‹ N. Lenau, poète lyriqueChapitre 14 sur 43 · SBS ORIGINES ET SA BIOGRAPHIE II · texte numérisé non relu

SBS ORIGINES ET SA BIOGRAPHIE II

Csatad est un village germanique en terre hongroise, qui compte aujourd'hui environ 4-ooo habitants de langue allemande, à Te^ception de deux ou trois familles de fonctionnaires qui parlent le hongrois. A Tépoque qui nous occupe, c'était une misérable bourgade sans importance aucune, entourée de marécages qui empestaient l'atmosphère. La contrée, dénuée de ressources et malsaine par surcroît, était longtemps restée déserte. En i553 les Turcs l'avaient réunie à leur empire. Ce fut le prince Eugène qui leur reprit cette province en 1716. Tout y était à créer. Mercy recruta dans les diverses provinces de la monarchie des colons de bonne volonté pour mettre ce sol inculte en valeur. Malheureusement la peste les dispersa bientôt. Il ne resta plus autour de Temesvar que quelques paysans allemands dont Tobstination avait ti*iomphé de toutes les épreuves. De Hongrois, on n en avait jamais vus dans ces campagnes de mort. En 1776, enfin, le village de Csatad fut bâti de toutes pièces avec QOit maisons pour servir de refuge à des Lorrains des environs de Nancy ,^ qui abandonnaient leur pays devenu français à la mort de Stanislas. Csatad est une colonie lorraine. Lenau se figurait que le nom de son village natal signifiait (( ta bataille » et il y voyait une sorte de prédiction funeste pour sa vie tout entière. Le mot a, en eflet, ce sens en hongrois, mais il est probable que ce n'est pas là son étymologie. Csatad était probablement le nom de Fingénieor qui dirigea Tinstailation des colons de 1776. Ainsi disparaît encore une de ces légendes que la piété souvent mesquine des adorateurs de Lenau a multipliées autour de ses origines. Nous avouons de même n'attacher aucune importance au fait que son parrain se soit jeté plus tard dans un puits.

La famille de Lenau, comme nous l'avons vu, ne séjourna qae quelques mois à Csatad. Successivement elle s'établit à Bogschan et Ofen-Pest, j^arcourant ainsi le pays des Madgyars

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d'un bout à l'autre sans y prendre racine (i). Il ne faut pas oublier qu'à cette époque le peuple hongrois n'était pas traité de pair à pair parles Allemands d'Autriche. IjBl langue madgyare était parlée exclusivement par les petites gens. Les fonctionnaires, la noblesse, le clergé affectaient de 'ignorer et se servaient, dans les actes publics et les relations sociales, de l'allemand ou d'un latin corrompu. On pourrait ainsi comparer la famille du poète à celles de nos administrateurs ou fonctionnaires qui forment, en Algérie par exemple, une sorte de caste fermée, distincte à tous égards de la population indigène. Il est donc aussi absurde de considérer Lenau comme un Hongi'ois, sous prétexte qu'il est né dans les pays transleithans de l'Empire, qu'il serait inconsidéré d'appeler Arabes les fils de Français fixés temporairement en Afrique. Au commencement du dix-neuvième siècle ïemesvar et Budapest étaient d'ailleurs des villes aHemandes, superficiellement au moins, et la question des langues ou des nationalités n'y préoccupait à peu près personne. Plus tard, quand le jeune Lenau se rendra, pour achever ses études, à Altenbourg et à Presbourg, rien ne lui rappellera qu'il est en pays madgyar. A Presbourg, les cours de la Faculté et du Gymnase étaient faits en latin ; à Altenbourg on n'employait que Tallemand dans les établissements d'éducation. Si l'aspect de ces dernières villes s'est notablement modifié, cela tient aux eftbrts persistants du gouvernement de Budapest qui s'efforce de « madgyariser » toutes les provinces de la couronne de St-Etienne. Du temps de Lenau, c'était l'inverse qui se produisait. Vienne donnait le ton à la société cultivée d'un bout à l'autre de l'Empire et,

(i) On peut consulter sur la repartition des différentes races dans le Banat la carte très détaillée qui est annexée au n" 3 de Deutsche Erde, Année 1903. On y verra que toutes les bourjçades habitées successivement par la famille de Lenau sont, à l'exception de Tokay, des Ilots de langue germanique.

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defifais raTënement de Joseph II, les administrations centrales (( germanisaient » à qui mieux mieux. On peut mesurer les résultats obtenus alors par les résistances que rencontre aujourd'hui la diffusion de la langue nationale en Hongrie. Kn i8a5, le comte Stefan Szechenyi constatait en pleine diète hongroise que « ni lui, ni ses collègues ne possédaient complètement leur langue maternelle )). Il se proposait pour son compte de la réapprendre.

A l'âge où était le petit Niklas on s'inquiète peu des problèmes sociaux et politiques. Les événements qui se déroulaient au sein de sa famille eussent bien suffi, d'ailleyrs, à occuper son attention, si elle eût été déjà éveillée. Son caractère en a subi pourtant le contre-coup et des germes de mélancolie ont été jetés dans son âme enfantine par les épreuves répétées qu'endurait sa famille. Le père n'était plus depuis longtemps qu'un homme brisé, agacé par la maladie. Lenau se souvenait seulement d'avoir reçu de lui une gifle retentissante, un jour qu'il jouait trop bruyamment dans son voisinage. Mais plus tard, dans les confidences de la mère, ce nom funeste et adoré dut revenir bien souvent. Depuis le jour où Franz Niembsch était entré dans sa vie, Thérèse n'avait plus connu que l'infortune. Abruti par la passion du jeu, exaspéré par une souffrance continuelle, presque irresponsable dans ses moments d'égarement, singulier mélange de faiblesse reconnaissante et d'impitoyable dureté, l'ex-officier roulait de faute en faute jusqu'aux limites du crime et de la folie. La situation médiocre qu'il avait trouvée à sa sortie du régiment lui paraissant indigne de lui, il remplissait sa tâche quotidienne avec répugnance et cherchait à s'étourdir par tous les moyens. Gsatad, Bogschan, Lippa, n'étaient pas éloignés de Temeswar. Franz y courait dès qu'une occasion se présentait, pour y chercher des distractions dans les tripots et les lieux mal famés. Ses absences devinrent de plus en plus fréquentes à mesure que son mal

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s'aggi*avait, et souvent elles exposèrent sa femme à de cruelles mésaventures. Un jour elle fut obligée, pour sauver son honneur, de menacer d'un couteau un hobereau qui s*était introduit chez elle. Une autre fois qu*elle avait envoyé son mari à la ville chercher des remèdes pour la petite Madeleine, atteinte d une méningite, elle courut un danger plus grand encore. Le soir était arrivé sans que Franz fût revenu. Inquiète, la mère compte les minutes au chevet de sa fille mourante. Le râle de l'agonie commence, le dénouement est imminent et personne pour secourir cet enfant qui expire . . Tout à coup la porte de la maisonnette s'ouvre. Deux étrangers font irruption dans la chambre et présentent à 'Ihérèse Niembsch un billet de 17,000 florins que son mari vient de signer en leur faveur, après une séance à la table de jeu, La malheureuse femme est obligée d'apposer sa signature sur ce document de honte, si elle veut épargner la prison à son mari. Voilà l'homme qu'était Franz Niembsch.

Ses forces épuisées ne lui permirent bientôt plus de remplir ses occujfations journalières. Il abandonna sa place et se réfugia avec toute sa famille à Ofen chez sa belle-mère. Mais il s'ennuya bientôt dans cette ville et, sous prétexte de chercher une nouvelle position, partit pour Vienne. Là, au milieu de tous les déclassés et chevaliers d'industrie de l'Europe centrale, il se sentit à son aise. Par des moyens qu'il vaut mieux ne pas examiner de trop près, il réussit à s'y procurer de l'argent, mais au lieu d'en faire profiter sa famille, il se laissa reprendre par les séductions de la « grande vie ». Affublé du titre de comte, on le vit parcourir la ville en équipage, avec un valet de pied. Dans ses lettres à sa femme il racontait qu'il n'avait trouvé qu'un emploi au-dessous de lui. Lorsque les moyens d'existence lui firent défaut, il regagna Budapest où il traîna misérablement les quelques années qui lui l'estaient à vivre. La mort l'enleva le 23 avril 1807. Il est difficile de dire du bien de lui, inutile d'en dire du mal.

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Thérèse Niembsch avait reporté-tout Tamour de son âme ardente sur ses enfants et de préférence sur Niki qu'elle appelait « un véritable chef-d'œuvre de la nature ». La mort de son mari fut pour elle une délivrance. Désormais elle put se consacrer à l'éducation de ses chers petits. Les grands parents Niembsch, dans une intention louable, lui proposèrent de se chaîner de Thérèse et de Nicolas. Elle poussa les hauts cris. La séparer d'eux ! Il n'y fallait pas songer. Pourtant ses ressources étaient précaires. Dans les premières années de son mariage, elle avait subsisté grâce aux adoo florins de l'héritage paternel qu'elle avait reçus en épousant Niembsch. Loi*sqi\e sa mèi'e décéda, en 1811, elle entra en possession d'une petite fortune qui lui eût assuré l'aisance, s'il n^eût fallu la consacrer presque entièrement à payer les dettes du mari. Niki, cependant, obtint un maître de musique qui lui apprit surtout à dénicher les oiseaux et à siffler. L'enfant éleva cette pratique à la hauteur d'un art. Il jouait ainsi les airs les plus difficiles et émerveillait tous ceux qui l'entendaient. On eût dit une guitare, raconte Schurz. Une de ses distractions favorites à cette époque était également de célébrer la messe et de jouer la comédie. 11 faisait des sermons qui touchaient jusqu'aux larmes sa mère et ses sœurs. Sa manie de contrefaire les gestes et les tics des gens de son entourage le rendait redoutable. Thérèse possédait là, véritablement, (( une merveille de la nature )). Pour assurer à tout ce petit monde un avenir exempt de soucis, elle consentit à épouser en secondes noces, le 23 septembre 1811, le médecin Karl Vogel. C'était un fort honnête homme qui voua aux enfants de sa femme une aflection toute paternelle, mais ne leur apporta aucun surcroît de bien-être. Niki, sur ces entrefaites, était entré à l'école des frères de Pest et bientôt on trouva, pour surveiller ses études, un jeune homme distingué à tous égards : Joseph de Kôvesdy.

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Mais le docteur Vogel ne réussissait pas à se créer une clientèle sérieuse à Pest et d'autre part l'héritage maternel de Thérèse se fondait tous les jours. On dut choisir une autre résidence, Tokay, où la famille tout entière se transporta en 1816, y compris Kôvesdy. Une seconde tentative des grands parents, pour obtenir de Thérèse qu'elle leur cédât Niki et sa sœur aîn^e, n'eut pas plus de succès que la première. La hautaine madame de Niembsch en fut pour ses frais de compliments et de menaces. Gomme il n'y avait pas de gymnase à Tokay, Kôvesdy se chargea d'instruire le jeune Niklas. En 1817, celui-ci put subir avec succès, au gymnase voisin de Uyhely, les examens de la première classe d'humanités. Ce séjour de Tokay fut pour l'enfant une bénédiction à tous égards. C'est là qu'il fit connaissance pour la première fois avec la Hongrie et put se mêler aux Hongi*ois. Au milieu de cette race ardente et généreuse, pittoresquement drapée dans sa semi-barbarie orientale, éprise de rires, de chansons et de prouesses, il sentit son âme s'ouvnr au bonheur de vivre. Le printemps de Lenau est là. Plus tard, quand il voudra évoquer ses joyeuses années de jeunesse et des scènes de liberté insouciante, aventureuse, c'e*t au confluent de la Theiss et de la Bodrog qu'il songera.

Puis ce fut de nouveau Budapest, où la mère de Lenau s'établit au bout d'un an pour lui permettre de continuer avec fruit ses études. Vogel, lui, demeurait à Tokay. Thérèse et les enfants, en quête d'un logement peu coûteux, trouvèrent à louer, en dehors de la ville, une chapelle qui avait été convertie en maison d'habitation. Elle se dressait au milieu d'une prairie natuixîUe qui avait autrefois servi de cimetière à la ganiison et rappelait à la population de tristes souvenirs. C'est dans ces lieux qu'avaient été exécutés en 1795 les jacobins hongrois. L'enfant dut sans douté entendre bien souvent raconter ces journées sanglantes. Une légende

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