Pausao.» YIII
traditions grecques préexistaiitcs avec lesquelles elles offraient certaines affinités.
On peut expli(|ucr, en effet, Tidce de la passion de Bacchus par la conception élémentaire du dieu du vin. Par combien de vicissitudes ne doit pas passer la vigne avant de produire la liqueur qui exerce sur Télre humain de si singuliers effets! Mutilée par l'opération de la taille, brûlée plus tard par les ardeurs du soleil ou noyée par les pluies, il faut qu'elle échappe à tous lesennemis que lui suscitent le ciel et Tatmosphcrc ; et quand, à travers mille dangers, son fruit est parvenu à maturité, on larraclie violemment de sa tige pour le broyer sous le pressoir. Il semble alors que le corps de Dionysos est déchire,* mis en pièces et anéanti ; mais de cette mort douloureuse se dégage une seconde vie, une vie active, exubérante, celle que dévdoppent les phénomènes de la fermentation. Le vin qui bout dans la cuve, c'est Dionysos qui renaît transformé et transfiguré. Et bientôt la vie nouvelle qu'il a conquise au prix de la mort va passer avec le vin dans les veines de l'homme dont elle excitera Tàme à de merveilleux transports.
Peut-être ces idées ne furent-elles pas sans influence sur la légende nouvelle de Dionysos. Peut-être aussi, et plus simplement, Taspect de la végétation qui semble morte pendant l'hiver pour renaître auprin-^ temps suggéra l'idée que Dionysos était un dieu qui mourait et qui ressuscitait tour à tour, comme Corè à laquelle il était associé dans les Mystères. « On parle de Dionysos, dit Plutarque, comme d'un dieu qui est détruit, qui disparait, qui abandonne la vie et qui renaît ensuite à l'existence ^ » A Delphes, pendant les trois mois de la saison d'hiver, ce n'était pas Apollon, c'était Dionysos qui était l'objet principal du culte. « Le reste de l'année, dit Plutarque, c'est le péan qui retentit aux sacrifices; mais, au commencement de l'hiver, le dithyrambe se réveille, le péan se tait, et pendant trois mois, un dieu succède à l'autre dans les invocations. » Dionysos était alors considéré comme le dieu disparu, qui était descendu dans leâ ténèbres terrestres et dans le monde de la mort. A Delphes, il avait son tombeau à côté de l'oracle, et on» lui offrait un sacrifice mystérieux dans le sanctuaire d'Apollon, à l'heure où les Bacchantes de Delphes, les Thyiades, allaient sur les hauteurs du Parnasse saluer de leurs cris le dieu rendu à la vie*.
Cette idée des vicissitudes de la destinée de Bacchus, de sa mort et
1 . De El apud Delphos, IX, p. 380, b : /aî fOopii riva? xai vfxvnixoiti /al ràç »n«- ^idi7îti /at Tiuh'/'/£vi7ia.i'
2. De Is. cl Osir., 35. Le surnom de AtAvizTm donne au dieu [oroc-j ai 6u'(3c^£{ iykiptaif. -zbv Aixv(rr,'j) signifie l'enfant au berceau [/^xvov], le dieu nouveau-né.
de son retour à Texislcnce est le fond de la légende de Diomjsos- Zagrens, dont quelques éléments ont pu être empruntés à la Crète et à la Phrygie, mais qui est devenue une légende grecque par Tusage qu'en firent les Orphiques. Dans cette légende, Bacchus n'est plus le dieu thébain, fils de Sémélè : il est né de l'union deZeus avecDèo (Dèmèter) ou avec Corè, les deux grandes divinités chthoniennes, qui, dans les entrailles de la terre, président à la végétation et à In mort. Aux mythes déjà anciens, qui racontaient les épreuves qu'avait subies la jeunesse du dieu, s'ajoute un mythe nouveau, ou de forme nouvelle : celui de son douloureux supplice. Dionysos encore enfant, disait-on, avait été surpris par les Titans ses frères qui s'étaient approchés de lui traîtreusement en lui présentant un jouet, Pavaient saisi, avaient mis son corps en pièces et en avaient jeté les lambeaux dans une chaudière oii ils l'avaient fait bouillir. Mais une partie de la victime leur avait échappé. Au moment du crime, Pallas avait dérobé le cœur du dieu, et l'avait porté tout palpitant à Jupiter. Cette partie du corps de Dionysos était devenue le centre d'une vie renaissante, et la substance immortelle du dieu, modifiée mais non pas détruite, s'était aussitôt reformée. Dionysos devenait donc, dans la pensée des Orphiques, un symbole de cette vie puissante qui circule partout dans l'univers, qui anime sans interruption toutes les parties de la nature, oii les apparences de la destruction ne sont que les signes de la transformalion de la vie. Pour les Orphiques, en effet, Dionysos n'était autre chose que l'àme universelle, la source commune de toutes les ùmes humaines, lesquelles doivent tendre sans cesse à dégager et à purifier de tout alliage grossier l'élément divin qui est en elles et qui leur vient de Bacchus. Aussi ceux qui se consacraient au dieu cherchaientils, par certains rites particuliers, à entrer en communion avec lui*. Dans la cérémonie qu'on appelait VOmopliagie, et qui remonte peut-être au temps de Thémistocle', les initiés mangeaient en commun la chair crue d'un taureau. Ce n'était pas seulement une allusion à la passion de Zagreus etàson démembrement parles Titans : comme • le taureau est une des formes de Dionysos, c'était le corps du dieu dont se repaissaient symboliquement les initiés, c'était son sang dont ils s'abreuvaient dans ce banquet mystique. Ils croyaient ainsi faire descendre en eux Dionysos et remplir leur àme de sa divinité : et c'était là un des rites de ce qu'on appelait la vie orphique ou la vie bachique'" ;
i. Voir le développement de ces idées dans le livre de M. Girard oilé plus haut, p. 255-264.
2. D'aprôs Plutanjuc {Vit. Themist., XHI, 3), Thémislocle, avant la bataille de Salamine, immola trois jcnncs captifs à Dionysos "CïixrjTr-iti (manj^eur de chair rrne).
3. *0/53txô5, ^xy-xii^bi ^(oi. Hérôd., II, 81. Plat., Lois, VI, p. 782, d. Cf. Lobcck. Aglaoph., p. 244 et suiv.
vie soumise à des règles ascétiques, à d'étroites pratiques qui devaient assurer à ceux qui s'y astreignaient la paix et le calme moral en cette vie, et après la mort, quand ils descendaient auprès de Zagreus dans son empire souterrain, le facile passage de leurs âmes dans les corps nouveaux qu'elles allaient habiter et où elles devaient achever leurs purifications jusqu'au jour de la délivrance dernière et de la complète béatitude. La doctrine religieuse des Orphiques aboutissait donc à la métempsycose, aussi bien que le Pythagorisme auquel elle emprunta certains éléments; et, comme elle faisait de Dionysos le dieu de la mort et de la vie universelles, elle se rattachait ainsi aux Mystères éleusiniens, sur lesquels elle ne fut peut-être pas sans influence*.
Aux transformations qu'a subies avec le temps et au contact de l'Asie la conception de Dionysos correspondent les modifications de son type artistique. Nous nous bornerons sur ce point à quelques remarques essentielles.
A l'origine, les pratiques du culte de Bacchus, dieu de la nature végétative, paraissent s'être rattachées au culte général des arbres, dont la tradition, venue des Pélasges, se perpétua longtemps dans les campagnes de la Grèce. De là le caractère de ses vieilles idoles. Le Dionysos £vc£vBpc; de Béotie* n'était sans doute qu'un fétiche, un grand arbre vêtu de lierre où l'on supposait que Bacchus habitait, comme Zeus était censé résider dans le chêne de Dodone. Les noms du Dionysos Stylos et du Dionysos Périkionios deThèbes' indiquent qu'un simple pieu enfoncé en terre ou un tronc d'arbre à peine équarri furent les primitives et grossières images du dieu. Aux jours de fêle, ce tronc était orné de pampres et de lierre; on le couvrait de vêtements ; on le surmontait d'une tête ou d'un masque, comme nous le voyons par une idole champêtre figurée sur un vase du musée de Naples (fig. 124). Quelquefois on y attachait un phallus, qui exprimait la puissance fécondante et génératrice du dieu. Telle est la signification du Dionysos
i. Si l'on voulait traiter complètement la question des influences asiatiques, il faudrait rechercher les rR])|)ort$ qui unissaient Dionysos au dieu phrygien-thrace Sabazios^ avec lequel il fut d'assez L)oimc heure identifié. Le nom de Sab.izios, que Lassen {Uber die Lykîschen Inschriften, p. 370) rapproche du sanscrit Sabhâj et du grec aijSaç, se trouve déjà dansÂristopliitne ( Vesp.^ 9. Av., 875. Cf. Schol., Ly8ifttr.,ùS9]. a Snbazios, ditM. Maury, élait pour les Phrygiens une divinité mâle de lu lune et n'aurait été dès lors qu'une forme du dieu Mén.... r> On ne saurait décider, dans les lieux delà Grèce où s'établit plus tard le culte de Sabazios, si l'on y adorait véritablement la divinité phrygienne, ou si ce n'était simplement le Dionysos qu'on y avait idenlilié (Rrlif/- de la Grèce, t. III, p. lOi-106). Cf. Welckcr, Griech. GôUcHehre. I, 427, II, 623. L'étude la plus complète dont le dieu Sabazios ait été l'objet est celle (pi'a publiée M. Fr. Lenormant dans la Revue archéologique ^ Nov.-Déccinhre. 1874.