Cf. particulièrement les beaux travaux de M. A. Maury
2. 11 est arrivé parfois que la même image a traversé, à peu près intacte, siècles et peuples, en soulevant sur son passage tout un nuage de fables tourbillonnant autour d’elle. Un des cas les plus curieux est assurément celui de saint Georges, où l’iconographie nous permet de tracer, avec une certitude toute graphique, ce que l’on pourrait appeler la courbe de la légende; nous obtenons ainsi une ligne ininterrompue, reliant l’Horus égyptien au saint fabuleux que l’Angleterre nous montre encore caracolant au revers de ses souverains d’or.
toutes les mains, allant dans tous les pays, survivant aux hommes qui la créaient, est devenue l’un des véhicules les plus rapides, l’un des propagateurs les plus actifs, l’un des conservateurs les plus fidèles de l’image et de toutes les idées qui étaient attachées, ou que l’on pouvait rattacher à l’image. La monnaie a été le grand livre de ceux qui ne savaient ou ne voulaient pas lire; l’illustration permanente, et sans cesse tenue au courant, de la religion et de l’histoire. A cet égard, on peut dire qu’elle a ' produit des résultats comparables à ceux de l’imprimerie. Ce n’est pas seulement le métal, c’est l’esprit humain lui-même que monnayaient ces coins en y frappant, sans distinction de matière ethnique, l’empreinte uniforme des conceptions plastiques dont ils étaient dépositaires.
Je ferai remarquer du reste que l’origine de la monnaie nous reporte encore matériellement à nos coupes orientales qui, elles aussi, ont dû bien souvent servir aux échanges du commerce primitif (Homère nous le donne à entendre). Nous retrouvons déjà dans les fonds de ces coupes, disposés en médaillons, tous les éléments qui constitueront le type organique du signe monétaire : le cercle de perles ou grènetis; la corde coupant horizontalement le cercle dans sa partie inférieure et formant Y exergue avec inscriptions ; enfin, dans le champ libre situé au-dessus, des sujets figurés dont plusieurs sont textuellement copiés par d'anciens spécimens de monnaies. Il n’y avait qu’à détacher ces médaillons, à en reproduire l’empreinte sur des flans métalliques pour obtenir, avec tous ses membres essentiels et définitifs, la monnaie. Les médailles sont donc intimement liées à nos coupes. Par leur dérivation, elles en sont les filles; par leurs effets, elles en sont les héritières l.
Le jour oü la Grèce prend la haute main dans cette propagation mixte de l’image et de l’idée coïncide avec le moment où le courant de la civilisation est inversé et se dirige vers l’Orient d’où il venait autrefois. Il y a là une ligne de faîte pour l’histoire et une division naturelle pour l’étude dont j’ai essayé de faire entrevoir l’étendue et l’objet. C’est ici que je m'arrête. Mais il m’est impossible, en terminant, de ne pas signaler d’un mot les vastes perspectives que ce point de vue nous offre sur la formation de certaines mythologies relativement récentes , telle que la mythologie indienne 2. L’application méthodique des principes exposés ci-dessus, faite par des mains compétentes, peut, je crois, amener d’importantes solutions. Bien des difficultés que l’on rencontre quand on veut expliquer certaines similitudes entre les fables et les épopées de la Grèce
1. Cf. les emblemata et les médailles qui, remontant pour ainsi dire à leur source, ont servi beaucoup plus tard à décorer des coupes dans lesquelles on les encastrait.
2. Tout ce qui touche à l’antiquité védique est, cela va de soi, hors de cause.
et de l’Inde s’évanouiraient peut-être, si l’on admettait moins des emprunts directs, par la parole ou par l’écriture, que des emprunts par voie iconographique. Partout où l’influence grecque a pénétré, elle a introduit son art, ses formes plastiques et les idées qui en sont le corollaire. Or, l’action de l’art grec sur la génération de l’art indien étant, si je ne m’abuse, un fait constant, nous tenons probablement le canal principal par lequel l’hellénisme a pu, en passant d’un côté par l’Égypte alexandrine, gnostique même, de l’autre par la Bactriane, se déverser dans le monde spirituel et, particulièrement, mythologique de l’Inde I.
On obtiendra certainement des résultats analogues en interrogeant dans ce sens iconographique les légendes fabuleuses des Perses, des Germains, des Celtes, des Slaves, de tous les peuples, en un mot, qui ont été compris dans l’orbe gréco-romain ou touchés par lui, et qui, s’ils sont restés plus ou moins en dehors de l’influence immédiate de l’imagerie égypto-assyrienne ou phénicienne, n’ont pu se soustraire plus tard à celle de l’imagerie hellénique.
Ces peuples ont eu, bien entendu, leurs croyances propres, tant individuelles que dérivées d’un fonds commun à la race; mais la plupart de ces croyances ont été coulées, à des moments donnés et variables, dans ces moules iconographiques dont nous connaissons maintenant la provenance étrangère et la nature ambulante. Ces moules ont ajouté à l’identité de la substance et aux ressemblances primitives, symboliques, allégoriques, etc..., qui peuvent en être l’effet normal et direct, la similitude adventice et consécutive de la forme.
Cette uniformité apparente et superficielle ne doit pas faire illusion. Elle ne prouve pas toujours l’identité du fond, au moins pour certains détails où on l’invoque parfois à tort. C’est comme si l’on faisait entrer en ligne de compte, à l’actif de l’origine commune des langues indoeuropéennes, des mots dont l’identité n’est autre chose que le produit notoire d’emprunts ultérieurs. Il ne faut pas confondre, dans la mythologie comme ailleurs, des ordres de faits qui semblent continus et qui sont séparés en réalité par de vastes espaces séculaires . L’étude des fables exige non moins impérieusement que celle des langues, l’observation des règles chronologiques qui sont la perspective de l’histoire. En ce qui concerne les fables, les monuments indiqués plus haut nous fournissent pour cette mise en place rationnelle de précieux repères.
i . On peut même se demander si le commerce phénicien n’avait pas frayé le chemin aux Grecs, et si l’imagerie assyro-égyptienne qu’il colportait partout n’avait pas déjà exercé directement dans l’Inde une influence antérieure. Certains indices fournis par plusieurs sujets de nos coupes phéniciennes pourraient le donner à penser. Il y aurait alors à distinguer au moins deux couches superposées. C’est assurément à la dernière que doivent être rapportées en tout cas, les analogies frappantes offertes par les représentations indiennes avec certains monuments égyptiens tels que ces figurines de terre cuite, de très-basse époque et de style singulier, que l’on trouve sur la côte syro-égyptienne.
La mythologie linguistique et symbolique peut poursuivre librement ses ingénieuses recherches sur ce qu’elle croit être le fond premier des mythes, et essayer d’extraire de leurs innombrables combinaisons les idées basiques qu’elle soupçonne de s’y cacher : explications cosmiques, météorologiques, solaires, lunaires, stellaires, planétaires, ou toutes autres méthodes d’analyse allégorique, pourront continuer de se disputer cette inépuisable matière. Mais à côté de cette étude, il y a place pour une autre étude qui est propre à lui rendre de sérieux services. Celle-ci n’essaie pas de péné* trer la composition intime des fables ; elle laisse de côté la recherche des principes secrets qui les ont, tour à tour peut-être, et contradictoirement animées; elle ne s’occupe systématiquement que de leurs propriétés extérieures, de leur forme. C’est à la forme seule que s’adresse la science de la mythologie optique; elle ne réclame que le corps des dieux et laisse leur âme, s’ils en ont une, à qui la veut.
P. S. • — A l’appui de ce que j’ai dit p. 18 sur les affinités des coupes phéniciennes avec les médailles, j’ajouterai un témoignage tendant à prouver que nombre de ces coupes présentaient avec la monnaie cette nouvelle ressemblance d’être formées de poids déterminés de métal. A la prise de Carthage, nous apprend Tite-Live, les Romains s’emparèrent de deux cent soixante-seize patères ou coupes d’or qui pesaient presque toutes une livre. J’ai déjà montré que les dimensions linéaires de la coupe de Palestrina dérivaient du système métrique égypto-assyrien. Il serait très-désirable qu’on pesât le monument pour voir si, par hasard, son poids aussi ne le rattacherait pas au même système, et qu’on vérifiât si les poids des autres monuments congénères ne seraient pas entre eux dans des rapports numériques définis.
Le Puy , imprimerie Marchessou fils, boulevard Saint-Laurent , 2 3