Voir J. Grimm, Deultc/ie Mijthol., p. 37G
3. Panofka, Ànn. intt. Arch., IV. p. Ï17. Cette cooception se trouve dijà iaJiquée daiu un vers du Bouclier d'Hercule, 258 : 'ArfioTs; si^i ni/K /uviA<i Si^,-.
4. Sur le di-veloppenient de celle idée dans [a niorale et dans Id l<tlérature di!s Grecs, Toir surtout le reminjuil)* traviil de H. Tuuriiier : Wmé>U cl la jaloutie dn dieux (Paris, Durand, 1803).
comme celle-ci, donner naissance, avec le temps, à une personne divine. Depuis Homère jusqu'à Hérodote, Némésis n'a pas été une déesse; elle n'a été qu'un sentiment moral. Ce sentiment, qui a tenu une grande place dans la vie morale et religieuse des Grecs, dépend d'une des traditions fondamentales de leur théologie : celle de la répartition primitive des biens du monde. Dans cette répartition, en dépit des efforts de Prométhée pour tromper Jupiter, la meilleure et la plus large part a été attribuée aux dieux : le lot des hommes a été composé d'une grande somme de misères et d'un faible mélange de biens. Tandis que la félicité et la puissance divines se meuvent dans une sphère presque inGnie, l'activité humaine est enfermée dans un domaine restreint que les dieux eux-mêmes ont limité. Partout autour d'eux les mortels rencontrent des bornes et des barrières qu'il leur est interdit de franchir. L'une de ces barrières est celle de la loi morale : quiconque la transgresse résiste à la volonté des dieux et commet une sorte de sacrilège. Celte résistance était considérée par les Grecs surtout comme un excès (u6pi;). Or, c'est cet excès que réprouvait d'abord le sentiment de la némésis. « Chez l'homme, dit M. Tournier, la némésis peut être définie le sentiment de la désapprobation à tous les degrés, depuis l'indignation excitée par le crime jusqu'au secret murmure de défaveur par lequel nous blâmons intérieurement les fautes légères. On s'y expose également en contrevenant aux règles du devoir ou à celles de la bienséance, en manquant aux égards réclamés par l'âge, le rang, le malheur, Thospitalité, les titres de père et de mère, comme en s'écartant, par des paroles présomptueuses, de la condescendance due à l'amour-propre de ceux dont on est écouté. Tout excès, toute disproportion, toute irrégularité lui donne l'éveil ^ » Chez la divinité, la némésis peut être également excitée par les infractions humaines à la loi morale, mais elle a souvent une autre cause. Le spectacle d'une prospérité et d'un bonheur sans bornes suffit à la faire naître. Elle devient alors une jalousie^ qui, dans Pâme des dieux, a les mêmes caractères que cette passion dans l'âme humaine. Tout homme puissant et fortuné est, aux yeux des dieux, non pas seulement un sacrilège qui empiète sur leur domaine : c'est un rival dont l'élévation semble menacer leur supériorité. Ce rival qui les oflusque, ils travaillent à le perdre; un jour ou l'autre, ils confondront son orgueil et renverseront, d'un coup violent, l'édifice de sa fortune *.
1, Ouv. cit., p. 30.
*i. Cette conception, que nous devons nous borner à indiquer ici, et pour le développement de laquelle nous renvoyons à l'ouvrage de M. Tournier, avait pour conséquence naturelle.
La crainte de ce courroux divin a été Torigine du culte que les Grecs rendaient à la déesse Némésis, Ce culte ne remonte pas à une époque Irès-ancienne. Quand Hésiode nous représente Aidôs et Némésis indignées duspectacle de la perversité humaine, s'enveloppant de leurs voiles blancs et quittant la terre pour remonter au séjour des dieux*, Némésis n'est évidemment pour lui qu'une simple personnification du sentiment moral réprobateur de toute violence et de tout excès. De même, si dans les Chants Cypriens * nous lisons que Némésis s*est unie à Jupiter pour donner le jour à Hélène, il ne faut voir dans ce langage mythologique que ridée de la colère céleste, source de tous les malheurs humains. C'est dans un coin de TÂttique, à Rhamnonte, que Némésis eut d'abord un temple et des autels, et pendant longtemps sans doute son culte fut renfermé dans ce canton. Au temps de Phidias, le type artistique de la déesse était encore assez peu fixé pour qu'une statue d'Aphrodite, œuvre d'Agoracrite, pût être transportée dans son sanctuaire et considérée comme son image*. Mais, un peu plus tard, ce type se précise, dans la poésie comme dans l'art. On attribue à Némésis une généalogie : on lui donne des fonctions déterminées.
La tradition qui fait d'elle une fille de l'Océan^ voulait sans doute indiquer qu'elle est aussi ancienne que les premiers êtres, que son origine est intimement liée à celle de la vie morale des dieux et des hommes. Quelquefois elle est une fille de la Nuit ou del'Érèbe*, comme toutes les puissances fatales à l'humanité. Quand elle a pour mère Dikè®, elle est la divinité équitable qui réserve son courroux pour l'orgueil et pour l'impiété. Némésis est d'ailleurs en rapport naturel avec Thémis, déesse de l'ordre universel, puisqu'elle est chargée de réprimer les excès, de faire rentrer l'homme dans les limites imposées à sa nature. L'idée de son irrésistible pouvoir s'exprime par son association avec Adrastée, qu'on confondait avec elle, qui n'était souvent qu'une de ses épithètes. Adrastée, divinité asiatique, originaire de Phrygie % signifiait pour les Grecs : « l'inévitable ». Elle était la nécessité personnifiée, entièrement unie à la personne du dieu suprême, puisqu'en
dans la pratique de la vie morale, le sentiment de la nécessité de la modération en toutes choses; modération qui pouvait seule conjurer les redoutables effets de la jalousie des dieux.