LA L
Pour lors il y a eu dans Hôtelville grande Kermesse de tempérance.
Dans son salon, madame Ja Présidente s’entend avec les dames de charité, ses aides dans l’organisation, pour la distribution de la besogne. II s’agit de trouver les fonds, en argent ou en nature.
Entente cordiale sur toute ja ligne.
Madame A, fera les épiciers,
Madame B. les industriels de son quartier, Madame C. les bourgeois de la rue Saint-Denis. Madame D, les institutions religieuses,
Etc. ete.
— Et vous, madame Dupré, que ferez-vous ?
— Et moi, dit la petite dame, je ferai les marchands de liqueurs.
Tableau. ...
— Les marchands de liqueurs ! toujours originale, madame Dupré.
— Mais c’est sérieux, et si madame la Présidente ratifie mon choix, je vole sur le champ à la victoire. ...
Pas ordinaire la petite madame Dupré. Avenante, très accorte, 1-ec toujours l'air d’avoir trente ans, parlante, audacieuse, enjoleuse ! Oh ! elle n'en est pas à sa première œuvre de charité. Bazars, kermesses, banquets, patronages... ça la connaît. D’un dévouement, d’un dévouement...
c’est bien 1à le secret de sa force. Rien ne la rebute. Chassée par la porte, elle reviendrait par la fenêtre ; mais il lui faut votre argent ! Capable d'arracher l’orphelin des mains rapaces d’un avocat, et un chèque de $25.00 des doigt crochus d’un usurier.
Telle est la petite dame qui se charge de ran- Çonner les marchands de liqueurs au profit de la Kermesse de tempérance d'Hôtelville....
Non, pas banale l’idée...
.... En route!
Chez Boivin et Boisbien.
— C'est à M. Boivin que j'ai l'honneur de parler ?
— Oui, madame, tout à votre service,
La quêteuse explique l’objet de sa visite, crânement...,
— Alors, vous êtes dans la tempérance ? Eh !
bien, pour vous Prouver que votre croisade ne me fait pas tort, je veux ÿ contribuer pour 810.00... Vous paraissez étonnée ? Eh, si nous vendons moins de boissons fortes, par contre le commerce des vins et des boissons hygiéniques a doublé, tri-
plé, et en somme le chiffre de nos affaires augmente, Vous travaillez Pour nous, madame, je veux être reconnaissant. Peut-être aimeriez-vous mieux un chèque de $20.00 ?.... Tenez, voici.
Et d’un.
Chez Rudart et Cie,
— Monsieur Rudart ?
— Moi-même, Qu’y a-t-il à votre service ?
— Vous savez, sans doute, que nous sommes à organiser une Kermesse de tempérance..….,
— Quoi ! encore une... Vous êtes la quatrième que j'aurai fait mettre à la porte depuis ce matin... Vous êtes effrontée, mademoiselle...
— Pardon, monsieur, c'est madame... Mais allez toujours ; je me nommerni dans un instant, et
je me tiens assurée que vous ne me mettrez pas à . la porte, — Allons, ça tourne au drame... qui êtes-vous? — Je suis madame Dupré. Mon mari a l'avantage d’acheter de votre maison chaque mois pour Û un montant de $800.00...
Monsieur Rudart devint livide, puis violet... Il était debout, il s’assit pour ne pas tomber... — Oh ! madame, se peut-il que je me sois mépris à ce point !... mille excuses... j'aurais dû penser... de grâce, oubliez ma réception... un peu fraide... mais vous comprenez... Enfin, je suis à votre entière disposition... Combien vous fautil ?... $20.00, $50.00 ?.... Disons #100.00... Ce n'est pas trop... une aussi bonne pratique... pardon, une aussi bonne œuvre... oui, une belle œuvre, qu’il faut encourager... Je vous en prie, désormais ne manquez pas de vous adresser à moi pour vos œuvres de charité...
Et de deux.
Chez Ross. — Boniment ordinaire....
— Enfin, madame, l’objet précis de votre Ligue de tempérance ? Je suis un homme d’affaires, c'est-à-dire très positif, et je ne contribue à une œuvre qu’à bon escient,
— Je ne saurais vous le reprocher, monsieur. : Loin de là, je vous félicite ; j'ai d'ailleurs confance que la but noursuivi par notre Lioue ne
saurait que vous agréer. Nous travaillons en effet
pour obtenir une observance plus stricte de la loi des licences. ...
— Très bien, j'ai toujours soutenu, aux réunions de notre Association, que nos ennemis, ce ne sont pas tant les tempéranciers que les hôteliers qui ameutent le sentiment public contre notre commerce par leurs infractions journalières et flagrantes à la loi des licences, Vous le voyez, votre œuvre est la mienne, Veuillez passer à la caisse et vous faire remettre $25.00. Charmé de vous être agréable, madame...
Et de trois.
Chez Champagne,
Le marchand gouailleur : — Vous vous trompez de porte, madame, Vous voyez bien qu'il n’y a ici que des tonneaux et des bouteilles. Vous êtes dans l'empire du démon de l’ivrognerie... Vous n'avez pas peur ?... Tenez, si vous voulez une caisse de gin.... ça fera bon effet sur une table de votre Kermesse de tempérance. Ah!ah!ah!
ah!ah!
— Oh ! mais, très volontiers, monsieur. Je vous prends au mot, j'accepte votre offre... si gracieuse. Je ne promets pas d’exhiber la caisse, mais je ne suis pas embarrassée pour si peu. Je suis certaine de la vendre à votre voisin... surtout si je lui explique de qui je la tiens et comment je l'ai obtennc.… ce que je ne mananerai pas de faire... et je ne sais trop qui rira le uernier...
La plaisanterie ne tournait pas précisément du bon côté. Mais M. Champagne avait offert la caisse !... Au fond, c’était un bon garçon ; il se tira d’affaire galamment.
— Je vois que vous êtes bien dans votre rôle de quêteuse... Allons, je suis trop honnête pour Vos envoyer chez le voisin. Je rachète ma Caisse... votre caisse de gin. Il est juste toutefois que vous tiriez bénéfice de la vente... disons 100%. C’est le taux du bénéfice dans notre commerce... très avantageux, comme vous voyez. Au plaisir de vous revoir, madame,
Et de quatre.
Et de dix, et de vingt, et de trente LD
Car c’est bien trente marchands de liqueurs que rançonna la petite dame.
N’ai-je pas raison d'envoyer, au nom de la tempérance, un grand merci à messieurs les mar- Chands de boissons d’Hôtelville ? Ils ont assuré le succès de la Kermesse de tempérance ni plus ni moins. Sans eux, fiasco. Avec leur concours... dévoué, succès monstre, Recettes, $5000.00. Je ne vous dirai pas pour quelle somme ils y ont contribué, car dans leur enthousiasme de tempéranciers tout frais, ils seraient capables d'enlever
tout son mérite 3 la petite dame et de s’écrier :
“La Kermesse.., c'est nous ! ”
RE
Ce060e0 ©
06090606060606080 0-ch.0-n.0-2fe-0-9e.0-e
C'était un fier bûcheron. Il avait abattu les grands pins dans les chantiers du Témiscouata, du Saint-Maurice, de la Mattawa, du Keepewa et du Témiscamingue ; il avait flotté les billots sur tous les lacs et sur toutes les rivières du pays.
C'était un voyageur. Il connaissait les plaines de l’Ouest comme son village natal, et beaucoup mieux ; il avait sillonné toutes les mers, abordé aux cinq parties du monde, visité les principales villes d'Europe. Il avait fait les cent coups, frôlé des gens de tout acabit, et tout cela l'avait conduit à l’âge de cinquante ans. ;
— Homme de chantier, voyageur, marin dans À les cinq parties du monde... quel rude buveur ce | devait être !
— Monsieur, c’est en quoi vous vous trompez. | Mon homme était le plus sobre parmi les sobres, comme vous l’allez voir.
Il avait vécu au pays du Malaga et au pays du Bourgogne, où le vin coule comme de l’eau, et il "ue ne savait pas le goût du jus de la vigne.
Il avait voyagé dans les contrées de la bière, en
Allemagne et en Belgique, et il n’avait oncques entamé un bock.
Cr
La Hollande l'avait vu mépriser son meilleur Schiedam, l'Angleterre son vieux whisky, et les Highlands écossais où il avait grimpé leur scotch le plus irrésistible !
Il avait abordé aux rives de la Chine, dont les Capiteuses liqueurs de riz ne l’avaient pas tenté.
La Jamaïque, la J amaïque elle-même l'avait vu faire la moue sur sa fameuse eau de feu... Pour un Canadien !... Oui, avouez que mon homme était, parmi les sobres, le plus sobre...
— Mais dans les chantiers ? sur la drave ? — Aussi abstinent. Les flacons de genièvre et de Whisky s’empilaient vides au fond des bois, sous la cabane en bois rond, dans les anses des rivières, à l'endroit des Ccampements, mais notre homme ne contribua jamais à les vider.
— Mais c’est un personnage fictif que vous nous présentez là !
— Pardon, il existe en chair et en os.
— Mais alors, c’est un héros !
— Nous sommes d'accord. ….
Or je sais de notre héros un mot sublime. Dans un village des bords du Saint-Laurent, il travail. lait un jour de juillet à je ne sais plus quelle be- Sogne de manœuvre. Le soleil et le travail étaient accablants ; sur le visage, sur la nuque et la poitrine nues du colosse la chaleur rayonnaïit et en ruisseaux coulait la sueur. Le malheureux mou-
rait de soif. Accoutumé à toutes les imprudences, fait à toutes les audaces, le téméraire s’abreuve, d’un seul trait, d’un grand bol d’une eau glaciale,
L'effet fut instantané, terrible, Le colosse, foudroyé, tomba comme une masse. Ses compagnons l'entourent. Pendant que l’un d'eux court au médecin et un second au prêtre, les autres le transportent dans une maison voisine. Les plus avisés frictionnent de leurs grosses mains calleuses la victime, et lui appliquent des linges chauds au petit bonheur ; le reste de la troupe regarde faire, les bras pendants....
La maîtresse de céans prépare une ponce énergique.
A force d’être manipulé, frotté, le colosse soupire, ouvre les yeux...
— Vite, buvez cette ponce. ….
La chaude vapeur pénètre dans les narines du moribond. — I1 y a de la boisson là-dedans ? — Oui.
Froid et sublime, l’homme murmure : J’ai fait vœu.... je mourrai à jeun !
Il était trop vigoureux pour mourir encore, Du reste, n’eût-il pas été trop amer que ce brave, qui toute sa vie était resté plus fort que l’alcool — parce qu’il avait fait vœu — mourût d’un verre d’eau ?
Lorsque son histoire me fut racontée, tout dernièrement, il vivait encore, toujours aussi sobre.
NE E EEE a EE aa av ay Cec: 7RTRILTPOO200000080808080808080 80808 RE Me me à
Le dernier geste
Ramassé dans la boue, avec une large blessure à la tête, l’ivrogne a été transporté à l'hôpital, dans la salle commune.
Là, décrotté, lavé, pansé il gît sur le lit matricule 27, d’une blancheur de neige.
Immense cette salle des souffrances de la plèbe, nombreux les lits matriculés. Adossés aux murs blancs, fermés par dès tentures claires au spectacle des douleurs voisines, ils s'étendent sur deux longues rangées ; au milieu, un large espace tout plein du va et vient des religieuses, des infirmières et des visiteurs, Regorgeant aussi des plaintes, des sanglots, des cris et des appels suppliants qui s’échappent de toutes ces couches où gisent toutes les humaines souffrances,
Le No 27 va mourir.
L’ivrogne n’a Pas recouvré la parole, ni ses sens ni sa raison.
Il va mourir dans son ivresse, mourir dans son péché, impuissant à le reconnaître.
Le corps rigide, le visage contracté affreusement, les yeux fixes vers un objet invisible, il est horrible à voir.
Ce qui est plus horrible c’est le geste du bras
droit — seul signe de vie dans cette masse cadavérique.
Le bras s’allonge vers un verre imaginaire ; la main se ferme sur le verre, qu’elle ramène aux lèvres avides...
C’est régulier comme le grand pendule qui du fond de la salle lentement saccade en tics tacs implacables les suprêmes instants de cette vie qui s’achève.
Mouvement du bras en avant, tic tac... étreinte de la main, tic iuc... détente du bras vers les lèvres tendues, tic tac... Un temps, deux temps, trois temps...
L’aumônier et deux religieuses sont à côté du
lit, angoissés. Les religieuses à genoux supplient le divin Refuge des pécheurs de recevoir celui-ci. Ave Maria... Suncta Maria, mater Dei, ora pro nobis pec ‘‘oribus, nunc et in hora mortis nostræ.…
Ley . :a déj fait ce qu’il a pu, et sans trêve il recommence. Une âme à sauver ! !
— Je suis un prêtre... me voyez-vous?... m’en: tendez-vous ?...
Sur la figure du moribond pas le moindre signe d'intelligence, mais l’insensibilité la plus absolue.
Seul le bras s’allonge vers le verre invisible, qu’il ramène aux lèvres goulues... Tic tac... un temps, deux temps, trois temps...
Rien, absolument rien à faire, Le démon-alcool possède ce misérable, Il ne reste plus qu’à absoudre sous condition tout en suppliant la miséri-
PR A nt CERN ME ETUDE AT RE ALT
ed mime
Corde infinie du des sentiers inc
A genoux prè Prières à celles nunc et in hora »
Et sans arré aux étapes ma dule,
Sauveur de venir en cett onnus aux hommes,
8 du lit l’aumônier joint donc zes des religieuses : Sancta Maria...
nortis nostræ. Amen.
t le bras recommen rtelées par le tie tac
e âme par
ce son voyage, du grand pen-
A présent le Mouvement du bras se ralentit,
pendule ne répondent Plus ceux du bras, devenus lents, irréguliers. C’est la mort qui approche.
Soudain le bras s’all
âme en ga miséricorde !
r, le prêtre, en sanglots,
murmure, pâle de douleu Les religieuses éclatent Le No 27 est mort.
Rapport aux enfants.
Prrrendre la tempérance... lui, Boistreau.., ? Ah, maïs non ! mais non !! mais non !!!...
Boire un peu moins. -. passe, Ça, Boistreau le veut bien. D’abord, boire ça coûte cher. Voyons, calculons un peu... 10 cents le matin, 10 cents le soir, une bouteille le samedi, quelques tournées Par ci par là... 10 + 10 = 20.., 29 X 7 = $1.40. $1.40 + 81.00 — $2.40... latraite hum... mettons 60 cents Par semaine... 82.40 + 0.60 — $3.00. +..$3.00 par semaine... Bigre ! 83.00 X 52 — $156.00... cexr CINQUANTE SIX PIASTRES par année !... Potasse verte ! j'ai bien fait de calculer... Oui, c’est trop pour mes reins. Entendu, je vais Surveiller ce chapitre...
Mais prendre la tempérance... c’est-à-dire se refuser désormais un petit coup quand il en aura le goût... renoncer aux joyeuses tournées à l’htel... n’y plus mettre les pieds... C’est crispant ce que le missionnaire demande là... Est-ce que Par hasard l’hôtel serait devenu le vestibule de lenfer ?... Mille noms d’un chien ! Boistreau est libre ; il ira à l’hôtel quand il lui plaira... On est homme ou on ne l’est Pas, que diable !...
56 HISTOIRES DE TEMPÉRANCE Prrrendre la tempérance...
Chose, qui est toujours saoûl, et se tue à boire... Mais lui, Boistreau ? Pour qui le prend-on ?.., Tiens, pour un ivrogne, parbleu..… puisque la tempérance c’est Pour les ivrognes... Et cette bonne blague du missionnaire: Prendre la tempérance pour donner l'exemple... Tiens, Pourquoi pas aller à la messe de six heures tous les jours et communi r sept jours par semaine... pour donner l'exemple... Et avec ça, à qui veut-
on qu’il donne l'exemple ?.,, Aux ivrognes.., videmment... les buveurs d’eau et de thé n’ont pas
besoin d’exemple,
Or lui, Boistreau, dirait à Chose : Chose, regarde-moi... tu sais, je pose pour l'exemple... je ne bois plus que du thé et de l’eau claire... tu vas faire comme moi, hein ?.., Non, voyez-vous d'ici la scène... « T'es fou, Boistreau. -. En tout Cas, moi j'aime mieux le Whisky. Pose pour d’autres... ”
Blague à Part, est-ce qu’il ne le donne pas l'exemple, lui Boistreau ?... Que chacun fasse seulement comme lui. ** Un petit coup de temps à autre... sans se déranger... et il 2°y aura plus d’ivrognes... I] donne l’exemple de 1e modération... qu'on fasse comme lui. .…
Et puis, le voit-on, lui Boistreau vant la paroisse... aller chercher Ja croix dans le
Sanctuaire... dans le Sanctuaire !!..
mire de tous les ye
+ C’est bon pour Pour Machin, qui
; Se ficher de.
— Regardez donc, Mde Pointu, M. Boistrenu qui va prendre la croix.
— Tiens, il veut faire mentir son nom,
-..Poison de femmes !... Non, vous n'aurez
pas Boïstreau dans votre horizon visuel dimanche soir...