‹ N. Lenau, poète lyriqueChapitre 8 sur 43 · PREFACE XV · texte numérisé non relu

PREFACE XV

apprendre à vivre, à approfondir et à enrichir leur a hnmanité )), snccéda une génération bruyante qui proclama la révolte dans le domaine de la vie et de Tart. Aux déclamations faciles contre les règles littéraires, s'ajouta comme leur complément naturel, la théorie de raffranchissement intégral des instincts individuels dans la vie pratique. On reprit les termes de a titan » et de « demi-dieu » pour qualifier Tartiste libéré du joug des réalités sociales. Qu'arriva- t-il? Les existences désorganisées s'achevèrent dans la folie de la persécution ou dans Fabétissement d'un mysticisme qui n'était que l'hypocrisie d'une sensualité maladive. La production artistique,- de son côté, resta fragmentaire, désordonnée, inintelligible le plus souvent, et, seuls^ les demidieux qui trouvèrent en eux la force de devenir des hommes devinrent aussi de grands artistes. Chez nous, il est vrai, le Romantisme, plus sincère et plus sain qu'en Allemagne, avait triomphé sans difficulté, avec ses représentants les plus illustres, Vigny et Uugo, des exagérations puériles de ses débuts, mais le danger qu'il avait évité a été fatal à une autre école — le Symbolisme — qui a repris de nos jours, consciemment ou non, avec une fidélité scrupuleuse, les traditions des Schlegel, des Brentano, des Hoffmann et des Zacharias Werner. De nouveau, l'insurrection de la sensibilité, de la fantaisie et du caprice dans ce qu'ils ont de plus individuel fut inconsidérément prêchée. On fit étalage d'existences stupéfiantes, de goûts, de besoins et même de vices inquiétants, on s'appliqua à. vivre (( à rebours » avec la conscience méticuleuse du malade qui suit un régime, et la posé, l'étemelle pose, le symptôme peut-être le plus caractéristique de la faiblesse morale, faussa les caractères jusque dans les profondeurs ultimes où s'élaborent les instincts et les désirs élémentaires, de telle sorte que le public ne sut bientôt plus reconnaître où commençait la comédie et où finissait la surexcitation morbide des sens. Et l'on vit

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apparaître des œuvres poétiques parfaitement en rapport avec ces existences, des œuvres où les sentiments, larges, puissants, humains, les émotions vigoureuses, qui secouent l'âme et la poésie comme des souilles pleins de murmures, les idées, qui dressent une intelligence et une volonté devant la brutalité des destinées stupides, où tout ce qui peut passer d'un cœur et d'une pensée en d'autres manquait totalement, ou se réduisait k de vagues et impalpables effluves, à des chatouillements suspects d*épiderme, à des titillations nerveuses. Ici, plus de passions drues et intempérantes, gonflées de sève, mais l'érotisme mécanique et stérile de la neurasthénie, dans le demi-jour de représentations perverses; plus de joies éclatantes au grand soleil et de « larmes dans la nuit )), mais des sourires équivoques et des piqûres d'épingles — morphinées — . Et cette poussière de sentiments et de sensations, au chatoiement déconceii;ant et indifférent, flottait dans des sanctuaires étrangement décorés. A la confusion des représentations intimes s'ajoutait le désordre des images extérieures. Des nudités antiqaes se dressaient dans des cryptes moyennâgeuses aux vitraux troublants, des éphèbes s'y faufilaient vers des encoignures fermées de lourdes tapisseries orientales, où des a mages » célébraient des (( messes noires » d'incantations, de sortilèges et de maléfices, sur des autels helléniques, dans le parfum enivrant des encens religieux. Fûts de colonnes, trépieds, encensoirs, livres de sorcellerie et poésies de Sapho, tout cela encombrait le sol de ces retraites obscures où la raison trébuchait à chaque pas. Les esclaves déchaînés de la Volonté, les Instincts et les Sensations, avaient passé par là et fêté des orgies grotesques, gaspillé des trésors peut-être, qu'une intelligence plus ferme et plus autoritaire eût sans doute merveilleusement utilisés ; car ce sont là de tristes économes dans la Vie et dans l'Art, que ces enfants capricieux et fantasques de notre Sensibilité... Et nous ne parlons pas ici

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