VII. — De MYSTICISME CHRÉTIEN AU MYSTICISME ROMANTIQUE
Nous consacrerons quelques hgnes à Texamen d'une mystique chrétienne qui délaissa les voies de l'orthodoxie lumaine et ouvrit, jusqu'à uq certain point, celles du romantisme moral, précisément pour avoir montré trop de complaisance à ses impulsions subconscientes, trop de négligence à leur préparer, par une solide discipline consciente, une activité prépondérante en son âme. On verra mieux, après cette esquisse, que le mysticisme chrétien dénué de préparation consciente tend vers le mysticisme romantique.
(1) Fénelon. le plus génial peut-être des mystiques qui soient demeures fidèles à l'orthodoxie catholique (tant hien que mal), a indique à plusieurs reprises comment le sentinjent de l'amour et de la présence divine doit être, au point de vue pratique, une sorte de tonique émotif pour une vie préalablement confirmée dans les voies de la morale consciente : « Cet amour, écrivaitil par exemple au duc de Bourgogne, veut seulement que nous fassion.-; pour Dieu tout ce que là rai&on nous doit faire pratiquer. Il n'est pas question d'ajouter aux bonnes ceuvres qu'on fait déjà. Il n'est question que de faire, par amour de Dieu, ce que les honnêtes gens qui vivent bien font par honneur et par amour pour eux-mêmes. Il n'y a à retrancher que le mal. qu'il faudrait retrcincher quand même 7ious n'aurions pa^ d'autre principe que la vraie raison! « La « foi » se trouve ici presque trop sacrifiée aux « œuvres », il faut en convenir.
L'étude de Mme Guyoïi a tenté presque tous les théoriciens récents du mysticisme et, par exemple, M. Delacroix après M. LeuJja. En ellét, les amples confidences de cette femme à la postérité et la culture morale, déjà toute moderne, au sein de laquelle s'épanouit sa prédisposition mystique prêtent à son cas le plus haut intérêt psychologique. — Nous remarquerons d'abord que,, loin de concentrer, comme sainte Thérèse, son activité « théopathique ^ sur une tâche précise et limitée (telle que la réforme d'un ordre religieux ou l'expansion de ce même ordre dans le monde), elle s'est de prime abord enhardie à la prétention nettement messianique de redresser l'Église entière et de réformer la religion chrétienne jusqu'en ses principes directeurs. Son elïort ne tendit à rien moins, en effet, qu'à effacer, sous certaines conditions assez faciles et assez courtes en vérité (comme lest son moyen d'oraison, le fameux Moyen court), le péché originel imprimé dans l'àme humaine : elle remplaçait ainsi la saine psychologie pessimiste de lÉcriture par une psychologie hypocritement optimiste, qui deviendra celle du romantisme au siècle suivant.
En effet, l'état de perfection mystique que propose à tous les chrétiens son célèbre Moyen court (pour faire utilement oraison) est caractérisé, s'il faut l'en croire, par l'abolition du Moi, insensiblement envahi de Dieu (1). Par malheur, à l'examiner de sang-froid,
(1) Elle décrit dans son âge mùr, et presque dans les termes que uous avons vus employés plus haut par Nicole, un étatuiyslique qu'elle a connu tout d'abord, mais qu'elle estime avoir dépassé depuis lors : « L'âme, dit-elle, s'y attache à son Dieu jusqu'à s'en rendre propriétaire et puise dans ce lien un certain amour de sa propre excelhmce, mêlé de quelque mépris des autre*, une estime extraordinaire de sa voie, un secret appctit de
cette prétendue abolition du Moi n'en est, au vrai, que l'exaltation éperdue et l'irrationnelle apothéose, car le premier fruit d'une telle attitude, c'est l'indifférence aux actes, qui, accomplis par un principe divin, seront désormais tout divins : « Quelle différence de cette âme à une personne encore tout engagée dans l'humain, écrit naïvement notre mystique! Les inclinations de Jésus-Christ lui sont propres, habituelles et comme naturelles! « Et notons déjà en cet endroit jusqu'à l'épithète même qui caractérisera la psychologie romantique du lendemain, la bonté naturelle. « Cette créature, poursuit Mme Guyon, n'est tirée de sa capacité propre que pour recevoir une capacité immense en Dieu. Elle ne saurait en rien rendre raison de sa conduite et agit néanmoins infailliblement puisqu'elle na d'autre principe que le principe infaillible. Tous les jiremiers inouïements de cette âme sont de Dieu! >'
On sait que ce sentiment d'infaillibilité personnelle se compléta tout naturellement chez Mme Guyon par celui d'une mission gouvernementale, ' impérialiste > vers le dehors, car une àme à ce point privilégiée devait posséder, on le conçoit, une faciUté extraordinaire à prêcher ( c'est-à-dire, en fait, à régenter; ses frères en humanité, fussent-ils les plus hauts dignitaires de rÉglise étabUe d). Elle se croit de celles
se produire. » Mais n'est-ce pas là exactement le portrait de Mme Guyon à toutes les étapes de sa carrière, un état d'esprit qu'elle n'a jamais dépassé, quoi qu'elle en dise?
(1) Ses relations avec le Fère La Combe dans sa jeunesse, avec Fénelon par la suite, sont d'une directrice, bien qu'elle s'insinue d'abord auprès d'eux sous les dehors d'une humble pénitente. Au premier de ces deux directeurs, elle débuta par accorder sur elle le droit de miracle : elle en fît le guérisseur attitré de ses complaisantes intirmités nerveuses. Mais ce n'était là qu'une feinte, dont elle se précautionna pour le soumettre plus sûrement par la ^uite à sa propre volonté, « Lors-
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« que Dieu destine pour aider les autres dans les routes impénétrables ». Bien plus, elle délivre les âmes du Purgatoire par un simple vœu présenté à son épuux divin : « Tu es pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église », lui répète une voix mystérieuse, qu'une conscience plus solidement cbrétienne n'eût pas manqué d'attribuer au démon de l'orgueil. Ce sont là, en ellet, les paroles par lesquelles le Christ consacra le chef de son Eglise terrestre.
Bossuet discerna ces ambitions du premier coup d'œil lorsque lui furent soumises les élucubrations de Mme (luyun. Elle crut un instant pouvoir le dominer lui aussi, après tant d'autres : mais devant ce ferme bon sens échoua la virtuose de l'enveloppement victorieux. L'éveque de Meaux lui conseille, avant toutes choses, de corriger « les grands sentiments qu'elle maKiiie
qu'il fut assez fort pour perdre tuiit témoignage, écrit-elle (à savoir, tout t(iiioij^n;if,'e sensible de l'assistam-e divine, tel que visions ou révélations auriculaires) et que Dieu voulut le faire entrer dans la voie de la perle (c'est-à-dire la perte de la volonté propre, ou quiélisine), cette ohéissance à lui ttie futott-e, en sorte que, smis y faire attenlion, je ne pomais plut obéir. » Voilà qui est assez coniiiiode en venté pour se soustraire a la discipline normale de l'Eglise. Tout au contraire, à l'en «retire, elle >eritil alors mieux (jue jamais cjue Dieu voulait se servir d'elle pour conduire ce Père et qu'il était destin»; à devenir le (ils spirituel de son ancienne pénitente. La Combe ne put s'emjiécher de protester parfois contre un si audacieux renversement des situations et des rôles. Doux pour tout le monde, assure sa directrice étonnée île sa rcsistane» , il se fâchait souvent contre son amie, attribuant ses avis a l'orifueil (co (|ui était assez bien vu. on en conviendra). Crédule avec tous, il ne se laissait pas facilement con vaincre du premier coup par l'inspirée et lui faisait parfois mauvais accueil «piand le sort persistait à les réunir aux mêmes lieux (sans doute aide en cela par la tenace volonté subconsciente de la béate). Au total, ce rolij^ieux semble avoir opposé une assez vive et longue résistance aux empiétements de la dominante personne. On sait que Fénclon eut moins de défense, et la correspondance spirituelle récemment restituée dans son rutlienticitc par M. P. -M. Masson a porté la plus éclatante lumière sur ce célèbre épisode d'impérialisme mystique.
d'elle-même » . Les fameux articles d'Issy, dirigés contre le quiétisme par cette plume illustre, insisteront sur cette ve'rite' psychologique fondamentale qu'en tout état de vie le chrétien rencontre dans son cœur les dangers de la concupiscence (ou volonté aveugle de jouissance et de puissance). L'Eglise ne saurait donc admettre la prétention d'une âme à l'impeccabilité, sous le prétexte orgueilleux que cette âme serait l'objet d'une « prévention extraordinaire », c'est-à-dire d'une alliance personnelle de la part de Dieu.
Montant plus haut que le cas de Mme Guyon, Bossuet estime que les mystiques chrétiens ont quelque tendance à exagérer depuis quatre siècles leur autonomie doctrinale et leur indépendance pratique dans le sein de l'Église. Il juge souhaitable que l'inspiration, la motion mystique y demeurent des états rares, exceptionnels, et n interviennent en tout cas qu'aux heures décisives de la vie spirituelle, telles que conversion, vocation, entreprises disproportionnées aux forces humaines . Eh quoi^ insiste le grand prélat avec quelque impatience, nous devrions, dans tous ces menus problèmes de conduite qui forment la trame de l'existence chrétienne, nous laisser conduire non par la raison et par la prudence, mais par Vinstinct et par quelque élan soudain du sentiment? Cette conviction, qui sera par excellence celle de la morale romantique, il estime qu'elle mène tout droit au fanatisme, qui, à ses yeux, est précisément la confiance, mal fondée le plus souvent, dans une inspiration directe et personnelle de Dieu. Ce fut, insiste-il, l'erreur de Luther, ce mystique sans frein, d'affirmer que Topération de l'homme est toujours un péché, que le juste pèche dans toute bonne œuvre, que la nature humaine est foncièrement, radicalement mauvaise. Or
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c'est une erreur opposée, mais non pas moindre, de prétendre que sous la nature humaine il y ait en quelque sorte la substance divine qui se réalise à mesure que la raison démissionne ou, en d'autres termes, une bonté foncière et absolue de rame, « fausse idée de perfection qui a fait Pélasge, Jovinien, les Béguards et aujourd'hui les nouveaux mystiques, » ainsi conclut le ferme moraliste chrétien.
Eh oui, certes, avec lÉglise romaine, éclairée par son expérience profonde de la nature humaine, Bossuet n'est ni pélasgien, comme seront les romantiques, ni antipélasgien et étroitement augustinien comme furent Luther et les Jansénistes, fils spirituels de Saint-Cyran. Il est semi-pélas.iiien, comme disaient ces derniers mystiques dans une intention d'injure, c'est-à-dire (|u'ilest pessimiste en psychologie et optimiste en morale, et telle est bien à nos yeux la voie droite pour le progrès de l'humanité sociale. Il entend sen tenir pour sa part à la grâce efficace et à la motion des justes (si nous reprenons le langage théologiipie de l'époque), à ces prudentes notions, si lourdes d'expérience ancienne, si riche de méfiance et d'indulgence heureusement dosées à regard de la dangereuse nature humaine. Il n'a nul respect superstitieux pour la transe extatique, puis(^u'à son avis les mystiques mt^me les plus saints ne mrritent pas au cours de leurs oraisons extati(jues. Dieu agissant alors en eux sans coopération consciente et active de leur part. (Et c'est là précisément l'antithèse du mysticisme de Luther, jugeant que l'homme mérite tout au plus à cet instant seul qui affirme sa foi rédemptrice, et qu'il ne mérite jamais par les œuvres.) Les mystiques approuvés par l'Eglise ont tous sousci'it, conclut Bossuet, à cette équitable appréciation de leur
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activité mentale d'exception : les autres abusent audacieusement contre le christianisme ecclésiastique de certains modes de méditation ou doraison qui ne sont^ au fond, que tolérés dans son sein.
Encore une fois, dans tout ceci Bossuet se montrait l'interprète autorisé de l'antique expérience psychologique et morale de l'Église chrétienne, en même temps que l'adversaire, au regard véritablement aquilin, de ce romantisme moral si périlleux dont Mme Guyon et plus encore son exquis disciple, Fénelon, l'auteur du Télémaque, de /'Education des filles et des Maximes des saints, — ce recueil de toutes les « exagérations » des mystiques — ont été les effectifs précurseurs. 11 n'y a plus chez Mme Guyon comme jadis chez une sainte Thérèse, remarque M. Delacroix, cette juxtaposition salutaire d'un Dieu extérieur et précis au Dieu intérieur et indéterminé de l'extase, cette justification des états confus par les états clairs qui^ eux-mêmes, se retrempent sans cesse dans les notions traditionnelles de TÉcriture et de l'enseignement ecclésiastique. Sa prédilection va tout entière à lobscur et au ditïus. Nicole et Bossuet ont donc parfaitement pressenti où devait conduire, dès le siècle suivant, ce dédain pour la collaboration patiente du Moi conscient à l'action de la Grâce : ils ont bien vu que le mysticisme, ainsi envisagé, aboutit à substituer partout l'opération divine immédiate à l'effort fécond du Moi qui ne voit qu'un stimulant dans la grâce divine. Un tel mysticisme supprime en effet le dualisme irréductible de la concupiscence et de la Grâce, la constante et sourde résistance de la première force à la seconde, dualisme qui seul multiplie la vie chrétienne en actes distincts et réfléchis. Mme Guyon devint au surplus, vers la fin de sa vie, fort indifférente à l'ortho-
doxie, car elle déconseillait, à milord Forbes de se convertir au catholicisme, prétendant lui enseigner un christianisme supérieur aux rivalités des communions diverses! Le Vicaire Savoyard reprendra bientôt le même thème avec plus d'éclat.