CHAPITRE IX
S'il ne peut y avoir aucun doute sur le rôle d'Ares dans les croyances helléniques depuis le temps de VIliade, si Ares a toujours été en Grèce le dieu de la guerre, en revanche^il est assez difficile d'expliquer d'une façon rigoureuse son origine physique. Sur ce point, les conjectures abondent plutôt que les preuves. Les philologues, hellénistes ou indianistes, qui ont analysé le nom d'Ares pour essayer d'en déterminer la signification, sont arrivés à des résultats dont la diversité est enibarrassante. La plus récente de ces étymologies, proposée par M. MaxMûlIer et adoptée par M. Cox, est cependant celle qui nous paraît offrir le plus de probabilité MMaxMùller rattache lenom du dieu grec ''Apr)ç(éolien'Àp£u<:), comme celui du dieu latin 3/ars, à la racine sanscrite mar', d'où est dérivé, dans la mythologie védique, le nom des Maruts, divinités de l'orage. Marut, l'orage, dit-il, est littéralement le « broyeur ou le briseur ». Cette explication, qui ne peut avoir en elle-même que la valeur d'une hypothèse, a l'avantage de s'accorder avec le caractère traditionnel de l'Arès hellénique. On conçoit facilement, en effet, comment le dieu qui, dans le ciel, est l'auteur des plus épouvantables bouleversements, qui semble y déchaîner la guerre, a pu devenir, sur la terre, le dieu des combats et des furieuses mêlées. L'analyse de la légende d'Ares va nous montrer le lien de ces deux idées dans la mythologie hellénique.
Fils de Zeus, Ares est né dans les espaces célestes ; mais il est eu même temps le fils d'Hèra, la déesse dont l'humeur querelleuse personnifie les troubles atmosphériques. Il participe à la nature de sa
1. Nouv. leçons sur la science du langage^ H, p. 56 de la Irad. française ; Mythol. oflhe Aryan nations, II, p. 253.
■ 2. Sur cette même racine, voir A. Kuhn, Zeiischr. f. vergl. Sprachf., I, 576; Corrssen, ibid., II, p. 1-35; Léo Meyer, Y, 387. D'autres étymologies sont données par Welcker, Gricch. GôUerUhre, I, 415, et Gerhard, Griech. Myih., §347, 1-3.
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mère : nature violente et intraitable ^ Son intervention dans les combats est toujours accompagnée d'un terrible fracas. Quand le poëtc la décrit, elle éveille chez lui toutes les images de la tempête. Blessé par Diomède, Ares pousse un cri pareil à celui que feraient entendre neuf ou dix mille guerriers aux prises, et ce cri glace d'épouvante Grecs et Troyens. Quand il remonte vers l'Olympe, il apparaît aux regards du héros a semblable à une nuée sombre, à une nuée orageuse, qui obscurcit le ciel au moment où s'élève le souffle furieux du vent. » Ailleurs, il est comparé « au noir ouragan*. » Quand il tombe frappé par la pierre qu'Athèna lui a lancée, il couvre dans sa chute sept arpents de terre; sa chevelure se mêle à la poussière; on entend retentir le cliquetis de ses armes'. Ces images ne rappellent-elles pas les phénomènes effrayants de l'orage, drame céleste où plusieurs dieux jouent un rôle, mais dont Ares est le plus violent acteur? Ce dieu a d'ailleurs sur la terre un séjour significatif, qui est la Thrace. Cette résidence d'Ares a pu indiquer, dans la pensée des Grecs, le berceau de sa religion, laquelle aurait été apportée en Béotie par les peuplades guerrières et barbares du nord de la Grèce. Mais, comme le remarque justement Preller\ la Thrace, dans la langue mythologique, désigne d'une façon générale la rude région du nord, d'où viennent les frimas de l'hiver, qui est le pays de Borée et des tempêtes. C'est |)our cette raison qu'Ares aime à y résider, tandis qu'Apollon le dieu de la lumière, dont l'éclat a pour condition le calme de l'atmosphère, habite au-delà de cette patrie des orages.
Dans toutes les mythologies ariennes, les dieux qui obscurcissent le ciel sont considérés comme les ennemis des divinités du ciel brillant. Tel est aussi le caractère d'Ares. Sans doute Ares n'a jamais été rangé dans la catégorie des Titans, et il fait partie de la société de l'Olympe. Mais son caractère violent le rend un objet d'aversion pour les autres immortels. « De tous les dieux qui habitent l'Olympe, lui dit Jupiter, c'est toi qui m'es le plus odieux ; car tu ne cesses de te plaire à la discorde, aux guerres et aux combats^. » Il a surtout pour ennemie Athèna la déesse de l'éclair, qui est naturellement en lutte avec les dieux ou les démons de l'orage. Dans VIliade, tantôt elle arme le bras de Diomède contre le dieu qu'elle déteste; tantôt, s'attaquant elle-même à lui, elle réussit à le blesser et à le renverser sur le champ de bataille.