UNE ALLIANCE INTELLECTUELLE
Il a été d'usage et presque de mode dans ces dernières années de faire hommage à la pensée allemande, à Kant, à Fichte, à Schelling et à Hegel, des idées principales développées par les Transcendentalistes américains. C'était toute une province de la littérature américaine, et la plus riche, que l'Allemagne s'annexait, et les scholars semblaient disposés à la lui abandonner sans bataille. A les en croire, l'idéalisme américain, dont on trouve l'expression la plus haute dans les £'ssa/sd'Emerson,letranscendentalisme des Channing, des Alcott, des Margaret Fuller et des Thoreau, serait allemand à sa source. La théorie comportait une part de vérité. Comme nos romantiques, les transcendentalistes des États-Unis ne manquèrent pas de trouver, entre leur état d'âme et
R. MicHAUD. — Mystiques et Réalistes 1
■ l:idëàli&n(iè\ allemand, une singulière ressemblance. Le fameux magazine Iranscendental, le Dial, est plein de TAUemagne, et c'est à rAllemagne que Pâme ardente, à la curiosité encyclopédique, d'un Théodore Parker demandait son affranchissement et sa nourriture. Mais, tout en rendant à César ce qui est à César, il fallait faire la part des choses et ne point annexer les gens malgré eux. Dans quelle mesure les transcendentalistes de Boston s'approprièrent-ils l'idéologie allemande? Allèrent-ils directement aux sources? Que retenait-on en Amérique de la philosophie d'outre-Rhin? C'était tout un procès à re viser. Grâce à des travaux récents entrepris en toute impartialité, nous pouvons répondre aujourd'hui ^
L'idéologie allemande outre-mer est d'importation anglaise et française. C'est par l'intermédiaire de Coleridge et de Carlyle, mais aussi par celui de Cousin et de Jouffroy, que s'est établi le contact. Et que de fois en voulant s'abreuver de spirituahsme germanique, frappés par la clarté avec laquelle nos Éclectiques savaient décanter le brouillard allemand, les penseurs américains s'empressèrent-ils de sacrifier le philosophe allemand à son interprète français!
Le cas d'Emerson est à ce point de vue typique. Éclectique et amateur de belles synthèses d'idées, il
1. Cf. Du Transcendentalisme considéré essentiellement dans sa définition et ses origines françaises, par William Girard. University of California Publications in Modem Philology. Vol. IV, 1916. — American Thoughtfrom Puritanism ta PragmatismhyW. Riley. Henry Holt and Co., New York, 1915, Ch. vi. — La philosophie française en Amérique, Revue philosophique, novembre 1917, par le môme.
prend son bien partout où il le trouve; et l'idéoiogié allemande, en ce qu'elle a de plus élevé, est bien loin de lui être étrangère. Tantôt admiratil', tantôt dédaigneux, selon Tesprit du moment, ce n'est jamais d'entière bonne grâce qu'Emerson se met à l'école des penseurs d'outre-Rhin. Il est trop personnel et trop Américain pour cela. Pour lui, comme pour tout ce qu'il y a de gens cultivés en Nouvelle-Angleterre, au moment où il écrit, sa culture est tout antique et française, quand elle n'est pas anglaise. Emerson voue très tôt un culte au maître de l'intuition et de la religion intérieure, Pascal, préoccupé comme lui d'accorder la pensée et le cœur, la raison et le sentiment. Il fait des Pensées son bréviaire. Nous pouvons l'avancer sans exagération, il n'est pas de date importante dans la carrière intellectuelle d'Emerson à laquelle on ne puisse associer un nom français. Nous le verrons en détail, à propos de Montai^-ne, et nous venons de le dire de Pascal. Platonicien convaincu, c'est Cousin qui facilitée Emerson l'accès du platonisme. C'est dans les traductions de Burnouf qu'il étudie ses chers Orientaux. C'est dans L'Histoire comparée des Systèmes de philosophie du lyonnais de Gerando qu'il découvre la pensée antique, commeil pouvait y découvrir la pensée allemande. C'est un Français, OEggerS qui partage avec Gœthe l'honneur d'aider Emerson à découvrir son symboKsme de la Nature. C'est un Français illustre,
1. Guillaume-Gaspard Lencroy OEgger, professeur de philosophie et vicaire à Notre-Dame de Paris, auteur du Vrai Messie ou VAncien et le Nouveau Testament examinés selon les Principes du langage de la Nature. — Emerson lui emprunte de copieux extraits (Cf. Journal, III, 505-512.)
io fils du'ro'i de Naples, Achille Murât, qui, à la veille d'une crise religieuse importante, propose à Emerson une méthode originale pour arriver au discernement de la vérité^'. Ainsi la culture d'Emerson est française autant qu'antique. Il n'y avait qu'un Allemand qui fût cher à Emerson au point où lui seront chers les Français, c'était Gœthe, mais avec combien de réserves! Si, au cours de ses deux voyages en Europe, Emerson qui parcourt l'Angleterre, la France et l'Italie, ne songe pas à se rendre en Allemagne, il nous en donne lui-même la raison : Gœthe était mort, l'Allemagne ne l'intéressait plus 2.
De la bibliothèque de son père, théologien et parfait humaniste, Emerson héritait, entre autres livres, deux ouvrages français : Pascal et Montaigne. Pascal, Emerson le cite et le vante. Il reconnaît son bien dans les Pensées. La reconstitution du texte
1. Cf. notre Autobiographie d'Emerson, vol. I, p. 104 et 105, n. 1 (Librairie A. Colin).
2. C'est au Jardin des Plantes à Paris, en 1833, qu'Emerson sent s'éveiller sa curiosité scientifique. C'est un Français et un Breton, Barchou de Penhoen, le même à qui Balzac dédie Gobseck, qui initie Emerson à l'histoire de la philosophie allemande. L'Histoire de la philosophie allemande (1836) de Penhoen est dans la Bibliothèque d'Emerson (Cf. Journal, VI, 143). L'influence de Rousseau est très sensible dans les théories d'Emerson sur l'éducation et la société. De même, Emerson a fait sienne la définition fameuse des lois de Montesquieu. A la fin de sa carrière, Emerson se complaira à la lecture des Lundis de Sainte-Beuve. Un simple coup d'oeil jeté sur l'Index du Journal nous montre combien familières étaient pour Emerson notre littérature et notre histoire. Très souvent il cite nos auteurs, et en français. Nous avons relevé dans le Journal environ cinquante noms français. Moralistes, critiques, philosophes et savants viennent en première ligne. Puis les orateurs, les historiens, enfin les poètes et les romanciers. Il n'y a que les Anciens et les grands noms de l'histoire et de la littérature anglaises qui reviennent avec autant de complaisance sous la plume d'Emerson.
authentique et intégral des Pensées sera, selon lui, une des découvertes capitales du xix*' siècle (/. , X, 29). Mais, de toutes les amitiés françaises chères à Emerson, c'est celle de Montaigne qui remporte. La preuve en était déjà dans le titre de leur livre principal à tous deux, qu'ils ont en commun, les Essais^ et dans la place faite à Montaigne parmi les Hommes représentatifs. Le Journal d'Emerson récemment publié nous permet de suivre, tout au long et en détail, rhistoire de cette alliance intellectuelle entre le penseur américain et le moraliste français.
La rencontre d'Emerson avec Montaigne remonte haut. Emerson nous raconte comment, ayant reçu de son père un volume dépareillé de la traduction anglaise des Essais par Gotton, il lit Montaigne au sortir de TUniversité (1821) et se procure les autres volumes. Le livre de Montaigne le remplit de plais: • et d'admiration. Il semble à Emerson qu'il a écrii lui-même les Essais de Montaigne « en quelque existence antérieure », tant il y trouve l'expression sin cère de ses propres pensées et expériences (IV, 162; Emerson classe dès lors les Essais de Montaigiu: parmi les livres qui marquent une étape du progrô . humain et qui incarnent la sagesse de leur époque (/., I, 392), ces livres « qui nous procurent des distractions de l'ordre le plus élevé et qui sont en même temps les plus riches en pensées » (J., II, 20-21).
De 1826 à 1831, échpse partielle du nom de Montaigne dans le Journal d'Emerson. L'époque n'est plus pour Emerson au scepticisme. Emerson est un
homme d'église, et Montaigne n'est guère le manuel d'un étudiant en théologie. Mais, si le nom est absent, rinfluence reste \ On sait quel étudiant en théologie fut Emerson. A peine quelques mois de scolarité suivie à Cambridge, et bientôt des doutes, compliqués d'un état de santé précaire qui oblige Emerson à émigrer en Floride. On connaît le verdict, rigoureux mais juste, qu'Emerson prononce sur lui-même au lendemain du jour où il a été « approuvé » prédicateur : « Si ces Messieurs du synode m'avaient bien examiné, ils ne m'auraient pas autorisé à prêcher. » Cette période sceptique et souffrante de la vie d'Emerson est bien dans le ton de Montaigne. Nous reconnaîtrions volontiers l'influence de Montaigne dans le besoin de confession qu'éprouve alors ^ Emerson, son besoin de se raconter, et de se raconter en toute franchise. Il y a un écho de Montaigne dans tel plan d'autobiographie que se trace Emerson (Janvier 182!o, /., II, 40). Il veut intéresser le lecteur imaginaire pour qui il tient son Journal à « ses amis, ses habitudes, sa destinée sur terre ». « Dépris des grandeurs extérieures, indifférent à la majesté, une voix solennelle {lui) commande la retraite. Emerson tourne ses ambitions au dedans. Son rêve est d'être un « libérateur de l'intelligence », comme le fils de Sophronisque le tailleur de pierres et de la sage-femme son épouse Socrate. De même, Emerson fait l'éloge de la vraie solitude^ non « la solitude de
1. Même à cette époque, d'ailleurs, le nom de Montaigne n'est pas tout à fait absent du Journal d'Emerson. Emerson prend à Montaig-ne un mot sur la vertu de Bru tus (J., II, 227), et ce qu'il dit de Montaigne : « Je lis en Montaigne, Gains, des choses que vous n'y sauriez lire... » (/., II, 251) est une réminiscence du chapitre des Essais sur l'Institution des enfants.
lieu », mais « la solitude d'âme dont le prix pour nous est incomparable », la solitude qui favorise « l'étude, la méditation, la préférence donnée aux choses de la morale, de l'intelligence sur l'appétit pour les choses du dehors ».
A cette époque aussi, Emerson cultive une parfaite franchise, au cours de ses nombreux examens de conscience. C'est ainsi qu'à la veille de son départ pour l'École de théologie Emerson fait à son lecteur imaginaire, et non sans complaisance, l'aveu de son ignorance, ignorance renseignée à la Montaigne et qu'il est heureux d'avoir sondée. Il découvre avec la même sincérité sa paresse et professe pour la vanité des sciences en particulier et des hommes en général un scepticisme digne de l'Ecclésiaste, s'il ne l'était surtout de Montaigne*.
Nous lisons dans le Journal pour 1826 (J. ,11,1 14-5) : « Deux sortes d'hommes : 1) ceux qui dans la vie se contentent de regarder le grand spectacle autour d'eux, et 2) ceux qui se piquent au jeu et s'y donnent. » Ecoutons Montaigne (I, 15) : « Notre vie, disait Pythagoras, retire à la grande et populeuse assemblée des jeux olympiques : les uns exercent le corps pour en acquérir la gloire des jeux... il en est, et qui ne sont pas les pires, lesquels n'y cherchent
i. Il ne connaît pas encore les inscriptions de la Tour des Essais. Son ami John Sterling les lui révélera en 1837 dans un article de la Wesiminstcr Beview. Noter d'ailleurs qu'à cette époque Montaigne n'est pas le seul professeur de doute d'Emerson. Il lit également les Essais de Hume (/., II, 77, 1826).
aucun fruit que regarder comment et pourquoi chaque chose se fait, et être spectateurs de la vie des autres hommes pour juger et régler la leur. » Conseil final d'ailleurs qu'Emerson, individualiste jaloux, se garderait bien d'accepter. Ce qu'Emerson cherche en ses surhommes, c'est bien moins eux que luimême et il n'a de règle que soi.
Cette profession de foi, ce parti pris de détachement intellectuel sous le vocable de Montaigne qu'Emerson va confirmer à plusieurs reprises, est significatif. Ce détachement intellectuel, ce penchant à tout regarder de l'angle de l'intelligence, est familier à Emerson. Il constitue un scepticisme supérieur et transcendant, scepticisme, dira Emerson, de considération plus que de doute, et source de la gaie science émersonienne. C'est ce détachement intellectuel encore, ce parti pris du contemplateur, qu'Emerson célébrera dans ses surhommes : Platon, Shakespeare, Swedenborg, Montaigne lui-même. Dès l'époque où nous nous trouvons, Emerson voit les grands hommes sous cet angle et nous vante « ces citoyens du monde qui pensent que la destinée de l'esprit consiste à être spectateur de tout, à enquêter sur tout et dont la philosophie est à l'égard des autres philosophies dans le même rapport que l'astronomie envers les sciences, prenant position au centre et, de cet observatoire, lançant des regards souverains jusqu'à la circonférence des choses » (J., II, 277).
Cela, c'est bien l'attitude favorite d'Emerson et qu'il adopte sous le couvert de Montaigne, à une époque où il aurait plus d'une raison pratique pour prendre parti et lui aussi se piquer au jeu : « Drôle
de vie! La seule disposilion qui lui convienne semble être un calme élonnement. D'autres rient, pleurent, vendentou font des prosélytes. Moi, j'admire » (/., II, 111, 1826). — Il écrira encore, un peu plus lard (10 septembre 1826, J. , II, 116), à Tépoque même où il insère dans son Journal la classification des hommes en contemplateurs et en acteurs, selon Montaigne : « Quelles que soient les théories, c'est mon humeur à moi de rester à spéculer, philosophe courtois, doux et calme, en présence des petits ou majestueux esprits, sans mépris pour ceux qui rampent et, comme disent les Stoïciens, sans avoir peur des dieux. » Emerson est bien alors un Stoïcien classique, à l'école de Montaigne.
Un autre problème préoccupe à cette époque Emerson étudiant en théologie et pasteur unitaire. C'est le problème de la vertu naturelle et de la morale païenne. Emerson pose ce problème dans la lettre d'esprit tout antique qu'il dédie à Platon en 1824, pour le défendre contre les théologiens, et il le résout à l'avantage de la morale naturelle. Souvenons-nous qu'il est l'auteur de deux dissertations de collège, l'une sur Socrate et l'autre sur l'état de la philosophie morale, où d'ailleurs, orateur officiel, il malmène assez rudement les païens au profit de la morale chrétienne. C'est Socrate (et Socrate à travers Montaigne, nous le verrons) qu'Emerson choisit comme modèle de l'homme bon par nature et du païen vertueux. Sur ce sujet, Montaigne aussi va lui servir d'exemple. Emerson nous a laissé le récit de la visite
qu'il fît en 1833 à la tombe portant le nom d'Auguste Collignon, au Père La Chaise. Il y relève une inscription rendant hommage à Montaigne professeur de vertu (IV, 162). Dans son Journal de 1835, deux ans plus tard, au moment de la grande intimité avec Montaigne \ Emerson écrit (J., III, 538) : « Je me suis délecté en Montaigne hier. De tout mon cœur j'embrasse ce grand sans-pudeur. Il aiguillonne et excite en moi le sens de la vertu, le fond païen primitif, veux-je dire, car il est sans grâce. Mais son panégyrique de Caton et de Socrate, dans l'essai sur la cruauté, remonte pour nous le ressort détendu et rend la vertu possible sans discipline chrétienne, ou plutôt il fait honte au christianisme de sa servilité et le rappelle à l'honneur ^... »
L'incarnation vivante du doute et de l'honnêteté naturelle selon Montaigne et Socrate au cours des années de doute, Emerson le trouva, lors de sa convalescence en Floride, dans la personne d'Achille Murât, « sceptique intrépide », « Sadducéen à l'âme noble et à la vertu sublime », cet être jusque-là « purement imaginaire » pour Emerson théologien, « un athée convaincu » et honnête homme. Montaigne sûrement avait préparé Emerson à tirer tout son fruit d'une rencontre dont l'influence fut durable.