‹ N'en buvons plus! [microforme]Chapitre 3 sur 5 · TES SE · texte numérisé non relu

TES SE

Navrante abjection

I y a longtemps que ce souvenir me hante et que je me dis : je fixerai cette figure d'ivrogne, C'est avec des larmes dans le cœur que j'écris enfin ces tristesses,

Je n'ai jamuis rencontré un ivrogne qui m'ait inspiré de la compassion comme celui-ci. J'ai vu l'intelligence, la générosité, la science et ln gloire — ces grandes et nobles choses — traînées dans la boue, et dans cette boue resplendissant assez pour qu'on pût les y apercevoir et pleurer leur tristc déchéance...

Le malheureux, qui est avocat, exerce sa profession dans une petite ville aux confins de la province, Il appartient à l'une des meilleures familles du pays et porte un nom célèbre. I] avait eu d’abord son bureau à Montréal, avec, pour associé, un homme devenu depuis l’une de nos gloires nationales,

Pendant que ce dernier, soulevé par ses talents et par la faveur populaire, montait aux plus hauts sommets de la politique, R... accablé de toute la besogne de bureau que son associé n'avait plus le

temps de Partager avec lui, jeté lui-même par sa situation au milieu des clubs tiques, obligé d’être sur pied nuit et jour, pour doubler ses forces se mit à boire. Quelle fut dès lors son od

tracées. Devenu ivrogne, il perd, avec la raison et l’honneur, la clientèle de la société. L'autre ne veut pas que l’ignominie de l’ivrogne soit associée à sa propre Célébrité ; la société est dissoute, R.... livréà lui-même se livre à l'alcool. Il étale sa honte aux Jeux du public et vit d’expédients ou de mauvaises causes, jusqu’au jour où celles-là mêmes faisant défaut, il débarque à X....

y plaider, boire et donner à cette honnête lation le Spectacle de ses turpitudes.

Je dus aller dans cette petite ville au de 19... Dès mon arrivée, je ne sais trop à propos

de quoi, on me parla de R....I] habitait alors un Pauvre taudis,

isolés, apprêtant euxmêmes leur nourriture, L'avocat descendait à la ville quand les besoins de sa profession l’y appelaient: car il avait des clients, J’appris plus tard, avec un vif sentiment de compassion et de respect pour l’infortuné, Pourquoi il demeurait éloigné de la ville. C'était à seule fin de se tenir à distance des hôtels. Conscient de son abjection il voulait en sortir, se relever. Or, à proximité des buvettes, il ne pouvait s'empêcher de boire ; et

quand il avait bu, grand Dieu, quelle dégradation ! Le seul tableau qu’on m’en peignait me navrait le cœur. J'ai retenu la scène suivante.

Un jour qu’il avait bu, des voyous s’emparèrent du misérable ; ils lui enlevèrent un soulier et un bas, l’affublèrent de haïllons, et lui mettant une corde au cou le menèrent par les rues de la ville. Et lui se prêtait à ces avanies, Il riait, chantait, titubait, tombait dans la boue, se relevait pour saluer les passants d’un geste lourd. ... Il passa devant les hôtels où il s'était enivré, et les infâmes hôteliers ne rougirent pas de leur œuvre, ils ne moururent pas de douleur et de remords. Sur le seuil de leur bouge, ils regardaient et riaient.... N’ont-ils donc pas de conscience ces gens-là ?

Je me souviens d’une autre scène, si ignoble celle-là, que je ne saurais la raconter....

J’ai dit que l'avocat avait des clients. 11 plaidait assez pour vivre et pour boire. Mais voici ce qui arrivait. Lorsqu'il devait plaider, les avocats de la partie adverse, plusieurs jours à l'avance, €nvoyaient des émissaires auprès de lui, avec instructions de l’entraîner à boire et de le saouler. C'était leur truc le plus ordinaire et le plus habile pour gagner la cause de leurs propres clients. Ceux de notre avocat, qui étaient très au Courant de ces filouteries, tâchaient eux-mêmes de s’emparer de leur homme qu’ils gardaient à vue jusqu’au jour du procès, C'était à qui se saisirait de lui le premier. Ses clients avaient-ils cette bonne fortune, ieur cause était gagnée, car les autres

avocats n'étaient pas de force à lutter contre leur adversaire lorsqu'il était à jeun.

Ce fut à mon départ de ce Pays pour retourner à Montréal, que je fis la connaissance du pauvre dégradé. Je revenais avec un pèlerinage pour Sainte-Anne-de-Beaupré, En arrivant à l’embarcadère j’'aperçus un homme qui gesticulait et sollicitait l’attention de la foule ; celle-ci se détouraait en haussant les épaules avec des sourires de dégoût ou de pitié. C'était mon avocat. Petit de taille, maigre, les traits abattus, le teint jaune, la barbe courte et grisonnante, le dos voûté, la démarche lente et fatiguée... Par-dessus tout cela, un long habit à queue de morue d’un effet très comique, une casquette graisseuse dont quelque Mauvais plaisant l’avait coiffé en l’assurant que cela lui allait à merveille (de nature bonne, il acceptait tout), des chaussures de modèles différents, et dont l’une bâillait. Et cependant, sous cet accoutrement ridicule et dans cette figure ravagée on devinait l’homme distingué que le misérable avait été autrefois. I] en restait quelques vestiges révélateurs, qui donnaient au dégoût une teinte de compassion et comme de respect. Véritablement on souffrait de voir cet homme tombé de haut et si bas ; quelque chose d’intime et de fier en soi se sentait blessé, le corps avait comme un mouvement d'aller jeter un manteau sur ce déshonneur....

Or l’ivrogne, d’une voix avinée, confiait aux

voyageurs : “ Je vais en pèlerinage à Sainte-Anne pour demander ma guérison. ” Et il ajoutait aussi : “Je vais voir ma vieille mère que je n’ai pas vue depuis bien longtemps.” Sa mère ! sa vieille mère ! Oh! ce nom sacré jeté ainsi en pleine foule.... cela faisait mal à entendre, et il eut plus que de la compassion sur bien des visages de femmes...

Sa pauvre vieille mère ! Sur le bateau l’ivrogne vint s’asseoir à mes côtés ; il me parla de sa vieille mère. Elle lui avait récemment écrit ; il déploya sa lettre que je ne voulus pas lire, mais dont je remarquai l'écriture très distinguée. C’est une châtelaine que cette femme ; mais elle est pauvre et elle vit presque seule. Je me la représentai dans son manoir, s’absorbant durant de longues heures dans les souvenirs lointains du passé — elle pouvait remonter bien haut, quatre-vingts hivers étaient passés sur son front. Un jour ce front avait été nimbé de la gloire qui commençait à rayonner sur son fils. C'étaient les beaux, les heureux jours... Puis le fils s'était mis à boire... la honte avait suivi rejaillissant sur la mère. D’autres épreuves s’ajoutant l’une après l’autre à celle-là, la misère autant que la fierté avaient confiné la pauvre vieille mère au fond de ce manoir où elle achevaïit sa vie, pleurant le passé, espérant dans l'avenir, consolant ses deuils et affermissant ses espérances par la prière...

C’est à cette vieille mère qu'allait le fils coupable. Il parlait d’elle avee attendrissement, Je fis dans mon cœur des vœux pour que son séjour

auprès d’elle ne fût pas pour celle-ci un nouveau sujet de tristesse et de larmes, mais pour qu’il la consolât par son repentir et par l’assurance d’un retour à une vie honorable,

Il allait aussi à sa mère de Saint-Anne. Il allait à elle avec amour et sincérité ; il accomplissait un réel pèlerinage. Je le vis assidu au chant des cantiques et à la récitation du chapelet. sainte Anne l’a-t-elle guéri ? Oh! puisse-t-elle avoir opéré ce miracle...

Le hasard d’un voyage m’a fait croiser et connaître cette existence, assez pour la plaindre, beaucoup trop pour l'oublier. Le souvenir du pauvre misérable bien souvent traverse mon âme, et ce n’est jamais sans y mettre un sentiment de profonde commisération. Et la vie de cet homme, où s’accuse avec un relief si douloureux l’abjection produite par l’ivrognerie, me stimulerait à elle seule à lutter avec ardeur contre un vice ennemi de tout ce au’il y a de grand dans l’homme : le talent, la science, l’honneur, la dignité morale, la gloire...

NN EE aa a a y FRERE D SOLS 0208080808080808 0808080800 % eh.

Cahin-caha de la gare au presbytère, le missi:nnaire s'était bien répété pour la dixième fois qu’il venait au-devant d’une rude besogne. Mais il ne s'attendait pas à un échec ! Et voilà, Ça va être un échec, mais un échec. ..!

Jugez un peu :

C’est le matin du dimanche, jour de clôture de la retraite de tempérance, et sur les 956 communiants que compte cette paroisse de malheur, 23 chefs de famille, quelques douzaines de femmes et d'enfants, et Q jeunes gens ont seuls donné ieur nom à la société de tempérance !

Avez-vous jamais vu ça ?

Pour le missionnaire, c’est la première fois qu’il le voit... et il espère bien qu'il ne le verra plus. Mais en attendant, ça ÿ est. Le fiasco sera carabiné.

— Mais, me direz-vous, ils n’ont pas suivi la retraite, les gens d’Orvilliers ?

— Ils l'ont suivie avec édification, et l'église à tous les exercices n’a cessé d'être pleine comme un œuf. Les commères cancanent même — et les hommes le remarquent aussi — qu’un sen] individu n’a pas mis les pieds à l’église :

Trucheau, le plus endurci et le plus ivrogne de l'endroit. Mais il n’y va jamais à l’église. Même je vous dirai que si Trucheau n’est pas venu à l’église, ce n’est pas la faute du missionnaire, Celui-ci est allé relancer Trucheau jusque chez lui. Peine perdue. — “ Trucheau à la mission ? Ecoutez bien ce que je vais vous déclarer. Trucheau toujours a bu, Trucheau toujours boira. Et si ça peut vous servir à convertir votre monde, prêchez Ça dans vos sermons... Trucheau a bu, Trucheau DOIFA 2

Et ce n’est pas qu’au missionnaire que Trucheau a fait cette confession. Il l’a faite à qui a voulu l'entendre.

— C’est peut-être ce mauvais exemple, ce scandale qui arrête les gens...

— Seraient-ils assez moutons... Non, sûr que non...,

— Mais alors, c’est que le prédicateur n'a pas su les prendre....

- - Pas su les prendre ! Vous ne connaissez done pas le père Antoine ? Le père Antoine, il n’a pas son pareil pour “ prendre les gens.” Il missionne depuis vingt ans, connaît ses “ canayens ” sur le bout du doigt, et la grâce de Dieu l’accompagne

dans toutes ses missions. -. Pas su les prendre ? Mais puisque je vous dis que l’église n’a pas cessé de se remplir à chaque exercice,

— Vous savez qu'il n’est pas facile de convaincre les gens qu’ils doivent renoncer à la boisson et entrer dans la société de tempérance.

— Pas facile... je vous crois ! Mais je vous dis que c’est le père Antoine, et le père Antoine a prêché des retraites de tempérance dans je ne sais combien de cinquantaines de paroisses, et partout les gens ont pris en masse la tempérance. C’est qu’il a su les convaincre...

— Vous m’en direz tant... que je ne comprendrai plus.

— Vous êtes comme le père Antoine, I] n’y comprend rien lui non plus.

La perspective de Plus en plus nette d’un échec, à mesure que les jours s’écoulaient, n’a pas été sans le troubler un Peu... beaucoup. Je dirai même qu’il a senti en son Cœur quelque chose comme un sentiment d’humiliation.

Et comme ce sentiment vient encore de le mordre, le brave missionnaire fait devant Dieu un acte profond d’humilité : « Seigneur, oui, il est bon que je sois humilié ; je ne suis rien, et peutêtre me suis-je parfois attribué une petite part des succès dont vous Couronniez mes travaux apostoliques.... Seigneur, je ne suis rien. A vous toute la gloire, de votre grâce tous les succès...”

Et le père Antoine se sent plus fort et ie cœur Plus libre devant l’échec inévitable... palpable...

A on 2

Il est six heures. La cérémonie a lieu à 7,30,

Et comme le missionnaire fait les cent pas dans le parterre du presbytère en attendant le souper, il aperçoit un rassemblement qui se forme non loin de là, devant une maison... “ Tiens, qu'est-ce qu’il y a donc chez Trucheau...?” Le père Antoine fixe les yeux et tend les oreilles dans cette direction... et de la grappe humaine qui bourdonne lui arrivert quelques paroles... “ Trucheau est mort... on l’a trouvé mort... c'est épouvantable...”

Mort... Trucheau ! ! Le missionnaire en hâte rentre au presbytère pour s'assurer que le curé est parti, et au besoin pour courir chez Trucheau. Le curé était rendu.

— Ah! mon père, commença la vieille ménagère, quel malheur ! On l’a trouvé mort... Il paraît qu’il est mort en boisson... C’est’y pas affreux...

Et Rosalie allait entreprendre un récit &e l’affaire, lorsque le curé rentra.

— Mon père, Dieu vient de frapper un coup terrible. Tout le monde comprendra, j'espère...

— Voyons, racontez-moi cela. Le malheureux est mort subitement ?

— Voici. Hier soir, à la tombée du jour, un fabricant clandestin de whisky est arrivé dans la paroisse avec une charge de sa marchandise, dans l'intention de l'y écouler secrètement. Il prit son gîte chez Trucheau. C’étaient deux vieilles

Connaissances, et tous deux se valaient. Une partie de la nuit ils burent ensemble. Ce matin, au réveil d’un sommeil lourd, Trucheau, assure-t-on, a avalé coup sur coup cinq ou six bols de ce mauvais whisky. Ivre-mort il s’est jeté sur son lit, où il y a une demi-heure, par hasard, on l’a trouvé trépassé, tandis que sur le plancher ronflait encore son empoisonneur. On me manda aussitôt, j'accourus, mais il n’y avait rien à faire. Le cadavre était froid depuis longtemps.

— C’est horrible.

— Et c’est providentiel...

—dJ’entends encore le malheureux ricaner :

“Trucheau toujours a bu, Trucheau toujours boira. Et si Ça peut vous servir à convertir votre monde, prêchez ça dans vos sermons. ... ”

— Eh bien ! vous le prêcherez ce soir, mon père, Trucheau vous y a invité, et Dieu vous en fait un ordre. ...

Et le missionnaire le prêécha....

Qu’ajouterai-je ? Le sermon fini, la paroisse entière s’avança vers le sanctuaire pour prendre la croix de tempérance.

Jacquot

Jacquet a le vin — non, le whisky pieux, I] fau-

dra en effet changer cette expression de vin pieux. Elle était juste dans l'antiquité, alors que l'alcool et ses cousins germains le whisky, le rye, le brandy, etc., étant inconnus, le genre humain devait se contenter de saoulades au vin. Mais de nos jours, qui donc s’enivre de vin ? On s’enivre d'air pur, de beaux Paysages, de parfums, de musique et de poésie, On s’enivre aussi de whisky, mais qui donc s’enivre de vin ?

: Quand donc un pochard a des accès de mysticité, ce n’est pas d’avoir bu du vin, mais du whisky. Et notre Jacquot a le whisky et non pas le vin pieux. “Le vin, c’est bon pour les femmes, ” Il en a pourtant goûté une fois dans sa vie, pour voir si Ça grattait. Ila conçu de ce jour lointain un souverain mépris pour ce liquide sans mordant. “Le vin ? pouah ! de l’eau sucrée... ”

Jacquot a le whisky pieux.

Quand il a bu, tous les péchés de sa vie montent à la surface du tonneau, en troupe pressée, et Jacquot veut se confesser,

Malheur à la soutane qu’il accroche ! Sur la rue, en tramway, dans les chars, sur le bateau, sur la place, dans la foule, peu lui chaut ; Mais ii faut

qu’il se confesse, “ Ah ! monsieur le curé — c'est souvent un cher frère — je guis ben coupable, je veux me confesser, ”

Il pleurniche, il bave, se colle à monsieur le curé, fort ennuyé sous les regards du public des confideices de Jacquot. Dans ces mome 8 il faut être énergique, On se redresse, le bras s’allonge en un geste autoritaire et indicateur, les sourcils se froncent, les yeux foudroient, et les dents en bataille saccadent : « Ivrogne, allez vous asseoir là-bas, sinon, je vous fais descendre du train. ” Ça suffit généralement pour glacer l’amour subit de Jacquot Pour monsieur le curé, stopper ses confidences... et se débarrasser de lui.

Mais Jacquot a le Whisky pieux.

11 chante oremus, Dominus vobiscum et ite missa est au milieu des squares, devant un banc pour autel, son chapeau Pour missel et tous les flâneurs de l'endroit pour assistance. :

C’est la messe de Jacquot. Il n’en entend guère d’autres du jour de l’an à la Saint Sylvestre, La police interrompt généralement le sacrifice à Bacchus en amenant au poste le célébrant et son cha- Peau, corps du délit, Au poste, Jacquot a le whisky furieux ; il hurle comme un forcené dans un accès de deliriwm tremens.

Oui, Jacquot a le whisky pieux.

L'autre nuit, couché au fond d’un fossé profond, au bord de la route, sous la lune bien ronde et mille étoiles scintillantes, Jacquot, à travers son bégaiement baveux, chantait le tantum ergo.

— Jacquot, es-tu fou ? qu'est-ce que tu fais là ?

18 HISTOIRES DE TEMPÉRANCE — Ben, vous ne voyez pas ? re

allumés ; c’est le salut,

Pour la bénédiction,

....Tantum ergo, hurla le chantre.

Jacquot a le whi ky très pieux,

gardez les cierges je chante le tantum ergo

+ Deu006060800000800080808080808180808080808 laut... Sud. des du a

Un village infortuné

Belle-rive serait un village fortuné. ... D'abord le village occupe sur le grand fleuve, près de la grande ville, le site le plus enchanteur, En face, de l’autre côté du chenal, de longues îles vertes, Or, le chenal touche au rivage et les grands steamers se font une coquetterie de le frôler ; de la grève et du bateau J'on se salue, et pour un peu ceux de Belle-rive donneraient la main aux Européens qui passent. ... Aussi loin que la vue porte, à droite et à gauche, de l’eau et des îles.

Et c’est tranquille ! une vraie béatitude. Sous le soleil brillant et le ciel bleu, le fleuve murmure d’aise et sur la grève gentiment clapote. Rien qu’à contempler ce tableau, rien qu’à entendre ce murmure, on se sent envahir par le ca'-ne €, la rêverie,

Belle-rivc serait une plage fortunée...

C'est le soir surtout qu’à Belle-rive le fleuve est magnifique. A la brunante un silence murmurant descend des cieux et repose sur la nappe d’eau. Celle-ci, légèrement creusée en petites lames courtes, ressemble, dans la lumière qui baisse, à une plaque d’acier frappée au repoussoir. Puis la lune monte. Alors une longue zone transversale miroitante barre le fleuve ; On dirait sur la surface

irisée une averse de gouttes de lumière, C’est d'une grande richesse pour les yeux.

Oui, Belle-rive serait un site fortuné.

Le village n’a pas une longue grève sablonneuse, et l’on n’x vient pas se baigner. Mais du bord de l’eau part une verte pelouse qui s'étend au loin sous de grands ormes. Il y a aussi des bosquets charmants. ... des coins perdus.... des sentiers Cachés....

Belle-rive serait un village fortuné.

Belle-rive a un cimetière que baigne le grand fleuve. Ce cimetière, racontent les vieilles croix penchées, est peuplé des navigateurs de l'endroit engloutis dans les tempêtes de la mer et du fleuve. Les flots ont roulé quelque temps leurs cadavres, puis ils les ont rendus pour qu’on les enseveliît

dans le cimetière de Belle-rive. Le fleuve caresse leurs tombes avec de longs gémissements tristes,

Oh ! qu’il est doux pour les navigateurs Ce savoir qu’ils reposeront là, et cet espoir seul ferait de Belle-rive une plage fortunée..….

Près du cimetière et lui servant d'enceinte, s’élève l’antique et toute petite église, au toit pointu, au long clocher peuplé d’hirondelles, aux murs lézardés, pleins de mousse avec des flenrs entre les pierres. ...

Le curé est vieux depuis longtemps, et bon, bon... à faire trembler, si les genr eux-mêmes n’étaient pas bons ; mais ils sont bons, et ils seraient des gens fortunés...

Mais voilà : Belle-rive n’est pas un village fortuné...

Non, malgré son site charmant sur le grand fleuve, malgré les belles îles vertes, malgré les splendides effets de lune sur la nappe d'eau, malgré le murmure des flots, malgré son cimetière caressé par les vagues, malgré ses pelouses, ses grands ormes, ses bosquets ombreux, ses sentiers cachés, malgré sa poétique église et son curé vieux depuis longtemps et bon, bon... malgré ses braves œens, non, Belle-rive n'est pas un village fortuné,

Et même, à cause de tous ces avantages, Bellerive est un village infortuné.

Très infortuné Belle-rive.

Vous vous rappelez que le joli village n’est pas loin de la grande ville ? Or, un jour, ceux de la grande ville découvrirent Belle-rive, et poussant un cri de plaisir, ils se dirent : Nous irons là tous les samedis et nous y resterons jusqu'au lundi matin. Nous y boirons, nous y ferons l'orgie. Nous envahirons de notre : resse et de notre débauche le fleuve, la grève, les pelouses vertes, les bosquets ombreux.... les sentiers cachés... les rues.... Nous laisserons seule l'église à ceux de Belle-rive..…..

Cinq mauvais sujets entendirent ces paroles de ceux de la grande ville. Ils vinrent à Belle-rive, et là bâtirent cinq hôtels, déserts cinq jours et cinq nuits de la semaine, débordants de sales personnages, de blasphèmes et de chants immondes les deux autres jours et les deux autres nuits,

Et c'est comme cela depuis que Belle-rive a été découvert par ceux de la grande ville.

22 HISTOIRES D YEMPÉRANCE

Le jour du dimanche, la nuit «ui le précède et celle qui le suit, le village n’est ps aux siens, il appartient à la crapule de la grande ville et aux cinq hôteliers.

Le lundi matin, pelouses, bosquets ombreux, sentiers cachés... hôtels... regorgent ‘’individus ivres qui s’éveillent Pour retourner da: ‘a grande ville.

Alors ceux de Belle-rive respirent et sortent de chez eux, mais avec l’inévitable Perspective du Prochain dimanche, Et cela gâte tout le bonheur qu’il y aurait à habiter Belle-rive, à entendre la voix du grand fleuve, à s’y promener à la brunante, à contempler les effets de lune, à dire bonjour aux Européens qui passent, à s’asseoir sur les pelouses vertes, sous les grands ormes, dans les bosquets... à mêler sa prière à la plainte de la vague sur les tombes, à se recueillir dans l’antique église, à jouir du curé vieux depuis longtemps et bon, bon !... Lui-même est bien malheureux de tout ce mal, auquel il ne peut rien et dont il gémit.

Belle-rive serait un village fortuné..… Mais Belle-rive est le Plus infortuné des villages assis sur les bords du Saint-Laurent.

Infâimes amis

Un journalier de la ville de X... avait pris la croix de Tempérance pour six mois. Il disait : “Si jamais je recommence la vie que j'ai menée autre is, que Dieu me punisse.” 11 fut fidèle à son engagement, Son temps expiré, tout fier d’avoir tenu parole au Bon Dieu et du bonheur que six mois de sobriété lui avaient procuré ainsi qu’à sa famille, il se félicitait devant ses camarades,

Les infâmes !...

“Bravo ! lui dirent-ils. Viens prendre un coup. Tu mérites bien ça pour avoir tenu parole; et puis, ce que tu dois avoir soif après six mois de tempérance ! allons, viens fêter ça.”

Il refuse. On réitère l'invitation ; il résiste, ::1 le presse ; il tient bon. On se moque de lui... Il fléchit, il balbutie. On le prend sous le bras ul cède, se laisse entraîner. Il voulait ne prendre qu’un coup, il en prit deux, cinq, s’enivra. Tous ensemble ils partirent du cabaret vers les onze heures, pour regagner le logis. En chemin, notre homme ne pouvant plus marcher tomba près d’un mur, où ses compagnons l’abandonnèrent, C'était dans la nuit du jeudi au vendredi 15 janvier. 11 gelait très dur cette nuit, L’ivrogne resta étendu

ommeil, il se traîna vers un poste de police qui n'était pas loin. Il de-

Manda une voiture Pour rentrer chez lui, « Si] en Passe une on vous y mett-a. ” On ne songea pas à s'assurer que le malheureux n'avait aucun membre gelé ; on le Plaça même auprès du poële Pour qu’il se réchauffit ! La chaleur acheva l’œuvre du froid... F

Vers les cinq heures, comme Passait, on en fit venir un qui co lier à son domicile, Celui-ci, bien que dégrisé, ne Put descendre sur ses jambes, qui ne le portaient Plus : ses pieds étaient gelés, ses mains aussi. Il

aucun cocher ne nduisit le journa-

effet l'horreur de la situation ; être à la tête d’une nombreuse famille, être obligé de Sagner la vie d’une femme et de plusieurs enfants, et n’avoir

plus de mains ni de pieds ! C’est affreux.

Infâmes amis !

rm ns simpa mem;

On suppose...

L'an dernier, par un jour pareil : un premier

août, avec une atmosphère de plomb en fusion, sous un soleil brûlant.

Or à Québec, le 1er août de l’année dernière, je vis Blériot pour la dernière fois. Jamais il ne mi i1vait fait autant pitié.

C'était chez lui, un dimanc

he après-midi. Sa femme m'avait dit :

“Je vous en prie, descendez donc aujourd'hui, vers deux heures, Il sera à la maison, et tâchez de le convertir.” Je n'avais guère d'espoir, mais j'étais tout de même descendu. La femme avait tant de chagrin !

Je n'avais guère d'espoir, parce que déjà j'avais tâté du Blériot, et je n’avais rencontré qu’une andouille en cet ivrogne, Andouille d’un bout à l'autre. Il disait oui, et faisait non, et d'avance On savait qu’il ferait non, ayant dit oui du ton mol qu’aurait une andouille qui parlerait. Ce n'était pas méchanceté, ce n’était Pas opiniâtreté à boire, ce n’était pas manque de désir de se Corriger, c'était absence complète de volonté, d'énergie, incapacité totale d'efforts.

Et c'était pitié de voir ce gros homme

— pourtant fort à la besogne d

ië HiaÇON — avoir autant de faiblesse devant la passion de boire.

Tout était sacrifié à cette passion. Le bonheur de sa femme, son bonheur à lui, la paix au foyer, l'avenir de deux anges qui grandissaient, sa position, sa santé...

Ce jour-là je touchai toutes les cordes par un puissant crescendo. Blériot s'était confessé quelques jours auparavant, et l’occasion me paraissait propice pour tenter un suprême effort. .

La scène est encore vivante à mes yeux. Un petit salon d’ouvrier, aménagé de babioles sans valeur et sans goût. Au centre, une table assez massive. Lui d’un côté, moi vis-à-vis ; la femme dans un coin, silencieuse, pleurant par intervalles.

Et lui aussi pleurait, devant les tableaux que je traçais de sa misère, et de la misère de ga femme et de ses enfants qu’il aimait.

Il pleurait, et c'était presque sa seule réponse à tout ce que je disais.

“...Je comprends que j'ai tort... je vais essayer de faire mieux.... Ah ! que c’est dur... J’aime bien ma ferme pourtant, et mes enfants... Je promets de me corriger...” Réflexions et promesses rompant par ci par là la chaîne des sauglots.

La femme m'avait dit : “Le médecin lui a déclaré qu’il se tue à boire. Il a maintenant d’effroyables visions quand il a bu, et les jours suivants il ne peut travailler, parce qu’il tremble trop ; ses outils ne tiennent pas dans ses mains, et il a le vertige. ”

Ce fut la dernière corde que je touchai. Après lui avoir rappelé la parole du médecin, je déclarai

tout net que s’il continuait à boire il mourrait subitement.

Ce n’était pas un épouvantail dans ma bouche, j'énonçais mon intime conviction. Cet homme était d’une complexion à crever ainsi. Gros — je l'ai dit — hypertrophié du cœur — c'était clair au son gras de sa voix et au malaise de ga respiration —, tête :n couleur rentrée dans un cou puissant et court, tout chez lui criait qu’une syncope le guettait au détour d’une ivresse,

Et sur l’assurance ferme de ma déclaration, l’ivrogne avait levé sur moi des yeux blancs, blancs... dilatés par l’'épouvante.…..

C'avait été ma dernière parole, et la sienne avait été celle-ci : “Je ne boirai plus... ”

Or c’était l’an dernier, par un jour pareil à celui-ci : un premier août, avec une atmosphère de plomb en fusion, sous un soleil brûlant...

Et tout cela s’est brusquement dressé devant mes yeux, à cent lieues de Québec, ce midi, à la lecture de la note suivante de l'Action Sociale, journal de Québec : :

“ Mort subite.

“M. Alfred Blériot, maçon, Agé de 35 ans, domicilié rue Massue, à St-Sauveur, est mort subitement hier après-midi. On suppose que cette mort soudaine a été causée par la chaleur. ”

On suppose !...

Re 2 ne 0 nn nan 2 AA RAR

À Montréal, un homme fut ramassé ivre-mort sur la rue, en plein hiver, C'était auprès des usines du “ Canadien-Pacifique, ? on l’y transporta,

Or il faut savoir ce que sont ces usines, Il y a là, sous des voûtes sombres et vastes, des brasiers effrayants, des fourneaux énormes où la fonte boue, où des masses de fer fondent comme cire dans d'immenses chaudières, où des pièces de fer d’une grandeur prodigieuse se tordent comme des brindilles de bois. Partout des machines qui stupéfient par leur masse et leur puissance, des grues, des poulies, des chaînes d’une prop ‘ion démesurée, effrayante, Ici, le fer coule en lave bouillante, là, dans des cuves enfoncées dans le sol, le cuivre en fusion lance des flammes et des vapeurs vertes qui s'élèvent en spirales sinistres ; plus loin, des instruments broient le vieux fer : tuyaux, rails, comme des fétus de paille ; ailleurs des marteaux-pilons s’abattent sur l'acier ardent, qui lance des milliers d’étincelles : telle une fusée qui éclate.

Le grondement de la lave, le grincement des poulies, le gémissement des soufflets ; l'eau qui siffle comme un reptile au contact du fer rougi ; les chaînes, les masses de fer qui s’entrechoquent,

font un vacarme digne de l'enfer. Et au milieu de ce paysage d'enfer, des êtres qui circulent ; chemise ouverte, bras nus, figure et torse noircis, yeux ardents, cheveux en désordre, ces êtres, ces hommes, les ouvriers de ces usines ont l'air de démons. C’est au milieu de cet enfer et entouré de ces démons que s’éveilla notre ivrogne.

Ï1 n'était jamais entré là-dedans, il se crut mort et en enfer,

Il se crut bel et bien en enfer, vous dis-je. Ses cheveux se hérissèrent, tous ses membres tremblèrent. Juste auprès de lui un pilon broyait une masse de fer rougi. Il crut que c’était un damné que les diables torturaient de la sorte. Il se jette

aux genoux du diable qui manœuvrait le terrible pilon, et levant vers lui des bras suppliants et des mains jointes comme il n’avait jamais fait dans ses meilleures prières, il s’écrie avec un accent qui part du fond de l’âme : “ Monsieur le diable, oh ! je vous en prie, ayez pitié de moi !”....

Imaginez l'éclat de rire qui accueille cette prière ! Le pauvre homme, qui avait entendu parler des ricanements des démons à la vue des souffrances des malheureux damnés qu’ils torturent, n’est que plus terrifié par ce bon rire qui résonne à ses oreilles comme un ricanement satanique. Il répète sa prière avec plus d’ardeur, en versant des larmes et en se traînant aux genoux dun brave diable. A la vue de cette scène étrange tous les diables de l’usine accourent, et vous comprenez s'ils y vont chacun de leur rire infernal !...

Le pauvre ivrogne faillit en deveuir fou d’épou-

vante. Il y avait de quoi. On eut toutes les peines du monde à le convaincre qu’il n’était pas encore en enfer, et ce n’est qne lorsque la porte eut été ouverte et qu’il se retrouva dans la rue — une bonne rue de Montréal, toute couverte de neige et remplie de passants, que ses terreurs se dissipèrent complètement.

A l'usine on en rit encore.

57 ans après

C'était en 1849, à l’époque de la première et encore fameuse croisade contre l’intempérance. L'abbé Mailloux venait d'établir la Société de la Croix à Saint-Roch de Québec. Ç’avait été superbe et entraînant, — Si entraînant qu’au sortir de la cérémonie, dans un groupe de petits garçons, l’un d’eux proposa : “ Si nous formions entre nous une société de tempérance... ” La réponse fut un cri : Oui, oui ! — “Consultons d’abord le maître d'école, dit un autre ; il me semble que ce sera mieux. — C’est cela, allons en parler au maître d'école.” Ils y allèrent directement. Le digne instituteur dut être bien ému à cette proposition des enfants. Il les félicita, tout en ajoutant : “Je vais en parler à monsieur le curé: d'ici là, tenezvous bien tranquilles.” Le jour même, monsieur le curé de Saint-Roch était mis au courant du grand projet, qu’il approuva. C'était un lundi. “Je convoque les enfants à l’église pour lundi prochain, dit-il ; qu’ils apportent leurs croix de tempérance. ”

Dans l'intervalle nos héros se fabriquèrent leurs croix — oh, des croix d'enfants, vous savez, pas plus hautes que cela, toutes petites, comme celles que le petit Jésus fabriquait en s'amusant dans l'atelier de son père nourricier saint Joseph. Les grandes croix de deux et trois pieds, c'était pour les hommes cela.

Que la semaine parut longue aux enfants ! Il n’arriverait donc jamais ce lundi ?... I] vint à son jour et les huit braves furent conduits à l'église par le maître d'école, Monsieur le curé les y attendait. Les enfants furent admis au sanctuaire par la porte de la balustrade, qui s’ouvrit pour eux... les petits cœurs battaient bien fort... Ce qu’ils étaient fiers ! Jugez donc : il étaient reçus comme leurs papas, comme des hommes pour de vrai.... Monsieur le curé était là Pour eux, qui n'étaient que huit bien comptés... ils allaient recevoir la croix de tempérance, promettre de ne jamai:

boire, tout comme de grandes personnes !... Ils allaient à eux huit former une société de tempérance !...

Et la cérémonie commenca. ... Ce qu’elle fut ? Mais ce qu’elle eût été pour de vrais hommes !... Les croix furent bénites, puis il y eut grand discours de monsieur le curé — un and discours, vous dis-je, dont les enfants comprirent chaque mot et chaque idée, car monsieur le curé l'avait préparé pour eux ce beau grand discours...

Oui, ils comprirent parfaitement que l’ivrognerie est un vice très vilain, qui offense ie bon Dieu,

abreuve Jésus de fiel et de vinaigre, fait de la peine à la sainte Vierge et pleurer l'Ange Gardien — et non seulement l’Ange Gardien, mais aussi les mamans et les sœurs... Ils comprirent que la boisson est une chose détestable qui ruine la santé, fait traîner les rues, rend paresseux et mauvais. “Voulez-vous, mes enfants, devenir comme ces malheureux pères de famille que vous connaissez, qui battent leurs femmes et leurs enfants, sacrent, gaspillent leur argent, et sont le déshonneur de toute la paroisse ? Oh! mes enfants, vous voulez plutôt rester bons afin de devenir d’honnêtes citoyens, aimés du bon Dieu, chéris de leur famille et estimés de toute la paroissc... Pour cela, il faut rester sobres... ”

Toutes ces choses allaient droit à l'intelligence et au cœur des enfants, car monsieur le curé avait une telle façon de les leur dire... Et puis, n’oubliez pas que c’est pour eux qu'il avait préparé son grand discours, monsieur le curé...

Quand il eut fini, il remit à chacun sa croix, qu'ils reçurent à genoux en la baisant. Puis il leur demanda s'ils voulaient, sur cette croix, s’ensager pour la vie à ne pas faire usage de liqueurs enivrantes, avec la grâce et le secours de Dieu. S'ils le voulaient !.... “Le promettez-vous ? — Oui!” Et levant leurs croix au bout de leurs petits bras, les enfants promirent au Bon Dieu, dans un geste aussi sublime que touchant, de s'abstenir à tout jamais de toute boisson eni- Yrante....

Dans l’église, les mamans et bien des personnes que l’annonce de cette extraordinaire cérémonie avait attirées, pleuraient....

Braves enfants, je vous félicite. Vous venez d'accomplir une action généreuse et vous avez pris une résolution héroïque. Je vous admire. Mais, hélas ! je tremble en même temps pour votre fidélité, qu’il ne vous vient pas même à la pensée de mettre en doute.... Je crains beaucoup, beaucoup...

Vous allez grandir, et j’ai peur que le temps qui efface tout n’efface de votre cœur les impressions et jusqu’au souvenir de la cérémonie d’aujourd’hui.

Vous allez grandir, et les occasions, prenant pied dans votre existence, vont vous solliciter de manquer à votre engagement — vous vous direz : Bab, une promesse d’enfant..…..

Vous allez vieillir, et les misères dont cette vie n’est que trop pleine vous mettront le verre en main pour vous consoler et vous donner un peu de joie....

Oui, je crains pour l’avenir, L'homme est tellement rempli de misères, son cœur est si faible et si inconstant.... Vous tous, qui avez pris intérêt à la généreuse démarche de ces enfants, n° crai- &nez-vous pas aussi ?... Oh ! qu’il fait mal de se dire qu'un si bel épisode peut avoir pour aboutis-

sant la vulgarité d’une vie de buveur, et que cet instant d’héroïsme sr. Peut-être suivi d’une existence lâche... Eu bien ! m6, il n’en sera pas ainsi. Nos huit br ve. seron! :ièles,

bouche. Je le vec sa femme et l’un de ses fils. beaucoup d’urba- Oh ! la brave, heureuse € que celle de ce tempérant.

; bientôt un vieillard, n’en sera guère averti que par la blancheur auguste de ses cheveux. Car la santé, comme la joie et la paix sont empreintes sur tous ces visages. Et en entendant cet homme me Taconter sa vie honnête et heureuse, j'avais l'impression que l'Esprit Saint planait sur ce foyer pour le combler des bénédictions qu’il promet aux familles sobres, et ces sentences €n particulier me venaient à la pensée : L'intempérance a fait Mourir beaucoup de gens, mais celui qui s’abstient prolonge sa vie (Eecli. 31, 37). La sobriété est la santé de l’âme et du Corps (id, 31, 37).

Ce n’est Pas Sans une fierté bien légitime que le père me raconta la fameuse cérémonie de l’église Saint-Roch, et de quelle sorte il avait tenu

parole. J’appris à mon grand étonnement qu'il y a des gens qui ne sauraient pas même dire quel goût a la boisson !... Il est un de ceux-là, le déclare très simplement, et sa digne femme corrobore ce qu’il affirme. Il n’a jamais été malade, son fils l’a été une fois. Il fallait à celui-ci un “ cordial.” Abstinent lui aussi il n’accepta que du café et fut guéri. Il est grand buveur de café, comme son père.

“ Mais n’avez-vous pas rencontré bien des difficultés à tenir votre promesse si à la lettre ?

— Non. Sachant que je ne pouvais, que je ne devais pas boire, que c'était une affaire réglée, je n'ai jamais été tenté de le faire. Je n'ai jamais jeté que des regards indifférents sur les étalages de flacons aux devantures des buvettes. Je n’ai jamais eu la pensée d'entrer dans un bar. Tenez, mon père, il n’y à rien comme dire un NON résolu et définitif à quelque chose ou à quelqu'un pour fixer la volonté d’un homme et le soustraire à bien des sollicitations. Je n’ai jamais eu envie de boire, et quand on me l’a offert je n’ai jamais éprouvé d’hésitation à répondre : Merci, je ne prends rien. C'était naturel pour moi. ”

Instruit par expérience que la sobriété donne la santé et rend heureux, le brave komme en conclut que tous les malheurs et toutes les morts prématurées sont dus à la boisson. Quand il apprend un de ces décès : “ Tiens, vois-tu, dit-il à sa femme, c'est qu’il a dû boire, — Allons, tu portes encore un jugement téméraire ”... C'est le seul défaut

de l’excellent homme, et que Dieu lui pardonnera facilement. Il y a des défauts plus graves que celui-là, et qui font davantage souffrir les épouses...

Mais la croix, je voulais contempler la fameuse croix de jadis, la petite croix de l’enfant, car je savais qu'elle était conservée avec honneur et religion... On me la montra sous son globe de verre, et j'avoue que ce ne fut pas sans émotion que je l’aperçus. La mère me la mit entre les mains.

Haute de huit pouces environ, dorée à l’époque du mariage, elle dresse ses petits bras, enguirlandée de fleurs blanches et rouges : au pied, des souvenirs mortuaires. Que de souvenirs domestiques se rattachent à cette croix !... et comme, en la regardant, je comprenais mieux l’immense portée de ces paroles de nos évêques : “ La vieille croix de bois noire, vénérée par nos pères ?....

Certes, elle est vénérée celle-là, à l’égal d’une relique. Je vis que les yeux du père s’y attachaient avec une expression indicible....

Après une heure de causerie, au cours de laquelle la brave famille me dit bien des choses bonnes et belles que je voudrais pouvoir toutes rapporter pour l'édification de mes lecteurs tempérants, je pris congé en disant que j'allais publier ce noble exemple dans la Revue.

Deux jours plus tard je recevais la visite de la

mère qui venait m'offrir la fameuse croix pour me permettre de la contempler tout à mon aise. Elle avait remarqué l'intérêt que j'y avais pris. Mais j'eusse craint de les priver, même pour un jour, de cette relique de famille, et, très touché de l’attention délicate, je remerciai avec effusion. Du reste, j'en avais l’image nettement gravée dans mon esprit, et après cinq mois elle y est encore si vive que je pense n’avoir omis aucun détail — n’est-ce pas, chère madame ?

“# Ca fait du bien où ça passe. ”

Par cet argument unique, mais irréductible, — n'est-ce pas ? — Rigolard a pulvérisé tous les arguments que durant vingt ans il a rencontrés sur son chemin d’ivrogne.

“...La boisson, c’est fait pour être bu... ça fait du bien où ça passe... ”

Ce qu’il l’a dite cette parcle ! Ce qu’il l’a manié :

cet argument unique, mais irréductible — n’est-ce pas ? :

Au cabaret, chez lui, aux amis, à ceux qui voulaient l’arrêter de boire, à 20 ans, à 40 ans, à jeun, entre deux hoquets... à satiété Rigolard a répété: “Ça fait du bien où ça passe ”....

Le cabaretier souriait en homme entendu :

“ Ben sûr, que Ça fait du bien où ça passe. C’te bêtise ! comme si la boisson c'était pour les ani- MAUL 2".

Et sur le tremplin de cette assertion d’un homme entendu, les voix de rogomme des buveurs faisaient chorus : “ Beau dommage que ça fait du bien où ça passe... La boisson, c’est pas pour les animaux, c’est pour le monde... ”

Seulement, Rigolard ne s’est jamais demandé où elle passait cette boisson, et il n’a jamais suivi

le cours des flots d’alcool dont il s’imbibait le gosier.

Son gosier était agréablement mordu par le Whisky... Ça commençait à passer par là, et là s'arrêtait l'enquête de Rigolard, Pas curieux Rigolard !

Un jour, il s’aperçut que ça n’allait plus. Son manger, comme il disait, ne passait plus, lai... l'estomac lui brûlait... les rognons et le foie aussi allaient mal... ses mains et ses jambes tremblaiert, et son cœur palpitait à propos de rien...

Evidemment, ce n’était pas la boisson qui causait cela. Rigolard ne songea pas un instant à l’accuser. N'était-il pas acquis que “la boisson, ça fait du bien où çà passe ? ”

Pourtant, Rigolard, on te l’a assez dit : La boigson passe non seulement C'ans le gosier, mais encore dans l’estomac, à tr.vers les rognons et le foie, et se mêle au sang du cœur...

“C’te blague ! Buvons pour se guérir... Ça fait du bien où ça passe... ”

Et Rigolard but jusqu’à quarante ans.

Rigolard, regarde aussi passer la boisson à travers ton foyer, charriant dans ses flots maudits le bonheur de ta femme, sa santé, la santé et l’avenir de tes enfants... Ce foyer misérable, où tout manque, c’est bien le tien ?... Cette femme amaigrie par les privations, qui pleure et qui souffre depuis son mariage, c’est bien ta femme ?... Ces enfants déguenillés et rachitiques, ce sont bien tes enfants ?...

“C’te bêtise ! la boisson Ça fait du bien où ça passe...”

Oh ! l'argument unique, mais irréductible !..….

Un jour, Rigolard, depuis longtemps ruiné et abruti par l'alcool, perdit tout à fait la dernière lueur de sa raison. Ce fut dans un éclat de rire et avec ce cri fauve : “ La boisson, ça fait du bien où ça passe...”

Si vous avez visité, voilà quelques années, la maison d’aliénés de la Longue-Pointe, vous avez certainement vu accourir à vous un être décrépit, voûté, aux traits hideux, et cet être vous prenant le bras vous a dit :

“Tiens, je vous l’avais ben dit, que la boisson Sa fait du bien où ça passe. Regardez-moi. Je suis le roi des hôteliers... je paie la traite à tout le monde, Voulez-vous prendre un coup ?...

Et il vous a tendu, en guise de verre, un vieux chapeau crasseux, dont les gardiens ne le peuvent séparer.

Et sur votre air de refuser, le pauvre fou est parti d’un éclat de rire :

“Estt'y fou, celui-là! comme si la boisson c'était pour les animaux... ”

Rigolard est mort cinq ans après son internement.

Ce fut horrible.

S'étreignant brusquement la poitrine à pleines mains, il hurlait : “ Du whisky ! du whisky ! Une tourne de whisky !... J’ai soif ! j'étoufte !!... ” Puis, dans une soudaine détente des bras, tendant

son chapeau crasseux aux spectateurs : “ Buvez ! . buvez ! Le roi des hôteliers vous paie la traite. … C’est du whisky, du bon whisky et du sang... du sang, du sang...” Et dans un rictus affreux il appuyait : “Ça fait du bien où ça passe... ” ? Puis des hurlements, des cris, des éclats de rire, des sanglots, des spasmes...

Et ses tortures, ses cris, ses éclats de rire, ses sanglots, les spasmes de son agonie coupés par ce refrain épouvantable en un tel moment :

“Ça fait du bien où ça passe... ”

Ce fut la dernière parole du fou.

“La Kermesse... c’est nous!”

A messieurs les marchands de liqueurs, au nom de la tempérance, grand merci !

Hein ?.... Auraient-ils fermé boutique ? — Comme vous y allez ! — Ne vendraient-ils plus que de l’ean claire ? — Hélas, il y a encore plus d’alcool que d’eau dans leur whisky. — Se seraient-ils constitués les champions de la tempérance ? — Ils l’affirment, mais il me reste un léger doute, — Auraient-ils pris des abonnements à “ La Tempérance ?”— Méchant, va... oui, ils sont des abonnés pour la plupart, maïs ils en ont pour leur argent. — Enfin, qu’ont-ils fait qui leur vaille votre grand merci ?—Ce qu'ils ont fait ? Vous l’allez lire...

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