Nadar jury au Salon de 1857
t Je pars de l’église Notre-Dame de Lorette et j’arrive au Boulevard par la rue Laffitte, cette via Chapon des peintres, — ni hommes ni femmes, tous marchands de tableaux! — en faisant le lacet d’un trottoir à l'autre. Dévotieusement et instinctivement, j’accomplis ma petite station a chacun des reposoirs de Cachardy, de Beugnet, de Delrimont, de Cornut, de Waille; je vois des Delacroix, je vois des Troyon, je vois des Corot, je vois des Penguilly : il y a des Fiers, des Fromentin, des Palizzi, des Frère, des Anastasi, des Yongkind, des Lessone, des Lavieille, des Cicéri. Il y a des Devedeux. 11 y a môme des E. de Beaumont. — Tu as fait de ta rue Drouot, ce trajet- là comme moi cent fois, et lu le recommences tous les jours, t’arrêtant aux mêmes places. Eh bien, ne t’arrive-t-il pas, quand lu as dépassé le magasin des belles Goldber et la dernière étape des bureaux de l'Artiste, une fois parvenu au Boulevard, là où nous sommes, ne t’arrivet-il pas, dis, de te trouver aussi l’œil trouble, le cœur affadi et l'estomac embarbouillé de tous ces outremers, bleus lapis, bruns Van Dyck, chromes tendres, cadmiums et autres vertsVéronèse? Est-ce que ça ne te tourne pas — et ne ressens-tu pas des borborygmes et des nausées de tous ces petits tons fins, tons beurrés, tons chauds, tons cuits, glacis, frottis? Que le diable les emporte !
» — C’est le Mal de Couleur. Quand ça vous prend, on égorgerait dix maîtresses pour prendre terre tout de suite et reposer sa vue sur un boursier.
» — Sur un boursier, et sur un cheval aussi, sur une voiture, sur une boutique de confiseur ou de marchand de journaux, sur n’importe quoi de ce qui fait la vie réelle, brutale. Encore ceci n’est-il que la toute petite question d’une fatigue physique, d’une irritation animale; mais à quoi servent les peintres? La grosse aflaire est là. — Vois à travers la vitre. ce misérable qui dévore des yeux le déjeuner qu'on va nous servir : or, il y a, à cette même heure qui sonne, un monsieur, et bien d’autres! dont la plus ardente préoccupation est de blaireauter le portrait d’un petit
chien sur une toile de 2. Ces gens-là ne pensent qu’à leur métier inutile, comme si la plastique était la fin de tout. Ils ont bien par-ci par-là compris la nécessité de poétiser leur affaire et de faire croire qu’ils prouvaient quelque chose; mais les plus naïfs
eux- mêmes ne mordent plus depuis que ce lourdaud de C .
s’est mis à tartiner une théorie palingénésique et sociale chaque fois qu’il a peintureluré une vilaine gueuse de quatre sous. Sottise, vanité, baguenaudage, ténèbres et barbarie noire partout, bien que le civilisé Cauvain s’émerveille chaque jour dès l’aurore et se gargarise à crier bravo. Tous des peintres : combien d’hommes?
— Du talent? Ils en ont presque tous aujourd’hui, du talent! A quoi cela me sert-il , leur talent? — Vois-tu, je me ferai, un de ces matins, servant de terrassiers !
» — Ces gens-là, peintres et terrassiers, font leur métier comme tu fais le tien, et si c’est ton idée, tu agiras bien en allant travailler aux fortifications. Tu n’es qu’un jeune bestiau et tu n’as pas vu le meilleur argument à faire valoir contre les peintres. As-tu supputé parfois dans ta pensée le nombre infini de peintures qui s’étalent de par le monde, — grandes œuvres ou chefs-d’œuvre,
— dans toutes les galeries publiques, royales ou privées? Pense un peu aux galeries du Louvre, du Luxembourg, de Versailles, à la National Galery de Londres...
» — ... aux musées- d'Hampton-Court, de Windsor...
» — ... au musée royal de Madrid, à la collection du Vatican ; vois les muséesde Florence et Pitti, le musée de Bologne, le musée Breva, la galerie Manfrini, les Beaux-Arts de Venise, lesstudj et musco Borbonico de Naples, la galerie Borghèse...
j — ... le musée de Dresde, le musée de Bruxelles, ceux d’Anvers, de la Haye, d’Amsterdam, de Francfort, la pinacothèque ancienne et nouvelle et la glyptothèque de Munich...
» — ...Tes Beaux-Arts de Pétersbourg, le musée de Berlin...
» — ... et la galerie R'adziwill’où est ce merveilleux carton de Kaulback...
» — ... Et puis les galeries Bàrberini, Doria, Pamphili,Rospigliosi, Farnesine, Corsini, Chigi, Sciarra, etc., etc., etc. Sup-
pose maintenant les milliers d’excellents tableaux isolés dans les logis des bourgeois quelconques et ajoutes-y le chiffre énorme de ce qui a été vendu de bonne peinture, depuis cinq ans seulement, à notre hôtel des commissaires-priseurs, sans compter tous les autres hôtels de tous les autres commissaires-priseurs de la nature, — et tu pourras peut-être te demander ensuite : A quoi bon peindre encore ? *
» — Donc, j’ai raison ! Mon royaume pour voir le dernier peintre !... — et déjeunons !!
» — ... Et les Van Moër! Canaletti n'a pas fait mieux!
* — Et ces merveilleux d’Aubigny !
» — Et les de Cock! Et les Théodore Rousseau !
» — Et Jadin !
> — Mais te rappelles-tu (était-ce au Salon de 45 ou de 46?) un ravissant petit Tassaert. Ça représentait une Sainte h’ierge allaitant l'enfant Jésus. Ce n'était pas une Vierge de Raphaël, il s’en fallait de bien ! Il avait flanqué là une pauvre petite fille un peu maigre et chétive, donnant a un petit gars, assez solide et joli comme tout, un sein mièvre et mal formé, — do ceux que Jean-Jacques appelle borgnes. Les cheveux, il les avait gardés blonds, sans que la tradition, je crois bien, eût là sa part. Seulement, ils n'étaient pas partagés au milieu du front selon la coutume ; mais, entre les deux bandeaux des côtés, montait, en s'élargissant, la mèche médiale peignée en arrière : une coiffure de 1830. Cette étrange petite Vierge toute moderne, d’un sentiment bien populaire, pleine d’une douceur infinie, était éclairée par cette lumière particulière
et un peu prismatique que Tassaert s’est réservée . Ah! mon
ami, pour posséder ce chef-d'œuvre que je n'étais pas assez riche pour acheter, je me casserais aujourd’hui tout de suite ce doigt de ma main gauche avec les cinq doigts de ma main droite !!!...»
O MvOoç d'ijAca . .
( Une conversation avec Th. G. — Avril 1857. )
Attaquons.
Nous ne pouvons, on le comprendra, que donner, en cette première visite, un coup d’œil bien rapide à l’ensemble de l’Exposition. Ce qui nous choque tout d’abord, c’est la hauteur des salles, inconvénient que l’on pouvait aisément éviter en prenant un peu plus de la vaste surface qui reste inoccupée. M. Lefuel est presbyte assurément, ce qui est un avantage; mais ce n’est pas une raison pour humilier les myopes. M. de Chennevières, le directeur
de l'Exposition, n’a plus qu'une ressource pour réparer cet inconvénient ; ce n’est plus qu’une affaire d’obligeance de sa part :
La distribution en petits salons ne me paraît pas non plus très-heureuse, puisqu’elle ne devait pas même avoir cet avantage de baisser les toiles au niveau de nos moyens optiques. J’apprécie à de certains égards la nécessité d’un salon d’honneur; mais ceci dit , une grande galerie commune, avec sa circulation simple , avait cet avantage de ne laisser à la distraction aucune chance d’oublier un panneau tout entier.
J’ai entendu des peintres se plaindre du jour : je ne serai jamais suspect de partialité à l’endroit d’aucune administration, maislererpocheici ne me paraît pas fondé. Celui qui peut-être seul aurait le droit de réclamer serait M. Maréchal, de Metz, dont l'admirable pastel ( Christophe Colomb) n'a trouvé qu’une place indigne de lui, si isolée qu elle soit de tout voisinage compromettant.
Artistiquement parlant, l’ensemble du Salon est bon. Nôtres, école française de paysage s’élève à des hauteurs miraculeuse
et ce sera un devoir pour nous de n'oublier aucun des noms jusqu’ici inconnus qui se révèlent cette année dans cette foule d’observateurs précieux. Maintenant, marchons sans autre ordre ni logique que ceux du hasard, à travers les salles.
La peinture dite de style est représentée en première ligne et hors de concours par M. Pàul Baudry, un élève de Rome hier, passé maître aujourd’hui.
Galimard ne le suit que de loin. Sa trop célèbre Léda nous estenfin offerte. C’est grivois en diable.
Mais ce n’est pas de la peinture pire que toute autre qui ne vaudrait pas mieux, et pour ma part je m’attendais à moins. C’est décidément mieux que Galimard !
Quant à son calendrier pour vitraux gothiques, je m’imagine que Galimard doit bien l’invoquer en ce moment. Car les saints auxquels il est en train d’adresser un tas d’oraisons mentales, portent les noms de saint Théophile (Gautier), saint Victor (Paul de), saint Delecluze, saint About (Edmond), saint Enault, saint... Lazare (HS), et quatre ou cinq autres que vous connaissez aussi bien que moi.
C’est bien LA1D-AH ! Galimabo.
Un autre styliste, M. Couic, Couac ou Quecq, nous sert un Episode du siège d'Avaricum (Bourges).
Un spécimen du genre si intéressant de la peinture de bataille, par SI. Chauvin, — non. Chauveau !
Hodakouski. — Je ferme les yeux, et je retrouve, dans mon souvenir, ce beau portrait de femme âgée de l'Exposition de 1855...
Sf. Antoine Dumas a envoyé trois excellents petits tableaux espagnols : las Scguidillas , — Arrieros arrivant à la posada, — le Guitarrero. C'est l'Espagne toute vive, vue et rendue par un pinceau plein de recherche et de finesse. Des SIeissonnier basques ou catalans. Aussi , n’est-ce pas Sl. Antoine Dumas qui a eu la médaille donnée au nom Dumas ; c’est Sl. Dumas, le Lyonnais, qui a peint un curé et des piéla.
Une question administrative importante est, comme chacun sait, à l'ordre du jour en ce moment: c’est la création d’un marché unique pour les bestiaux et, par suite, la suppression des deux marchés existants. M. Courbet, qui ne fait rien comme tout le
monde, a le tort de venir compliquer cette question en créant un troisième marché comme succursale de Poissy.
Nous reviendrons à maître Courbet, comme vous pensez bien.
M. Loyeux croit encore aux pages , aux châtelaines , aux missels et aux lévriers ; ne le réveillons pas !
M. de Lansac. — Peinture en ac avec le de devant. Vaudeville coquet, Louis XV, Pompadour et désagréable.
Koller. — Encore un souvenir de Leys. Il ne faut pourtant pas en abuser, et M. Koller est juste sur cette limite où je me demande si son premier tableau sera très-bon ou exécrable.
M. Julliard a cru pouvoir accepter l’héritage de feu Van-
derburck, ignorant, sans doute, que le Brigand calabrais r.e se porte plus.
M. Bouny. — Les personnes qui peuvent disposer d’un langage pittoresque disent d’un mort: Il est passé au bleu.M. Bouny change de ton et passe son monde au vert. Voir le portrait de feu le général baron Imbert de Sa nl-Amand.
La peinture de genre est en force. En voici pour spécimen une Vierge au Cancan que M Germain Paget traite de Zingarelle et
qui peut aussi bien s’appeler, pour so donner un petit cliic de catalogue ancien ,