérament qui, une fois sollicitée par le travail conscient, donne beaucoup plus que ce travail ne pouvait espérer de produire à lui seul, s'il eût rencontré de moins favorables circonstances. Pour ce psychologue si distingué, il existe, nous l'avons dit, un génie religieux, qui a son siège dans les régions subconscientes du Moi.
Enfin viennent les esprits aux convictions ou propeu'^ions plus décidément mystiques, qui, tout en acceptant ce qu'ils ne sauraient plus rejeter des actuelles constatations de la science sur l'activité subconsciente et sur ses allures, expliquent par une directe opération divine ce que cette activité paraît encore posséder de capacité créatrice. Telle est, tout naturellement, la
thèse de M. Tabbe' Pacheu, parlant au nom du mysticisme catholique, mais nous avons déjà vu de quels prudents correctifs saccompagne, sous la plume d'un Bossuet par exemple, la foi à l'intervention divine dans l'expérience mystique. — Telle est encore, jusqu'à un certain point, la conviction de M. Boutroux, qui écrit dans sa belle ^^véîàcekVExjiérience religieuse de James : < On ne peut certes rigoureusement démontrer, mais il est très raisonnable de croire que plus ou moins directement, en particulier par lintermédiaire de notre Moi subconscient, le divin agit sur le détail m(5me des phénomènes de ce monde. » — Telle enlin s'affirme la conviction de James lui-même, qui n'hésite même pas à se proclamer avec humour un surnaturaliste ipo^sier, c'est-à-dire prêt à souscrire aux miracles, ainsi qu'aux directions particulières de la providence, s'opposant par cette épitliète de « grossier » à ces surnaturalii;tes plus raffinés qui acceptent l'intervention du Divin en ce monde, mais suivant la norme des lois, pratiquement stables, de la Nature.
William James a tiré, comme on le sait, les conséquences les plus extrêmes de son surnaturalisme grossier, il osa suggérer une sorte de polythéisme nouveau qui supposerait des dieux multiples (et par conséquent finis, délimités) au-dessus de nos têtes et il accepta du spiritisme la possibiHté d'une communication verbale entre morts et vivants. Ne se propusait-il pas de fournir en personne à ses amis, après son décès, la preuve expérimentale d'une pareille communication, si toutefois la chose était possible à son âme désincarnée? Mais cette suprême expérience du trop intrépide « empiriste ^ paraît avoir jusqu'à présent échoué. — Quoiqu'il en soit, nous espérons avoir mis dans un suf-
fisant relief sa conception, toute romantique à notre avis, de la portée qu'il convient d'attribuer à l'expérience mystique en morale. Nous avons défendu contre son assaut les œuvres et souligné leur rôle éminent dans les résultats dont la foi a trop souvent prétendu s'attribuer exclusivement l'honneur. Nous ne méconnaissons nullement pour cela les intentions généreuses de James et nous partageons son admiration pour les mystiques, d'activité largement sociale, qui poussent parfois la charité jusqu'à l'extravagance, il est vrai, mais suggèrent et rayonnent par là autour d'eux la bonté : « Nous ne pouvons plus être aussi médiocres, écrit-il dans un heureux élan d'enthousiasme, après qu'ils ont passé devant nous... Quand leur méthode réussit, le succès en est bien plus complet que celui de la force et de la prudence. » Soit, mais pour que cette méthode réussisse, il est quelques conditionspréalables. Nous n'oublierons donc pas d'une part les préparations historiques et conscientes qui ont fait du mysticisme, tout égoïste, brutal, et parfois odieusement cruel en ses origines, un facteur de concorde. Nous continuerons d'autre part à prévoir non pas sur la voie de la pasnon (même sainte), mais sur celle de la raison (qui est expérience élargie), le progrès moral d'ensemble et de durée pour le genre humain éclairé non par l'expérience mystique^ mais par l'expérience pratique (pragmatique, si l'on veut) sur ses intérêts à longue échéance.