‹ Mythologie de la Grèce antiqueChapitre 268 sur 550 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Quand les ancêtres primitifs de la race européenne abandonnèrent les plateaux de TAsie centrale pour marcher dans la direction de POccident, ils emportaient avec eux un fonds de croyances et de traditions religieuses qui leur était commun avec leurs frères asiatiques les Aryas. Les vives impressions qu'avait éveillées en eux le spectacle du ciel et de ses phénomènes, la vue du feu et de la sainte lumière, s'étaient déjà traduites en un langage poétique dont les images contenaient en germes la plupart des mythes occidentaux. Mais quand, dans leur marche progressive, ils atteignirent les bords du Pont-Euxin et les côtes d'Asie Mineure, à leurs yeux éclata une révélation inattendue de cette divine nature dont ils adoraient les forces. La mer, avec ses merveilles, ne put s'offrir à leur étonnement sans faire éclore bientôt toute une série d'images nouvelles, de mythes particuliers. On nous dit, il est vrai, que les frères européens des Aryus ont pu appliquer à la mer les mythes qu'ils appliquaient jadis au ciel ; que, dans leur pensée religieuse, l'océan des eaux s'est confondu avec l'océan des airs. Mais cette hypothèse n'est, jusqu'à présent, appuyée d'aucune preuve solide. Il y a sans doute certains rapports entre les aspects du ciel et les aspects de la mer qui, à l'horizon, semble se confondre avec lui. Mais rien ne démontre que nos ancêtres aient été exclusivement frappés de pareilles analogies et que leur imagination soit restée muette en face d'un spectacle que leurs pères n'avaient pas connu. La faculté créatrice des mythes, source fé-

conde en Asie, n'a pu tarir soudain sur le sol d'Europe. Il faut donc admettre que la nnythologie de la mer fut en Occident une mythologie en partie originale, dont les Yédas ne suffisent pas à nous donner la clef.

Plus que toutes autres, les tribus qui se fixèrent dans la péninsule hellénique durent être sensibles aux impressions de la mer. De toule part, en eflet, cet élément baigne, embrasse et pénètre la terre de Grèce. Dans un pays dont les différentes régions sont séparées par de hautes barrières de montagnes, la mer fut toujours le grand chemin, la voie large et facile ouverte au commerce et aux relations sociales. Navigateurs par nécessité, les Grecs vécurent en communication fréquente et intime avec la mer et en sentirent inévitablement le merveilleux pouvoir. Ses aspects changeants, ses teintes variées, son calme gracieux et ses sauvages emportements, les phénomènes multiples qu'elle offre aux regards des marins, s'exprimèrent, à l'origine, en phrases poétiques qui, avec le temps, devinrent des légendes sacrées; et bientôt la mer se trouva peuplée, comme le ciel, d'êtres divins dont les habitants des côtes et des îles se plurent à reconnaître et à invoquer la 'puissance. Les relations qu'eurent de bonne heure les marins grecs avec les autres peuples des côtes de la Méditerranée, et surtout avec les Phéniciens, ont pu introduire sans doute quelques éléments étrangers dans la mythologie hellénique de la mer; mais la part de ces emprunts parait assez restreinte, et, dans son> ensemble, cette mythologie est marquée de l'empreinte du génie grec.

l — NÉRÉE. — PROTÉE. — ATLAS. — GLAUCOS.

Des différents mots qui servaient à désigner l'élément de la mer, le plus ancien, peut-être, est 7:6vtoç. Par sa signification étymologique, ce mot nous fait remonter vraisemblablement jusqu'à l'époque où les ancêtres des Grecs arrivèrent en face du Pont-Euxin et de la mer Egée. n^vToç appartient, en effet, à la même racine que iziioq, et comme lui il signifiait, à Toriginc, la route frayée^. Les poètes épiques, comme l'a remarqué G. Curtius, n'étaient pas sans avoir conscience de cette signification primitive, quand ils employaient des locutions telles que «évToç àXéç TCoXiYjç ou ôàXaaja Tcévrou*. Le mot dont les Aryas s'étaient servis pour désigner les voies de terre, alors qu'ils ne connaissaient pas

i. G. Curtius [Griech. Etym,, 2» cdit., p. 243).

2. Zeitêchr, f. vergl. Sprachforschung^ I, 34; cr., IV, 75» et Max Mflller, E9»ai» de Myth. comparée, trad. fr., p. 61-tf2.

DIVINITÉS DE LÀ MER. — NËRËE. Wù

encore la mer, fut donc appliqué à la mer par les tribus qui en peuplèrent les côtes : elles la considérèrent d'abord comme le chemin par excellence. Pontos resta en Grèce un des noms poétiques de la mer. Ce nom n'est personnifié que dans la Théogonie hésiodique; encore cette personnification ne s'élève-t-cUe pas jusqu'à la conception d'un être divin, dont la figure soit déterminée et qui ait une histoire. Le poète se borne à nous dire que Pontos a été enfanté par Gaae, un des éléments primitifs du monde, et qu'à son tour il a donné naissance à Nérée^ Pontos n'est donc chez Hésiode qu'une abstraction cosmogonique.

Le nom de Nérée (Nigpeuç) a une signification très-précise. Il éveille l'idée de l'eau en mouvement, comme celui des Naïades, qui a la même étymologie*. Nérée d'ailleurs est un personnage divin dont Homère et Hésiode nous laissent entrevoir les traits, et en qui s'expriment déjà quelques-uns des phénomènes de la mer. La vue des rides qui sillonnent la surface des eaux, au souffle d'une 1 rise légère, avait donné naissance à des êtres fantastiques qu'on appelait les Graeées (rpaïai), c'està-dire les vieilles femmes, les ridées. De même, peut-être, le spectacle de la blanche écume qui hérisse la crête des vagues fit concevoir Nérée comme un vieillard. « Le vieillard de la mer » {^épm aXioç), tel est, en effet, son nom populaire'. Sa demeure ordinaire est une grotte brillante, un palais de lumière, situé au fond des eaux^. Les marins n'ont rien à redouter de sa puissance toute bienfaisante. « Nérée, dit le poète, ne trompe personne dans sa bonté; jamais il n'oublie les lois de l'équité ; il n'a que des pensées de justice et de douceur'. » La personne de Nérée est donc, à ce qu'il semble, l'expression d'un des aspects de la mer; de la mer douce à l'homme, qui ne l'abuse point par de fausses promesses et de trompeuses séductions, qui se prête complaisamment à ses entreprises, qui le porte facilement au terme de sa route, qui favorise son esprit d'aventure et sa passion du gain*.

Les noms expressifs donnés par le poète de la Théogonie aux filles du vieillard, aux cinquante Néréides, expriment les mêmes idées. Ils rappellent les bienfaits de la mer, les richesses dont elle est la source pour l'homme, la facilité qu'elle donne au commerce et aux marchés. Ils expriment en même temps toutes ses séductions et toutes ses grâces :

i. Theogon., v. 131; 233.

2. Cf. yg^-w, vSL'fMt voL-pàç et wt-pôç ; grec moderne vtpô. Rac. Sanscr. sni/, d'où snâu^ mi < fluo. » Idée de fluidité (Gurtiut, Griech. Etym.f 2* édit., p. 286).

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