‹ Nadar jury au Salon de 1857Chapitre 4 sur 5 · EUGÈNE DELACROIX · texte numérisé non relu

EUGÈNE DELACROIX

Ici. ne rions plus et découvrons-nous en entrant.

« Je veux essayer, disais-je en 4855, d'écrire ce que beaucoup de gens pensent de M. E. Delacroix sans oser le dire tout haut.

Je ne sais s’il est nécessaire de faire ici une profession de foi et de déclarer mon admiration respectueusement sympathique et fervente pour ce grand génie. Il n’y aurait que la difficulté de nepas tomber dans les redites, après tant de magnifiques appréciations qui en ont été faites et qui resteront toujours, resplendissants. ex-voto des premiers pèlerins qui ont ouvert la route *. Ici, on ne peut rester en arrière de personne et ce n’est pas en cherchant à exagérer des formules qu’il faut témoigner de sa foi au maître, mais en se tournant contre ses ennemis. Parmi ses ennemis, il y a ses défauts d'abord. 11 y a ensuite les menteurs, les fanatiques, puis les niais et les braillards à la suite.

Plus j’aime Delacroix, plus je souffre quand je ne le trouve pas parfait, plus je suis irrité quand je le trouve en faute. C'est pour ceux qui vous sont le plus chers, c’est pour l'épouse ou le frère criminel que l’on est plus impitoyable. Or il n'y a pas a mentir ici pour les menteurs, il n’y pas à dire en haussant les épaules que cette querelle est bien ancienne, que les défauts de Delacroix n'importent pas, ni à se retrancher dans le silence dét daigneux ou l’extase jouée.

La variété du mensonge qui comprend ces avocats-là a dû prendre un nom tant elle est montée en force, tant elle a envahi comme une mauvaise plante qu’elle est : elle s’appelle la pose. C’est le grand parti des gens qui veulent étonner : ils descendent en ligne droite de ces romantiques fatals de 18ÔO qu'ils font semblant de dédaigner si fort de peur qu’on les y reconnaisse. Leurs cheveux ne sont si bien coupés au rez du cuir que parce que leur signalement portait hier cheveux longs. Leur habit noir tout droit aujourd'hui a bien l’air de n’avoir l’air que d'un vilain habit, n’est-ce pasî C'est pour éviter toute ressemblance avec le fameux pourpoint de velours qu’ils viennent de quitter et qui fournissait les effets de hanche. Les nôtres posent en doctrinaires dans la Bohême des lettres; ils s’appellent chercheurs, essayistes ou autres; ils ont des airs fins et rentrés ; l'allure est digne, la parole suffisante, lente et pesée au plus juste, comme il appartient à des gens si fiers de contempler leur nombril. Généralement ils n’ont pas d'esprit, petit mal, et ils nient le cœur encore plus qu’il ne

1 Thiers, Ph. Haussant, Mictnels, Thorc, et surtout un des plus beaux livres d'art <jni aient été écrits : Salon de ISifi, par Charles Baudelaire.

leur manque. Us ont remplace les airs penchés par la figure a claques. C’est bien eux, allez! Seulement je ne sais pas s’ils ne valaient pas mieux auparavant . Il y avait au moins encore quelque naïveté dans la simplicité du jeu et des ficelles et généralement aussi peut être un peu plus d’honnêteté. Entre eux ils se reconnaissent, et, comme certains animaux, s’attroupent et font semblant de s’entrecomprendre et défendre, trop faibles qu’ils sont pour se passer les uns des autres; mais au fond ils s’exècrent et se déchirent, et s’estiment au peu qu'ils valent : les uns ne produisent pas, les petits des autres sont des mulets. Ils n'aiment pas les coups.

Il y a des coquins parmi ces farceurs-là, il y en a d autres qui né sont que malades; il y en a même parmi, ceci est plus curieux, qui sont de bonne foi. Je hais vigoureusement les uns. je plains les autres, et les derniers m’égayent quelquefois.

Je ne sais pas ce que M. E. Delacroix, — non plus que Balzac, qu’on devrait cependant respecter, aujourd'hui surtout. — et un ou deux autres encore, ont fait de mal à ces gens-là, mais ces gens-là se sont constitués les amis et gardiens de Balzac et de Delacroix. Ils ne parlent guère de Sand en revanche, et Béranger leur prête beaucoup à rire: mais quanta Balzac et à Delacroix, ils affirment être les seuls à s’y connaître, revendiquent exclusivement ces pauvres grands hommes-là, s’essayent à marcher dans leurs vieux souliers, écartent les coudes quand on en approche, et en garantissent leur impertinence, comme ces mâtins si hargneux en apparence et d’élan si terrible quand ils tirent sur leur chaîne, et qui. le cadenas ouvert, cherchent un coin au plus vite et tout piteux. Ce n’est pas leur faute s’ils ne peuvent | parvenir à faire détester leur maître. A force de préconiser surtout les côtés faibles, où ils font semblant de découvrir des perfections qui ne se révèlent qu'à eux, ils effarouchent et exaspèrent les j admirations sincères, — ce serait le moindre danger, — et peutêtre leurs cris et leurs louanges perfides sont-ils pour quelque chose dans les erreurs du maître. On serait étourdi à moins. »

Voilà bien des paroles qui me semblent aujourd’hui assez inutiles. J’ai beaucoup regardé, depuis l’époque où j’écrivais ceci, et si j’y trouve à redire en un point, c’est qu’il m’a été donné, — le point important, comme aux plus humbles — quand ils sont de bonne volonté, de mieux comprendre à mesure que je voyais davantage. Aujourd’hui les défauts de Delacroix ne m'arrêtent pas. et je ne les vois même plus, dans les éblouissements de cette admirable peinture, toute d’impression et de sentiment.

L’œuvre de Delacroix veut — presque généralement — une init iation qui est plus ou moins lente selon la maturité de chacun. — Je suppose un homme jeune, intelligent et complètement nouveau à toutes ces choses : tout d'abord, la première fois, il pourra

être arrête brutalement comme d’uu coup en travers de l’estomac, par l'inattendu de l’aspect général d’un tableau de Delacroix, et par les détails que le maître abandonne souvent dans sa préoccupation et au bénéfice de l’ensemble. A mesure qu’il reverra et qu’il se rendra compte de la pensée de l’œuvre, il se sentira peu à peu envahi et dominé par le sentiment profond que lepeintre y met toujours ; si différentes ou même antipathiques que puissent être les deux personnalités spirituelles du spectateur et du peintre, il s’établira plus ou moins vite, mais à coup sûr, entre elles l’intimité et la chaude correspondance des courants magnétiques, et arrivera l’heure où l’illumination sera complète, l’heure du rayon qui donna la foi à saint Paul. Il embrassera alors toute entière, quoique sans pouvoir la mesurer, l'immensité et la profondeur de ce génie; il jouira de cette originalité incessante et absolue qui n’a pu avoir de maître, comme elle ne saurait faire d’élèves. Une petite toile de Delacroix perdue dans un coin d’une galerie de deux cents tableaux, m’attirerait tout droit vers elle, le dos tourné.

Ce n’est plus ici cette école qui implore la couleur et va la chercher, ne sachant mieux faire, dans des heurts de coloriage discordants, qu’elle abrite sous l’invocation d’un archaïsme qui a toujours été démodé, ou qui encore, à défaut de cette harmonie charivarique, se réfugie dans l’unité de tons gris et froids. D'abord ici nous n’avons pas d’école, mais une individualité complète et puissante, qui ne saurait faire partager son omnipotence à personne. Le soleil ne fait pas de petits.

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