CHAPITRE PREMIER
Ses origines et sa biographie
Un certain nombre de biographes de Lenau se sont efforcés de déterminer avec soin ses origines et d'expliquer la nature de son talent par des considérations ethnographiques plus ou moins opportunes. Une sorte de querelle des nationalités s*est déchaînée autour de ce nom illustre, aussi vaine, aussi stérile que toutes les querelles de ce genre. Nous concevous à la rigueur que dans un pays aussi Iroublé que r Autriche, où les questions de langue et de race tiennent lieu actuellement de politique, d'économie, d*art et de littérature, chacun des peuples qui composent T Empire cherche, dans la crainte d'une désagrégation prochaine, à reprendre à la masse commune ce qu'il considère comme son bien propre, et que les gloires poétiques puissent devenir aussi bien que les intérêts matériels l'objet de revendications passionnées (i); mais que la critique étrangère se croie
(i) Le projet d'érection d'un manument à Lenau dans sa ville natale de Csatad a donné lieu en 190a à des polémiques acerbes et déraisonnables entre les journaux hongrois de langue madgyare et ceux de langue allemande. Le discours d'inauguration -serait^il prononcé en allemand ou en madgyar? L'inscription du monument serait-elle rédigée dans l'une ou l'autre de ces langues, etc . ? Le monument a été inauguré iinalement le la août 1909 et on a essayé de donner satisfaction à tout le monde.
4 LÈS SOURCES DE l'ŒUVRE LYRIQUE : L*HOMME
obligée de prendre part à ce débat, voilà qui surprend et déconcerte. Que Lenau appartienne à la race germanique, à la race slave ou à la race madgyare, quelle conclusion veuton en tirer? Pense-t-on qu'il soit possible de noter. ce qui revient à l'une ou à Tautre de ces familles ethniques dans la formation de son génie (i)? Qui connaît donc la formule définitive du (( Germanisme », du « Slavisme », du a Madgyarisme », pour employer des termes que notre langue déteste? Qui saura débrouiller le chaos des allliances de toute sorte qui interviennent dans la généalogie du poète ? Et quand bien même ces divers problèmes recevraient une solution, n'aui*ait-on pas à compter avec les éléments mal connus de l'hérédité et les singularités de la transmission atavique? Un critique contemporain s'est moqué avec beaucoup de raison de cette chimie psychologique qui prétend aboutir à des résultats positifs. 11 nous trahit la recette employée par les psycho-physiologo-esthéticiens, pour obtenir a priori la salade « Heine ». (( Qu'on commence, dit-il, par mêler intimement le (( germanisme » et les attributs de la race sémitique ; qu'on verse là-dessus quelques cuillerées à soupe de sel attique et d'esprit français, qu'on ajoute en fait d'assaisonnements le culte de Napoléon, l'enthousiasme pour la Révolution et le mysticisme catholique, enfin que l'on garnisse ce plat, au choix, avec de l'hellénisme classique, du romantisme allemand, du byronisme anglais, et le chef-
(i) A quelle race pourrait bien appartenir un poète français dont les ancêtres paternels seraient nés en pays flamand, mais auraient porté un nom flamand qui signifierait <c le Français », dont les ancêtres maternels, bien que portant un nom français, auraient habité une grande ville de la Suisse allemande, et qui aurait passé lui-même sa jeunesse dans diverses régions de ladite Suisse allemande, en supposant toutefois que la langue offlcielie y fût le latin? Ce problème serait encore simple à côté de celui des origines de Lenau.