PEINES
§ 13. Battus.
Quand Mercure déroba les troupeaux d'Apollon (voyez page 44) et les cacha dans les forêts du roi Nélée, le berger Battus fut le seul témoin de ce vol. Mercure, craignant qu'il ne le dénonçât, lui offrit la plus belle des génisses s'il voulait garder le silence sur ce larcin. Battus accepta sans peine la génisse ; et promit de se taire. Mais, comme le dieu prudent se défiait de la discrétion du berger , il fit semblant de se retirer , et vint peu après , sous une autre figure et avec une autre voix , lui offrir un bœuf et un vêtement complet, s'il voulait révéler le lieu où étaient cachés les troupeaux. Tenté par l'appât de ce nouveau gain, Battus raconta ce qu'il savait. Mercure alors, ne pouvant contenir son indignation, se révéla à cet infidèle berger et le métamorphosa en pierre de touche. — Cette pierre , indiscrète comme Battus, ne sait rien cacher : elle fait connaître la nature des métaux que l'on frotte à sa superficie; elle découvre
aux orfèvres ïà qualité de l'or, sa pureté , sa finesse , son titre.
§ 14. Prognée, Xérée et Pbllonièle.
Pro&né , fille de Pandion , roi d'Athènes , épousa Tèrée, roi de Ttirace, et en eut un fils appelé Itys.
Il y avait cinq ans que Progné vivait en Thrace , lorsqu'un matin elle dit à son époux : « Si vous m'ai- » inéz, permettez que ma sœur Philomèle , dont je » suis séparée depuis si longtemps, vienne me voir : » j'implore cette grâce de votre bonté. y> Téréej consent. Il s'embarque aussitôt , et bientôt après arrive au port d'Athènes. Dès qu'il est dans le palais de son beau-père, il lui' expose le but de son voyage et les vœux si naturels de Progné. Il parlait encore, lorsque P/w/omè/e entra, parée de ses plus riches ornements , mais plus belle encore par ses propres attraits. Térée en est touché : son discours devient plus vif et plus pressant. Philomèle, qui chérit sa sœur et qui ignore ce qui se passe dans l'âme de son beau-frère , insiste avec non moins d'ardeur. Pandion ne peut résister ; il cède /mais à regret ; une vague inquiétude le suit.
Aussitôt que le navire est en pleine mer , Térée avoue à Philomèle les sentiments dont il est animé pour elle. Celle-ci, interdite, s'en indigne et repousse les protestations de son beau-frère, qu'elle s'efforce de ramener à des sentiments plus généreux. Térée la menace. Philornèle ne peut plus se contenir : « Mons- » tre I B s'écrie-t-elle , « ne crois pas m' effrayer par » tes menaces ! A peine sorti dé ce vaisseau , je pu- » blierai ton odieux procédé ; je soulèverai contre » toi ton peuple et le mien ; et , en attendant , j'ap-
PROaNÉ, TÉRÉE ET PHILQMÈLE. 205
» pelle sur ta tête scélérate les foudres de Jupiterl » A ce discours, Térée, excité par la colère, saisit Philomèle par les cheveux , lui lie les mains derrière le dos, et, tandis qu'elle implore la pitié des dieux, lui saisit la langue avec des tenailles , et l'arrache. Philomèle tombe évanouie , haignée de sang. Revenue peu à peu à elle et ouvrant les yeux, elle se trouve enfermée dans un château solitaire , au milieu des bois.
Après ce crime , Térée ose encore approcher de la demeure de Progné, qui, ne soupçonnant rien, et du plus loin qu'elle le voit paraître , s'élance au-devant de lui, et demande sa sœur. Il ne répond que par des gestes et des soupirs artificieux; il lui dit enfin, en pleurant, « qu'elle a cessé de vivre. » Les larmes qu'il versait en abondance persuadèrent Progné; elle prend des habits de deuil , dresse un cénotaphe , et rend à Philomèle les devoirs funèbresi
Un an s'était écoulé àe^uis que Philomèle gémissait dans sa prison , où elle n'avait d'autre délassement que de travailler à des ouvrages de tapisserie. Ne pouvant fléchir ses gardiens par des prières , puisqu'elle était muette, ni se dérober à leur vigilance, elle imagina de tracer avec de la soie rouge sur un canevas blanc sa déplorable aventure. Quand l'ouvrage fut achevé, elle le remit à une des esclaves, et lui fit comprendre, par des signes expressifs, qu'elle destinait ce voile à Progné. La commission fut exécutée. Progné, déployant ce tissu, y découvrit le crime de Térée, et, sans s'arrêter à de vaines lamentations, médita aussitôt les moyens de punir le tyran. Les dames de Thrace célébraient alors les fêtes de Bacchus, appelées orgies; le mont Rhodope retentissait du bruit des tambours et des cymbales, lorsque Progné sortit du palais pendant la nuit, vêtue en bac,-.
206 MÈtAMOÏlPHOSES DIVERSES.
chante , un thyrse à la main et couronnée de pampre. Confondue avec les autres Ménades, elle feignit un enthousiasme surnaturel, et les conduisit au vieux château où sa sœur était captive. Les portes en sont brisées, et le gardien massacré. Philomèle, tirée de sa prison , revêt un costume de bacchante, et arrive eu même temps que sa sœur au palais du roi.
Pendant que Progné roule dans son esprit un projet de vengeance, elle aperçoit Itys, son fils, qui accourt à elle pour l'embrasser. Cet objet, loin de l'attendrir, accroît sa frénésie : elle le saisit, le coupe par morceaux , sans même détourner les yeux , et le fait cuire pour le repas du soir. Térée, qui ne s'est aperçu de rien, se met à table sans défiance, et, sur la fin du souper, demande qu'on lui amène sou fils. « Ce que tu demandes est ici, » lui dit froidement Progné. Il se retourne , et voit entrer Philomèle , les cheveux épars, qui lui jette la tête de l'enfant. A cette vue, il pousse un cri de désespoir, et prend son épée , dont il veut frapper les cruelles sœurs ; mais elles fuyaient si rapidement qu'elles semblaient voler : elles avaient en effet des ailes. Philomèle, métamorphosée en ros' signol, chercha la solitude des bois, et y soulagea sa tristesse par des accords pleins d'une touchante langueur; Progné, changée en hirondelle^ conserva sur son plumage les traces du sang d'Itys. Pandion, leur père, ne put survivre à tant de malheurs, et mourut dans un âge peu avancé.
§ 15. Memnon.
Memnon, roi d'Ethiopie, fils de Tithon et de l'Aurore, fut dès son adolescence un héros. Neveu de Priam,il vint avec dix mille guerriers au secours de son oncle, dont les Grecs assiégeaient la capitale, et
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sa bravoure y excita les applaudissements des deux armées. Plusieurs capitaines ennemis, atteints de sa lance, avaient succombé, et entre autres Anfciloque, fils du vieux Nestor ; mais lui-même tomba sous les coups d'Achille , dont Nestor avait réclamé le bras vengeur. A la nouvelle de ce fatal événement, V Aurore, inconsolable, alla conjurer le maître de l'Olympe d'accorder à Memnon quelque honneur qui le distinguât de tous les autres mortels ; et Jupiter lui promit que ce fils, objet de son désespoir, reprendrait la vie, mais sous une forme différente. En effet, lorsque la flamme consuma le corps de Memnon , on vit sortir de son bûcher des oiseaux blancs , qui se divisèrent en deux bandes, et se rassemblèrent ensuite sur son tombeau, pour y combattre les uns contre les autres, et faire de leur sang une libation en son honneur ; on appela ces oiseaux Memnonides. Mais cette distinction accordée à son fils ne put adoucir les regrets de l'Aurore : chaque jour, depuis ce temps, elle n'a cessé de verser des larmes, qui forment la rosée, et que boit avidement la terre languissante. — A en croire la Fable, les Ethiopiens élevèrent près de Thèbes, à la mémoire de Memnon , une statue colossale, qui, frappée des premiers rayons du jour, rendait un son clair et harmonieux , et le soir dans l'obscurité, faisait entendre des sons plaintifs, comme si elle jouissait du retour de l'Aurore, et s'affligeait de son départ. Les ruines de ce monument subsistent encore et sont un sujet d'admiration pour les voyageurs.
§ 16. Cêyx et Alcyone.
Céyx, roi de Trachine en Thessalie, avait vu mourir en peu d'années un frère qui était son meilleur ami, une nièce chérie dont il était le père adoptif ,
et un jeune fils dont les succès précoces faisaient concevoir à la patrie les plus glorieuses espérances. Ces catastrophes successives avaient jeté ce prince dans une mélancolie profonde ; le souvenir de tant de séparations le suivait partout, l'assiégeait partout, dans la solitude comme dans les fêtes, au sein des.afîaires' publiques et dans ses occupations privées. J||J^)rmaf donc le projet d'aller consulter, sur cette fe&lé^&isr position, l'oracle d'Apollon à Glaros. ,« ^i^Pp;;>
Algyone, sa femme, attachée à lui ps^la plus tendre affection, n'envisageait ce voyage qu'avec crainte et s'efîorçait de l'en détourner. « Géyx, » lui disait-elle, oc les plus sinistres pressentiments me troublent, de- » puis que votre dessein m'est connu. Je rêve chaque » nuit de tombeaux et de fantômes"; chaque nuit j'en- » tends gronder à mon oreille la voix des tempêtes. » Renoncez à partir, ou permettez que je vous suive. » Eloignée de vous , mon esprit sera en proie à de » continuelles alarmes; à vos côtés , je ne souffrirai » que dés maux réels. » Céyx, qui n'avait pas moins d'affection pour Alcyone qu'elle n'en avait pour lui, fut d'abord ébranlé; mais bientôt, réfléchissant à l'urgente nécessité de ce voyage, il lui dit : « Quoique » la moindre absence doive nous paraître un siècle » à tous deux, je vous jure, par la clarté du ciel, que » si les destins ne s'opposent invinciblement à mon » retour, vous me reverrez avant deux mois. » Cette promesse calma un peu la douleur d' Alcyone ; et dans l'espoir d'une courte séparation, elle n'insista plus. Le vaisseau fut équipé et mis en mer.
La moitié de la route était parcourue , et la terre également distante des deux côtés, lorsque, à l'entrée de la nuit, le vent commença à souffler avec violence, la mer à bouillonner et à se couvrir d'écume. Le pilote s'inquiète, exhorte lés ynatelots et surveille plus
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attentivement la manœuvre ; mais Forage croissant d'heure en heure , il ne sait plus quel parti prendre ni quels ordres donner. Les voiles sont déchirées, les antennes emportées, le mât brisé. L'art et le courage manquent à la fois. Les passagers ne se font point d'illusion sur la gravité du péril : l'un s'abandonne aux larmes; l'autre demeure interdit d'effroi; celui-ci craint moins la mort que la privation des honneurs funèbres ; celui-là adresse, d'un accent désespéré, des supplications à Neptune. Géyx n'est touché que du souvenir d'Alcyone ; Alcyone seule l'occupe ; il ne parle que d'elle ; son image seule est présente à son esprit. S'il avait du moins la triste consolation de pouvoir tourner une dernière fois ses regards du côté de sa patrie et de sa maison I... Mais il ne sait où il est, tant sont épaisses les ténèbres de l'orage et de la nuit. Dans cet instant, un épouvantable coup de vent brise le gouvernail ; et la vague , entrant comme un fleuve dans le vaisseau , l'engloutit. Géyx saisit une planche , s'y soutient à peine , et disparaît dans l'abîme.
Pendant cette scène, Alcyone àonaalt : mais de quel sommeil I Elle s'agitait, se tourmentait dans sa couche , poussait des soupirs entrecoupés : Géyx lui apparaissait en songe ; Géyx s'approchait d'elle, et, s'appuyant sur son lit , lui disait : « Ma chère Alcyone , » reconnaissez-vous Géyx? La mort l'a-t-elle assez » changé pour le rendre méconnaissable? Jetez les » yeux sur moi et vos doutes cesseront ; mais au lieu » de votre époux, vous ne verrez que son ombre. Vos » vœux, ma chère Alcyone, n'ont point été exaucés : » j'ai perdu le jour ; vous n'aurez pas la douceur de « me revoir. Assailli par la tempête, mon vaisseau a » été submergé, dans le temps même que je pronon- » cais votre nom. Ge n'est point une personne sus-
» pecte qui vient vous annoncer cette nouvelle ; ce ne » sont point des bruits populaires et toujours incer- » tains qui vous en informent : c'est moi-même, c'est » votre cher Céyx, qui vous apprend l'Mstoire de son » malheur. Levez-vous promptement, âonnez des » larmes au plus affectionné des époux, revêtez vos » habits de deuil, et ne permettez pas que mon om- » bre descende aux enfers sans avoir reçu le tribut » légitime de vos regrets. »
A ce songe affreux, à ce discours déchirant, Alcyone pousse un cri, se lève en sursaut, cherche de tous côtés si elle ne voit point Céyx... Ses femmes s'étaient aussi réveillées à ce bruit, étaient accourues avec des flambeaux , et lui demandaient la cause de son trouble. « Alcyone n'est plus! » s'écrie-t-elle d'une voix égarée; (c elle n'est plus ! Elle a perdu la vie avec » son cher Céyx ! Le même naufrage les a fait périr » l'un et l'autre. Je l'ai vu, je l'ai reconnu, pâle, dé- » figuré et se soutenant à peine : voilà la place où il » était, voilà où je viens de le voir. Séparés par son » voyage , nous serons du moins réunis par le tré- » pas. » L'agitation l'empêcha de continuer. Mais, » au point du jour, elle courut sur le rivage, à l'en- » droit même d'où Céyx était parti, et tandis qu'elle se retraçait douloureusement leur dernier adieu, elle aperçut flotter sur les eaux un cadavre qu'elle reconnut pour celui de son époux. A l'entrée du port s'élevait un môle, destiné à rompre l'effort des vagues; Alcyone y monte, ou plutôt elle y vole ; car déjà elle frappait l'air avec les ailes qui venaient de lui naître ; et, voltigeant sur la surface de la mer, elle faisait entendre je ne sais quel son plaintif, semblable au cri d'un oiseau. Quand elle fut près du corps de Céyx, elle s'y posa doucement , elle le couvrit de ses ailes et le becqueta. Ceux qui furent témoins de cette scène
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affirment que Céyx semblait ému de ses caresses, et que sa tête paraissait donner des marques de sensibilité. Les dieux, touchés du sort de ces malheureux époux, les avaient changés en alcyons (ou martinspêcheurs). .
Depuis cette métamorphose, ils conservent l'un pour l'autre le même attachement ; et pendant les neuf jours qu'AIcyone couve ses œufs dans un nid, à la surface de l'eau , la mer est tranquille , et la navigation sans danger : Eole, en faveur de ses petits-fils, ne permet à aucun vent de soufler (1).
§ 17. Stellio.
Quand Cérès parcourait le monde, cherchant de tous côtés sa fille que Pluton venait d'enlever, elle se sentit accablée de fatigue et épuisée d'inanition ; elle fut trop heureuse de rencontrer une bonne femme, qui lui offrit une terrine de soupe. L'appétit assaisonne les mets les plus communs : Gérés trouvait celui-ci délicieux. Un jeune enfant, nommé Stellio, témoin de l'avidité qu'elle apportait à ce chétif repas, se mit à rire : la déesse , dans un mouvement de colère , lui jeta au visage le reste de la bouillie, et le métamorphosa en lézard.
(1) Selon Ovide , Alcyone étdit fille d'Eole, dieu des Vents. Mais, selon d'autres auteurs , elle descendait d'un Eole , fils d'Hellen.