BERNARD SHAW ET LE THÉÂTRE DE LA SINCÉRITÉ
« Je suis un philosophe. »
Bernard Shaw.
Bernard Shaw a construit son œuvre lentement; moins que personne il est arrivé au succès du premier coup. Il commença vers 1880 à écrire des romans que ses pièces font trop oublier et où se joue, tout en philosophant, une fantaisie charmante. Quant à ses comédies, la fortune ne sembla pas devoir en être d'abord fort prospère. Bernard Shaw a largement pris sa revanche depuis. Il est en passe de devenir une sorte de xMoIière mondial, un Molière qui composerait ses pièces pour hâter Favènement de Fâge d'or selon Karl Marx. Bévolutionnaire de très bonne heure aussi bien qu artiste, depuis ce roman de Cashel Byron, dans lequel la fille d'un
1. Romans : La profession de Cashel Dyron, Le lien irrationnel L Amour parmi les artistes. Un socialiste insocial. Comédies (la plupart traduites en français par A. Hémon) publiées en plusieurs
gentleman épousait un boxeur, jusqu'à Pygmalion qui met en scène une bouquetière transformée en grande dame par la phonétique, Bernard Shaw nous a donné tout un théâtre où se révèle la personnalité la plus originale, la plus vivante et intelligente qui soit.
Irlandais d'origine et protestant de religion, après avoir végété dans les bureaux d'un « agent foncier » où, nous dit-il, il put faire ses premières observations sur le monde et s'initier aux problèmes sociaux, Bernard Shaw quitte bientôt Dublin pour Londres. Il y arrive à vingt-trois ans. Entre temps, le petit clerc était devenu électricien et s'était enrôlé dans une brigade de téléphonistes américains. Son électricité et sa musique, — mauvais pianiste, nous dit-il, mais bon accompagnateur, — lui servent d'introduction dans la « société ». Pendant que sa mère, il le confesse ingénument, peine au piano pour lui gagner sa vie, « tout le monde écrivant des romans », il se met lui aussi à en composer. Les éditeurs naturellement les lui retournent. Seules, quelques feuilles socialistes essaient de le lancer. Heureusement, il a passé son enfance dans l'intimité des « grands
recueils : Pièces plaisantes et déplaisantes, 2 \o\. L'Autre Ile de John Bull, Homme et Surhomme, Trois pièces pour les Puritains, Le Dilemme du docteur, et tout récemment Mésalliance, La Première de Fanny, Pygmalion, Androclès et le Lion. — Signalons, pour mieux connaître Bernard Shaw, ses Opinions et Essais dramatiques, 2 vol. On y trouvera, outre la controverse shakespearienne, tels articles sur Duse et Bernhardt, Marie Anderson, journal d'une actrice, Meredith et la comédie, W. Morris, qui montrent au vif quelle idée se fait de son art ce parfait réaliste pour qui le théâtre est avant tout une école de vérité. — Cf. A. Hémon : Le Molière du XX° siècle, et surtout l'analyse si complète et vivante de M. Ch. Gestre : Bernard Shaw et son œuvre, Paris, 1912 {Mercure de France).
Maîtres ». Une promenade à la National Gallery, devant Michel- Ange et Raphaël, lui fait goûter des joies, tout gueux qu'il est, interdites à un millionnaire. Le voilà bientôt critique d'art, puis critique dramatique, homme notoire, occupé à écrire des pièces aussi bien qu'à en juger. Ibsen fait impression en Angleterre vers 1889 avec Maison de Poupée; Bernard Shaw écrit Maison de Veuves en 1892, puis l'année suivante donne sa fameuse Profession de Mrs. Warren^ qui a en Angleterre et en Amérique les honneurs de la censure, simple occasion pour M. Shaw d'exécuter censure et censeurs dans une spirituelle Apologie. 11 date de là, exécré par les uns, vanté par les autres, subissant le sort des écrivains qui, au lieu de flatter le public, entreprennent de le corriger.
Bernard Shaw se dit atteint d'une étrange infirmité. Il raconte dans une de ses préfaces qu'un jour, inquiet de l'accueil fait par les éditeurs à ses romans, il s'interrogea sur la valeur de son « point de vue » et alla trouver un oculiste. Après l'avoir examiné, l'oculiste déclara à Bernard Shaw que son cas ne l'intéressait point et qu'il avait la vue « normale ». Cela ne voulait pas dire commune, ajouta l'oculiste, et il apprit au contraire à son client que dix pour cent seulement des hommes étaient « affligés » d'une vue normale. Bernard Shaw se le tint pour dit et s'en revint persuadé qu'ainsi construit il était prédestiné à voir « différemment et mieux » que le reste des mortels, et prédestiné par cela même à
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rectifier les erreurs de ceux que la nature avait moins favorisés que lui.
Dès lors, appliquant résolument autour de lui sa vue « normale », Bernard Shaw va opérer de fameux renversements de valeur, opposant en toutes choses à la poésie la prose, levant les masques, ridiculisant des figures jusque-là respectables. Comme tous les grands comiques, comme Ibsen et Molière, c'est sur l'hypocrisie que Bernard Shaw compose ses pièces, et il commence par l'hypocrisie sociale.
Outre les innombrables digressions éparses dans ses comédies et ses préfaces, Bernard Shaw a composé ex professo un roman et deux pièces socialistes. Le roman a pour héros cet étonnant socialiste misanthrope {Unsocial Socialisi) que Bernard Shaw nomme Trefusis. Pourvu d'une belle fortune, et grâce à la fortune d'une charmante épouse, Trefusis tout à coup déserte sa femme et son luxueux hôtel de Londres. Il vient de faire une découverte, à savoir que le plus clair de ses revenus est un impôt prélevé par le gentleman son père sur le travail des femmes et des enfants dans les usines de Manchester. Dès lors Trefusis, retiré à la campagne et déguisé en prolétaire, pour éviter de se faire le complice des iniquités sociales, borne ses occupations, — quand il ne fait pas de malices aux femmes, — à grouper autour de lui les rancunes des Compagnons. Tout cela dure jusqu'au jour où la femme de Trefusis vient lui tomber dans les bras, au débouché d'un
chemin. Force est bien à Trefusis de reconnaître sa femme. Il le fait de bonne grâce, l'aime, Tadore, la caresse et... froidement la remet dans le premier train en partance pour Londres. Elle mourra de ses rebuts. N'importe! Nous retrouvons le « socialiste insocial », redevenu gentleman et toujours socialiste, parfaitement à son aise dans un monde qui a moins d'esprit que lui et traînant dans les salons des paradoxes qui y éclatent comme des coups de pistolet.
Maison de Veuves est l'histoire d'un certain Trench, gentleman honnête et plein de bonnes intentions qui, à la veille d'éponser une jeune fille riche, fait sur la fortune de sa future à peu près la même découverte que Trefusis. La fortune qui lui est destinée est mal acquise. Se mariera-t-il? Bernard Shaw nous tient en suspens jusqu'à la dernière minute. Et... Trench se marie, en découvrant que ses revenus ne sont pas de source plus pure que ceux de sa fiancée. Il serait bien sot d'être si fier.
Telle est la tactique de Bernard Shaw. Nul danger que d'une situation donnée il tire les conclusions qui nous paraissent logiques, ni surtout deux fois les mêmes. Sa Profession de Mrs. Warren, ■— histoire d une femme galante, mais qui l'est par nécessité et parce que la société, suivant l'auteur, ne lui laissait le choix qu'entre deux alternatives : la misère ou le vice, — a tout l'air d'une réplique à La Dame aux Camélias. Mais il y a bien autre chose dans la pièce. Pour excuser, sinon pour justifier Mrs. Warren, le bien et le mal, le pour et le contre sont si bien " enchevêtrés dans la pièce qu'il est à peu près impossible de les distinguer. Mrs. Warren est une coquine, soit! mais elle avait de si bonnes raisons de le
devenir! Mrs. Warren s'est déclassée par sa faute, admettons I mais elle a pour partenaires des gentlemen parfaitement distingués. Mrs. Warren aurait dû rester pauvre, très bien! mais, dans ce cas, sa fille qui est devenue une ladyy n'aurait pas eu de robe à se mettre sur le corps; elle n'aurait pas surtout cette conscience hautaine, fruit d'une culture payée à prix d'or, qui lui permet en ce moment même de critiquer l'auteur de ses jours. Après quoi, qu'est-ce que l'honnêteté? Que le Censeur décide! et le Censeur est d'office contre Bernard Shaw. Reste au lecteur à juger en suprême appel. La société met hors la loi les pugilistes et les courtisanes, qui sont cependant une institution. Elle les excommunie, tout en leur versant des gages, et Bernard Shaw triomphe de prendre ainsi la société en flagrant délit de contradiction. Il a la manie de la logique. Entre temps, sa profession étant de divertir autant que d'instruire, Bernard Shaw, dans La Profession de Mrs. Warren, embrouille à plaisir l'intrigue mélodramatique et rapproche les points de vue que le sens commun croyait diamétralement opposés. C'est l'art dans lequel il excelle, et vraisemblablement le profit le plus net qu'il tire de sa révolution. Pour nous conduire à la vérité, Bernard Shaw commence par nous jeter en plein doute. Dans le royaume des aveugles, la prédiction de l'oculiste sur « la vue normale » a fait de Bernard Shaw un roi.
Orgueil de caste, orgueil de classe, voilà la société selon Bernard Shaw. Nous ne l'ignorions point, mais
nul n'avait tenté de le prouver avec cette fertilité d'invention paradoxale et tant d'humour dans la satire. Après la satire sociale, la satire nationale. Ici Bernard Shaw s'en donne à cœur joie et à cœur léger d'Irlandais qui connaît les faibles de John Bull, mais aussi ses qualités traditionnelles de belle humeur et de patience. Une fois de plus, dans sa satire de l'Angleterre, Bernard Shaw va dénoncer l'illusion sentimentale, qu'elle porte le rouge ou le noir. La pohtique, la religion, les livres, Shakespeare, l'amour bourgeois, excitent tour à tour la verve de l'iconoclaste. Le « home-rule », les dreadnoughts, les suffragettes, la National Academy, l'Armée du Salut, toute l'actualité britannique va défiler sur la scène. A la veille de la grande guerre, Bernard Shaw est le chroniqueur le plus assidu, le reporter le plus fidèle de tout ce qui est anglais. Levers de rideaux, farces et comédies, au besoin mélodrames, feuilletons dramatiques, romans et pamphlets, Bernard Shaw, pour convertir Albion, fait flèche de tout bois, et toute idée qui vient à lui se transforme aussitôt en action scénique.
Il serait long de rééditer les diatribes dirigées par Bernard Shaw contre l'Angleterre victorienne, l'Angleterre du libre-échange, du préraphaélisme et de la respectabilité, glorieuse au dehors, confortable au dedans, romanesque, poétique et puritaine, avec, en haut, ce qu'il y a de plus brillant dans la fortune, de plus rassurant dans l'optimisme, de plus rigoureux dans la morale, en bas les masses qui s'agitent et qui s'ingénient à trouver leur salut hors des refuges du général Booth, en s'orientant vers les meetings socialistes.
Flaubert n'attaquait pas avec plus de virulence la sottise et les vanités humaines dans Bouvard et Pécuchet, Mais Tarsenal de Bernard Shavv contient des armes autrement modernes. Il a recueilli les paradoxes, les bons mots, les rancœurs aussi d'un siècle finissant et toutes les illusions généreuses d'un siècle nouveau. Sa satire est une véritable révolution.
La critique que Bernard Shavv fait de Timpérialisme britannique d'avant la guerre est expéditive et simpliste. Avez-vous des produits avariés de Manchester à écouler? Vous prenez un clergyman et une bible et vous les envoyez aux sauvages. Qu'arrivet-il? Les sauvages refusent de se convertir. Ils absorbent « l'eau de feu », après quoi ils se mettent en devoir de massacrer les missionnaires. Alors l'impérialisme entre en jeu. Il accourt avec des mitrailleuses pour défendre « la cause de l'humanité » et, au nom de la justice internationale, il annexe un territoire et écoule ses produits. Voilà la genèse des guerres coloniales de l'Angleterre et la source de l'idéalisme particulier à cette « nation de boutiquiers )), redoutable, nous dit Napoléon dans L'Homme de la Destinée^ parce qu'elle prétend faire par « principes » ce que lui commandent, en réalité, ses très pratiques ambitions.
Dans Les Armes et i Homme, parodiant le arma virumque cano de Virgile, Bernard Shaw s'est amusé à écrire une pièce antimilitariste et à dépouiller le soldat de son prestige traditionnel. Il nous
donne dans sa comédie une philosophie des héros qui avait échappé à Carlyle. Il y a là, dans un conflit entre la Bulgarie et la Serbie, certain officier suisse, le capitaine Bluntschh, qui professe une curieuse psychologie des batailles. Ce qui en décide, à l'en croire, ce n'est pas le courage, mais la peur. Deux armées en présence, ce sont deux groupes humains mis en demeure de sauver leur vie... en s'exterminant. Le capitaine Bluntschli a résolu le problème de la guerre par l'absurde. Il est allé à la bataille sans cartouches, mais avec une provision de chocolat (de là son nom vaudevillesque de Soldat de Chocolat, « Chocolaté Soldier »). Pourquoi non? Manger est, aussi bien que tuer, un moyen de survivre. L'expédient le plus sûr pour échapper aux coups de l'ennemi au cours d'une retraite étant, qui plus est, de se cacher, lé paradoxal capitaine se réfugie dans la chambre d'une jolie femme qui tombe amoureuse de lui, si peu héros qu'il soit, pour dérouter une fois de plus nos idées courantes sur la femme, la gloire et l'amour.
Dans César et Cléopâtrc, Bernard Shaw nous donnait une leçon de politique réaliste. Parodie de L'Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, la pièce est aussi bien une satire déguisée du protectorat britannique en Egypte. Le Jules César de Bernard Shaw est le type idéal du « sirdar ». L'Egypte aux Egyptiens/ s'écrie ce César très moderne, au moment même où il s'empare des points stratégiques qui commandent la ville d'Alexandrie. César a la partie belle. Il ne trouve en face de lui, sur le trône
d'Egypte, que Ptolémée et Cléopâtre, transformés par Bernard Shaw en enfants pervers et mal élevés, révoltés contre leur nourrice et leur pédagogue. Mais il faut compter avec le peuple égyptien. C'est à cet égard que César fait ses preuves de grand politique. César a le génie qui fait face à toutes les situations. Il est armé par-dessus tout d'une merveilleuse franchise. César, c'est l'homme idéal de Spinoza, l'homme sans passions, lucide et froid, sincère comme tous les surhommes de Bernard Shaw et jusqu'au cynisme. S'il fait exécuter Ptolémée et Vercingétorix, ce n'est pas qu'il soit cruel, mais seulement intéressé. César, auteur des Commentaires^ est audessus de la vanité. Il nous dit son mépris des livres à l'occasion de l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. La lecture des fastes du passé l'intéresse infiniment moins que la préparation pratique de l'avenir. César est pragmatiste et utilitaire. Mais surtout César est misogyne à l'école de Bernard Shaw. Cléopâtre a essayé de le séduire, mais elle n'y a pas réussi. César se méfie des pièges que nous tend la Force vive sous les apparences de la femme. Quand Cléopâtre entreprend d'éprouver sur lui l'effet de ses charmes. César la renvoie posément au séducteur professionnel, au « philanderer », dont c'est le métier de consoler ses pareilles. L'homme destiné à Cléopâtre, c'est Marc Antoine, « le jeune homme aux bras ronds et forts, brillants comme le marbre », le héros romantique et shakespearien auquel va tout le mépris de Bernard Shaw.
Ayant pacifié, traduisez annexé l'Egypte, le César nietzschéen de Bernard Shaw se rembarque en laissant derrière lui, pour faire le bonheur des Égyptiens,
une brute intègre, type du parfait gouverneur, nanti de maximes politiques dans lesquelles se reconnaîtrait plus d'un conquérant moderne : « Il faut toujours prendre un trône quand on vous l'offre. » (( Les impôts sont ce qu'il y a de plus précieux pour qui veut conquérir le monde. » « Scandale ou non peu importe, si c'est là le chemin de la paix. »
Mais il y a autre chose dans la pièce de Bernard Shaw. Il y a la nuit dans le désert, le soliloque de rimperator devant le Sphinx, qui tient Gléopâtre blottie entre ses pattes monstrueuses, et ce lyrisme philosophique auquel l'auteur de Man and Superman nous a heureusement habitués.
Après la politique, la religion. Bernard Shaw a tenté, dans Le Disciple du Diable, de représenter la fausse religion sous les apparences du puritanisme en Nouvelle-Angleterre, au temps de la révolution américaine. Bernard Shavs^ n'est pas un ennemi de la religion. Il avoue même qu'il trouverait plaisir à aller se recueillir dans les églises, si elles étaient bâties avec goût et vides de prêches et de clergymen.
C'est le fond de son amusante brochure : On going to Church. Les clergymen qui défilent dans son œuvre sont assez peu sympathiques. Bernard Shaw^ estplustendrepourL'^rm^ec/M^a/a/quepourl'Église établie. II y a, dans La Profession de Mrs. Warren, la caricature d'un pasteur qui n'est pas précisément le bon pasteur. Mrs. Warren a un plein carton de ses lettres, et il paraît que le grand garçon du ministre
n'est rien de moins que le demi-frère de Vivie Warren dont il est amoureux I Cette proche parenté des deux enfants n'a pas Tair de tourmenter le révérend. Il y a si longtemps qu'il a enterré les souvenirs gênants du passé sous une tonnelle fleurie de presbytère, en compagnie d'une respectable épouse! M. Shaw nous présente, il est vrai, des clergyrnen plus recommandables, socialistes ou démocrateschrétiens, qui ne craignent pas de se mettre à la tête d'une manifestation de paysans contre un château. Ce sont des inconscients ou des naïfs. Le type accompli du clergyman démocrate, c'est le mari de Candida, avec sa Guilde de saint Mathieu. Ayant abreuvé de belles phrases son auditoire, cet apôtre s'imagine avoir résolu la question sociale, si bien résolu que ses auditeurs reviennent ivres d'un dîner copieux et trop humecté de Champagne, qui a suivi sa conférence. Il y a dans Le Disciple du Diable un clergyman d'une autre trempe, à qui un péril soudain (celui d'être pendu par les Anglais) fait jeter le froc aux orties; il se réveille soldaf et aide à prendre une ville. Nul doute que ce ne soit ce type d'homme d'action, rappelant Frère Jean des Entomeures, qui ait les sympathies de l'auteur. Mais les clergyrnen d'Angleterre ressemblent peu à ce confrère d'Amérique. En résumé, l'œuvre de Bernard Shaw nous les montre point méchants, mais un peu niais.
Une société complète admire des tableaux, entend de la musique, va au théâtre, ht des livres. M. Shaw
a écrit, à ce sujet, son Amour parmi les Artistes. Il partage les artistes en deux classes. Les premiers, candidats à l'Académie royale et disciples des Préraphaélites, usent leur vie sur des Saint Georges disproportionnés ou des Dames de Slialot irréelles, alors qu'ils sont incapables de peindre fidèlement fût-ce un champ de pommes de terre. Leur vanité n'a d'égale que leur cupidité. Ils se font payer des milliers de livres sterling ce qu'un bon artisan donnerait pour quelques shillings. Cependant leur génie, — quand ils en ont, — est un don gratuit de la nature, tandis que l'artisan doit payer cher son apprentissage.
Bernard Shaw préfère la classe des artistes professionnels et des bohèmes, actrices, pianistes, chanteuses, car ce sont surtout des femmes qu'il met en scène. Celles-là du moins sont des façons d'artisans et plus ou moins des émancipées que l'art arrache aux hypocrisies mondaines. Telles la mère de Cashel Byron, Mrs. Gisborne qui joue Shakespeare, Suzanne Gonolly, M"^ Szczymplica, l'amusante pianiste polonaise avec son anglais si drôlement francisé, la petite Madge qui s'est sauvée de chez ses parents pour monter sur les tréteaux et dont le départ fait une véritable révolution dans une famille de respectables bourgeois anglais. Ces artistes sont des techniciennes autant que des virtuoses. Elles travaillent sans infatuation pour un gagne-pain souvent dérisoire, sachant bien que le succès est en grande partie une question d'effets de gorge et de doigté. Surtout elles ont jeté par-dessus bord la moralité bourgeoise pour se vouer corps et âme à leur art. La récompense de tant de bonne volonté et de modestie, c'est que les vraies artistes sont exploitées
par les directeurs de théâtre, persécutées par leurs élèves et méconnues du grand public qui voit en elles des déclassées. Bernard Shaw nous a donné un portrait typique de Tartiste selon son cœur dans le héros de L'Amour et les Artistes, M. Jack, original de la musique, proche cousin du neveu de Rameau, indépendant sinon anarchiste, que nul compromis n'a jamais asservi au goût du public et dont les triomphes sont des scandales.
Donc une immense pitié pour les artistes. Quanta l'art lui-môme, TArt patenté et célébré par les snobs, Bernard Shaw nourrit à son égard des rancunes toutes puritaines et nous entendons une fois de plus à ce propos les sarcasmes anti-esthétiques de Carlyle et de Mark Twain, sarcasmes d'autant plus piquants qu'ils émanent d'un critique d'art professionnel :
J'ai toujours été un puritain dans mon attitude envers l'Art, nous dit Bernard Shaw. La belle musique et les beaux édifices, je les aime autant que Milton, Gromwell ou Bunyan. Mais, si je découvrais qu'ils devinssent les instruments d'une idolâtrie systématique de la sensualité, je regarderais comme une mesure de salut public de faire sautera la dynamite toutes les cathédrales du monde, orgue et tout compris, sans prêter la moindre attention aux réclamations des critiques d'art et des sybarites de la culture. Quand je vois que le xix® siècle a couronné l'idolâtrie de l'Art par la déification de l'Amour, de sorte que tout poète est supposé avoir pénétré le saint des saints quand il a annoncé que l'Amour est suprême, qu'il suffît, qu'il est tout, je trouve que l'Art était plus en sûreté dans les mains des généraux de l'armée de Gromwell qu'il ne le sera jamais s'il passe dans les miennes [Pièces pour les Puritains. Préface).
Bernard Shaw ne croit guère à l'admiration déclamatoire des habitués des expositions et des concerts.
Il a pour le dire son expérience de critique, quand il usait force chaussures, « ferrées à glace », s'il faut Fen croire, pour courir, au compte des journaux de Londres, les rendez-vous d'art de la Métropole. La routine et la mode suffisent à expliquer cet engouement. Que de fois Tadmiration est synonyme d'ignorance ! Combien d'admirateurs fanatiques de Wagner, par exemple, se doutent-ils de l'état d'âme révolutionnaire du Maître composant la trilogie du Ring en ennemi de l'or et des dieux, ainsi que le prouve un ingénieux opuscule intitulé le Parfait Wagnérien qui s'applique, non sans succès, à favoriser l'évasion du maître de Bayreuth hors de la Pan-Germanie?
C'est dans la critique littéraire et dramatique que Bernard Shaw a porté ses coups les plus rudes aux idoles du sentiment. En littérature comme en politique, en religion et en art, guerre une fois de plus au romantisme et au romanesque ! Lecteurs assidus de Shakespeare, de Browning etdeTennyson, songez que, dans ses quatre romans et ses nombreuses comédies , Bernard Shaw n'a pas introduit une ligne sentimentale, ce qui n'empêche ses romans et son théâtre de divertir et de charmer. Pour Bernard Shaw comme pour Mark Twain, la critique est une école d'irrespect. Entendez le Diable, dans Homme et Surhomme^ parler à Don Juan de Dante, « cet âne », et de Milton, « cet Anglais qui mettait des canons et de la poudre à canon dans le ciel ». Mais c'est à Shakespeare que reviennent les honneurs de la
guerre. La critique de Shakespeare prend chez Bernard Shaw un tour imprévu et spirituel où Ton reconnaît un humoriste^assé maître. Bernard Shaw n'a pas trouvé mieux, pour faire pièce à Shakespeare, que de lui opposer son propre théâtre. Sous cette devise : Meilleur que Shakespeare^ Bernard Shavs^ a entrepris d'exécuter le romantisme d'qutre-Manche. C'est sous le nom de Shakespeare, appelé plus familièrement « le grand Will », que Bernard Shaw prétend mettre au pilori la naïveté et l'hypocrisie du public anglais, en fait d'esthétique.
B. Shaw n'a jamais cessé de protester contre ce qu'il appelle la « bardolâtrie », au nom de Shakespeare lui-même défiguré et incompris par les commentateurs, les acteurs et le public. Gomment « l'immortel William » réussit-il à éclipser de son vivant une foule de poètes? Shaw l'explique par les qualités purement musicales de son génie dont on n'a jamais vu les pareilles, ainsi que par sa force d'émotion, son inépuisable éloquence, sa verve, ses facéties, son extraordinaire exubérance vitale. Mais que ce roi des poètes et parfait musicien ait jamais été un penseur, M. Shaw le nie. Cherchez dans Shakespeare, nous dit-il, une vue neuve sur la vie, une explication de l'homme et du monde, de quoi former une philosophie ou une religion : vous ne trouverez rien que des mots, des phrases immuables que se passent les personnages. Sondez-les, ces phrases de « marionnettes », le « tout le reste est silence » de Hamlet, le « notre vie est un théâtre », et vous
serez frappés de les voir aussi creuses que sonores. Dans tous ces drames où le créateur du Boi Lear étale de si poignantes faiblesses, à côté d'une invention verbale prodigieuse, vous ne trouverez pas une force vive utilisable pour le bien, pas une vérité qui vaille la peine pour un homme de risquer sa vie. Shakespeare, comme Dickens, s'est amusé à décrire l'homme. « Description ne vaut pas philosophie », dit M. Shaw. L'a-t-il compris, Thomme? S'est-il efforcé de le changer? Que valent toutes ses pièces auprès d'un seul drame d'Ibsen ou d'un roman de Tolstoï? L'esprit humain n'a-t-il pas progressé depuis trois siècles? Pourquoi s'obstiner dans une conception du monde, si c'en est une, qui ne satisfait plus notre moderne curiosité? M. Shaw a posé toutes ces questions, et bien d'autres, à propos du « barde », sans parvenir à s'expliquer, sinon par un engouement, paradoxal, le culte de Shakespeare. Si les Anglais, dit-il, ont voulu faire de leur grand poète national un penseur original, ne serait-ce pas précisément parce que la pensée leur est assez peu familière et qu'ils ne sont au fond qu'un peuple sentimental?
Est-ce Shakespeare ou le public, aveugle dans le culte qu'il rend au grand poète, que Bernard Shaw critique? A lire les feuilletons dramatiques de Bernard Shaw, on s'aperçoit bien vite que ce n'est pas Shakespeare qui est le plus malmené. Faites la différence, dans le génie « du grand Will », de ce que Shaw admire sans restriction et des qualités factices que ses admirateurs fanatiques prêtent à Shakespeare, vous aurez le plus clair de l'authentique génie du grand dramaturge devant qui Bernard Shaw est le premier à s'incliner. Shakespeare avait usurpé les
droits divins, et de grand dramaturge était passé à l'état d'idole. Bernard Shaw lui rend sa simple humanité et Shakespeare n'en est que plus grand, si grand que tout le monde se reconnaît en lui : « Quand je commençais à écrire, nous dit Bernard Shaw, William (c'est Shakespeare) était un dieu, et un dieu ennuyeux. Maintenant qu'il n'est plus qu'un homme comme nous tous, ses pièces ont atteint à un degré de popularité sans précédent, nonobstant quoi ses adorateurs m'accablent d'injures » {Opinions et Essais dramatiques^ II, 465).
La façon dont le public traite, ou plutôt maltraite à la scène les pièces de Shakespeare, est pour Bernard Shaw une preuve de plus de l'hypocrisie des Anglais. Incapables de goûter Shakespeare dans la pleine franchise du texte, les directeurs de théâtre, de complicité avec le public et les critiques,' mutilent à la représentation les drames shakespeariens. Il faut au public les péripéties et tous les émois de l'attraction sexuelle, sauf le dénouement que la respectabiUté relègue dans les coulisses. Ces sentimentaux sont d'incurables idéalistes. Ils ressemblent au baron de La Première pièce de Fanny^ qui prend plaisir à voir jouer une pièce immorale, sans pouvoir en souffrir une vraie, parce que l'immoralité est romanesque et que la vérité toute nue n'a d'autre charme qu'elle-même.
Bernard Shaw a écrit sa Quintessence de l'Ibsénisme pour prouver que le théâtre d'Ibsen, de Brand à Maison de Poupée^ n'était qu'un réquisitoire contre
les méfaits de l'hypocrisie idéaliste. Selon Bernard Shaw, il faut chercher l'origine de ce travers dans la lâcheté humaine. Il est plus facile de supposer a priori la réalité belle que de travailler à la transformer, quand elle manque de charme ou nous offusque. Ainsi l'idéal sert la paresse et notre faiblesse naturelle aime à s'armer d'illusions. Le roman nous fait oublier la vie, alors qu'il devrait nous la rendre plus intelligible. Tel est le vice moderne par excellence, la substitution du sentiment à la raison, les faits sacrifiés aux apparences. Un incurable penchant nous porte vers une interprétation idéaliste, romanesque et sentimentale de la vie, de l'homme et de la société. La preuve en est faite une fois de plus. Dans tous les domaines de l'existence, le romantisme se glisse et pervertit nos façons actuelles de penser ^
Comment une hypocrisie si générale n'entacheraitelle point les relations des sexes? L'amour serait-il le seul qui échappât à l'universelle illusion? La réponse n'est pas douteuse et l'enquête de Bernard Shaw sur ce sujet aboutit à des résultats originaux et comiques entre tous. Prêtons une attention particulière à sa métaphysique amoureuse. Elle est singulièrement attrayante et instructive. En enlevant
1. Et c'est bien à cela en définitive qu'il faut ramener la philosophie de Bernard Shaw. Il a fait, comme Nietzsche et Flaubert, la critique du romantisme européen et surtout anglais.
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son carquois, ses flèches et surtout son bandeau à l'amour, Bernard Shaw va lui laisser tous ses charmes. Ses ingénues seront cruelles, mais d'une cruauté charmante, et nul ne saura comme elles l'art de dompter et de subjuguer en caressant.
Examinons avec Bernard Shaw, et dans un esprit nouveau, ces relations de l'homme et de la femme, idéalisées par les poètes. Étudions-les, non plus du point de vue romanesque, mais en psychologues avertis par des livres tels que ceux de Schopenhauer, misogyne insigne. Que trouvons-nous sous de beaux dehors? Simplement ce que Shakespeare proclamait, avant Gœthe, à propos des amours de Troïlus et de Cressida : l'attraction irrésistible des affinités sexuelles. La femme, selon Bernard Shavs^, est essentiellement une créature d'amour, une chercheuse et une preneuse d'hommes. Dans la société actuelle, la femme n'a qu'un but : trouver un homme « qui prenne soin d'elle », selon l'euphémisme employé par Mrs. Warren, proxénète philosophe, — un homme qui l'aide à faire parvenir la Nature à ses fins. Heureux serions-nous, si les poètes s'étaient contentés de cela ! Point n'est besoin de construire là-dessus des romans et d'importuner la Muse. -Inutile surtout, combien dangereux et cruel, d'enchaîner l'un à l'autre à tous risques, for betier for worse, ainsi que le déclare le rituel anglican, deux êtres qui ont épuisé en un instant le plaisir de se rencontrer. La domesticité n'a rien à voir à l'amour. Le roman finit où l'union commence. Telle est la psychologie amoureuse de Bernard Shaw^.
Ayant dépouillé résolument hommes et femmes de la sentimentalité et de la respectabilité traditionnelles, il les met face à face. Au lieu de poupées éloquentes développant des thèmes connus, nous avons des hommes et des femmes experts à se dire sans hypocrisie tout ce qu'ils pensent, les hommes surtout le disant aux femmes sans ambages : car les femmes, chez M. Shaw, sont trop fines pour trahir leurs sentiments sur cette question autrement que par des caresses ou par un simple regard. Leur pudeur n'est plus qu'une forme de la ruse. Les « philistins » en ont pâli, mais Bernard Shavs^ pense que la vérité en a profité.
Cet amour « force vitale » est tout-puissant. Il naît d'un clin d'œil et ne peut mourir qu'après s'être satisfait. La famille et l'État ne peuvent rien contre lui. L'amour est fibre, parce qu'il est fatal. Laissez faire les femmes. Gomme le papillon, comme la fleur, la nature les a formées séductrices. Elles sont des tentatrices nées, et inofïensives seulement dans la mesure de la résistance de l'homme. Sur cette idée, M. Shaw a composé Homme et Surhomme. L'homme est celui qui, entre autres erreurs, s'imagine que la femme est un butin de conquête. QueUe désillusion, le jour où, après avoir été cajolé et appelé des plus doux noms, il s'aperçoit qu'on n'a fait que jouer avec lui et qu'on le dédaigne, malgré sa poésie et son romantisme! Le « surhomme », c'est Nietzsche doublé de Schopenhauer et sachant que la « force vitale » le destine à devenir la victime de la femme.
Elle viendra en effet comme Anne de la pièce, après avoir congédié son poète, — que « son cœur brisé va rendre, dit-elle, si intéressant dans les salons », — entourer de ses frêles bras le surhomme, et dans cette simple caresse elle trahira le rôle que les lois naturelles anonymes et inéluctables veulent lui faire jouer. Et le surhomme, tout surhomme qu'il est, n'aura qu'à se laisser faire. Napoléon lui-même, dans U Homme de la Destinée, a été battu par une femme. L'instruction aura beau parer la femme d'une seconde nature apparente : sous la poussée de la « force vitale », tout cet appareil factice volera en éclats. Il n'y a pas d'autre désir chez la « féministe » que chez la femme ordinaire. Seulement, dans son cas, la tentation change d'aspect, se complique : elle dissimule encore mieux ses plans. Mais le résultat est le même. Née impérieuse, c'est la Didon de Virgile. Il faut, coûte que coûte, un homme à la femme. Déçue par Tun, elle se tournera vers l'autre sans vergogne. Telle est la morale de On ne sait jamais ( You never can tell), où un jeune dentiste, expert dans le « duel des sexes », défie Thypocrisie d'une féministe qui n'ose pas s'abandonner à la « force vitale ». Telle la morale du Philanderer, composé spécialement sur la tentation amoureuse et où deux femmes ibsénistes se disputent le même homme, qui n'épouse en définitive ni l'une ni l'autre.
L'homme doit succomber à l'amour. Seulement il y a lutte. La nature porte la femme à se marier le plus tôt possible, et sa raison conseille à l'homme qui
pressent l'esclavage de n'épouser que le plus tard possible. La femme attaque et l'homme recule. Il ne lui reste qu'à se rendre ou à fuir, effrayé par cette persécution et par l'asservissement qui le guette. La femme n'aime que par besoin de protéger. Voilà pourquoi Gandida, mise en demeure de choisir entre deux hommes qui l'aiment, ne choisit pas le plus savant ni le plus fort, mais le plus faible, celui qu'elle pourra le mieux protéger : l'orateur de la Guilde de saint Mathieu, son mari.
« Un homme complet n'a pas besoin de femme », écrit Bernard Shaw. Voilà pourquoi encore ses romans et son théâtre comptent de si belles fuites. Il y a la fuite de Trefusis du Socialiste insocial, qui abandonne sa fençime, sans pouvoir se séparer de son portrait. Elle le poursuit, il ne cède pas ; elle meurt un peu par la faute de Trefusis, Trefusis ne verse pas une larme. Finalement, Trefusis convole en secondes noces avec une femme qu'il a dédaignée jusqu'ici et qu'il épouse sans avoir l'air de l'aimer, uniquement pour tenir un pari. Telle la fuite de cet extraordinaire Gonolly du Lien Irrationnel, autre roman. Gonolly, ingénieur électricien, s'est piqué au jeu d'épouser une jeune fille dans la gentry. Il y réussit, en dépit d'un père aussi récalcitrant qu'Arnolphe de Molière et contre lequel la force vitale, qui joue dans l'œuvre de Bernard Shaw le rôle de la fatalité hellénique, fait se révolter sa propre fille. La gageure était redoutable. Il n'y a rien de commun entre une lady et un parvenu. Gonolly le découvre bientôt à ses dépens, quand sa femme se reprend à aimer un ancien soupirant du même monde qu'elle. Mais Gonolly est un surhomme. Il sait qu'on ne va
pas à rencontre de sa destinée. Conolly ne jouera pas le rôle banal du mari trompé. Conolly ne fera pas de scène. Conolly au besoin confiera sa femme à l'amant. Conolly est possédé d'un amour qui le console de tout autre, il joue de l'orgue et étudie l'électricité. Arrive ce qui devait arriver. Mrs. Conolly part pour New- York avec son amant... qui d'ailleurs l'abandonne au bout de huit jours. Quant à Conolly, le voilà pour longtemps un homme libre, tout à la musique et à l'électricité.
Après Trefusis et Conolly, c'est au tour du capitaine Brassbound de prendre une belle fuite. La partie est rude. Brassbound a affaire, tout écumeur des mers qu'il est, à une femme en qui la « force vitale » s'incarne avec toutes ses ruses. Elle est armée, qui plus est, d'une subtile dialectique apprise à l'école de Bernard Shaw. Pour s'être laissé rapiécer sa vareuse par la belle Lady Cecily Waynflete, le corsaire est bien près de succomber. Mais non, Brassbound s'évade in extremis. Un coup de canon annonce l'appareillage de son navire et l'arrache à la tentation. Brassbound est Ubre. Énée échappe une fois de plus à Didon. Il n'était que temps. Tant mieux pour l'homme, tant pis pour la femme, une fois de plus sacrifiée 1 Au fond de sa déception d'amoureuse, il y a de l'admiration pour l'homme dont elle n'a pas pu triompher [La Conversion du Capitaine Brassbound).
En opposition et parfait contraste avec la société ainsi représentée, restait à créer le surhomme. Nous
le connaissions déjà esquissé dans les Trefusis, les Conolly et autres hommes libres, pleinement conscients de leurs droits, incapables à jamais de se laisser décevoir par les apparences. Le surhomme typique de Shaw est un composé de César {César et Cléopâtre), de Don Juan [Homme et Surhomme) et de Cashel Byron, l'athlète capable d'assurer l'avenir d'une race saine, contempteur de toute culture et qui, pour se faire respecter, possède dans la force de son poing, ce « pouvoir exécutif » sur lequel discutent vainement les assemblées déhbérantes. En pays anglo-saxon, un tel homme ne s'appelle pas Napoléon, mais Cromwell, l'homme fort doublé d'un mystique, le soldat puritain sur qui Bernard Shaw nous doit une pièce pour faire pendant à la biographie composée par Garlyle.
Dépris de l'erreur sentimentale, sans illusion sur l'état présent et futur de l'humanité, le surhomme de Bernard Shaw est, en attendant mieux, « un athlète philosophe marié à une femme bien portante ». Il s'est marié pour avoir des enfants et non pour obéir au rituel anglican, encore moins pour enterrer ses forces de pensée et d'action dans un bonheur ou un malheur domestique consolé par la lecture des poètes et le prêche dominical. Gela fait, le surhomme shawien s'occupe de réformer la société, sinon de la supprimer. Tandis que la société existe, étant réformateur mais Fabien^ ce qui veut dire patient, il fonde ses relations avec les hommes sur une fran-
1. C'est Fabius Gunctator que la branche fabienne du socialisme anglais s'est donné comme patron. Il est le symbole de la modération et des sages lenteurs que les Fabiens prétendent apporter dans les réformes sociales.
chise absolue. Il sait le dessous des choses. Il est merveilleusement clairvoyant. Il ne se paye point de mots. Toute passion, tout entraînement lui sont étrangers.
Ainsi muni, il soutiendra les faibles contre les forts et, grâce à sa merveilleuse dialectique, il démasquera les fausses prétentions et les préjugés. Les hommes qu'il veut convertir le prendront pour un bouffon et pour un mime ; mais, bien loin de rougir de sa livrée, il reprendra le vieil adage latin et réformera les mœurs en riant. Combien sérieux au fond I Connaisseur d'hommes comme Alceste et comme Mohère, avec l'indulgence et le parti pris d'allègre optimisme de Figaro, se hâtant de rire de tout pour ne pas être obligé d'en pleurer.
Est-ce à dire que ce réformateur travesti en humoriste se fasse beaucoup d'illusions sur les chances que l'avenir laisse aux hommes de s'amender? 11 y paraît peu, à l'entendre. Bernard Shaw^ est de ceux qui connaissent trop bien l'homme pour lui faire crédit de vastes espoirs. L'histoire lui a appris que rien de tel que ce que nous appelons progrès n'existe. Notre illusion sur ce sujet consiste à prendre le perfectionnement des moyens pour celui des fins. En réalité, nos douleurs et nos plaisirs sont toujours les mêmes. Les bornes de notre vie n'ont pas reculé. Nous portons d'autres habits. Nous faisons plus vite des actions que nos pères faisaient plus lentement. Nous nous parlons, nous nous écrivons et nous nous tuons de plus en plus loin et toujours plus vite. Mais ce que nous nom-
mons emphatiquement civilisation n'est qu'un leurre. Nous ne valons pas mieux qu'au temps d'Homère. B. Shaw en trouve dans l'histoire contemporaine de la Grande-Bretagne de fameux exemples, empruntés aux récentes guerres égyptienne et sud-africaine. Il nous rappelle que l'Europe a terminé son expédition internationale de Chine en exigeant, « à la tartare », la tête des chefs Boxeurs. La démocratie, le sociahsme lui-même ne sont pour B. Shaw, membre de la socialiste Fahian Society et qui en exploite si bien les doctrines, que des pis aller, des trompe-l'œil ou des trompe-la-faim. Aucune réforme sociale ne saurait transformer l'humanité. Si le surhomme doit naître, c'est d'une sélection aidée par l'État lui-même. Supprimez, ditB. Shaw, sinon la propriété, du moins les inégalités factices inhérentes à la propriété et qui établissent des castes parmi les hommes. Supprimez le mariage. Permettez à l'homme et à la femme de se rencontrer dans le libre jeu de l'amour. Le salut de l'humanité pourrait naître de l'union transitoire d'une -juive et d'un lord anglais!
Que d'ironie dans cette utopie d'un satirique qui dévoile souvent la réalité de l'iniquité sociale dans sa pleine laideur! A quand la fondation de ce « Bureau de la sélection conjugale »? Et en attendant?... Qu'il s'explique le rire méphistophélesque de ce philosophe dont le socialisme désenchanté finit en dilettantisme!
Telle est la substance d'Homme et Surhomme, avec, au troisième acte, l'intermède de Don Juan, d'Anna de Ulloa, du Diable et de la Statue du Commandeur, et le catéchisme révolutionnaire qui le termine. Un aphorisme peut en donner le ton : « Ne faites pas aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît à vous-
même ; il peut se faire qu'ils n'aient pas les mêmes goûts. » — Le Don Juan de Bernard Shaw a été transformé par ses lectures modernes, victime cette fois des femmes dont la légende l'accusait d'être le bourreau. N'ayant rien trouvé qui le satisfasse sur cette terre où les hommes se meurtrissent à réaliser l'idéalisme dont l'enfer, peuplé de bonheurs illusoires, est la véritable patrie. Don Juan voudrait passer au ciel. Le ciel de Bernard Shaw est le royaume de la réalité, sans femmes, sans poésie, sans volupté, ciel puritain, nu et froid, de l'inteHigence, où la vie n'est plus que « la force qui tend sans cesse à acquérir un pouvoir plus grand de se contempler ». Voilà le dernier mot de la philosophie shawienne : par delà l'amour, la poésie et la science, la pure contemplation^ le triomphe de la raison inexorable.
Les pieds sur la terre et le front en pleines nuées, s'étant donné le plaisir de discuter les plus angoissants problèmes, les ayant tournés et retournés à sa guise, confondant à tout propros, pour la rendre plus profonde et plus dramatique, la question sociale et la question féminine, puis, tout d'un coup, comme si tant de réalité lui pesait, après avoir donné dans son catéchisme révolutionnaire la quintessence de ses paradoxes, libre de tout système, s'évadant en utopie, tel est Bernard Shaw philosophe. Situations tragiques, contrastes comiques, et surtout détours subtils d'une verve inlassable, finesse d'une dialectique rappelant Voltaire, Renan, Anatole France, avec en plus le génie de l'action et de la mise en scène, le don de créer des personnages vivants, — il y a ainsi dans l'œuvre de Bernard Shaw de quoi satisfaire tous les goûts.
Après avoir étudié les idées et la philosophie de Bernard Shaw, il faudrait parler de son art. L'auteur d'Homme et Surhomme n'a jamais eu qu'un but : enseigner aux hommes ce qu'ils devraient être en les représentant tels qu'ils sont^ Soit que le dramaturge dépouille tout à coup sur la scène un personnage de ses prétentions, soit qu'il le confesse en le' confrontant avec d'autres comparses, soit qu'entrant en double dans le jeu, l'auteur aide l'acteur à se moquer de lui-même à force de se contredire, rarement pareille clairvoyance s'était vue alliée à tant de virtuosité. C'est bien cette loi des contrastes et d'opposition des motifs qui semble être à la base du système dramatique de Bernard Shaw. Que le heurt des idées, les conflits de points de vue, le déclenchement imprévu des paradoxes, puissent fournir matière à théâtre et à théâtre vivant, Bernard Shaw en a donné la preuve. Dramaturge philosophe, il a
1. « L'œuvre de l'artiste, c'est de nous montrer tels que nous sommes. Notre esprit n'est autre que cette connaissance de nousmôme, et celui qui ajoute la moindre chose à cette connaissance crée un esprit nouveau, aussi véritablement qu'une femme crée de nouveaux hommes. » (Homme et Surhomme.)
Le but de la comédie, « c'est de dissiper l'inconscience en projetant droit sur elle la clarté de l'analyse morale et intellectuelle la plus pénétrante ». C'est cette lucidité qui, faisant défaut à l'Anglais, le met au-dessous du Français, de l'Irlandais, de l'Américain et du Grec, conduits eux « par cette virtuosité intellectuelle qui aime à prendre une conscience exacte et complète des choses pour les maîtriser intellectuellement ». Et Bernard Shaw parle de « l'art », de « la joie positive de la désillusion ». {Opinions et essaie dramatiques, II, 220-221.)
fondé un théâtre sur les antinomies du sentiment et de la raison incarnées en des personnages de comédie. Prenez deux personnages de M. Shaw, un homme et un surhomme, et laissez-les parler. Chacun dit tout juste le contraire de l'autre, l'un blanc, l'autre noir; leurs notions de tout sont aux antipodes. Du contraste des idées, du heurt des idées et des sentiments naît le plus saisissant des jeux. La boîte à paradoxes de M. Shaw n'est jamais vide. Il en tire des merveilles. Il se charge de nous mener de découverte en découverte sur le plus banal des chemins. Leur clairvoyance ensuite, leur « faculté de désillusion », achèvent de faire de ces manieurs de paradoxes des personnages de comédie. L'art où ils excellent, après nous avoir enlacés dans un réseau de contradictions, est celui d'ôter leur masque aux figures les mieux déguisées. Que cette opération est amusante, à cause de la confusion des originaux à se voir ainsi reconnus ! Il va sans dire que les situations sont aussi paradoxales que les paroles. Il y a dans l'œuvre de M . Shaw d'étranges surprises pour le lecteur et le spectateur. Leur désillusion, leur clairvoyance, leur franchise imposent à ses personnages, conformément à leur renversement de valeurs, des attitudes stupéfiantes. Pensez à Candida choisissant entre deux hommes le plus faible, à GonoUy confiant sa femme à celui qu'il sait être son amant, à Tanner d'Homme et Surhomme épousant Anne malgré lui. Qu'on lise surtout ce Socialiste insocial où Bernard Shaw semble avoir concentré de bonne heure ses meilleures et ses pires réparties. On y trouvera, entre autres épisodes, Trefusis au lit de mort de sa femme la félicitant de l'avoir enfin libéré, — et il l'aimait I
Il faut voir nos surhommes aux prises avec une de ces femmes que Bernard Shaw peint délicieuses, mélange de séduction et de ruse, dissimulant sous leurs charmes les graves desseins de la « Force vitale ». On dirait que M. Shaw a chargé les femmes de tout le sentiment qu'il refuse aux hommes. S'il les a abaissées ou élevées par cette opération, c'est à elles-mêmes de le dire. Il les a représentées comme un obstacle sur la route de la surhumanité dont, à peu d'exceptions près, il semble leur interdire l'accès. Mais qu'elles sont donc aimables dans leur simple force amoureuse et leur attrayante faiblesse! Qu'il est galant, ce duel des sexes dans lequel on attendait des coups désespérés! Que ces socialistes « insociaux » sont courtois, portant eux-mêmes le mouchoir aux beaux yeux qu'ils viennent de faire pleurer, amenant au bord des lèvres tel aveu qui s'était juré de demeurer inexprimé, tendant galamment au mensonge féminin le miroir où il se reconnaîtra en boudant, démasquant en souriant les coquettes ou bien faisant un coup d'éclat et jouant les tigres, parce que cela aussi est dans la logique du rôle et l'instinct du mâle. Rarement vit-on main aussi experte à manœuvrer les fils ténus qui font mouvoir la sensibilité féminine. En marge des scènes de pure raison de son théâtre pour puritains, que de délicats marivaudages ! Dans les passes les plus expertes et les plus souples du duel des sexes, à côté de ce que Bernard Shaw appelle des femmes « déféminisées » {unwomanly women) et de viragos authentiques, que de poétiques.
sœurs des ingénues de Shakespeare, de Marivaux et de Musset !
Il faudrait dire aussi l'effet que produisent à la scène ces comédies d'idées, sans éclat de passion, mais d'où Fémotion n'est pas absente et où la discussion mainte fois s'épanouit en lyrisme, où l'on sourit plus que l'on ne pleure, où Ton argumente plus que l'on n'agit, et dans lesquelles le plaisir le plus certain que l'on goûte est celui de discuter et d'opposer à plaisir toutes les idées pour avoir la joie de passer sans interruption d'un point de vue nouveau à un autre.
De ces pièces, les décors et les costumes voilent à peine la pure intellectualité. La date elle-même n'y fait rien. En bon métaphysicien, Bernard Shavv se complaît dans l'anachronisme, théoricien de l'absolu où tous les contrastes se rencontrent. Il aime à transposer l'histoire en pleine actualité. Donnez un frac à César au lieu d'une toge, et César est toujours César. Combien son Colisée et ses martyrs sont modernes!
Ajoutez que ce théâtre, affranchi de toute convention, nous promène deçà delà au gré de la fantaisie la plus indépendante, de l'imagination la plus alerte, avec un merveilleux laisser-aller et une indifférence complète envers la logique et les règles. Logiques, les pièces de Bernard Shaw le sont, et impitoyablement, dans les questions débattues, au cours de l'argumentation, mais de soi la comédie shawienne est libre, capricieuse et vagabonde. L'intrigue est pkis dialectique que pathétique. Tout le personnage est dans ses paroles et n'est que là. Ses idées une fois
exprimées, il n'existe plus. Il soutient sa thèse et s'en va, mais avec quel brio il fait valoir sa thèse, avec quelle flamme et combien de nuances dans les points de vue I Bernard Shaw écrit moins pour nous émouvoir que pour nous instruire. S'il nous charme et fort souvent nous émeut, la faute n'en est point à lui, sans doute, mais à nous qui ne savons pas nous complaire à la vérité toute nue.
L'acteur le plus en vue dans ces pièces, c'est, somme toute, l'esprit de l'auteur, un esprit d'une admirable souplesse, actif, mobile, changeant, jamais à court de pirouettes, assumant pour les quitter, quand bon lui plaît, tous les rôles, et jamais plus brillant qu'en se donnant à lui-même le démenti.
On a comparé Bernard Shaw à Molière. Il n'a en effet épargné ni les médecins ni les prudes, et il fait parler d'or les ingénues et les valets. Mais, si la comédie sociale était en germe dans MoUère, elle prend dans les pièces de Bernard Shaw une singulière extension. — Pour les uns un prophète, pour d'autres un épouvantail, pour beaucoup une énigme, Shaw est un exemple rare de la réunion des facultés critiques et poétiques dans le même homme. Les fantaisies philosophiques et le merveilleux à' Homme et Surhomme^ les intuitions historiques de César et Cleopâtre avec le portrait de l'imperator nietzschéen, la belle clarté de Candida, les flirts philosophiques du Philanderer, sont non seulement de la satire, mais du grand art et de la très haute comédie.
La guerre qui convertissait Mr. Britling* n'a pas changé Bernard Shaw. Il était prêt, et les hostilités ne trouvèrent point dépourvu son arsenal aux paradoxes. Bien avant le conflit européen, Bernard Shaw aiguisait ses flèches contre le patriotisme purement sentimental et les illusions du chauvinisme. Nous l'avons vu, dans Les Armes et riJomme, nous donner une psychologie désenchantée des batailles. Des vivres et encore des vivres : voilà le moral des armées. C'est l'intendance et le ravitaillement qui gagnent les batailles. Quant au courage, ce n'est qu'un réflexe de la peur. Tuer pour ne pas être tué, voilà le dilemme sur lequel les batailles s'engagent et se dénouent.
Dans Le Commandant Barbara^ Bernard Shaw symbolisait l'union de l'esprit et de la force dans le mariage d'un « officier » de l'armée du Salut avec un fabricant de munitions. Bernard Shaw y prenait le parti de l'armurier Undershaft contre les idéahstes et les pacifistes. Undershaft vend des canons et des munitions, et il est fier de sa firme. Il fait des millions avec les obus et les torpilles. C'est un gros personnage et il a la moralité du métier. Nous le connaissons. Lui conseille-t-on de mettre ses m-unitions au service du droit, il répond qu'aux yeux d'un fabricant de canons toutes les causes se valent. Il y a dans la pièce un autre personnage non moins original. C'est un professeur de grec, désabusé, con-
1. Dans le romaa de H. G. Wells : Mr. Britling sees it through.
vaincu que c'est la force et non la poésie qui mettra un peu de justice dans le monde. « Guerre à la guerre 1 » voilà sa devise, et pour cela il faut non des livres, mais des canons. Le professeur de grec se fait donc armurier, lui aussi. La guerre est, dit-on, une invention du diable. C'est pourtant le diable lui-même qui lui fait son procès dans Homme et Surhomme. Nous avions déjà la peste, les tremblements de terre, la famine, le tigre et le lion ; mais il fallait Thomme, de tous les animaux le plus lâche, pour inventer le sabre et le fusil...
Ne croyez pas que Bernard Shaw soit un ennemi de la force. Il aime même le courage, « comme tous les civils timides de tempérament ». Que célèbre-t-il dans son œuvre, sinon les prouesses de la Force vive évoluant à travers le monde? Soyons forts, mais ayons la franchise de notre force, et si nous fabriquons des canons, comme Undershaft, n'ayons crainte de les tirer pour une cause (^ui en vaille la peine, et sachons bien que les canons tuent ^ Voilà le point de départ de la philosophie de Bernard Shaw sur la guerre. Pas d'hypocrisie, et distinguons une fois de plus le pratique du sentimental.
L'attitude de Bernard Shaw dans le conflit actuel était ainsi dessinée à l'avance. Il y a quelques années, il traçait à la Grande-Bretagne son devoir en termes fort clairs en cas de conflit franco-allemand. Dût-elle jouer à pile ou face la question de savoir de quel