‹ N'a-Qu'un-OeilChapitre 8 sur 10 · LVIII LÉON CLADEL · texte numérisé non relu

LVIII LÉON CLADEL

je lui ai fait en l'épousant le compliment le plus sincère que puisse faire un homme, elle est ma fidèle amie dans la maturité, elle est la mère charmante et respectée de nos trois fils, elle est le témoin le plus attentif et le plus dévoué de ma vie, elle sera près de moi, je l'espère, quand finira ma tâche en ce monde. — A la bonne heure! voilà de chaudes paroles. Moi aussi, j'aime bien ma ménagère; elle est Mienne dans toute la force du terme. Vous la connaîtrez. Allons connaître la vôtre. »

Le samedi suivant, nous prenions le train du Luxembourg ; nous le quittâmes à Namur pour descendre la Meuse jusqu'à Statte et remonter ensuite en Hesbaye par la vallée de la Méhaigne. Après trois heures de chemin de fer, nous arrivions à Huccorgne : la maîtresse de la maison nous attendait au débarcadère avec ses deux derniers. La nuit était venue. La présentation se fit aux incertaines lumières de la gare pauvre de'ce coin perdu, et, par une nuit baignant dans la douceur, notre petit cortège remonta lentement le sentier en lacet qui, zig-

IN BELGIQUE

zaguant sur la roche calcaire du versant couvert d'un taillis court, conduit à la vieille demeure, ceinturée de bois, où quelques bons amis et moi laissons couler insoucieusement les vacances, toujours trop fugitives.

Famelette est son nom. Ce nom plut à Cladtl.

Nous entrâmes dans la salle à manger ouvrant de plain-pied sur le parterre : le couvert était dressé. A ce moment il ne regarda rien de cet intérieur : ni les bahuts à brune patine, ni la basse-cour d'oiseaux indigènes empaillés qui en garnissent l'entablement, ni les râteliers de fusils de chasse. Il mena droit la dame sous l'abat-jour des lampes qui déversaient sur la table brillante et blanche une lumière abondante, et lui regarda le visage, puis la toilette. Après quelques instants : • Vous êtes très blonde, dit-il, les méridionaux aiment cette couleur, rare chez eux. Vous êtes une belle blonde... Un peu cossue pour moi, toutefois, ajouta-t-il en souriant.

Le lendemain, dimanche, le temps était

LÉON CLADEL

radieux. Nous le promenâmes dans les riantes solitudes des environs, si caractéristiques de cette région qui forme la marge pittoresque par laquelle les plateaux monotones de la Hesbaye se rattachent à la Meuse. Il était maintetenant en pleine Wallonie : les désinences flamandes avaient disparu. Il descendit avec notre bande heureuse par le Pachis à la fontaine du Siha, glaciale sous le feuillage touffu des noisetiers qui surplombent l'onde immobile. Il longea le Bois-Brûlé et traversa la bruyère, enfonçant jusqu'aux genoux dans la paille des grandes graminées séchées par le soleil d'août. Entre les fétus, des fleurs bleues, rouges, violettes, mettaient leur marqueterie. Touché par cette nature pacifique, il semblait rêver des campagnes natales, là-bas, loin, bien loin, sur les rives du Tarn, du côté de Moissac et de Castel-Sarrasin. Il voyait ensuite, par-dessus les cimes, l'église et le château blanc de Fumai, groupant autour d'eux, comme les poules leurs poussins, les toits rouges du village. Nous gagnâmes les verts bouquets des Croupettes-

IN BilGIQUf

de-Mozon et marchâmes droit à travers champs vers le tilleul de Famelette qui ornait la plaine solitaire de sa tête arrondie, à laquelle autrefois était appcndue la cloche d'alarme que le voyageur égaré par les nuits de neige faisait tinter pour appeler du secours. Passant entre le Bois-Hoc et la Fosse-au-Sable, notre peloton arriva aux falaises qui bordent les nonchalants contours de la gorge du Roua. Nous fîmes halte successivement sur la Roche-Mademoiselle, sur la Roche-Madame et sur la Roche-Monsieur qui, aux temps préhistoriques, abritaient dans leurs excavations nos sauvages ancêtres. Du haut du Divier, nous plongeâmes dans la vallée où serpente le remblai de la voie ferrée soutachée bord à bord par le ruban moiré des eaux de la Méhaigne. Et nous rentrâmes au logis, Cladel en tête, tel qu'un patriarche ramenant sa tribu.

Pendant toute la durée de cette sereine déambulation, calme et émue comme une cérémonie biblique, autour de nous avait couru l'essaim de nos chiens, les petits trottinant sur

LÉON CLADEL

nos talons, les grands croisant sans cesse, le nez à la brise, tantôt faisant lever une compagnie de perdreaux, tantôt débuchant un lapin qui passait le chemin comme un trait d'arbalète, tantôt réveillant un faisan pelotonné dans son bain de poussière, qui s'élevait entre les ramures battant bruyamment des ailes et hoquetant son cri sonore. Cladel semblait le piqueur de cette meute à laquelle constamment sa causerie revenait. Ce fut sa sensation dominante en ce jour. Kyrielle de chiens elle était comme celle qu'il était alors en train de décrire. Cette remuante animalité ressuscita le rimeur qu'il avait été quelquefois. Il a depuis expliqué ce phénomène passager dans un article de V Événement, aimable afféterie de l'artiste pour celle qui lui avait donné l'hospitalité :

« Dieu me damne ! il y a près d'un quart de « siècle, en vérité, que je ne versifie plus, ô « fort gentille dame, et je m'étais bien jurr, « mais hélas ! sur cette boule sublunaire où « nous poussons et d'où nous disparaissons

EN BtlGIQUI

■ Mrs savoir pourquoi, qui donc tient se? ><t-

• ments aujourd'hui ? de ne jamais éveiller le

• po«?te mort si jeune qui dort en moi. Ce fou,

• ce toqué, cet hurluberlu ne s'est-il pas avise

• de ressusciter? Oui, ce matin même, alors

• qu«» nous revenions ensemble de Famelette

• où vous m'aviez, la veille, si gracieusement

• accueilli, mon inséparable a rouvert ses yeux

• à le lumière et voici qu'après avoir savouré les « mé ancolies et les gaités de l'aurore, il s'est

• souvenu de sa lyre ou plutôt de son rebec

• délaissé depuis plus de vingt-cinq ans et, ma

• foi, nous en avons joué tous les deux en wa-

• gon, le long des rives délicieuses de la Meuse

• empourprées par les feux du Levant. Entre

• Huccorgne et Namur, il me contraignit, ce « revenant-là, d'écrire sous sa dictée une série « d'hexamètres, divisas en tercets et perpétrés,

• affirmait-il, sans le secours du moindre dic-

• tionnaire de rimes, et magnifiant tous nos

• compagnons de misères et de joies, mes

• chiens d'hier et ceux d'aujourd'hui. Tout en

• griffonnant l'impromptu de cet insensé, je

LXIV LÉON CLADEL

« me rappelais les vôtres qui m'avaient reçu si « chaudement, à mon arrivée chez vous : Sam, a Miss, Tippo, Lili, Xicain, Rameau, Ramette, « Punch, Silvio, Noire, Diane et Bébé, dont, « après avoir lu celle des miens, je vous promis « de raconter l'histoire. En attendant qu'il me « soit permis de vous prouver que, contraire- • ment à ce que prétendent les Normands de o France et de Belgique, un Gascon n'a que sa « parole, voici la relation très sommaire, et « rimée tant que bien que mal, des faits et « gestes des sincères amis à quatre pattes qui « m'escortèrent dans la vie à partir de mon « berceau. Soyez indulgente à l'extravagant qui « l'a commise. Il m'a prié de vous l'offrir, et « s'est aussitôt endormi. J'espère bien qu'il ne « se réveillera plus. Agréez, s'il vous plaît, les «excuses de ce rustre sans pareil, artiste « exquise, Madame. »

Puis les strophes, et au-dessous des dernières que voici telles quelles :

IN BflCIQU!

...0 mes chiens!... Aujourd'hui que je suis sobre et sage Et qu'une barht inculte encadre mon visage, Vins m fomrci, morbleu ! tvus figurer quel sang

Ce trait alors en mes veines d'adolescent ! Ai I si la girofiee et l'œillet, et la rose D'tnlan où nul souci ne me rendait morose,

Re suscites, parlaient de feu tant de printemps, Vous sauriez ce qu'il fut, votre maître, à vingt ans! Parfois, je songe encore à ces jours de folie...

M* it, 6 Famine, 6 Pif, qui faites chère lie, Bùn pins heureux, alle^, que vos prédécesseurs : Zâ!>re, Rltis, Finette, et leurs frères et soeurs,

Qui, jeûnant de deux jours l'un, à la belle étoile, Donnaient auprès de moi, vêtu, l'hiver, de toile, Je vous chéris autant que vos pauvres aînés!...

En un livre, bientôt, vous sere^ couronnés,

Tous; et demain mes fils apprendront là, qu'en somme,

Là pire d'entre vous me fut meilleur que l'homme.

ce courtois post-scnptum :

• Une fois encore souffrez, chère Madame, « que je dépose a vos pieds ces très humbles « versiculets, et plaise aux dieux qu'ils ne vous « induisent point en quelque souci, de quoi • je serais si confus et navré que le cœur

LEON CLADEI.

a m'en cherrait, ainsi qu'on disait autrefois « en votre pays brabançon où toute honnête « femme a, d'après je ne sais quel prince « de Ligne, des ailes d'ange et le gosier d'un « rossignol. »

Il partit.

Les vacances judiciaires s'ouvrirent. Fuyant Bruxelles comme un moucheron prisonnier auquel on ouvre une fenêtre, je fus en Auvergne, à Royat. Quand, un mois après, je revins déjà blasé de repos comme tous les laborieux à qui vient si vite la nostalgie du bagne de leur vie obsédante, passant par Paris, j'allai à Sèvres pour revoir Cladel. Avec moi était le comte d'Aspremont-Lynden, ce gentilhomme campagnard, ce bouvier sénateur, comme l'a nommé avec irrévérence un de nos radicaux* que l'a-

IN BilGIQUI LXVII

mour commun de la terre avait de prime élan rapp -oehé de l'auteur de Mes Paysans, et dont celui -ci disait : « Pardi! voilà un clérical avec lequel je m*entends bien ! » Ces deux natures simples el généreuses sentaient qu'il est misérable de se refuser la sympathie parce qu'on diffère sur une conception philosophique, alors qu'on fraternise et qu'on s'estime sur tout le reste, et que ce n'est point parce qu'il y a un x dans l'équation de deux âmes qu'elles doivent se traiter en ennemies. Qu'importe d'habiller d'un autre vêtement son idéal, quand de part et d'autre on s'envole sans effort vers les sphères où cet idéal mystérieux se cache? L'élévation du caractère tient à l'esprit lui-même, et non aux formes changeantes dans lesquelles ses aspirations se réalisent.

Rue Brongniartl Après avoir passé le pont, on monte à gauche. Cest l'extrémité de la ville. Une rue récente, en remblai, en rampe. Peu de bâtisses. Sur l'accotement, quelques arbres. Au fond, en haut, une rangée de maisons de faubourg, à volets colorés. Parmi elles,

Page 1