‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 14 sur 44 · Les Ambassadeurs · texte numérisé non relu

Les Ambassadeurs

L ART DE HENRY JAMES Hl

Maysie est désormais le centre d\ine partie carrée, d'un jeu de quatre coins comprenant, outre ses parents, un beau-père et une belle-mère d'emprunt, qui vont à leur tour se tendre les bras par-dessus sa petite tête. Dans ce milieu de passions savantes, de jeux compliqués de Tamour et du hasard, entremetteuse en apparence inconsciente, que sait Maysie? Se prête-t-elle? Se doute-l-elle? Où en est son âme enfantine? Il faut lire comment l'auteur de Daisy Miller, confident heureux une fois de plus de Tàme féminine, amène le subconscient sur les lèvres de cette petite filie. A un âge où ses pareilles en sont encore à jouer à la poupée, Maysie est toute clairvoyance. Armée d'une intuition qui n'a peut-être en effet, chez les enfants, de voile que le silence, Maysie débrouille les intrigues, sonde les cœurs, si bien que les grandes personnes qui s'amusent avec elle éprouvent le besoin de la prendre pour confidente. Son mot de la fin à sa bonne, sur le bateau de Douvres qui l'arrache à ses compromis : « Je savais! », quand Sir Claude, qui l'a tant choyée, ra])andonne pour sa maîtresse, est gros d'un pathétique qui maiîque à bien des drames. Un tel livre est la perfection de l'art de James. A des intrigues d'action il substitue des intrigues de pensée. C'est là son fort.

De ces simples données, il est bien vrai, le pathétique ou le comique est d'essence subtile. La portée immédiate pour le commun des lecteurs en est difficile à saisir. Ils développent en plusieurs volumes des thèmes de comédie en trois actes. Ainsi plaît-il à James, pour la raison sans doute qu'avant même un sujet, la fantaisie seule d'un artiste peut faire les frais du spectacle. Il étale ses tons avec l'indifférence d'un

peintre qui les emploie pour eux-mêmes. A qui cherche clans un livre comme dans un tableau moinS' le sujet que l'artiste, les rom.ans de James révèlent tout leur prix.

La simplicité des données a pour contre-partie chez James la complexité des caractères K Ils ne nous sont pas présentés comme encadrés dans une histoire. Bien loin d'être des automates, chargés d'égayer par leur présence une thèse à démontrer, ils vivent pour eux-mêmes, se développent devant nous, doués par leur créateur d'une riche personnalité. Comme dans notre tragédie classique, à laquelle l'art tout en raison de James l'ait penser plus d'une fois, l'analyse des sentiments occupe à elle seule tout le roman. Il ne faut chercher chez James ni sociologie, ni politique, ni morale. Les développements sont exclusivement psychologiques. Nulle thèse, mais des êtres vivants, d'une vie d'ailleurs surtout intellectuelle et intuitive, bien au-dessus des héros ordinaires de roman. Ils ne sauraient être pour nous l'objet d'un pathétique intense, ces personnages. Ils sont trop rares. Ils existent uniquement pour se connaître. Les phases de leur existence sont des étapes vers la lucidité, une lucidité qui, à force d'être poussée, devient parfois perverse-. Leur destinée semble être d'arriver

1. « Dès que je me mets à apprécier, la simplification est compromise. » V, VI.

2. « Vous avez une lucidité bien à vous en laquelle, force m'est bien de le reconnaître, la pureté d'intention la plus haute prend un air ratatiné et noir » {La fontaine sacrée).

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à se rendre raison d'eux-mêmes et de leur prochain à tout prix. Passionnés de self-confrol et non moins de self-introspection, la vie tient pour eux dans l'exercice de l'intelligence appliquée à l'analyse des sentiments et à la pénétration des états d'ame. Se voir dans un jour franc et, après mille efforts si compliqués qu'ils soient, d'un coup d'œil unique, voilà leur but, auquel ils sacrifient des trésors d'esprit, de sentiment et d'art.

L'âme des personnages de James, c'est la curiosité. Le romancier qui substituait tout à l'heure à la recherche des aventures « l'attention scrutatrice de sa critique », the vigil of searching criticism, fait consister l'essence du roman dans le sens de la surprise et du danger. Il joue sur l'ignorance initiale et d'ailleurs provisoire dans laquelle ses personnages se trouvent à l'égard les uns des autres. Ils ont tous quelque chose à découvrir, something to find out, un secret à éventer, un masque à lever. Tous sont, à des degrés différents, ce que Mrs. Merle proclame avec un peu d'emphase des Américains en général : a6^sma/, profonds comme un abîme.

" Ma chère enfant, nous nous m.ouvons dans un labyrinthe, dit Mrs. Stringham à Milly Theale. — Sans doute, répond la jeune fille qui mourra d'un secret trop bien gardé, mais voilà bien l'amusant! »

Ils se complaisent dans le labyrinthe où l'auteur les égare, et les joies de la découverte leur font oublier les affres de la poursuite. De là ces cris d'Ariane que fait encore entendre Milly : « Ne me dites pas qu'il n'y a pas d'abîmes. Il me faut des abîmes!... »

Sans être aussi mystérieux que des héros d'Edgar Poë ou de Maeterlink, les personnages de James sont

R. MiCHAUo. — Mystiques et Réalistes. 8

enveloppés, muffled, secrets, compliqués, aimant se laisser deviner. Cela va loin pour la patience du lecteur, par suite du plaisir que prend l'auteur à les suivre en ces dédales, et ils semblent parfois jouer au puzzle, s'oiïrant sans jamais se donner, se prêtant pour se reprendre, mettant, les femmes surtout, des coquetteries de flirt à dérouter les curiosités, tout en paraissant les servir : « Ils s'assirent face à face, lisonsnous de deux personnages perdus dans les dédales du flirt, et il eut conscience de quelque chose de plus profond encore, de quelque chose qu'elle voulait lui faire comprendre, s'il y consentait seulement. Son appel allait jusque-là, appel à l'intelligence en possession de laquelle elle désirait lui montrer qu'elle le croyait ^ » Suivant sa nature grave ou plaisante, ce secret, que les personnages de James veulent s'arracher, met dans leur existence une comédie ou un drame.

Notons, par suite, dans la plupart des caractères de James, quelque chose d'oblique, et de détourné. Nous ne les connaissons point directement 2. La méthode chère à James, c'est de placer « comme un miroir », comme un « réverbère » au centre de ses romans, un personnage en qui se refléteront tous les autres, ou, comme il dit, « un médium assez transparent pour représenter le tout ^ ».

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