‹ Mystiques et réalistes anglo-saxons d'Emerson à Bernard ShawChapitre 43 sur 44 · London Daily NewSy l" janvier · texte numérisé non relu

London Daily NewSy l" janvier

R. MiCHAUD. — Mystiques et Réalistes. 19

côté intervenir, Bernard Shaw faisait d'une intervention sur le continent une question de vie et de mort pour l'Angleterre, et il prétendait baser la politique extérieure de la Grande-Bretagne sur une déclaration publique à ce sujet. La perspective de voir « les dents du dragon », c'est-à-dire les haines entre peuples, semées à travers l'Europe pour des générations à venir, l'effrayait. Mieux valait se battre*.

Tel est le fond de la pensée de Bernard Shaw dans les divers manifestes qu'allait lancer sa verve souvent indiscrète, sans aucun ménagement pour l'opinion. Dans la grande guerre, quand elle éclate, Albion va simplement « jouer sa peau ». Inutile de crier à la violation du droit des gens et de la morale. Gomme si la morale des États était celle des individus! comme si Darwin, avant Nietzsche et Bernhardi, n'avait pas esquissé dans sa philosophie du struggle for life^ la théorie de la guerre moderne ! A quoi bon geindre et protester? La force est la force, et c'est le plus violent qui l'emporte. Soyons francs, le conflit mondial n'est pas une bataille pour l'idéal. Il s'agit de savoir qui dominera dans le monde. La guerre est une question d'hégémonie. Si Albion peut l'emporter, pourquoi l'hégémonie serait-elle allemande? Et le lion britannique n'a-t-il pas fait déjà ses preuves? « On se rappellera longtemps l'embuscade du Lion comme l'acte culminant de la vieille Angleterre

1. Dès avant l'entrée des États-Unis dans le conflit européen, Bernard Shaw recommandait également aux Américains de s'armer à tout risque. Forts d'une armée de plusieurs millions d'hommes et en doublant le nombre de leurs dreadnoughts, les États-Unis pourraient ainsi repousser toute agression... de la part de l'Angleterre ou du Japon.

guerrière pour la conquête du vieux monde guerrier, et Tépitaphe de la vieille Prusse guerrière sera le suivant : « Elle trouva à qui parler dans la personne de l'Angleterre* ».

Bernard Shaw posait la question de la guerre en parfait réaliste. Dans une brochure qui fit scandale : La guerre et le sens commun, il permettait bien à l'Angleterre et à la France unies de battre l'Allemagne, mais il refusait cet honneur à la Russie alors autocratique. Il voulait bien qu'on fît la guerre, mais pour en finir à tout jamais avec la guerre et ses causes : le militarisme, le capitalisme et l'autocratie. Injuste par amour de la justice, Bernard Shaw, dans sa brochure, prétendait mettre les torts des deux côtés et rappelait ses fautes à chaque nation. Les raids de zeppelins, la campagne sous-marine, les déportations, le travail forcé et autres exactions teutonnes n'étaient selon lui que la menue monnaie de la guerre. Tolstoï, l'apôtre de la paix, l'avait dit : la guerre est affreuse, mais il faut la faire loyalement telle qu'elle est. Les représailles n'indignent pas Bernard Shaw. Battons-nous et ne geignons pas. Pour vaincre, tous les moyens sont bons.

Telle est la philosophie guerrière de Bernard Shaw. Prise cum grano salis, elle est une fois de plus une l protestation contre la sentimentalité et un rappel au

i. Réponse au livre de Cecil Chesterton sur les Périls de la paix. The New Republic, New-York, G janvier 1917. On trouvera dans cet article l'essentiel de la philosophie guerrière de B. Shaw.

sain réalisme. Si nous faisons la guerre, nous dit Bernard Shaw, que ce soit au son des trompettes et non de riiarmonium.

C'est cette morale que Bernard Shaw se proposait de porter à la scène dans une comédie supprimée par la censure. Elle est intitulée Q'Flaherii]. V. C. et contient, avec force paradoxes et facéties, des observations très exactes sur la mentalité du soldat de la grande guerre. O'Flaherty, le héros de la comédie, est un brave troupier irlandais qui rentre en triomphateur dans son village. Il a gagné la croix de Victoria (V. C) et il est venu du front se faire décorer par le roi. Que de fois, dans la tranchée en France, il avait sonsfé au jour où il reverrait sa bonne femme de

mère, sa fiancée et son village natal I OTlaherty, hélas! était, lui aussi, la victime d'une illusion et du mirage sentimental. Dans son Irlande natale, il trouve pire qu'aux tranchées. Les recruteurs se sont emparés de lui ; O'Flaherty n'en peut plus de prononcer des discours et de pousser des hourras en l'honneur de la vieille Angleterre. Et quelle déception au foyer I Sa mère lui fait des scènes; Irlandaise impénitente, elle accable son fils de reproches, quand elle apprend qu'il se bat pour l'Angleterre hérétique et non contre elle. Elle n'a qu'un désir : le voir retourner aux tranchées pour toucher sa pension en cas d'accident. La fiancée d'O'Flaherty n'est pas moins intéressée. Le brave troupier connaît maintenant les hommes. La guerre lui a appris quelque chose. Du fond de 2'Irlande, iL sQ^pire aj)rès ie çalme, du front. Il se rappelle, non sans nostalgie, le petit village français si paisible où il était cantonné, « le silence à peine troublé par les cris des canards ou d'une vache, avec

des shrapnels qui faisaient de petits nuages dans le ciel, des obus qui sifflaient et peut-être un cri ou deux échappés à quelque blessé «.OTlaherty en a assez de l'arrière. Il retourne au front, non sans décocher à TAngleterre et aux Anglais quelques malices, en bon Irlandais qu'il est, instruit d'ailleurs à bonne école.

Le censeur ne s'est-il pas montré bien sévère pour cette spirituelle comédie? Il est vrai que Bernard Shaw ne s'en tenait pas là et prodiguait des diatribes plus amères, qu'il était plus malaisé de lui pardonner. Quand deux adversaires sont engagés à fond dans une passe d'armes mortelle, l'étiquette des sports ne demande-t-elle pas qu'on leur épargne des coups détournés, fût-ce sous forme de sarcasmes? L'Angleterre en guerre n'a pas pardonné à Bernard Shaw^ ses réflexions désobligeantes sur la conduite de l'équipage du Lusitania, certaine lettre au ton vraiment bien détaché « à un ami d'Autriche », tel dialogue aux allusions plus que transparentes entre Balsquith et Mitchener. Tout cela a valu à Bernard Shaw les honneurs de l'Index et un boycottage en règle de la part des journaux et des théâtres*.

1. Bernard Shaw se serait converti à des opinions plus mesurées au cours d'un récent voyage au front (1917). Le ton a changé en effet, à en juger d'après les impressions que l'ironiste rapporta de sa mission aux armées. « Sans doute, nous dit Bernard Shaw assagi par l'expérience, nous aurions dû nous arranger pour ne pas nous faire la guerre, mais nous y sommes maintenant; il faut que nous nous y mettions entièrement, sans plus épargner nos âmes ici (en Angleterre) que les soldats n'épargnent leur corps sur le sol étranger. >• D'après Bernard Shaw, ce sont les plus ardents pacifistes qui font les meilleurs soldats. D'ailleurs, l'ère des discussions est close. Il faut agir et s'oublier, chacun pour le salut commun. « S'il ne s'agissait que de vaincre ou de mourir

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pour des fins égoïstes, maint homme serait bien trop fler pour se battre dans ces conditions. Mais il faut que vous défendiez votre ami ou que vous le trahissiez : c'est là qu'est la chaîne qui vous tient. » Nous voilà bien loin des paradoxes faciles et de la théorie plaisante qui ne voyait dans l'héroïsme qu'un succédané de la peur.

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