‹ N. Lenau, poète lyriqueChapitre 15 sur 43 · SES ORIGINES ET SA BIOGRAPHIE I · texte numérisé non relu

SES ORIGINES ET SA BIOGRAPHIE I

veut qucdans le voisinage, un vieux Tzigane, forgeron de son métier, ait été favorisé de ses visites fréquentes. Peut-être a-t^il servi de modèle au forgeron du Faust, Ce serait lui^ qui aurait appris au petit Niklas à jouer sur le violon les airs nationaux hongrois, entre autres, la marche dei Rakoczy. Toute sa vie, Lenau devait en effet conserver pour les Czardas et les mélodies populaires de son pays d'origine une piété faite de reconnaissance et d*ardente sympathie. Car, à cette époque déjà, les chants passionnés et douloureux de la steppe le consolaient dans ses heures de solitude et de découragement Autour de lui, sa mère et ses sœurs luttaient courageusement, mais sans succès, contre la misère. De Tokay, où le père faisait pourtant de son mieux, n'arrivaient que de maigres subsides et la pauvre Thérèse en était réduite à prendre du travail pour les fournitures militaires. Après les longues veillées consacrées à cette besogne peu rémunératrice, il fallait parfois se coucher sans souper. Niki était censé Tignorer. car la meilleure part lui était toujours réservée, mais comment admettre qu'un enfant intelligent et préco^ comme lui ne se soit pas aperçu de ces sacrifices ? De son côté, il ne ménageait pas ses efforts. Son application à Tétade consolait sa mère dans une certaine mesure et lui faisait espérer pour Favenir des jours plus fortunés. La misère de sa famille, pourtant, empoisoimait toutes les joies de r écolier. Aussi, lorsqu'en 1818 ses grand&-parents s'offri* rent de nouveau à pourvoir à son éducation et à son entretien, ce fut lui, semble-t-ii, qui engagea sa mère encore hésitante à accepter. Au mois de septembre de la même année, elle consentit enfin à envoyer à Stockerau, près de Vienne, sa fille Thérèse et son cher Niki, qu'un aumônier militaire accompagna jusqu'à destioation.

Depuis cette époque Lenau n'a plus séjourné véritablement en Hongrie, Presbourg et Altenbourg, où il étudia plus tard, étant, comme nous Favons vu, des villes entièrement

iH LES SOURCES DE l'œUVRE LYRIQUE : LHOMME

allemandes. Quel profit avait-il donc retiré de ce contact prolongé avec le peuple le plus original de la monarchie autrichienne? D'iniluence directe, littéraire ou auti-e, on n'en saurait admettre. Lenau n'a pas connu les écrivains hongrois même les plus illustres, d'ebord parce que personne ne pron<}nçait leurs noms dans son entourage exclusivement allemand, ou dans les écoles publiques fermées à leurs ceuvres, ensuite parce qu'il ignorait lui-même leur langue ou peu s'en faut. Il n'en faisait pas mystère : « On en vint à parler de la langue hongroise, raconte une personne qui le voyait fréquemment, la prononciation en est si dillicile qu'on ne peut plus l'apprendre à partir d'un certain &ge. Mais c'est peut-être de tous les dialectes (sic) te plus musical et le plus beau, nous signifie Niembsch. Lui-même a beaucoup oublié de ce qu'il savait. Il y a aussi quantité de mots nouveaux qu'il ne connaît pas (i>. ii En Soiiabc, où il s'était présenté comme un gentilhomme hongrois et où il avait émerveillé tout le monde par ses allures exotiques, il n'en pouvait dire davantage. Mais à Vienne il était plus explicite. « Un jour Lenau voulait aller à Preshourg où le Landtag s'était réuni. 11 nous dit au Café d'Argent qu'il tenait à s'y rendre pour entendre la musique des Tziganes. Alors un ami s'écria ; « Tu aurais dû te faire élire toi-même au Landtag! » Lenau éclata de rire tout d'abord puis il répondit : « Je ne suis pas l'homme qu'il faut. En premier lieu je ne sais pas assez bien le hongrois pour faire des discours. Ensuite je n'entends rien au droit hongrois, enfin et surtout, il n'y a plus accord entre ma culture européenne et celle de mes compatriotes. Je ne m'en vante pas comme d'une supériorité, non, je désirerais bien plutôt avoir leur originalité, leur ardeur, leur naïveté, leur bravoure à la houzarde et

(i) Lenau in Schaiaben, an.

SKS ORIGINES ET SA BIOGIIAFHIE I9

leur bonté d'àme. Mais je suis un poète allemand (i). » Il fut bien en effet un poète allemand, de cette marche d'Autriche, qui, tournée vers le monde slave et hongrois, a pénétré, élargi d'humanité les vieilles qualités bajuvares, depuis les temps de Wolfram d'Eschenbach et de Walter, jusqu'au siècle de Grillparzer, Lenau, Anzengruber.

L'enfance de Lenau finit avec ce premier voyage en Autriche. Désormais c'est Vienne qui sera sa résidence habituelle. Il y arriva pour la première fois dans les derniers mois de 1818 et ne s'en éloigna véritablement qu'en i83i. Les douze années qu'il y passa, sauf quelques interruptions plus on moins longues, ont préparé toute sa vie postérieure. Elles ont vu se produire ces événements décisifs, irrévocables, qui transforment l'adolescent en homme. C'est à Vienne qu'il a préparé sa carrière future, ou, pour mieux dire, négligé de la préparer, choisissant aujourd'hui le droit hongrois, demain la philosophie, puis l'agronomie, le droit autrichien, en dernier lieu la médecine, sans rien mener à bonne fin, comme bien l'on pense. C'est à Vienne qu'il a goûté aux émotions nouvelles pour lui de l'étude désintéressée, qu'il a noué, dans les loisirs délicieux du Café d'Argent, avec les représentants d*) la jeune littérature^ ces amitiés fécondes où son génie devait trouver tant de profit, son ambition de si précieux encoui*agements. Auersperg, Bauernfeld, Seidl, Drexler-Manfred, Braun de Braunthal, Mûnch-Bellinghaosen, tout ce que la capitale renfermait d'oisifs spirituels, de poètes enthousiastes, de critiques aimables, se réunissait volontiers dans les salons familiers de la « Plankengasse )). Lenau y découvrit comme bien d'autres sa vocation littéraire,

(i) Frankl, Zu Lenaua Biogr,y 67 sqq. Cf. Schurz, I, 3ai. — Dans ses accès de folie furieuse, plus tard, il lui arrivait de parler latin ou français, mais jamais hongrois (Cf. Neaes Tagehlati, Stuttgart, 27 févr.

QO LES SOURCES DE L'ŒUVRE LYRIQUE : l'hOMME

il y entrevit la grandeur et la misère du métier d'écrivain. C'est Vienne encore qui lui apporta les joies faciles et les amères déceptions du pi'emier amour. Amour de rencontre, aventui*e banale entre toutes, cette expérience prématurée n'en allait pas moins peser d'un poids très lourd sur sa vie sentimentale tout entière. En 1829, il y perdit sa mère, en i83o sa grand-mère. Les derniers liens qui le rattachaient à un passé de souvenirs tristes et chers se rompaient tout d'un coup. Lorsqu'il abandonna la capitale, au printemps de Taniiée i83i, il laissait derrière lui de belles années, perdues peut-être pour le bonheur humain de son âge mûr, gagnées pour la poésie de demain, riches d'acquisitions et de promesses. Car ces deux choses-là s'excluent. Byron disait du génie qu'il est le stigmate de Caîn, que Ton porte au front et qui voue à la malédiction. Lenau pouvait avoir confiance en sa mission, en prenant le chemin de Stuttgart. Il y avait des promesses de gloire dans sa jeunesse inutile et douloureuse.

Nous ne rappellerons que sommairement les événements les plus marquants de son existence ultérieure. Il ne resta qu'un an à peine à Stuttgart. Car déjà en i83a, au mois de juillet, il s'embarquait pour l'Amérique, d'où il rçvint en juin i833. A partir de cette date, il passe son temps tantôt à Vienne auprès de sa nouvelle amie, Sophie de Lœwcnthal, tantôt à Stuttgart chez ses bons Reinbeck, écrivant, corrigeant des épreuves, excursionnant à droite et à gauche, maudissant sa santé, ses occupations, son siècle. En i833 avait paru son premier recueil de poésies lyriques qui fut accueilli avec beaucoup d'enthousiasme par le public et la critique. Il s'augmenta en i834 d'un certain nombre de pièces, en i838 de toutes les Poésies nouvelles, en 1840 et 1844 àe quelques unités encore. Le Faust est de i836, le Savonarole de 1837. En i84a sont publiés les Albigeois, Le Don Juan ne devait voir le jour qu'après la mort de

Page 1