‹ Nadar jury au Salon de 1857Chapitre 5 sur 5 · LES ANGLAIS ET LA CARICATURE · texte numérisé non relu

LES ANGLAIS ET LA CARICATURE

Trois choses frappent aux premiers coups d’œil le visiteur de la galerie anglaise : — l’absence presque absolue de grandes toiles, par suite la prédominence presqu'exclusive du tableau de chevalet, puis le papillottage effréné de cette peinture prismatique, porcelainée, luisante et ruisselante de vernis.

Une première visite à une galerie me cause toujours une fatigue identique à celle de la première audition d'un opéra, et je n’ai jamais trouvé qu’une fois, en ceci, mon siège fait, jouissance complète et de prime abord conquise, encore n’y avait-il que deux actes et non cinq. Il faut que l’œil comme l’oreille se retrouvent, se reconnaissent, fassent leur tri et prennent leur temps pour s’assimiler ce qu’il regarde et ce qu elle écoute : jusque-là il y a trouble, fatigue et souf rance réelle, et je parierais pour dixneuf migraines sur vingt têtes sortant à quatre heures, le jour de l’ouverture du salon.

Cette fatigue ordinaire, qu’il faut accepter d’avance comme la

rançon de toutes nos jouissances, et qui en est comme la consécration, s’est trouvée décuplée pour moi chaque fois que je me suis trouvé au milieu de peintures anglaises, et j’y comptais bien cette fois. Je crois que je l’éprouverai toujours, et que mon œil ne pourra jamais se naturaliser en Angleterre, parmi tous ces petits tableaux criards, lustrés, peignés et vernissés, au milieu de ce clapotement de couleurs crues et aigres pèle mêlées, sans tons rompus qui en adoucissent les heurts.

Il y a pourtant des œuvres de premier ordre dans cette exposition anglaise, et nous les verrons bien , mais sa force réelle est dans les aquarelles, et je me suis demandé pourquoi et comment l’Anglais trouvait dans les ressources bien moins complètes et profondes du lavis, la couleur qui lui manque dans la peinture à 0

l’huile.

Disons-le d’abord : avant d’être peintre, ce peuple-là est caricaturiste, et malgré ma respectueuse admiration pour tels de nos maîtres en ce genre, selon moi la caricature anglaise l’emporte absolument sur la nôtre. Outre qu’ils se croient peut-être moins que chez nous forcés de toujours rire, il y a de cette supériorité une grosse raison.

La caricature politique et philosophique est pour eux un moyen d’action et un moyen puissant. C’est une arme, en effet, d’autant plus terrible qu’elle transperce quand elle atteint, sans qu’il y ait bouclier qui pare, et c’est aussi une forme des plus considérables en argumentalion. Mais elle n’a cette puissance, elle ne peut accomplir ces grandes fonctions qu’à la condition d étre libre, de ne se préoccuper que d'elle-même et de ne dire que ce qu’elle pense, tout ce qu’elle pense, et comme elle le pense. Ne craignez rien, d’ailleurs ; elle sait que de cet immense et absolu pouvoir l’abus est le suicide, comme pour tous les pouvoirs, et si elle a eu le temps de l’oublier, elle l’apprendra bien vite. [Laissez-la donc toucher à tout, rieuse et railleuse parce qu’elle est née telle et que caricature est son nom ; mais aussi, sérieuse, sévère et mélancolique à ses heures, sans qu’elle ait à s’inquiéter de personne ni de son public, comme le misérable comédien obligé de gagner la coulisse s’il lui prend envie de pleurer. Il faut, avant tout, qu’elle joue la comédie pour elle-même et qu’elle se satisfasse, soit qu’elle froisse, quelle choque ou qu’elle renverse, soit qu’elle boude ou qu’elle se lamente, impertinente si cela lui convient, insolente quand il lui plaira, violente jusqu’à la brutalité parfois. Qu’elle puisse maudire.

J’ai vu, enfant — et j’ai là, encore en ce moment, sous les yeux de ma pensée. — une grande page coloriée publiée dans le journal la Caricature , à propos des tueries du pont d’Arcole, en 1832 ou 33. C’est une vue du pont; à terre quelques cadavres d’étudiants et de bourgeois; d'autres hommes à figures sinistres^ debout, essuient leurs épées. Il n’y avait pas, ou je l’ai oubliée’

de legendt- au bas de ce dessin ; mais il était si terrible, ces cadavres étaient si bien morts, les faces de ces assassins étaient si hideuses, ce sang qu’ils essuyaient éclatait si rouge sur le linge blanc, que cette image m'a fait frissonner bien des soirs sur mon oreiller, et serrer de raçe impuissante mes poings de douze ans.

Je ne doute pas aujourd'hui qu’à cette lithographie je doive bonne part de toute l’borreur que je sens en moi contre la force brutale et mon indignation contre l’injuste.

Voilà la caricature anglaise, telle quelle combat et qu’elle brille. Mais ces chefs-d'œuvre ne poussent pas en espaliers de serre chaude, il leur faut le plein vent de la liberté, et vo là pourquoi la caricature anglaise, sinon les caricaturistes, est supérieure à la nôtre. Ces gens-là ne sont pas bégueules : elles dessinent un porc, s'il est nécessaire, et une potence, s’il la faut. Je voyais à tous les carreaux de marchands d'images de Londres, au temps de l'Exposition, une allégorie représentant un personmge en costume de cardinal qui se cache sous le masque douloureux, saignant et vénérable, du Christ couronné d’épines : derrière le masque ricane une trogne rougie, sensuelle, œil faux, bouche venimeuse. C’est le papisme qui veut rentrer, criait de tous les coups de son crayon le caricaturiste lu bérien ; défiez-vous! — et à tous ceux qui regardaient, de voir s’ils avaient à se défier en effet. Voilà qui est net. voilà qui se voit et se comprend, voilà l'idée vulgarisée du coup, bien claire, précise et populaire, et le puissant privilège de l'image est une mnémotechnie bien supérieure à celle de vingt volumes et de cent articles de journaux.

Je ne m’arrêterai pas sur la caricature anglaise. A celte même époque de l’Exposition, le l’unch publiait un dessin représentant une salle garnie de rayons. Sur ces rayons sont disposés, chacun sous un globe de verre, de petits personnages hâves, décharnés, cadavériques, lamentables comme la faim et le froid, et sur chacun son étiquette : — Laboureur, âgé de soixante-quinze ans,

— Couturière pour chemises , etc., etc.

Un grand jeune homme spectator gentleman est au milieu de ce charnier de l’industrie. A son côté le bonhomme Punch cice- | rone. — Au bas, on lit : Tüe créât Exhibition of Industrv.

Mais i e que ma plume rœ peut rendre, c'est l'expression de la tête de Punch. Ce gai polichinelle que les caricaturistes anglais nous offrent toujours rieur, narquois et bouffon, est, pour cette fois, grave et triste. Le casse- noisette s’est transfiguré, il est plein de douleur et de pitié; son gros œil rond, en même temps qu’il laisse deviner sourdissants tous les pleurs de la charité chrétienne, est plein d’enseignement profond et sévère. Il gémit à la fois et il juge; il constate, il implore, il reproche, il donne, il prie, il accuse, il condamne, il fait appel... Cette caricature, hachée à grands coups de crayon comme les dessinateurs anglais les sabrent si bien, est une admirable chose, aussi émouvante, pieuse et sainte que le plus beau tableau d’église, et je donnerais bien vingt toiles de M. Holbins et quarante de M. Hook pour vous la représenter ici : vous verriez si j’exagère dans mon admiration respectueuse pour ce chef-d’œuvre, jeté au milieu des mille et un croquis d’un journal comique hebdomadaire. — Que le jeune gentleman regai de la figure de son digne compagnon; s’il peut la comprendre et ne pas l'oublier, je le défie de devenir un méchant homme.

Comme pour justifier ce que je disais tout à l’heure, M. Leech a envoyé aux gravures quelques croquis de son œuvie, extraits tout simplement de la collection de M. Punch. M. Leech est le spirituel caiicaturisle du Punch , et il n’a eu qu’un tort, c’est de ne pas nous envoyer davantage, et de ne pas se faire accompagner de M. Richard Deel, qui a créé le dessin au trait. Voilà au moins des gens conséquents qui proclament ce qu ils acceptent, qui. admettent la caricature comme un genre, après Hogarth, Goya, Jules Romain et Michel-Ange.

Mais voyez donc chez nous Daumier ou- Gavarni, mes maîtres vénérés, envoyer quelques-uns de leurs admirables croquis au jury d'admission, et écoutez-moi d’ici le rire strident de M. Dubau et du père Picot !

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