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mer sa liberté, elle était capable de s'afficher avec M. des Fondettes. 11 affectait donc de ne point -s'occuper d'elle, tout en agonisant d'angoisse à •ses moindres absences. S'il n'avait pas craint le ridicule, il l'aurait suivie lui-même dans les rues. €e fut alors qu'il voulut avoir près d'elle une personne dont il achèterait le dévouement.
On avait conservé mademoiselle Ghuin dans la maison. Le baron était habitué à elle. D'autre part, elle savait trop de choses pour qu'on pût s'en débarrasser. Un moment, la vieille fille avait en le projet de se retirer avec les vingt mille francs que Nantas lui avait comptés, au lendemain de son mariage. Mais sans doute elle s'était dit que la maison devenait bonne pour y pêcher en eau trouble. Elle attendait dîne une nouvelle occasion, ayant fait le calcul qu'il lui fallait encore une vingtaine de mille francs*, si elle voulait acheter à Roin ville ^ son pays, la maison du notaire, qui avait fait l'admiration de sa jeunesse.
Nantas n'avait pas à se gêner avec celte vieille fille, dont les mines confites en dévotion ne pouvaient plus le tromper. Pourtant, le matin où il la fit venir dans son cabinet et où il lui proposa nettement de le tenir au courant des moindres
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actions de sa femme, elle feignit de se révolter, en lui demandant pour qui il la prenait.
— Voyons, mademoiselle, dit-il impatienté, je suis très pressé, on m'attend. Abrégeons, je vous
prie.
Mais elle ne voulait rien entendre, s'il n'y mettait des formes. Ses principes étaient que les choses ne sont pas laides en elles-mêmes, qu'elles le deviennent ou cessent de l'être, selon la façon dont on les présente.
— Eh bien Preprit-il, il. s'agit, mademoiselle, d'une bonne action... Je crains que ma femme ne me cache certains chagrins. Je la vois triste depuis quelques semaines, etj'aisongéà vous, pour obtenir des renseignements.
— Vous pouvez compter sur moi, dit-elle alors avec une effusion maternelle. Je suis dévouée à madame, je ferai tout pour son honneur et le vôtre... Dès demain, nous veillerons sur elle.
Il lui promit de la récompenser de ses services. Elle se fâcha d'abord. Puis, elle eut l'habileté de le forcer à fixer une somme : il lui donnerait dix mille francs, si elle lui fournissait une preuve formelle de la bonne ou de la mauvaise conduite de madame. Peu à peu, ils en étaient venus à préciser les choses.
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Dès lors, Nantas se tourmenta moins. Trois mois s'écoulèrent, il se trouvait engagé dans une grosse besogne, la préparation du budget. D'accord avec l'empereur, il avait apporté au système financier d'importantes modifications. Il savait qu'il serait vivement attaqué à la Chambre, et il lui fallait préparer une quantité considérable de documents. Souvent il veillait des nuits entières. Cela l'étourdissait et le rendait patient. Quand il voyait mademoiselle Chuin, il l'interrogeait d'une voix brève. Savait-elle quelque chose? madame avait-elle fait beaucoup de visites ? s'était-elle particulièrement arrêtée dans certaines maisons? Mademoiselle Chuin tenait un journal détaillé. Mais elle n'avait encore recueilli que des faits sans importance. Nantas se rassurait, tandis que la vieille clignait les yeux parfois, en répétant que, bientôt peut-être, elle aurait du nouveau.
La vérité était que mademoiselle Chuin avait fortement réfléchi. Dix mille francs ne faisaient pas son compte, il lui en fallait vingt mille, pour acheter la maison du notaire. Elle eut d'abord l'idée de se vendre à la femme, après s'être vendue au mari. Mais elle connaissait madame, elle craignit d'être chassée au premier mot. Depuis longtemps, avant même qu'on la chargeât de
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cette besogne, elle l'avait espionnée pour son compte, en se disant que les vices des maîtres sont la fortune des valets; et elle s'était heurtée à une de ces honnêtetés d'autant plus solides, qu'elles s'appuient sur l'orgueil. Flavie gardait de sa faute une rancune à tous les hommes. Aussi mademoiselle Chuin se désespérait-elle, lorsqu'un jour elle rencontra M. des Fondettes. 11 la questionna si vivement sur sa maîtresse, qu'elle comprit tout d'un coup qu'il la désirait follement, brûlé par le souvenir de la minute où ill'avait tenue dans ses bras.. Et son plan fut arrêté : servir à la fois le mari et l'amant, là était la combinaison de génie.
Justement, tout venait à point» M. des Fondettes, repoussé, désormais sans espoir, aurait donné sa fortune pour posséder encore cette femme qui lui avait appartenu. Ce fut lui qui, le premier, tâta mademoiselle Chuin. 11 la revit, joua le sentiment, en jurant qu'il se tuerait, si elle ne l'aidait pas* Au bout de huit jours, après une grande dépense de sensibilité et de scrupules, l'affaire était faite : il donnerait dix mille francs, et elle, un soir, le cacherait dans la chambre de Flavie.
Le matin, mademoiselle Chuin alla trouver
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— Qu'avez-vous appris? demanda-t-il en pâlissant.
Mais elle ne précisa rien d'abord. Madame avait pour sûr une liaison. Même elle donnait des rendez-vous.
— Au fait, au fait, répétait-il, furieux d'impatience.
Enfin, elle nomma M. des Fondettes.
— Ce soir, il sera dans la chambre de madame.
— C'est bien, merci, balbutia Nantas.
Il la congédia du geste, il avait peur de défaillir devant elle. Ce brusque renvoi l'étonnait et l'enchantait, car elle s'était attendue à un long interrogatoire, et elle avait même préparé ses réponses, pour ne pas s'embrouiller. Elle fil une révérence, elle se retira, en prenant une figure dolente.
Nantas s'était levé. Dès qu'il fut seul, il parla tout haut.
— Ce soir... dans sa chambre...
Et il portait les mains à son crâne, comme s'il l'avait entendu craquer. Ce rendez- vous, donné au domicile conjugal, lui semblait monstrueux d'impudence. Il ne pouvait se laisser outrager ainsi. Ses poings de lutteur se serraient, une rage le faisait rêver d'assassinat. Pourtant, il
avait à finir un travail. Trois fois, il se rassit devant son bureau, et trois fois un soulèvement de tout son corps le remit debout ; tandis que, derrière lui, quelque chose le poussait, un besoin de monter sur-le-champ chez sa femme, pour la traiter de catin. Enfin, il se vainquit, il se remit à la besogne, en jurant qu'il les étranglerait, le soir. Ce fut la plus grande victoire qu'il remporta jamais sur lui-même.
L'après-midi, Nantas alla soumettre à l'empereur le projet définitif du budget. Celui-ci lui ayant fait quelques objections, il les discuta avec une lucidité parfaite. Mais il lui fallut promettre de modifier toute une partie de son travail. Le projet devait être déposé le lendemain.
— Sire, je passerai la nuit, dit-il.
El, en revenant, il pensait : « Je les tuerai à minuit, et j'aurai ensuite jusqu'au jour pour terminer ce travail. »
Le soir, au dîner, le baron Danvilliers causa précisément de ce projet de budget, qui faisait grand bruit. Lui, n'approuvait pas toutes les idées de son gendre en matière de finances. Mais il les trouvait très larges, très remarquables. Pendant qu'il répondait au baron, Nantas, à plusieurs reprises, crut surprendre les yeux de sa femme
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fixés sur les siens. Souvent, maintenant, elle le regardait ainsi. Son regard ne s'attendrissait pas, elle l'écoutait simplement et semblait chercher à lire au delà de son visage. Nantas pensa qu'elle craignait d'avoir été trahie. Aussi fit-il un effort pour paraître d'esprit dégagé : il causa beaucoup, s'éleva très haut, finit par convaincre son beaupère, qui céda devant sa grande intelligence. Flavie le regardait toujours; et une mollesse à peine sensible avait un instant passé sur sa face.
Jusqu'à minuit, Nantas travailla dans son cabinet. Il s'était passionné peu à peu, plus rien n'existait que cette création, ce mécanisme financier qu'il avait lentement construit, rouage à rouage, au travers d'obstacles sans nombre.
Quand la pendule sonna minuit, il leva instinctivement la tête. Un grand silence régnait dans l'hôtel. Tout d'un coup, il se souvint, l'adultère était là, au fond de cette ombre et de ce silence. Mais ce fut pour lui une peine que de quitter son fauteuil : il posa la plume à regret, fit quelques pas comme pour obéir à une volonté ancienne, qu'il ne retrouvait plus. Puis, une chaleur lui empourpra la face, une flamme alluma ses yeux. Et il monta à l'appartement de sa femme.
Ce soir-là, Flavie avait congédié de bonne
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heure sa femme de chambre. Elle voulait être seule. Jusqu'à minuit, elle resta dans le petit salon qui précédait sa chambre à coucher. Allongée sur une causeuse, elle avait pris un livre ; mais, à chaque instant, le livre tombait de ses mains, et elle songeait, les yeux perdus Son visage s'était encore adouci, un sourire pâle y passait par moments.
Elle se leva en sursaut. On avait frappé.
— Qui est là?
— Ouvrez, répondit Nantas.
Ce fut pour elle une si grande surprise, qu'elle ouvrit machinalement. Jamais son mari ne s'était ainsi présenté chez elle. Il entra, bouleversé ; la colère l'avait repris, en montant. Mademoiselle Chuin, qui le guettait sur le palier, venait de lui murmurer à l'oreille que M. des Fondettes était là depuis deux heures. Aussi ne montra-t-il aucun ménagement.
— Madame, dit-41, un homme est caché dans votre chambre.
Flavie ne répondit pas tout de suite, tellement sa pensée était loin. Enfin, elle comprit.
— Vous êtes fou , monsieur , murmurat-elle.
Mais, sans s'arrêter à discuter, il marchait
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déjà vers la chambre. Alors, d'un bond, elle se mit devant la porte, en criant :
— Vous n'entrerez pas... Je suis ici chez moi, et je vous défends d'entrer!
Frémissante, grandie, elle gardait la porte. Un instant, ils restèrent immobiles, sans une parole, les yeux dans les yeux. Lui, le cou tendu, les mains en avant, allait se jeter sur elle, pour passer.
— Otez-vous de là, murmura-t-il d'une voix rauque. Je suis plus fort que vous, j'entrerai quand même.
— Non, vous n'entrerez pas, je ne veux pas.
Follement, il répétait :
— 11 y a un homme, il y a un homme...
Elle, ne daignant même pas lui donner un démenti, haussait les épaules. Puis, comme il faisait encore un pas :
— Eh bien ! mettons qu'il y ait un homme, qu'est-ce que cela peut vous faire? Ne suis-je pas libre ?
Il recula devant ce mot qui le cinglait comme un soufflet. En effet, elle était libre. Un grand froid le prit aux épaules, il sentit nettement qu'elle avait le rôle supérieur, et que lui jouait là une scène d'enfant malade et illogique. Il
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n'observait pas le traité, sa stupide passion le rendait odieux. Pourquoi n'était-il pas resté à travailler dans son cabinet? Le sang se retirait de ses joues, une ombre d'indicible souffrance blêmit son visage. Lorsque Flavie remarqua le bouleversement qui se faisait en lui, elle s'écarta de la porte, tandis qu'une douceur attendrissait ses yeux.
— Voyez, dit-elle simplement.
Et elle-même entra dans la chambre, une lampe à la main, tandis que Nantas demeurait sur le seuil. D'un geste, il lui avait dit que c'était inutile, qu'il ne voulait pas voir. Mais elle, maintenant, insistait. Gomme elle arrivait devant le lit, elle souleva les rideaux, et M. des Fondettes apparut, caché derrière. Ce fut pour elle une telle stupeur, qu'elle eut un cri d'épouvante.
— C'est vrai, balbutia-t-elle éperdue, c'est vrai, cet homme était là... Je l'ignorais, oh! sur ma vie, je vous le jure!
Puis, par un effort de volonté, elle se calma, elle parut même regretter ce premier mouvement qui venait de la pousser à se défendre.
— Vous aviez raison, monsieur, et je vous demande pardon, dit-elle à Nantas, en tâchant de retrouver sa voix froide.
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Cependant, M. des Fondettes se sentait ridicule. Il faisait une mine sotte, il aurait donné beaucoup pour que le mari se fâchât. Mais Nantas se taisait. Il était simplement devenu très pâle. Quand il eut reporté ses regards de M. des Fondettes à Flavie, il s'inclina devant cette dernière, en prononçant cette seule phrase :
— Madame, excusez-moi, vous êtes libre.
Et il tourna le dos, il s'en alla. En lui, quelque chose venait de se casser; seul, le mécanisme des muscles et des os fonctionnait encore. Lorsqu'il se retrouva dans son cabinet, il marcha droit à un tiroir où il cachait un revolver. Après avoir examiné cette arme, il dit tout haut, comme pour prendre un engagement formel vis-à-vis de lui-même :
— Allons, c'est assez, je me tuerai tout à l'heure.
Il remonta la lampe qui baissait, il s'assit devant son bureau et se remit tranquillement à la besogne. Sans une hésitation, au milieu du grand silence, il continua la phrase commencée. Un à un, méthodiquement, les feuillets s'entassaient. Deux heures plus tard, lorsque Flavie, qui avait chassé M. des Fondettes, descendit pieds nus pour écouter à la porte du cabinet, elle n'entendit que
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le petit bruit de la plume craquant sur le papier. Alors, elle se pencha, elle mit un œil au trou de la serrure. Nantas écrivait toujours avec le même calme, son visage exprimait la paix et la satisfaction du travail, tandis qu'un rayon de la lampe allumait le canon du revolver, près de lui.
La maison attenante au jardin de l'hôtel était maintenant la propriété de Nantas, qui l'avait achetée à son beau-père. Par un caprice, il défendait d y louer l'étroite mansarde, où, pendant deux mois, il s'était débattu contre la misère, lors de son arrivée à Paris. Depuis sa grande fortune, il avait éprouvé, à diverses reprises, le besoin de monter s'y enfermer pour quelques heures.
C'était là qu'il avait souffert, c'était là qu'il voulait triompher. Lorsqu'un obstacle se présentait, il aimait aussi à y réfléchir, à y prendre les grandes déterminations de sa vie. Il y redevenait ce qu'il était autrefois. Aussi, devant la nécessité du suicide, était-ce dans cette mansarde qu'il avait résolu de mourir.
Le matin, Nantas n'eut fini son travail que
NAIS MICOULIN. il
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vers huit heures. Craignant que la fatigue ne l'assoupît, il se lava à grande eau. Puis, il appela successivement plusieurs employés, pour leur donner des ordres. Lorsque son secrétaire fut arrivé, il eut avec lui un entretien : le secrétaire devait porter sur-le-champ le projet de budget aux Tuileries, et fournir certaines explications, si l'empereur soulevait des objections nouvelles. Dès lors, Nantas crut avoir assez fait. Il laissait tout en ordre, il ne partirait pas comme un banqueroutier frappé de démence. Enfin, il s'appartenait, il pouvait disposer de lui, sans qu'on l'accusât d'égoïsme et de lâcheté.
Neuf heures sonnèrent. 11 était temps. Mais, comme il allait quitter son cabinet, en emportant le revolver, il eut une dernière amertume à boire. Mademoiselle Chuin se présenta pour toucher les dix mille francs promis. Il la paya, et dut subir sa familiarité. Elle se montrait maternelle, elle le traitait un peu comme un élève qui a réussi. S'il avait encore hésité, cette complicité honteuse l'aurait décidé au suicide. Il monta vivement et, dans sa hâte, laissa la clef sur la porte.
Rien n'était changé. Le papier avait les mêmes déchirures, le lit, la table et la chaise se trouvaient toujours là, avec leur odeur de pauvreté ancienne.
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11 respira un moment cet air qui lui rappelait les luttes d'autrefois. Puis, il s'approcha de la fenêtre et il aperçut la même échappée de Paris, les arbres de l'hôtel, la Seine, les quais, tout un coin de la rive droite, où le flot des maisons roulait, se haussait, se confondait, jusqu'aux lointains du Père-Lachaise.
Le revolver était sur la table boiteuse, à portée de sa main. Maintenant, il n'avait plus de hâte, il était certain que personne ne viendrait et qu'il se tuerait à sa guise. Il songeait et se disait qu'il se retrouvait au même point que jadis, ramené au même lieu, dans la même volonté du suicide. Un soir déjà, à cette place, il avait voulu se casser la tète ; il était trop pauvre alors pour acheter un pistolet, il n'avait que le pavé de la rue, mais la mort était quand même au bout. Ainsi, dans l'existence, il n'y avait donc que la mort qui ne trompât pas, qui se montrât toujours sûre et toujours prête. 11 ne connaissait qu'elle de solide, il avait beau chercher, tout s'était continuellement effondré sous lui , la mort seule restait une certitude. Et il éprouva le regret d'avoir vécu dix ans de trop. L'expérience qu'il avait faite de la vie, en montant à la fortune et au pouvoir, lui paraissait puérile. A quoi bon
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cette dépense de volonté, à quoi bon tant de force produite, puisque, décidément, la volonté et la force n'étaient pas tout ? 11 avait suffi d'une passion pour le détruire, il s'était pris sottement à aimer Flavie, et le monument qu'il bâtissait, craquait, s'écroulait comme un château de cartes, emporté par l'haleine d'un enfant. C'était misérable, cela ressemblait à la punition d'un écolier maraudeur, sous lequel la branche casse, et qui périt par où il a péché. La vie était bête, les hommes supérieurs y finissaient aussi platement que les imbéciles.
Nantas avait pris le revolver sur la table et l'armait lentement. Un dernier regret le fit mollir une seconde, à ce moment suprême. Que de grandes choses il aurait réalisées, si Flavie l'avait compris ! Le jour où elle se serait jetée à son cou, en lui disant : « Je t'aime I » ce jour-là, il aurait trouvé un levier pour soulever le monde. Et sa dernière pensée était un grand dédain delà force, puisque la force, qui devait tout lui donner, n'avait pu lui donner Flavie.
11 leva son arme. La matinée était superbe.
Par la fenêtre grande ouverte, le soleil entrait, mettant un éveil de jeunesse dans la mansarde. Au loin, Paris commençait son labeur de ville
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géante. Nantas appuya le canon sur sa tempe.
Mais la porte s'était violemment ouverte, et Flavie entra. D'un geste, elle détourna le coup, la balle alla s'enfoncer dans le plafond. Tous deux se regardaient. Elle était si essoufflée, si étranglée, qu'elle ne pouvait parler. Enfin, tutoyant Nantas pour la première fois, elle trouva le mot qu'il attendait, le seul mot qui pût le décider à vivre :
— Je t'aime! cria-t-elle à son cou, sanglotante, arrachant cet aveu à son orgueil, à tout son être dompté, je t'aime parce que tu es fort I
LA
MORT D'OLIVIER BÉGAILLE
C'est un samedi, à six heures du matin, que je suis mort, après trois jours de maladie. Ma pauvre femme fouillait depuis un instant dans la malle, où elle cherchait du linge. Lorsqu'elle s'est relevée et qu'elle m'a vu rigide, les yeux ouverts, sans un souffle, elle est accourue, croyant à un évanouissement, me touchant les mains, se penchant sur mon visage. Puis, la terreur l'a prise ; et, affolée, elle a bégayé, en éclatant en larmes:
— Mon Dieu ! mon Dieu! il est mort!
J'entendais tout, mais les sons affaiblis semblaient venir de très loin. Seul, mon œil gauche percevait encore une lueur confuse, une lumière blanchâtre où les objets se fondaient; l'œil droit se trouvait complètement paralysé. C'était une
syncope de mon être entier, comme un coup de foudre qui m'avait anéanti. Ma volonté était morte, plus une fibre de ma chair ne m'obéissait. Et, dans ce néant, au-dessus de mes membres inertes, la pensée seule demeurait, lente et paresseuse, mais d'une netteté parfaite.
Ma pauvre Marguerite pleurait , tombée à genoux devant le lit, répétant d'une voix déchirée :
— Il est mort, mon Dieu ! il est mort !
Etait-ce donc la mort, ce singulier état de torpeur, cette chair frappée d'immobilité, tandis que l'intelligence fonctionnait toujours? Était-ce mon âme qui s'attardait ainsi dans mon crâne, avant de prendre son vol ? Depuis mon enfance, j'étais sujet à des crises nerveuses. Deux fois, tout jeune, des fièvres aiguës avaient failli m'emporter. Puis, autour de moi, on s'était habitué à me voir maladif; et moi-même j'avais défendu à Marguerite d'aller chercher un médecin, lorsque je m'étais couché le matin de notre arrivée à Paris, dans cet hôtel meublé de la rue Dauphine. Un peu de repos suffirait, c'était la fatigue du voyage qui me courbaturait ainsi. Pourtant, je me sentais plein d'une angoisse affreuse. Nous avions quitté brusquement notre province, très pauvres,
ayant à peine de quoi attendre les appointements de mon premier mois, dans l'administration où je m'étais assuré une place. Et voilà qu'une crise subite m'emportait !
Etait-ce bien la mort? Je m'étais imaginé une nuit plus noire, un silence plus lourd. Tout petit, j'avais déjà peur de mourir. Gomme j'étais débile et que les gens me caressaient avec compassion, je pensais constamment que je ne vivrais pas, qu'on m'enterrerait de bonne heure. Et cette pensée de la terre me causait une épouvante, à laquelle je ne pouvais m'habituer, bien qu'elle me hantât nuit et jour. En grandissant, j'avais gardé cette idée fixe. Parfois, après des journées de réflexion, je croyais avoir vaincu ma peur. Eh bien ! on mourait, c'était fini ; tout le monde mourait un jour; rien ne devait être plus commode ni meilleur. J'arrivais presque à être gai, je regardais la mort en face. Puis, un frisson brusque me glaçait, me rendait à mon vertige, comme si une main géante m'eût balancé au-dessus d'un gouffre noir. C'était la pensée de la terre qui revenait et emportait mes raisonnements. Que de fois, la nuit, je me suis réveillé en sursaut, ne sachant quel souffle avait passé sur mon sommeil, joignant les mains avec désespoir,
balbutiant: « Mon Dieu! mon Dieu! il faut mourir! » Une anxiété me serrait la poitrine, la nécessité de la mort me paraissait plus abominable, dans Tétourdissement du réveil. Je ne me rendormais qu'avec peine, le sommeil m'inquiétait, tellement il ressemblait à la mort. Si j'allais dormir toujours! Si je fermais les yeux pour ne les rouvrir jamais !
J'ignore si d'autres ont souffert ce tourment. 11 a désolé ma vie. La mort s'est dressée entre moi et tout ce que j'ai aimé. Je me souviens des plus heureux instants que j'ai passés avec Marguerite. Dans les premiers mois de notre mariage, lorsqu'elle dormait la nuit à mon côté, lorsque je songeais à elle en faisant des rêves d'avenir, sans cesse l'attente d'une séparation fatale gâtait mes joies, détruisait mes espoirs. 11 faudrait nous quitter, peut-être demain, peut-être dans une heure. Un immense découragement me prenait, je me demandais à quoi bon le bonheur d'être ensemble, puisqu'il devait aboutir à un déchirement si cruel. Alors, mon imagination se plaisait dans le deuil. Qui partirait le premier, elle ou moi? Et l'une ou l'autre alternative m'attendrissait aux larmes, en déroulant le tableau de nos vies brisées. Aux meilleures époques de mon existence, j'ai eu
ainsi des mélancolies soudaines que personne ne comprenait. Lorsqu'il m'arrivait une bonne chance, on s'étonnait de me voir sombre. C'était que, tout d'un coup, l'idée de mon néant avait traversé ma joie. Le terrible: « A quoi bon? » sonnait comme un glas à mes oreilles. Mais le pis de ce tourment, c'est qu'on l'endure dans une honte secrète. On n'ose dire son mal à personne. Souvent le mari et la femme, couchés côte à côte, doivent frissonner du même frisson, quand la lumière est éteinte ; et ni l'un ni l'autre ne parle, car on ne parle pas de la mort, pas plus qu'on ne prononce certains mots obscènes. On a peur d'elle jusqu'à ne point la nommer, on la cache comme on cache son sexe.
Je réfléchissais à ces choses, pendant que ma chère Marguerite continuait à sangloter. Gela me faisait grand'peine de ne savoir comment calmer son chagrin, en lui disant que je ne souffrais pas. Si la mort n'était que cet évanouissement de la chair, en vérité j'avais eu tort de la tant redouter. C'était un bien-être égoïste, un repos dans lequel j'oubliais mes soucis. Ma mémoire surtout avait pris une vivacité extraordinaire. Rapidement, mon existence entière passait devant moi, ainsi qu'un spectacle auquel je me sentais dé-
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sormais étranger. Sensation étrange et curieuse qui m'amusait : on aurait dit une voix lointaine qui me racontait mon histoire.
Il y avait un coin de campagne, près de Guérande, sur la route de Piriac, dont le souvenir me poursuivait. La route tourne, un petit bois de pins descend à la débandade une pente rocheuse. Lorsque j'avais sept ans, j'allais là avec mon père, dans une maison à demi écroulée, manger des crêpes chez les parents de Marguerite, des paludiers qui vivaient déjà péniblement des salines voisines. Puis, je me rappelais le collège de Nantes où j'avais grandi, dans l'ennui des vieux murs, avec le continuel désir du large horizon de Guérande, les marais salants à perte de vue, au bas de la ville, et la mer immense, étalée sous le ciel. Là, un trou noir se creusait : mon père mourait, j'entrais à l'administration de l'hôpital comme employé, je commençais une vie monotone, ayant pour unique joie mes visites du dimanche à la vieille maison de la route de Piriac. Les choses y marchaient de mal en pis, car les salines ne rapportaient presque plus rien, et le pays tombait à une grande misère. Marguerite n'était encore qu'une enfant. Elle m'aimait, parce que je la promenais dans une brouette. Mais, plus
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tard, le matin où je la demandai en mariage, je compris, à songeste effrayé, qu'elle me trouvait affreux. Les parents me l'avaient donnée tout de suite; ça les débarrassait. Elle, soumise, n'avait pas dit non. Quand elle se fut habituée à l'idée d'être ma femme, elle ne parut plus trop ennuyée. Le jour du mariage, à Guérande, je me souviens qu'il pleuvait à torrents; et, quand nous rentrâmes, elle dut se mettre en jupon, car sa robe était trempée.
Voilà toute ma jeunesse. Nous avons vécu quelque temps là-bas. Puis, un jour, en rentrant, je surpris ma femme pleurant à chaudes larmes.
Elle s'ennuyait, elle voulait partir. Au bout de six mois, j'avais des économies, faites sou à sou, à l'aide de travaux supplémentaires ; et, comme un ancien ami de ma famille s'était occupé de me trouver une place à Paris, j'emmenai la chère enfant, pour qu'elle ne pleurât plus. En chemin de fer, elle riait. La nuit, la banquette des troisièmes classes étant très dure, je la pris sur mes genoux, afin qu'elle pût dormir mollement.
C'était là le passé. Et, à cette heure, je venais de mourir sur cette couche étroite d'hôtel meublé, tandis que ma femme, tombée à genoux sur le carreau, se lamentait. La tache blanche que
percevait mon œil gauche pâlissait peu à peu ; mais je me rappelais très nettement la chambre. A gauche, était la commode ; à droite, la cheminée, au milieu de laquelle une pendule détraquée, sans balancier, marquait dix heures six minutes. La fenêtre s'ouvrait sur la rue Dauphine, noire et profonde. Tout Paris passait là, et dans un tel vacarme, que j'entendais les vitres trembler. Nous ne connaissions personne à Paris. Comme nous avions pressé notre départ, on ne m'attendait que le lundi suivant à mon administration. Depuis que j'avais dû prendre le lit, c'était une étrange sensation que cet emprisonnement dans cette chambre, où le voyage venait de nous jeter, encore effarés de quinze heures de chemin de fer, étourdis du tumulte des rues. Ma femme m'avait soigné avec sa douceur souriante ; mais je sentais combien elle était troublée. De temps à autre, elle s'approchait de la fenêtre, donnait un coup d'œil à la rue, puis revenait toute pâle, effrayée par ce grand Paris dont elle ne connaissait pas une pierre et qui grondait si terriblement. Et qu'allait- elle faire, si je ne me réveillais plus? qu'allait-elle devenir dans cette ville immense, seule, sans un soutien, ignorante de tout?
Marguerite avait pris une de mes mains qui pendait, inerte au bord du lit ; et elle la baisait, et elle répétait follement :
— Olivier, réponds-moi... Mon Dieu! il est mort ! il est mort !
La mort n'était donc pas le néant, puisque j'entendais et que je raisonnais. Seul, le néant m'avait terrifié, depuis mon enfance. Je ne m'imaginais pas la disparition de mon être, la suppression totale de ce que j'étais ; et cela pour toujours, pendant des siècles et des siècles encore, sans que jamais mon existence pût recommencer. Je frissonnais parfois, lorsque je trouvais dans un journal une date future du siècle prochain : je ne vivrais certainement plus à cette date, et cette année d'un avenir que je ne verrais pas, où je ne serais pas, m'emplissait d'angoisse. N'étaisje pas le monde, et tout ne croulerait-il pas, lorsque je m'en irais?
Rêver de la vie dans la mort, tel avait toujours été mon espoir. Mais ce n'était pas la mort sans doute. J'allais certainement me réveiller tout à l'heure. Oui, tout à l'heure, je me pencherais et je saisirais Marguerite entre mes bras, pour sécher ses larmes. Quelle joie de nous
retrouver I et comme nous nous aimerions da-
vantage! Je prendrais encore deux jours de repos, puis j'irais à mon administration. Une vie nouvelle commencerait pour nous, plus heureuse, plus large. Seulement, je n'avais pas de hâte. Tout à l'heure, j'étais trop accablé. Marguerite avait tort de se désespérer ainsi, car je ne me sentais pas la force de tourner la tête sur l'oreiller pour lui sourire. Tout à l'heure, lorsqu'elle dirait de nouveau :
— 11 est mort ! mon Dieu ! il est mort !
Je l'embrasserais, je murmurerais très bas, afin de ne pas l'effrayer :
— Mais non, chère enfant. Je dormais. Tu vois bien que je vis et que je t'aime.
Aux cris que Marguerite poussait, la porte a été brusquement ouverte, et une voix s'est écriée :
— Qu'y a-t-il donc, ma voisine?... Encore une crise, n'est-ce pas?
J'ai reconnu la voix. C'était celle d'une vieille femme, madame Gabin, qui demeurait sur le même palier que nous. Elle s'était montrée très obligeante, dès notre arrivée, émue par notre position. Tout de suite, elle. nous avait raconté son histoire. Un propriétaire intraitable lui avaitvendu ses meubles, l'hiver dernier; et, depuis ce temps, elle logeait à l'hôtel, avec sa fille Adèle, une gamine de dix ans. Toutes deux découpaient des abat-jour, c'était au plus si elles gagnaient quarante sous à cette besogne»
— Mon Dieu ! est-ce que c'est fini ? demandât-elle en baissant la voix.
Je compris qu'elle s'approchait. Elle me regarda, me toucha, puis elle reprit avec pitié :
— Ma pauvre petite ! ma pauvre petite !
Marguerite, épuisée, avait des sanglots d'enfant. Madame Gabin la souleva, l'assit dans le fauteuil boiteux qui se trouvait près de la cheminée ; et, là, elle tâcha de la consoler.
— Vrai, vous allez vous faire du mal. Ce n'est pas parce que votre mari est parti, que vous devez vous crever de désespoir. Bien sûr, quand j'ai perdu Gabin, j'étais pareille à vous, je suis restée trois jours sans pouvoir avaler gros comme ça de nourriture. Mais ça ne m'a avancée à rien; au contraire, ça m'a enfoncée davantage... Voyons, pour l'amour de Dieu! soyez raisonnable.
Peu à peu, Marguerite se tut. Elle était à bout de force ; et, de temps à autre, une crise de larmes la secouait encore. Pendant ce temps, la vieille femme prenait possession de la chambre, avec une autorité bourrue.
— Ne vous occupez de rien, répétait-elle. Justement, Dédé est allée reporter l'ouvrage ; puis, entre voisins, il faut bien s'entr'aider... Dites donc, vos malles ne sont pas encore complète-
ment défaites; mais il y a du linge dans la commode, n'est-ce pas?
Je l'entendis ouvrir la commode. Elle dut prendre une serviette, qu'elle vint étendre sur la table de nuit. Ensuite, elle frotta une allumette, ce qui me fit penser qu'elle allumait près de moi une des bougies de la cheminée, en guise de cierge. Je suivais chacun de ses mouvements dans la chambre, je me rendais compte de ses moindres actions.
— Ce pauvre monsieur! murmura-t-elle. Heureusement que je vous ai entendue crier, ma chère.
Et, tout d'un coup, la lueur vague que je voyais encore de mon œil gauche, disparut. Madame Gabin venait de me fermer les yeux. Je n'avais pas eu la sensation de son doigt sur ma paupière. Quand j'eus compris, un léger froid commença à me glacer.
Mais la porte s'était rouverte. Dédé, la gamine de dix ans, entrait en criant de sa voix flûtée :
— Maman I maman ! ah ! je savais bien que tu étais ici!... Tiens, voilà ton compte, trois francs quatre sous... J'ai rapporté vingt douzaines d'abat-jour...
— Chut! chut! tais-toi donc! répétait vainement la mère.
Comme la petite continuait, elle lui montra le lit. Dédé s'arrêta, et je la sentis inquiète, reculant vers la porte.
— Est-ce que le monsieur dort ? demandât-elle très bas.
— Oui, va-t'en jouer, répondit madame Gabin.
Mais l'enfant ne s'en allait pas. Elle devait me
regarder de ses yeux agrandis, effarée et comprenant vaguement. Brusquement, elle parut prise d'une peur folle, elle se sauva en culbutant une chaise.
— Il est mort, oh ! maman, il est mort.
Un profond silence régna. Marguerite, accablée dans le fauteuil, ne pleurait plus. Madame Gabin rôdait toujours par la chambre. Elle se remit à parler entre ses dents.
— Les enfants savent tout, au jour d'aujourd'hui. Voyez celle-là. Dieu sait si je l'élève bien 1 Lorsqu'elle va faire une commission ou que je l'envoie reporter l'ouvrage, je calcule les minutes, pour être sûre qu'elle ne galopine pas... Ça. ne fait rien, elle sait tout, elle a vu d'un coup d'oeil ce qu'il en était. Pourtant, on ne lui a jamais montré qu'un mort, son oncle François, et, à cette époque, elle n'avait pas quatre ans... Enfin, il n'y a plus d'enfants, que voulez-vous !
Elle s'interrompit, elle passa sans transition à un autre sujet.
— Dites donc, ma petite, il faut songer aux formalités, la déclaration à la mairie, puis tous les détails du convoi. Vous n'êtes pas en état de vous occuper de ça. Moi, je ne veux pas vous laisser seule... Hein? si vous le permettez, je vais voir si monsieur Simoneau est chez lui.
Marguerite ne répondit pas. J'assistais à toutes ces scènes comme de très loin. Il me semblait, par moments, que je volais, ainsi qu'une flamme subtile, dans l'air de la chambre, tandis qu'un étranger, une masse informe reposait inerte sur le lit. Cependant, j'aurais voulu que Marguerite refusât les services de ce Simoneau. Je l'avais aperçu trois ou quatre fois durant ma courte maladie. 11 habitait une chambre voisine et se montrait très serviable. Madame Gabin nous avait raconté qu'il se trouvait simplement de passage à Paris, où il venait recueillir d'anciennes créances de son père, retiré en province et mort dernièrement. C'était un grand garçon, très beau, très fort. Je le détestais, peut-être parce qu'il se portait bien. La veille, il était encore entré, et j'avais souffert de le voir assis près de Marguerite. Elle était si jolie, si blanche à côté de lui!
14fc LÀ MORT D'OLIVIER BÉCAILLE.
Et il Tayait regardée si profondément, pendant qu'elle lui souriait, en disant qu'il était bien bon de yenir ainsi prendre de mes nouvelles !
— Voici monsieur Simoneau, murmura madame Gabin, qui rentrait.
11 poussa doucement la porte, et, dès qu'elle l'aperçut, Marguerite de nouveau éclata en larmes. La présence de cet ami, du seul homme qu'elle connût, réveillait en elle sa douleur. Il n'essaya pas de la consoler. Je ne pouvais le voir; mais, dans les ténèbres qui m'enveloppaient, j'évoquais sa figure, et je le distinguais nettement, troublé, chagrin de trouver la pauvre femme dans un tel désespoir. Et qu'elle devait être belle pourtant, avec ses cheveux blonds dénoués, sa face pâle, ses chères petites mains d'enfant brûlantes de fièvre !
— Je me mets à votre disposition, madame, murmura Simoneau. Si vous voulez bien me charger de tout...
Elle ne lui répondit que par des paroles entrecoupées. Mais, comme le jeune homme se retirait, madame Gabin l'accompagna, et je l'entendis qui parlait d'argent, en passant près de moi. Gela coûtait toujours très cher; elle craignait bien que la pauvre petite n'eût pas un sou.
LA MOUT D'OLIVIER BEGAILLE. lia
En tout cas, on pouvait la questionner. Simoneau fit taire la vieille femme. Il ne voulait pas qu'on tourmentât Marguerite. 11 allait passer à la mairie et commander le convoi.
Quandle silence recommença, je me demandai si ce cauchemar durerait longtemps ainsi. Je vivais, puisque je percevais les moindres faits extérieurs. Et je commençais à me rendre un compte exact de mon état. 11 devait s'agir d'un de ces cas de catalepsie dont j'avais entendu parler. Déjà, quand j'étais enfant, à l'époque de ma graude maladie nerveuse, j'avais eu des syncopes de plusieurs heures. Évidemment, c'était une crise de cette nature qui me tenait rigide, comme mort, et qui trompait tout le monde autour de moi.
Mais le cœur allait reprendre ses battements, le sang circulerait de nouveau dans la détente des muscles; et je m'éveillerais, et je consolerais Marguerite. En raisonnant ainsi, je m'exhortai à la patience.
Les heures passaient. Madame Gabin avait apporté son déjeuner. Marguerite refusait toute nourriture. Puis, l'après-midi s'écoula. Par la fenêtre laissée ouverte, montaient les bruits de la rue Dauphine. A un léger tintement du cuivre du chandelier sur le marbre de la table de nuit,
NAIS M ICO l) LIN. 13
{i6 LA MORT D'OLIVIER ÛÉGAILLE.
il nie sembla qu'on venait de changer la bougie,. Enfin, Simoneau reparut.
— Eh bien? lui demanda à demi-voixla vieille femme.
— Tout est réglé, répondit-il. Le convoi est pour demain onze heures... Ne vous inquiétez de rien et ne parlez pas de ces choses devant cette pauvre femme.
Madame Gabin reprit quand même :
— Le médecin des morts n'est pas venu encore. Simoneau alla s'asseoir près de Marguerite,
l'encouragea, et se tut. Le convoi était pour le lendemain onze heures : cette parole retentissait dans mon crâne comme un glas. Et ce médecin qui ne venait point, ce médecin des morts, comme le nommait madame Gabin I Lui, verrait bien tout de suite que j'étais simplement en léthargie. Il ferait le nécessaire, il saurait m'éveiller. Je l'attendais dans une impatience affreuse.
Cependant, la journée s'écoula. Madame Gabin, pour ne pas perdre son temps, avait fini par apporter ses abat-jour. Même, après en avoir demandé la permission à Marguerite, elle fit venir Dédé, parce que, disait-elle, elle n'aimait guère laisser les enfants longtemps seuls.
— Allons, entre, murmura-l-elle en amenant
la petite, et ne fais pas la bête, ne regarde pas de ce côté, ou tu auras affaire à moi.
Elle lui défendait de me regarder, elle trouvait cela plus convenable, Dédé, sûrement, glissait des coups d'oeil de temps à autre, car j'entendais sa mère lui allonger des claques sur les bras. Elle lui répétait furieusement :
— Travaille, ou je te fais sortir. Et, cette nuit, le monsieur ira te tirer les pieds.
Toutes deux, la mère et la fille, s'étaient installées devant notre table. Le bruit de leurs ciseaux découpant les abat-jour me parvenait distinctement ; ceux-là, très délicats, demandaient sans doute un découpage compliqué, car elles n'allaient pas vite : je les comptais un à un, pour combattre mon angoisse croissante.
Et, dans la chambre, il n'y avait que le petit bruit des ciseaux. Marguerite, vaincue par la fatigue, devait s'être assoupie. A deux reprises, Simoneau se leva. L'idée abominable qu'il profitait du sommeil de Marguerite, pour effleurer des lèvres ses cheveux, me torturait. Je ne connaissais pas cet homme, et je sentais qu'il aimait ma femme. Un rire de la petite Dédé acheva do m'irriter.
— Pourquoi ris-tu, imbécile? lui demanda sa
mère. Je vais te mettre sur le carré... Vovons, réponds, qu'est-ce qui te fait rire?
L'enfant balbutiait. Elle n'avait pas ri, elle avait toussé. Moi, je m'imaginais qu'elle devait avoir vu Simoneau se pencher vers Marguerite, et que cela lui paraissait drôle.
La lampe était allumée, lorsqu'on frappa.
— Ah! voici le médecin, dit la vieille femme. Celait le médecin, en effet. Il ne s'excusa
même pas de venir si tard. Sans doute, il avait eu bien des étages à monter, dans la journée. Comme la lampe éclairait très faiblement la chambre, il demanda :
— Le corps est ici?
— Oui, monsieur, répondit Simoneau.
Marguerite s'était levée, frissonnante. Madame
Gabin avait mis Dédé sur le palier, parce qu'un enfant n'a pas besoin d'assister à ça; et elle s'efforçait d'entraîner ma femme vers la fenêtre, afin de lui épargner un tel spectacle.
Pourtant, le médecin venait de s'approcher d'un pas rapide. Je le devinais fatigué, pressé, impatienté. M'avait-il touché la main ? Avait-il posé la sienne sur mon cœur? Je ne saurais le dire. Mais il me sembla qu'il s'était simplement penché d'un air indifférent.
— Voulez-vous que je prenne la lampe pour vous éclairer? offrit Simoneau avec obligeance.
— Non, inutile, dit le médecin tranquillement.
Comment! inutile! Cet homme avait ma vie entre les mains, et il jugeait inutile de procéder à un examen attentif. Mais je n'étais pas mort! j'aurais voulu crier que je n'étais pas mort!
— A quelle heure est-il mort? reprit-il.
— A six heures du matin, répondit Simoneau.
Une furieuse révolte montait en moi, dans les
iiens terribles qui me liaient. Oh! ne pouvoir parler, ne pouvoir remuer un membre !
Le médecin ajouta ;
— Ce temps lourd est mauvais... Rien n'est fatigant comme ces premières journées de printemps.
Et il s'éloigna. C'était ma vie qui s'en allait. Des cris, des larmes, des injures m'étouffaient^ déchiraient ma gorge convulsée, où ne passait plus un souffle. Ah ! le misérable, dont l'habitude professionnelle avait fait une machine, et qui venait au lit des morts avec l'idée d'une simple formalité à remplir! 11 ne savait donc rien, cet homme ! Toute sa science était donc menteuse, puisqu'il ne pouvait d'un coup d'œildistin-
guer la vie de la mort! Et il s'en allait, et il s'en allait !
— Bonsoir, monsieur, dit Simoneau.
Il y eut un silence. Le médecin devait s'incliner devant Marguerite, qui était revenue, pendant que madame Gabin fermait la fenêtre.
Puis, il sortit de la chambre, j'entendis ses pas qui descendaient l'escalier.
Allons, c'était fini, j'étais condamné. Mon dernier espoir disparaissait avec cet homme. Si je ne m'éveillais pas avant le lendemain onze heures, on m'enterrait vivant. Et cette pensée était si effroyable, que je perdis conscience de ce qui m'entourait. Ce fut comme un évanouissement dans la mort elle-même. Le dernier bruit qui me frappa fut le petit bruit des ciseaux de madame Gabin et de Dédé. La veillée funèbre commençait. Personne ne parlait plus. Marguerite avait refusé de dormir dans la chambre de la voisine. Elle était là, couchée à demi au fond du fauteuil, avec son beau visage pâle, ses yeux clos dont les cils restaient trempés de larmes ; tandis que, silencieux dans l'ombre, assis devant elle, Simoneau la regardait.
Je ne puis dire quelle fut mon agonie, pendant la matinée du lendemain. Gela m'est demeuré comme un rêve horrible, ou mes sensations étaient si singulières, si troublées, qu'il me serait difficile de les noter exactement. Ce qui rendait ma torture affreuse, c'était que j'espérais toujours un brusque réveil. Et, à mesure que l'heure du convoi approchait, l'épouvante m'étranglait davantage.
Ce fut vers le matin seulement que j'eus de nouveau conscience des personnes et des choses qui m'entouraient. Un grincement de l'espagnolette me tira de ma somnolence. Madame Gabin avait ouvert la fenêtre. 11 devait être environ sept heures, car j'entendais des cris de marchands, dans la rue, la voix grêle d'une gamine
qui vendait du mouron, une autre voix enrouée criant des carottes. Ce réveil bruyant de Paris me calma d'abord : il me semblait impossible qu'on m'enfouît dans la terre, au milieu de toute cette vie. Un souvenir achevait de me rassurer. Je me rappelais avoir vu un cas pareil au mien, lorsque j'étais employé à l'hôpital de Guérande. Un homme y avait ainsi dormi pendant vingt-huit heures, son sommeil était même si profond, que les médecins hésitaient à se prononcer; puis, cet homme s'était assis sur son séant, et il avait pu se lever tout de suite. Moi, il y avait déjà vingt-cinq heures que je dormais. Si je m'éveillais vers dix heures, il serait temps encore.
Je tâchai de me rendre compte des personnes qui se trouvaient dans la chambre, et de ce qu'on y faisait. La petite Dédé devait jouer sur le carré, car la porte s'étant ouverte, un rire d'enfant vint du dehors. Sans doute, Simoneau n'était plus là : aucun bruit ne me révélait sa présence. Les savates de madame Gabin traînaient seules sur le carreau. On parlaenfin.
— Ma chère, dit la vieille, vous avez tort de ne pas en prendre pendant qu'il est chaud, ça vous soutiendrait.
Elle s'adressait à Marguerite, et le léger égout-
LA MORT D'OLIVIER BÉCAILLE. \oï
lement du filtre, sur la cheminée, m'apprit qu'elle était en train de faire du café.
— Ce n'est pas pour dire, continua-t-elle, mate j'avais besoin deçà.... A mon agença ne vaut rien de veiller. Et c'est si triste, la nuit, quand il y a un malheur dans une maison... Prenez donc du café, ma chère, une larme seulement.
Et elle força Marguerite à en boire une tasse.
— Hein? c'est chaud, ça' vous remet. Ilvou& faut des forces pour aller jusqu'au bout de la journée... Maintenant, si vous étiez bien sage, vous passeriez dans ma chambre, et vous attendriez là.
— Non, je veux rester, répondit Marguerite résolument.
Sa voix, que je n'avais plus entendue depuis la veille, me toucha beaucoup. Elle était changée,, brisée de douleur. Ah! chère femme! je la sentais près de moi, comme une consolation dernière. Je savais qu'elle ne me quittait pas des yeux, qu'elle me pleurait de toutes les larmes de son cœur.
Mais les minutes passaie.it. Il y eut, à la porte, un bruit que je ne m'expliquai pas d'abord. On aurait dit l'emménagement d'un meuble qui se heurtait contre les murs de l'escalier trop étroit.
Puis, je compris, en entendant de nouveau les larmes de Marguerite. C'était la bière.
— Vous venez trop tôt, dit madame Gabin d'un air de mauvaise humeur. Posez ça derrière le lit.
Quelle heure était-il donc? Neuf heures peutêtre. Ainsi, cette bière était déjà là. Et je la voyais dans la nuit épaisse, toute neuve, avec ses planches à peine rabotées. Mon Dieu! est-ce que tout allait finir? est-ce qu'on m'emporterait dans cette boîte, que je sentais à mes pieds?
J'eus pourtant une suprême joie. Marguerite, malgré sa faiblesse, voulut me donner les derniers soins. Ce fut elle qui, aidée de la vieille femme, m'habilla, avec une tendresse de sœur et d'épouse. Je sentais que j'étais une fois encore entre ses bras, à chaque vêtement qu'elle me passait. Elle s'arrêtait, succombant sous l'émotion ; elle m'étreignait, elle me baignait de ses pleurs. J'aurais voulu pouvoir lui rendre son étreinte, en lui criant : « Je vis! » et je restais impuissant, je devais m'abandonner comme une masse inerte.
— Vous avez tort, tout ça est perdu, répétait madame Gabin.
Marguerite répondait de sa voix entrecoupée :
— Laissez-moi, je veux lui mettre ce que nous avons de plus beau.
LA U011T D'OLIVIER BÊCAILLE. 155
Je compris qu'elle m'habillait comme pour le jour de nos noces. J'avais encore ces vêtements, dont je comptais ne me servir à Paris que les grands jours. Puis, elle retomba dans le fauteuil, épuisée par l'effort qu'elle venait de faire.
Alors, tout d'un coup, Simoneau parla. Sans doute, il Tenait d'entrer.
— Ils sont en bas, murmura-l-il.
— Bon, ce n'est pas trop tôt, répondit madame Gabin, en baissant également la voix. Dites-leur de monter, il faut en finir.
— C'est que j'ai peur du désespoir de cette pauvre femme.
La vieille parut réfléchir. Elle reprit :
— Ecoutez, monsieur Simoneau, vous allez l'emmener de force dans ma chambre... Je ne veux pas qu'elle reste ici. C'est un service à lui rendre... Pendantce temps, en uu tour de main, ce sera bâclé.
Ces paroles me frappèrent au cœur. Et que devins-je, lorsque j'entendis la lutte affreuse qui s'engagea! Simoneau s'était approché de Marguerite, en la suppliant de ne pas demeurer dans la pièce.
— Par pitié, implorait-il, venez avec n épargnez-vous une douleur inutile.
— Non, non, répétait ma femme, je resterai, je veux rester jusqu'au dernier moment. Songez donc que je n'ai que lui au monde, et que, lorsqu'il ne sera plus là, je serai seule.
Cependant, près du lit, madame Gabin soufflait à l'oreille du jeune homme :
— Marchez donc, empoignez-la, emportez-la dans vos bras.
Est-ce que ce Simoneau allait prendre Marguerite et l'emporter ainsi? Tout de suite, elle cria. D'un élan furieux, je voulus me mettre debout. Mais les ressorts de ma chair étaient brisés. Et je restais si rigide, que je ne pouvais même soulever les paupières pour voir ce qui se passait là, devant moi. La lutte se prolongeait, ma femme s'accrochait aux meubles, en répétant :
— Oh ! de grâce, de grâce, monsieur... Lâchezmoi, je ne veux pas.
Il avait dû la saisir dans ses bras vigoureux, car «elle ne poussait plus que des plaintes d'enfant. Il l'emporta, les sanglots se perdirent, et je m'imaginais les voir, lui grand et solide, l'emmenant sur sa poitrine, à son cou, et elle, éplorée, brisée, s'abandonnant, le suivant désormais partout où il voudrait la conduire.
— Fichtre ! ça n'a pas été sans peine ! murmura
madame Gabin. Allons, houp ! maintenant que le plancher est débarrassé I
Dans la colère jalouse qui m'affolait, je regardais cet enlèvement comme un rapt abominable. Je ne voyais plus Marguerite depuis la veille, mais je l'entendais encore. Maintenant, c'était fini ; on venait de me la prendre; un homme l'avait ravie, avant même que je fusse dans la terre. Et il était avec elle, derrière la cloison, seule à la consoler, à l'embrasser peut-être !
La porte s'était ouverte de nouveau, des pas lourds marchaient dans la pièce.
— Dépêchons, dépêchons, répétait madame Gabin. Cette petite dame n'aurait qu'à revenir.
Elle parlait à des gens inconnus et qui ne lui répondaient que par des grognements.
— Moi, vous comprenez, je ne suis pas une parente, je ne suis qu'une voisine. Je n'ai rien à gagner dans tout ça. C'est par pure bonté de cœur que je m'occupe de leurs affaires. Et ce n'est déjà pas si gai... Oui, oui, j'ai passé la nuit. Même qu'il ne faisait guère chaud, vers quatre heures. Enfin, j'ai toujours été bête, je suis trop bonne.
A ce moment, on tira la bière au milieu de la chambre, et je compris. Allons, j'étais condamné,
puisque le réveil ne venait pas. Mes idées perdaient de leur netteté, tout roulait en moi dans une fumée noire; et j'éprouvais une telle lassitude, que ce fut comme un soulagement, de ne plus compter sur rien.
— On n'a pas épargné le bois, dit la voix enrouée d'un croque-mort. Laboîte est trop longue.
— Eh bienl il y sera à l'aise, ajouta un autre en s'égayant.
Je n'étais pas lourd, et ils s'en félicitaient, car ils avaient trois étages à descendre. Comme ils m'empoignaient par les épaules et par les pieds, madame Gabin tout d'un coup se fâcha.
— Sacré gamine! cria-t-elle, il faut qu'elle mette son nez partout... Attends, je vas te faire regarder par les fentes.
C'était Dédé qui entrebâillait la porte et passait sa tête ébouriffée. Elle voulait voir mettre le monsieur dans la boîte. Deux claques vigoureuses retentirent, suivies d'une explosion de sanglots. Et quand la mère fut rentrée, elle causa de sa fille avec les hommes qui m'arrangeaient dans la bière.
— Elle a dix ans. C'est un bon sujet; mais elle est curieuse... Je ne la bats pas tous les jours. «Seulement, il faut qu'elle obéisse.
— Oh! vous savez, dit un des hommes, toutes les gamines sont comme ça... Lorsqu'il y a tin mort quelque part, elles sont toujours à tourner autour.
J'étais allongé commodément, et j'aurais pu croire que je me trouvais encore sur le lit, sans une gêné de mon bras gauche, qui était un peu serré contre une planche. Ainsi qu'ils le disaient, je tenais très bien là-dedans, grâce à ma petite taille.
— Attendez, s'écria madame Gabin, j'ai promis à sa femme de lui mettre un oreiller sous la tête.
Mais les hommes étaient pressés, ils fourrèrent l'oreiller en me brutalisant. Un d'eux cherchait partout le marteau, avec des jurons. On l'avait oublié en bas, et il fallut descendre. Le couvercle fut posé, je ressentis un ébranlement de tout mon corps, lorsque deux coups de marteau enfoncèrent le premier clou. C'en était fait, j'avais vécu. Puis, les clous entrèrent un à un, rapidement, tandis que le marteau sonnait en cadence. On aurait dit des emballeurs clouant une boite de fruits secs, avec leur adresse insouciante. Dès lors, les bruits ne m'arrivèreht plus qu'assourdis et prolongés, résonnant d'une étrange manière, comme si le cercueil de sapin s'était transformé en une grande caisse d'harmonie. La dernière parole qui frappa
mes oreilles, dans cette chambre de la rue Dauphine, ce fut cette phrase de madame Gabin :
— Descendez doucement, et méfiez-vous de la rampe au second, elle ne tient plus.
On m'emportait, j'avais la sensation d'être roulé dans une mer houleuse. D'ailleurs, à partir de ce moment, mes souvenirs sont très vagues. Je me rappelle pourtant que l'unique préoccupation qui me tenait encore, préoccupation imbécile et comme machinale, était de me rendre compte de la route que nous prenions pour aller au cimetière. Je ne connaissais pas une rue de Paris, j'ignorais la position exacte des grands cimetières, dont on avait parfois prononcé les noms devant moi, et cela ne m'empêchait pas de concentrer les derniers efforts de mon intelligence, afin de deviner si nous tournions à droite ou à gauche. Le corbillard me cahotait sur les pavés. Autour de moi, le roulement des voitures, le piétinement des passants, faisaient une clameur confuse que développait la sonorité du cercueil. D'abord, je suivis l'itinéraire avec assez de netteté. Puis, il y eut une station, on me promena, et je compris que nous étions à l'église. Mais, quand le corbillard s'ébranla de nouveau, je perdis toute conscience des lieux que nous traversions. Une
volée de cloches m'avertit que nous passions près d'une église ; un roulement plus doux et continu me fit croire que nous longions une promenade. J'étais comme un condamné mené au lieu du supplice, hébété, attendant le coup suprême qui ne venait pas.
On s'arrêta, on me tira du corbillard. Et ce fut bâclé tout de suite. Les bruits avaient cessé, je sentais que j'étais dans un lieu désert, sous des arbres, avec le large ciel sur ma tête. Sans doute, quelques personnes suivaient le convoi, les locataires de l'hôtel, Simoneau et d'autres, car des chuchotements arrivaient jusqu'à moi. Il y eut une psalmodie, un prêtre balbutiait du latin. On piétina deux minutes. Puis, brusquement, je sentis que je m'enfonçais ; tandis que des cordes frottaient comme des archets, contre les angles du cercueil, qui rendait un son de contre-basse fêlée. C'était la fin. Un choc terrible, pareil au retentissement d'un coup de canon, éclata un peu à gauche de ma tête ; un second choc se produisit à mes pieds; un autre, plus violent encore, me tomba sur le ventre, si sonore, que je crus la bière fendue en deux. Etje m'évanouis.
Combien de temps restai-je ainsi? je ne saurais le dire. Une éternité et une seconde ont la même durée dans le néant. Je n'étais plus. Peu à peu, confusément, la conscience d'être me revint. Je doiSftftis toujours, mais je me mis à rêver. Un cauchemar se détacha du fond noir qui barrait mon horizon. Et cô rêve que je faisais était une imagination étrange, qui m'avait souvent tourmenté autrefois, les yeiix ouverts, lorsque, avec ma nature prédisposée aux inventions horribles, je goûtais l'atroce plaisir de me créer des catastrophes.
Je m'imaginais donc que ma femme m'attendait quelque part, à Guérande, je crois, et que j'avais pris le chemin de fer pour aller la rejoindre. Comme le train passait sous un tunnel, tout à
coup, un effroyable bruit roulait avec un fracas de tonnerre. C'était un double écroulement qui venait de se produire. Notre train n'avait pas reçu une pierre, les wagons restaient intacts ; seulement, aux deux bouts du tunnel, devant et derrière nous, la voûte s'était effondrée, et nous nous trouvions ainsi au centre d'une montagne, murés par des blocs de rocher. Alors commençait une longue et affreuse agonie. Aucun espoir de secours ; il fallait un mois pour déblayer le tun nel ; encore ce travail demandait-il des précautions infinies, des machines puissantes. Nous étions prisonniers dans une sorte de cave sans issue. Notre mort à tous n'était plus qu'une question d'heures.
Souvent, je le répète, mon imagination avait travaillé sur cette donnée terrible. Je variais le drame à l'infini. J'avais pour acteurs des hommes, des femmes, des enfants, plus de cent personnes, toute une foule qui me fournissait sans cesse de nouveaux épisodes . 11 se trouvait bien quelques provisions dans le train ; mais la nourriture manquait vite, et sans aller jusqu'à se manger entre eux, les misérables affamés se disputaient férocement le dernier morceau de pain. C'était un vieillard qu'on repoussait à coups de poing et qui agoni*
sait; c'était une mère qui se battait comme une louve, pour défendre les trois ou quatre bouchées réservées à son enfant. Dans mon wagon, deux jeunes mariés râlaient aux bras l'un de l'autre, et ils n'espéraient plus, ils ne bougeaient plus. D'ailleurs, la voie était libre, les gens descendaient, rôdaient le long du train, comme des bêtes lâchées, en quête d'une proie. Toutes les classes se mêlaient, un homme très riche, un haut fonctionnaire, disait-on, pleurait au cou d'un ouvrier, en le tutoyant. Dès les premières heures, les lampes s'étaient épuisées, les feux de la locomotive avaient fini par s'éteindre. Quand on passait d'un wagon à un autre, on tâtait les roues de la main pour ne pas se cogner, et Ton arrivait ainsi à la locomotive, que l'on reconnaissait à sa bielle froide, à ses énormes flancs endormis, force inutile, muette et immobile dans l'ombre. Rien n'était plus effrayant que ce train, ainsi muré tout entier sous terre, comme enterré vivant, avec ses voyageurs, qui mouraient ua à un.
Je me complaisais, je descendais dans l'horreur des moindres détails. Des hurlements traversaient les ténèbres. Tout d'un coup, un voisin qu'on ne savait pas là, qu'on ne voyait pas, s'abattait contre
votre épaule. Mais, cette fois, ce dont je souffrais surtout, c'était du froid et du manque d'air. Jamais je n'avais eu si froid ; un manteau de neige me tombait sur les épaules, une humidité lourde pleuvait sur mon crâne. Et j'étouffais avec cela, il me semblait que la voûte de rocher croulait sur ma poitrine, que toute la montagne pesait et m'écrasait. Cependant, un cri de délivrance avait retenti. Depuis longtemps, nous nous imaginions entendre au loin un bruit sourd, et nous nous bercions de l'espoir qu'on travaillait près de nous. Le salut n'arrivait point de là pourtant. Un de nous venait de découvrir un puits dans le tunnel ; et nous courions tous, nous allions voir ce puits d'air, en haut duquel on apercevait une tache bleue, grande comme un pain à cacheter. Ohl quelle joie, cette tache bleue I C'était le ciel, nous nous grandissions vers elle pour respirer, nous distinguions nettement des points noirs qui s'agitaient, sans doute des ouvriers en train d'établir un treuil, afin d'opérer notre sauvetage. Une clameur furieuse : « Sauvés 1 sauvés! » sortait de toutes les bouches, tandis que des bras tremblants se levaient vers la petite tache d'un bleu pâle.
Ce fut la violence de cette clameur qi
veilla. Où étais-je? Encore dans le tunnel sans doute. Je me trouvais couché tout de mon long, et je sentais, à droite et à gauche, de dures parois qui me serraient les flancs. Je voulus me lever, mais je me cognai violemment le crâne. Le roc m'enveloppait donc de toutes parts? Et la tache bleue avait disparu, le ciel n'était plus là, même lointain. J'étouffais toujours, je claquais des dents, pris d'un frisson.
Brusquement, je me souvins. Une horreur souleva mes cheveux, je sentis l'affreuse vérité couler en moi, des pieds à la tête, comme une glace. Etais-je sorti enfin de cette syncope, qui m'avait frappé pendant de longues heures d'une rigidité de cadavre? Oui, je remuais, je promenais les mains le long des planches du cercueil. Une dernière épreuve me restait à faire : j'ouvris la bouche, je parlai, appelant Marguerite, instinctivement. Mais j'avais hurlé, et ma voix, dans cette boîte de sapin, avait pris un son rauque si effrayant, que je m'épouvantai moi-même. Mon Dieu! c'était donc vrai? je pouvais marcher, crier que je vivais, et ma voix ne serait pas entendue, et j'étais enfermé, écrasé sous la terre!
Je fis un effort suprême pour me calmer et réfléchir. N'y avait-il aucun moyen de sortir de
là? Mon rêve recommençait, je n'avais pas encore le cerveau bien solide, je mêlais l'imagination du puits d'air et de sa tache de ciel, avec la réalité de la fosse où je suffoquais. Les yeux démesurément ouverts, je regardais les ténèbres. Peut-être aperce vrais-je un trou, une fente, une goutte de lumière! Mais des étincelles de feu passaient seules dans la nuit, des clartés rouges s'élargissaient et s'évanouissaient. Rien, un gouffre noir, insondable. Puis, la lucidité me revenait, j'écartais ce cauchemar imbécile. Il me fallait toute ma tête, si je voulais tenter le salut.
D'abord, le grand danger me parut être dans Tétouffement qui augmentait. Sans doute, j'avais pu rester si longtemps privé d'air, grâce à la syncope qui suspendait en moi les fonctions de l'existence; mais, maintenant que mon cœur battait, que mes poumons soufflaient, j'allais mourir d'asphyxie, si je ne me dégageais au plus tôt. Je souffrais également du froid, et je craignais de me laisser envahir par cet engourdissement mortel des hommes qui tombent da£j la neige, pour ne plus se relever.
Tout en me répétant qu'il me fallait du calme, je sentais des bouffées de folie monter à mon crâne. Alors, je m'exhortais, essayant de me
rappeler ce que je savais sur la façon dont on enterre. Sans doute, j'étais dans une concession de cinq ans; cela m'ôtait un espoir, car j'avais remarqué autrefois, à Nantes, que les tranchées de la fosse commune laissaient passer, dans leur remblaiement continu, les pieds des dernières bières enfouies. 11 m'aurait suffi alors de briser une planche pour m'écbapper; tandis que, si je me trouvais dans un trou comblé entièrement, j'avais sur moi toute une couche épaisse de terre, qui allait être un terrible obstacle. N'avais-je pa& entendu dire qu'à Paris on enterrait à six pieds de profondeur? Comment percer cette masse énorme? Si même je parvenais à fendre le couvercle, la terre n'allait-elie pas entrer, glisser comme un sable fin, m'emplir les yeux et la bouche? Et ce serait encore la mort, une mort abominable, une noyade dans de la boue.
Cependant, je tfttai soigneusement autour de moi. La bière était grande, je remuais les bras avec facilité. Dans le couvercle, je ne sentis aucune fente. A droite et à gauche, les planches étaient mal rabotées, mais résistantes et solides. Je repliai mon bras le long de ma poitrine, pour remonter vers la tête. Là, je découvris, dans la planche du bout, un nœud qui cédait
légèrement sous la pression; je travaillai avec la plus grande peine, je finis par chasser le nœud, et de l'autre côté, en enfonçant le doigt, je reconnus la terre, une terre grasse, argileuse et mouillée. Mais cela ne m'avançait à rien. Je regrettai même d'avoir ôté ce nœud, comme si la terre avait pu entrer. Une autre expérience m'occupa un instant : je tapai autour du cercueil, afin de savoir si, par hasard, il n'y aurait pas quelque vide, à droite ou à gauche. Partout, le son fut le même. Comme je donnais aussi de légers coups de pied, il me sembla pourtant que le son était plus clair au bout. Peut-être n'était-ce qu'un effet de la sonorité du bois.
Alors, je commençai par des poussées légères, les bras en avant, avec les poings. Le bois résista. J'employai ensuite les genoux, m'arc-boutant sur les pieds et sur les reins. Il n'y eut pas un craquement. Je finis par donner toute ma force, je poussai du corps entier, si violemment, que mes os meurtris criaient. Et ce fut à ce moment que je devins fou.
Jusque-là, j'avais résisté au vertige, aux souffles de rage qui montaient par instants en moi, comme une fumée d'ivresse. Surtout, je réprimais les cris, car je comprenais que, si je criais, j'étais
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perdu. Tout d'un coup, je me mis à crier, à hurler. Cela était plus fort que moi, les hurlements sortaient de ma gorge qui se dégonflait. J'appelai au secours d'une voix que je ne me connaissais pas, m'affolant davantage à chaque nouvel appel, criant que je ne voulais pas mourir. Et j'égratignais le bois avec mes ongles, je me tordais dans les convulsions d'un loup enfermé. Combien de temps dura cette crise? je l'ignore, mais je sens encore l'implacable dureté du cercueil où je me débattais, j'entends encore Ja tempête de cris et de sanglots dont j'emplissais ces quatre planches. Dans une dernière lueur de raison, j'aurais voulu me retenir et je ne pouvais pas.
Un grand accablement suivit. J'attendais la mort, au milieu d'une somnolence douloureuse. Ce cercueil était de pierre; jamais je ne parviendrais à le fendre; et cette certitude de ma défaite me laissait inerte, sans courage pour tenter un nouvel effort. Une autre souffrance, la faim, s'était jointe au froid et à l'asphyxie. Je défaillais. Bientôt, ce supplice fut intolérable. Avec mon doigt, je tâchai d'attirer des pincées de terre, par le nœud que j'avais enfoncé, et je mangeai cette terre, ce qui redoubla mon tourment. Je mordais mes bras, n'osant aller jusqu'au sang, tenté
par ma chair, suçant ma peau avec l'envie d'y enfoncer les dents.
Ah ! comme je désirais la mort, à cette heure ! Toute ma vie, j'avais tremblé devant le néant; et je le voulais, je le réclamais, jamais il ne serait assez noir. Quel enfantillage que de redouter ce sommeil sans rêve, cette éternité de silence et de ténèbres ! La mort n'était bonne que parce qu'elle supprimait l'être d'un coup, pour toujours. Oh ! dormir comme les pierres, rentrer dans l'argile, n'être plus!
Mes mains tâtonnantes continuaient machinalement à se promener contre le bois. Soudain, je lYie piquai au pouce gauche, et la légère douleur me tira de mon engourdissement. Qu'était-ce donc? Je cherchai de nouveau, je reconnus un clou, un clou que les^croque-morts avaient enfoncé de travers, et qui n'avait pas mordu dans le bord du cercueil. Il était très long, très pointu. La tête tenait dans le couvercle, mais je sentis qu'il remuait. A partir de cet instant, je n'eus plus qu'une idée : avoir ce clou. Je passai ma main droite sur mon ventre, je commençai à l'ébranler. Il ne cédait guère, c'était un gros travail. Je changeais souvent de main, car la main gauche, âial placée, se fatiguait vite. Tandis que je m'a-
charnais ainsi, tout un plan s'était développé dans ma tête. Ce clou devenait le salut. Il me le fallait quand même. Mais serait-il temps encore? La faim me torturait, je dus m'arrêter, en proie à un vertige qui me laissait les mains molles, l'esprit vacillant. J'avais sucé les gouttes qui coulaient de la piqûre de mon pouce. Alors, je me mordis le bras, je bus mon sang, éperonné par la douleur, ranimé par ce vin tiède et acre qui mouillait ma bouche. Et je me remis au clou des deux mains, je réussis à l'arracher.
Dès ce moment, je crus au succès. Mon plan était simple. J'enfonçai la pointe du clou dans le couvercle et je traçai une ligne droite, la plus longue possible, où je promenai le clou, de façon à pratiquer une entaille. Mes mains se roidissaient, je m'entêtais furieusement. Quand je pensai avoir assez entamé le bois, j'eus l'idée de me retourner, de me mettre sur le ventre, puis, en me soulevant sur les genoux et sur les coudes, de pousser des reins. Mais, si le couvercle craqua, il ne se fendit pas encore. L'entaille n'était pas assez profonde. Je dus me replacer sur le dos et reprendre la besogne, ce qui me coûta beaucoup de peine. Enfin, je tentai un nouvel effort, et celte fois le couvercle se brisa, d'un bout à l'autre.
Certes, je n'étais pas sauvé, mais l'espérance m'inondait le cœur. J'avais cessé de pousser, je ne bougeais plus, de peur de déterminer quelque éboulement qui m'aurait enseveli. Mon projet était de me servir du couvercle comme d'un abri, tandis que je tâcherais de pratiquer une sorte de puits dans l'argile. Malheureusement, ce travail présentait de grandes difficultés : les mottes épaisses qui se détachaient embarrassaient les planches que je ne pouvais manœuvrer; jamais je n'arriverais au sol, déjà des éboulements partiels me pliaient l'échiné et m'enfonçaient la face dans la terre. La peur me reprenait, lorsqu'en m 'allongeant pour trouver un point d'appui, je crus sentir que la planche qui fermait la bière, aux pieds, cédait sous la pression. Je tapai alors vigoureusement du talon, songeant qu'il pouvait y avoir, à cet endroit, une fosse qu'on était en train de creuser. i -
Tout d'un coup, mes pieds enfoncèrent dans le vide. La prévision était juste : une fosse nouvellement ouverte se trouvait là. Je n'eus qu'une minée cloison de terre à trouer pour rouler dans cette fosse. Grand Dieu ! j'étais sauvé I
Un instant, je restai sur le dos, les yeux ~ l'air, au fond du trou. 11 faisait nuit. Au ciel,
étoiles luisaient dans un bleuissement de velours. Par moments, un vent qui se levait m'apportait une tiédeur de printemps, une odeur d'arbres. Grand Dieu! j'étais sauvé, je respirais, j'avais chaud, et je pleurais, et je balbutiais, les mains dévotement tendues vers l'espace. Oh! que c'était bon de vivre 1
Ma première pensée fut de me rendre chez le gardien du cimetière, pour qu'il me fît reconduire chez moi. Mais des idées, vagues encore, m'arrêtèrent. J'allais effrayer tout le monde. Pourquoi me presser, lorsque j'étais le maître de la situation ? Je me tâtai les membres, je n'avais que la légère morsure de mes dents au bras gauche ; et la petite fièvre qui en résultait, m'excitait, me donnait une force inespérée. Certes, je pourrais marcher sans aide.
Alors, je pris mon temps. Toutes sortes de rêveries confuses me traversaient le cerveau. J'avais senti près de moi, dans la fosse, les outils des fossoyeurs, et j'éprouvai le besoin de réparer le dégât que je venais de faire, de reboucher le trou, pour qu'on ne pût s'apercevoir de ma ré-
surrection. A ce moment, je n'avais aucune idée nette; je trouvais seulement inutile de publier l'aventure, éprouvant une honte à vivre, lorsque le monde entier me croyait mort. En une demiheure de travail, je parvins à effacer toute trace. Et je sautai hors de la fosse.
Quelle belle nuit ! Un silence profond régnait dans le cimetière. Les arbres noirs faisaient des ombres immobiles, au milieu de la blancheur des tombes. Comme je cherchais à m'orienter, je remarquai que toute une moitié du ciel flambait d'un reflet d'incendie. Paris était là. Je me dirigeai de ce côté, filant le long d'une avenue, dans l'obscurité des branches. Mais, au bout de cinquante pas, je dus m'arrêter, essoufflé déjà. Et je m'assis sur un banc de pierre. Alors seulement je m'examinai : j'étais complètement habillé, chaussé même, et seul un chapeau me manquait. Combien je remerciai ma chère Marguerite du pieux sentiment qui l'avait fait me vêtir! Le brusque souvenir de Marguerite me remit debout. Je voulais la voir.
Au bout de l'avenue, une muraille m'arrêta.
Je montai sur une tombe, et quand je fus pendu au chaperon, de l'autre côté du mur, je me laissai aller. La chute fut rude. Puis, je marchai
quelques minutes dans une grande rue déserte, qui tournait autour du cimetière. J'ignorais complètement où j'étais; mais je me répétais, avec l'entêtement de l'idée fixe, que j'allais rentrer dans Paris et que je saurais bien trouver la rue Dauphine. Des gens passèrent, je ne les questionnai même pas, saisi de méfiance, ne voulant me confier à personne. Aujourd'hui, j'ai conscience qu'une grosse fièvre me secouait déjà et que ma tête se perdait. Enfin, comme je débouchais sur une grande voie, un éblouissement me prit, et je tombai lourdement sur le trottoir.
Ici, il y a un trou dans ma vie. Pendant trois semaines, je demeurai sans connaissance. Quand je m'éveillai enfin, je me trouvais dans une chambre inconnue. Un homme était là, à me soigner. Il me raconta simplement que, m'ayant ramassé un matin, sur le boulevard Montparnasse, il m'avait gardé chez lui. C'était un vieux docteur, qui n'exerçait plus. Lorsque je le remerciais, il me répondait avec brusquerie que mon cas lui avait paru curieux et qu'il avait voulu l'étudier. D'ailleurs, dans les premiers jours de ma convalescence, il ne me permit de lui adresser aucune question. Plus tard, il ne m'en fit aucune. Durant huit jours encore, je gardai le
178 LA MORT D'OLIVIKR BÉCAILLE.
lit, la tête faible, ne cherchant pas même à me souvenir, car le souvenir était une fatigue et un chagrin. Je me sentais plein de pudeur et de crainte. Lorsque je pourrais sortir, j'irais voir. Peut-être, dans le délire de la fièvre, avais-je laissé échapper un nom; mais jamais le médeci n ne fit allusion à ce que j'avais pu dire. Sa charité resta discrète.
Cependant, Télé était venu. Un matin de juin, j'obtins enfin la permission de faire une courte promenade. C'était une matinée superbe, un de ces gais soleils qui donnent une jeunesse aux rues du vieux Paris. J'allais doucement, questionnant les promeneurs à chaque carrefour, demandant la rue Dauphine. J'y arrivai, et j'eus de la peine à reconnaître l'hôtel meublé où nous étions descendus. Une peur d'enfant m'agitait. Si je me présentais brusquement à Marguerite, je craignais de la tuer. Le mieux peut-être serait de prévenir d'abord celte vieille femme, madame Gabin, qui logeait là. Mais il me déplaisait de mettre quelqu'un entre nous. Je ne m'arrêtais à rien. Tout au fond de moi, il y avait comme un grand vide, comme un sacrifice accompli depuis longtemps.
La maison était toute jaune de soleil. Je l'avais reconnue à un restaurant borgne, qui se trouvait
au rez-de-chaussée, et d'où Ton nous montait la nourriture. Je levai les yeux, je regardai la dernière fenêtre du troisième étage, à gauche. Elle élait grande ouverte. Tout à coup, une jeune femme, ébouriffée, la camisole de travers, vint s accouder; et, derrière elle, un jeune homme qui la poursuivait, avança la tête et la baisa au cou. Ce n'était pas Marguerite. Je n'éprouvai aucune surprise. 11 me sembla que j'avais rêvé cela et d'autres choses encore que j'allais apprendre.
Un instant, je demeurai dans la rue, indécis, songeant à monter et à questionner ces amoureux qui riaient toujours, au grand soleil. Puis, je pris le parti d'entrer dans le petit restaurant, en bas. Je devais être méconnaissable : ma barbe avait poussé pendant ma fièvre cérébrale, mon visage s'était creusé. Gomme je m'asseyais à une table, je vis justement madame Gabin qui apportait une tasse, pour acheter deux sous de café; et elle se planta devant le comptoir, elle entama avec la dame de l'établissement les commérages de tous les jours. Je tendis l'oreille.
— Eh bien ! demandait la dame, cette pauvre petite du troisième a donc fini par se décider ?
— Que voulez-vous? répondit madame Gabin,
c'était ce qu'elle avait de mieux à faire/Monsieur Simoneau lui témoignait tant d'amitié!... Il avait heureusement terminé ses affaires, un gros héritage, et il lui offrait de l'emmener là-bas, dans son pays, vivre chez une tante à lui, qui a besoin d'une personne de confiance
La dame du comptoir eut un léger rire. J'avais enfoncé ma face dans un journal, très pâle, les mains tremblantes.
— Sans doute, ça finira par un mariage, reprit madame Gabin. Mais je vous jure sur mon honneur que je n'ai rien vu de louche. La petite pleurait son mari, et le jeune homme se conduisait parfaitement bien... Enfin, ils sont partis hier. Quand elle ne sera plus en deuil, n'est-ce pas? ils feront ce qu'ils voudront.
A ce moment, la porte qui menait du restaurant dans l'allée s'ouvrit toute grande, et Dédé entra.
— Maman, tune montes pas?... J'attends, moi.
Viens vite.
— Tout à l'heure, tu m'embêtes I dit la mère. L'enfant resta; écoutant les deux femmes, de
son air précoce de gamine poussée sur le pavé de Paris.
— Dame ! après tout, expliquait madame Gabin,
le défunt ne valait pas monsieur Simoneau... Il ne me revenait guère, ce gringalet. Toujours à geindre! Et pas le sou! Ah ! non, vrai ! un mari comïhe ça, c'est désagréable pour une femme qui a du sang... Tandis que monsieur Simoneau, un homme riche, fort comme un Turc...
— Oh ! interrompit Dédé, moi, je l'ai vu, un jour qu'il se débarbouillait. Il en a, du poil sur les bras !
— Veux-tu t'en aller ! cria la vieille en la bousculant. Tu fourres toujours ton nez o ù il ne doit pas être.
Puis, pour conclure :
— Tenez ! l'autre a bien fait de mourir. C'est une fière chance.
Quand je me retrouvai dans la rue, je marchai lentement, les jambes cassées. Pourtant, je ne souffrais pas trop. J'eus même un sourire, en apercevant mon ombre au soleil. En effet, j'étais bien chélif, j'avais eu une singulière idée d'épouser Marguerite. Et je me rappelais ses ennuis de Guérande, ses impatiences, sa vie morne et fa. tiguée. La chère femme se montrait bonne. Mais je n'avais jamais été son amant, c'était un frère qu'elle venait de pleurer. Pourquoi aurais-je de nouveau dérangé sa vie? Un mort n'est pas jaloux.
NAIS UICOULIN. 16
Lorsque je levai la tête, je vis que le jardin du Luxembourg était devant moi. J'y entrai et je m'assis au soleil, rêvant avec une grande douceur. La pensée de Marguerite m'attendrissait, maintenant. Je me l'imaginais en province, dame dans une petite ville, très heureuse, très aimée, très fêtée ; elle [embellissait, elle avait trois garçons et deux filles. Allons ! j'étais un brave homme, d'être mort, et je ne ferais certainement pas la bêtise cruelle de ressusciter.
Depuis]ce temps, j'ai beaucoup voyagé, j'ai vécu un peu partout. Je suis un homme médiocre, qui a travaillé et mangé comme tout le monde. La mort ne m'effraie plus ; mais elle semble ne pas vouloir de moi, à présent que je n'ai aucune raison de vivre, et je crains qu elle ne m'oublie.
MADAME NEIGEON
Il y a huit jours que mon père, M. de Vaugelade, m'a permis de quitter le Boquet, le vieux château mélancolique où je suis né, dans la basse Normandie. Mon père a d'étranges idées sur les temps actuels, il est d'un bon demi-siècle en retard. Enfin, j'habite donc Paris, que je connaissais à peine, pour l'avoir traversé deux fois. Heureusement, je ne suis pas trop gauche. Félix Budin, mon ancien condisciple du lycée de Caen, a prétendu, en me revoyant ici, que j'étais superbe et que les Parisiennes allaient raffoler de moi. Cela m'a fait rire. Mais, quand Félix n'a plus été là, je ifce suis surpris devant une glace, à regarder mes cinq pieds six pouces, tout en souriant de mes dents blanches et de mes yeux noirs- Puis,
(86 MADAME NEIGEON.
j'ai haussé les épaules, car je ne suis pas fat.
Hier, pour la première fois, j'ai passé la soirée dans un salon parisien. La comtesse de P**\ qui est un peu ma tante, m'avait invité à dîner. C'était son dernier samedi. Elle voulait me présenter à M. Neigeon, un député de notre arrondissement de Gommerville, qui vient d'être nommé sous-secrétaire d'Etat, et qui est, dit-on, en passe de devenir ministre. Matante, beaucoup plus tolérante que mon père, m'a nettement déclaré qu'un jeune homme de mon âge ne pouvait bouder son pays, fût-il en république. Elle veut me caser quelque part.
— Je me charge de catéchiser ce vieil entêté de Vaugelade, m'a-t-elle dit. Laisse-moi faire, mon cher Georges.
A sept heures précises, j'étais chez la comtesse. Mais il paraît qu'on dîne tard, à Paris; les convives arrivaient un à un, et à sept heures et demie, tous n'étaient point là. La comtesse m'a appris d'un air de désespoir qu'elle n'avait pu avoir M. Neigeon ; il se trouvait retenu à Versailles par je ne sais quelle complication parlementaire. Cependant, elle espérait encore qu'il paraîtrait un moment dans la soirée. Voulant boucher le trou, elle avait invité un autre député de notre dépar-
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tement, l'énorme Gaucheraud, comme nous le nommons là-bas, et que je connais pour avoir cbassé une fois avec lui. Ce Gaucheraud est un homme court, jovial, qui a laissé pousser ses favoris depuis peu, afin d'avoir Pair grave. Il est né à Paris, d'un petit avoué sans fortune ; mais il possède chez nous un oncle riche et très influent, qu'il a décidé, je ne sais trop comment, à lui céder une candidature. J'ignorais d'ailleurs qu'il fût marié. Ma tante m'a placé, à table, près d'une jeune dame blonde, l'air fin et joli, que l'énorme Gaucheraud appelait Berthe, très haut.
On avait fini par être au complet. Il faisait jour encore dans le salon, exposé au couchant, et brusquement nous sommes entrés dans une pièce aux rideaux tirés, éclairée par un lustre et des lampes. L'effet a été singulier. Aussi, tout en prenant place, a-t-on causé de ces derniers diners de la saison d'hiver, que le crépuscule attriste. Ma tante détestait cela. Et la conversation s'est éternisée sur ce sujet, sur la mélancolie de Paris traversé au jour tombant, lorsqu'on se rend en voiture à une invitation. Je me taisais, mais je n'avais nullement éprouvé cette sensation, dans mon fiacre, qui m'avait pourtant cahoté durement pendant une demi-heure. Paris, aux premières
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lueurs du gaz, m'avait empli d'un immense désir de toutes les jouissances dont il allait flamber.
Quand les entrées ont paru, les voix se sont levées, et Ton a causé politique. J'ai été surpris d'entendre ma tante formuler des opinions. Les autres dames, d'ailleurs, étaient au courant, appelaient les hommes en vue de leurs noms tout court, jugeaient et décidaient. En 'face de moi, Gaucheraud tenait une place énorme, parlant fort, sans cesser de boire ni de manger. Ces choses ne m'intéressaient point, beaucoup m'échappaient, et j'avais fini par ne plus m'occuper que de ma voisine, madame Gaucheraud, Berthe, comme je la nommais déjà, pour abréger. Elle était vraiment très jolie. L'oreille surtout m'a paru charmante, une petite oreille ronde, derrière laquelle frisaient des cheveux jaunes. Berthe avait une de ces nuques troublantes de blonde, couvertes de poils follets. A certains mouvements des épaules, son corsage décolleté eu carré bâillait légèrement par derrière, et je suivais, de son cou à sa taille, une ondulation souple de chatte. J'aimais moins son profil un peu aigu. Elle parlait politique avec plus d'acharnement que les autres.
MADAME NEIGEON. 189
— Madame, désirez-vous du vin?... Vous passerai -je le sel, madame?
Je me faisais poli, je prévenais ses moindres désirs, interprétant ses gestes et ses regards. Elle m'avait regardé fixement en se mettant à table, comme pour me peser d'un coup.
— Ça vous ennuie, la politique, m'a-t-elle dit enfin. Moi, elle m'assomme. Mais, que voulezvous? il faut bien causer. On ne cause que de ça maintenant dans le monde.
Puis, elle a sauté à un autre sujet.
— Est-ce joli, Gommerville? Mon mari a voulu, l'été dernier, me mener chez son oncle ; mais j'ai eu peur, j'ai prétexté que j'étais malade.
— Le pays est très fertile, ai-je répondu. Il y a de belles plaines.
— Bon! je suis fixée, a-t-elle repris en riant. C'est affreux. Un pays tout plat, des champs et encore des champs, avec le même rideau de peupliers de loin en loin.
J'ai voulu me récrier, mais elle était déjà repartie, elle discutait une loi sur renseignement supérieur avec son voisin de droite, homme sérieux à barbe blanche. Enfin, on a parlé théâtre. Quand elle se penchait pour répondre à une question lancée du bout de la table, l'ondulation
féline de sa nuque nie causait une émotion. Au Hoquet, dans les sourdes impatiences de ma solitude, j'avais rêvé une maîtresse blonde; mais elle était lente, avec un visage noble, et la mine de souris, les petits cheveux frisés de fierthe dérangeaient mon rêve. Puis, comme on servait déjà les légumes, j'ai glissé à une histoire folle, dont j'arrangeais les détails au fur et à mesure: nous étions seuls, elle et moi; je la baisai par derrière sur le cou, et elle se retournait en souriant; alors, nous partions ensemble, pour un pays très lointain. On passait le dessert. A ce moment, elle s'est serrée contre moi, elle m'a dit à voix basse :
— Donnez -moi donc celte assiette de bonbons, là, devant vous.
Il m'a semblé que ses veux avaient une douceur de caresse, et la légère pression de son bras nu sur la manche de mon habit me chauffait délicieusement.
— J'adore les sucreries, et vous? a-t-elle repris, en croquant un fruit glacé.
Ces simples mots m'ont remué, au point que
ï« me suis cru amoureux. Gomme je levais la
s, j'ai aperçu Gaucheraud, qui me regardait
user bas avec sa femme : il avait sa naine gaie,
MADAME NEIGEON. 191
il souriait d'un air encourageant. Le sourire du mari m'a calmé.
Cependant, le dîner tirait sur sa fin. Il ne m'a pas semblé que les dîners de Paris fussent beaucoup plus spirituels que les dîners de Caen.
Berthe seule me surprenait. Ma tante s'était plainte de la chaleur, et l'on est revenu à la première conversation, on a discuté sur les réceptions du printemps, en concluant qu'on ne mangeait réellement bien que l'hiver. Puis, on est allé prendre le café dans le petit salon.
Peu à peu, il est arrivé beaucoup de monde.
Les trois salons et la salle à manger s'emplissaient. Je m'étais réfugié dans un coin, et comme ma tante passait près de moi, elle m'a dit rapidement :
— Ne t'en va pas, Georges... Sa femme est arrivée. Il a promis de la venir prendre, et je te présenterai.
Elle parlait toujours de M. Neigeon. Mais je ne l'écoutais guère, j'avais entendu deux jeunes gens échanger devant moi quelques mots rapides, qui m'émotionnaient. Ils se haussaient à une porte du grand salon, et au moment où Félix Budin, mon ancien condisciple de Caen, entrait et saluait madame Gaucheraud , le plus petit avait dit à l'autre :
192 MADAME NEIGEON.
— Est-ce qu'il est toujours avec elle?
— Oui, avait répondu le plus grand. Oh! un collage eu règle. Maintenant, ça durera jusqu'à riiiver. Jamais elle n'en a gardé un si longtemps.
Ça n'a pas été pour moi une grosse souffrance, je n'ai ressenti qu'une simple blessure d'amour* propre. Pourquoi m'avait-elle dit, d'un ton si tendre, qu'elle adorait les sucreries? Certes, je n'entendais pas la disputer à Félix. Cependant, j'ai fini par me persuader que ces jeunes gens calomniaient madame Gaucheraud. Je connaissais ma tante, elle était très rigide, elle ne pouvait tolérer chez elle des femmes compromises. Gaucheraud, justement, venait de se précipiter au-devant de Félix, pour lui serrer la main ; et il lui donnait des claques amicales sur l'épaule, il le couvait d'un regard attendri.
— Ah! te voilà, m'a dit Félix, lorsqu'il m'a découvert. Je suis venu pour toi... Eh bien! veuxtu que je le pilote?
Nous sommes restés tous les deux dans l'embrasure de la porte. J'aurais bien voulu le questionner sur madame Gaucheraud; mais je ne savais comment le faire d'une façon dégagée.
Tout en cherchant une transition, je l'interrogeais sur une foule d'autres personnes, qui m'étaient
parfaitement indifférentes. Et il me nommait les gens, il avait des renseignements précis sur chacun. Lui, né à Paris, avait passé seulement deux années au lycée de Caen, pendant que son père était préfet du Calvados. Je le trouvais de paroles très libres. Un sourire pinçait sa lèvre inférieure, lorsque je lui demandais des détails sur certaines des femmes qui étaient là.
— Tu regardes madame Neigeon? m'a-t-il dit tout d'un coup.
A la vérité, je regardais madame Gaucheraud»
Aussi ai-je répondu assez sottement :
— Madame Neigeon, ah! où donc?
— Cette femme brune, là-bas, près de la cheminée, qui cause avec une femme blonde, décolletée.
En effet, près de madame Gaucheraud, et riant gaiement, se trouvait une dame que je n'avais pas remarquée.
— Ah ! c'est madame Neigeon, ai-je répété à deux reprises.
Et je l'ai examinée. C'était bien fâcheux qu elle fût brune, car elle m'a paru également charmante, un peu moins grande que Berthe, avec une magnifique couronne de cheveux noirs. Elle avait des yeux à la fois vifs et tendres. Le nez
XfAIS MICOULIN. 17
194 MADAME NEIGEON.
petit, la bouche fine, les joues trouées de fossettes, indiquaient une nature à la fois turbulente et réfléchie. Telle a été ma première impression. Mais, à la regarder, mon jugement s'est troublé, et je Fai vue bientôt plus folle encore que son amie, riant plus haut.
— Est-ce que tu connais Neigeon? m'a demandé Félix.
— Moi, pas du tout. Ma tante doit me présenter à lui.
— Oh! un être nul, le sot parfait, a-t-il continué. C'est la médiocrité politique dans tout son épanouissement, un de ces bouche-trou si utiles sous le régime parlementaire. Gomme il n'a pas deux idées à lui et que tous les chefs de cabinet peuvent l'employer, il est des combinaisons les plus contraires.
— Et sa femme? ai-je dit.
— Sa femme, eh bien ! tu la vois. Elle est charmante... Si tu veux obtenir quelque chose de lui, fais la cour à sa femme.
Félix, d'ailleurs, affectait de ne vouloir rien ajouter. Mais, en somme, il m'a laissé entendre que madame Neigeon avait fait la fortune de son mari et qu'elle continuait de veiller à la prospérité du ménage. Tout Paris lui donnait des amants.
— Et la dame blonde? ai-je demandé brusquement.
— La dame blonde, a répondu Félix sans se troubler, c'est madame Gaucheraud.
— Elle est honnêle, celle-là?
— Mais sans doute elle est honnête.
Il avait pris un air grave, qu'il n'a pu garder; son sourire a reparu, j'ai même cru lire sur son visage un air de fatuité qui m'a fâché. Les deux femmes s'étaient sans doute aperçues que nous nous occupions d'elles, car elles forçaient leurs rires. Je suis resté seul, une dame ayant emmené Félix; et j'ai passé la soirée à les comparer l'une à l'autre, blessé et attiré, ne comprenant pas bien, éprouvant cette anxiété d'un homme qui a peur de commettre quelque sottise, en se risquant dans un monde qu'il ne connaît point encore.
— Il est assommant, il ne vient pas, m'a dit ma tante, lorsqu'elle m'a retrouvé dans le même coin de porte. C'est toujours comme ça, d'ailleurs... Enfin, il est minuit à peine, sa femme l'attend encore.
J'ai fait le tour par la salle à manger, je suis allé me planter à l'autre porte du salon. De cette manière, je me trouvais derrière ces dames.
Comme j'arrivais, j'ai entendu Berthe qui appelait
196 MADAME NEJGE0N.
son amie Louise. C'est un joli nom, Louise.
Elle portait une robe montante, dont la ruche laissait voir seulement, sous son lourd chignon, la ligne blanche de son cou. Cette blancheur discrète m'a paru, un instant, beaucoup plus provocante que le dos entièrement nu de Berthe. Puis, je n'ai plus eu aucun avis, elles étaient adorables toutes les deux, le choix me semblait impossible, dans l'état de trouble où je me trouvais.
Ma tante, cependant, me cherchait partout. Il était une heure.
— Tu as donc changé de porte? mVt-elle dit.
Allons, il ne viendra pas : ce Neigeon sauve la France tous les soirs... Je vais toujours te présenter à sa femme, avant qu'elle parte. Et sois aimable, c'est important.
Sans attendre ma réponse, la comtesse m'avait planté devant madame Neigeon, en me nommant et en lui contant mes affaires d'une phrase. Je suis resté assez gauche, j'ai trouvé à peine quelques mots. Louise attendait, avec son sourire; puis, lorsqu'elle a vu que je demeurais court, elle s'est inclinée simplement. Il m'a semblé que madame Gaucheraud se moquait de moi. Toutes deux s'étaient levées et se retiraient. Dans l'anti-
chambre, où était installé le vestiaire, elles ont eu un accès de gaieté folle. Ce laisser-aller, ces allures garçonnières, cette grâce hardie, n'étonnaient que moi. Les hommes s'écartaient, les saluaient au passage, avec un mélange d'extrême politesse et de camaraderie mondaine qui me stupéfiait.
Félix m'avait offert une place dans sa voiture. Mais je me suis échappé, je voulais être seul; et je n'ai pas pris de fiacre, heureux de marcher à pied, dans le silence et la solitude des rues. Je me sentais fiévreux, comme à rapproche de quelque grande maladie. Etait-ce donc une passion qui poussait en moi? Pareil aux voyageurs qui payent leur tribut aux climats nouveaux, j'allais être éprouvé par l'air de Paris.
C'est cet après-midi que j'ai revu ces dames, au Salon de peinture, qui ouvrait précisément aujourd'hui. Je confesse que je savais devoir les y rencontrer, et que je serais fort en peine pour me prononcer sur la valeur des trois ou quatre mille tableaux, devant lesquels je me suis promené pendant quatre heures. Félix, hier, avait offert de me venir prendre vers midi ; nous devions déjeuner dans un restaurant des Champs-Elysées, puis nous rendre au Salon.
J'ai beaucoup réfléchi, depuis la soirée de la comtesse, mais j'avoue que cela n'a pas amené une grande clarté dans mes idées. Quel étrange monde, que ce monde parisien, si poli et si gâté à la foisl Je ne suis point un moraliste rigide, je n'en reste pas moins gêné à l'idée des choses
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énormes que j'ai entendues, entre hommes, dans les coins du salon de ma tante. À écouter les paroles crues, échangées à demi-voix, plus de la moitié des femmes qui étaient là se conduisaient comme des gueuses ; et c'était, sous l'urbanité des conversations et des manières, une brutalité d'appréciation qui les déshabillait toutes, les mères, les filles, salissant les plus honnêtes autant que les plus compromises. Gomment savoir la vérité, au milieu de ces histoires risquées, de ces affirmations du premier venu, décidant de la vertu ou de l'impudeur d'une femme? J'avais d'abord pensé que ma tante, malgré ce que mon père en disait, recevait du bien vilain monde. Mais Félix prétendait qu'il en était ainsi dans presque tous les salons parisiens; les maîtresses de maison sévères devaient elles-mêmes se mon* trer tolérantes, sous peine de faire le vide chez elles. Mes premières révoltes s'étaient calmées, je n'avais plus que le besoin sensuel de profiter, moi aussi, de cette facilité du plaisir, de ces jouissances offertes avec une grâce si troublante. Chaque matin, depuis quatre jours, je ne pouvais m'éveiller, dans mon petit appartement de la rue Laffitte, sans songer à Louise et à Berthe, comme je les nommais familièrement. 11 se pro-
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duisait un singulier phénomène en moi, je finissais par les confondre. J'avais aujourd'hui la certitude que Félix était bien réellement l'amant de Berthe ; mais cela ne me blessait pas, au contraire; je voyais là un encouragement, une certitude de me faire aimer. Je les associais donc toutes deux: puisqu'elles avaient cédé à d'autres, pourquoi ne me céderaient-elles pas, à moi? C'était là le continuel sujet d'une rêverie délicieuse, à l'heure de mon lever. Je m'attardais dans mon lit, jouissant de la tiédeur des couvertures, me retournant vingt fois, avec une paresse heureuse des membres. Et j'évitais de rien préciser, car il m'était agréable de rester dans le vague d'un dénouement que j'arrangeais sans cesse à ma guise. Je pouvais ainsi raffiner sur les circonstances qui me livreraient un jour Berthe ou Louise, je ne voulais pas même savoir au juste laquelle. Enfin, je me levais, avec l'absolue conviction que je n'avais qu'à choisir, pour être le maître de l'une ou de l'autre.
Quand nous sommes entrés dans la première salle de l'Exposition de peinture, j'ai été surpris de la foule énorme qui s'y étouffait.
— Diable ! a murmuré Félix, nous venons un peu tard. Il va falloir jouer des coudes.
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C'était une foule très mêlée, des artistes, des bourgeois, des gens du monde. Au milieu des paletots mal brossés et des redingotes sombres, il y avait de claires toilettes, ces toilettes printanières si gaies à Paris, avec leurs soies tendres et leurs garnitures vives. Et j'étais surtout ravi par la tranquille assurance des femmes, coupant au plus épais des groupes, sans s'inquiéter de leurs traînes, dont les flots de dentelles finissaient toujours par passer. Elles allaient ainsi, d'un tableau à un autre, du pas dont elles auraient traversé leur salon. Il n'y a que les Parisiennes qui gardent une sérénité de déesses dans les cohues populaires, comme si les paroles entendues, les contacts subis, ne pouvaient monter jusqu'à elles et les salir. J'ai suivi un instant du regard une dame, que Félix m'a dit être la duchesse d'A*** ; elle était accompagnée de ses deux filles, âgées de seize à dix-huit ans ; et toutes trois regardaient sans sourciller une Léda, tandis que, derrière elles, un atelier de jeunes peintres s'égayaient du tableau en termes très libres.
Félix s'est engagé dans les salles de gauche, une enfilade de grandes pièces carrées, où la foule était moins compacte. Un jour blanc tombait des plafonds vitrés, une lumière crue que
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des vélums de toile tamisaient; mais la poussière soulevée par le piétinement du monde mettait comme une fumée légère, au-dessus de la houle des têtes. Il fallait que les femmes fussent très jolies, pour résister à cet éclairage, à ce ton uniforme, que les tableaux, aux quatre côtés des murs, tachaient violemment. Là, c'était une bigarrure extraordinaire de couleurs, des rouges, des jaunes, des bleus qui détonnaient, toute une débauche d'arc-en-ciel dans l'or éclatant des cadres. Il commençait à faire très chaud. Des messieurs chauves, au crâne pâli, se promenaient en soufflant, leur chapeau à la main. Tous les visiteurs avaient le nez en l'air. On s'écrasait devant certaines toiles. Il se produisait des courants, des poussées, une débandade de troupeau humain lâché au travers d'un palais. Et, sans relâche, on entendait le roulement continu des pieds sur les parquets, qui accompagnait la clameur sourde et prolongée de ce peuple, grondant comme la mer.
— Tiens ! m'a dit Félix, voilà la grande machine dont on parle tant.
Cinq rangs de personnes contemplaient la grande machine. Il y avait des femmes avec des binocles, des artistes qui causaient bas, mécham-
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ment, un grand monsieur sec en train de prendre des notes. Mais je regardais à peine. Je venais d'apercevoir, dans une salle' voisine, accoudées à la barre d'appui, devant la cimaise, deux dames qui examinaient curieusement un petit tableau. Ce n'a été d'abord qu'un éclair : sous les bavolets des chapeaux, j'avais vu d'épaisses tresses noires et tout un ébouriffement de cheveux blonds ; puis, la vision s'en était allée, un flot de foule, des têtes moutonnantes avaient noyé les deux dames. Mais j'aurais juré que c'étaient elles. Au bout de quelques pas, entre les têtes sans cesse en mouvement, j'ai retrouvé tantôt les cheveux blonds, tantôt les tresses noires. Je n'ai rien dit à Félix, je me suis contenté de le conduire dans la salle voisine, en manœuvrant de façon à ce qu'il parût reconnaître ces dames le premier. Les avait-il vues comme moi? je le croirais, car il m'a jeté un regard oblique, d'une fine ironie.
— Ah ! quelle heureuse rencontre ! s'est-il écrié en saluant.
Ces dames se sont tournées et ont souri. J'attendais le coup de cette deuxième entrevue. Il a été décisif. Madame Neigeon m'a bouleversé, d'un simple regard de ses yeux noirs, tandis qu'il m'a semblé retrouver une amie dans madame Gau-
204 MADAME NËIGEON.
che'raud. Cette fois, c'était le coup de foudre. Elle avait un petit chapeau jaune, couvert d'une branche de glycine ; et sa robe était de soie mauve, garnie de satin paille, une toilette très voyante et très tendre à la fois. Mais je ne l'ai détaillée que plus tard ; car, à première vue, elle m'est apparue dans du soleil, comme si elle avait fait de la lumière autour d'elle.
Cependant, Félix causait.
— Hein ? rien de fort, disait-il. Je n'ai encore rien vu.
— Mon Dieu ! a déclaré Berthe, c'est comme toutes les années.
Puis, se retournant vers la cimaise :
— Regardez donc ce petit tableau que Louise a découvert. La robe est d'un réussi ! Madame de Rochetaille en avait une exactement pareille, au dernier bal de l'Elysée.
— Oui, a murmuré Louise ; seulement, les ruches descendaient en carré sur le tablier.
Elles étudiaient de nouveau la petite toile, qui représentait une dame dans un boudoir, debout devant une cheminée, et lisant une lettre. La peinture m'a semblé très médiocre, mais je me suis senti plein de sympathie pour le peintre.
— Où est -il donc? a demandé Berthe brusque-
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ment, en cherchant autour d'elle. 11 nous perd tous les dix pas.
Elle parlait de son mari.
— Gaucheraud est là-bas, a tranquillement répondu Félix, qui voyait tout le monde. Il regarde ce grand Christ en sucre, cloué sur une croix de pain d'épices.
En effet, le mari, l'air paisible et désintéressé, faisait pour son compte le tour des salles, les mains derrière le dos. Quand il nous a aperçus, il est venu nous donner une poignée de main ; et il nous a dit de son air gai :
— Avez-vous remarqué ? il y a là-bas un Christ d'un sentiment religieux vraiment remarquable.
Ces dames s'étaient remises en marche. Nous les suivions avec Gaucheraud. La présence du mari nous autorisait à les accompagner. On a parlé de M. Neigeon : il allait sans doute venir, s'il sortait assez tôt d'une commission, où il devait faire connaître l'avis du gouvernement, sur une question très importante. Gaucheraud s'était emparé de moi et me comblait d'amitiés. Cela me gênait, car je devais répondre. Félix avait souri, en me poussant légèrement le coude ; mais je n'avais pu comprendre. Et il profitait de ce que j'occupais le gros homme pour marcher
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206 MADAME NEIGEON.
en avant avec ces dames. Je saisissais des lambeaux de conversation.
— Alors, vous allez ce soir aux Variétés ?
— Oui, j'ai loué une baignoire. On dit cette pièce drôle... Je vous emmène, Louise. Ohl je le veux!
Et plus loin :
— Voilà la saison finie. Cette ouverture du salon est la dernière solennité parisienne.
— Vous oubliez les courses.
— Tiens ! j'ai envie d'aller aux courses de Maisons-La fût te. On m'a dit que c'est très gentil.
Pendant ce temps, Gaucheraud me parlait du Boquet, une propriété superbe, disait-il, et dont mon père avait doublé la valeur. Je le sentais plein de flatteries. Mais je ne l'écoutais guère, remué jusqu'au fond de mon être, chaque fois qu'en s'arrêtant brusquement devant un tableau, Louise m'effleurait de sa longue traîne. Son cou blanc, sous ses cheveux noirs, était délicat comme celui d'une enfant. D'ailleurs, elle gardait son allure garçonnière, ce qui me fâchait un peu. On la saluait beaucoup, et elle riait, et elle occupait les gens par les éclats de sa gaieté et les courses vives de ses jupes. Deux ou trois fois, elle s'était retournée pour me regarder fixement. Je mar-
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chais dans un rêve, je ne saurais dire combien d'heures je l'ai suivie de la sorte, étourdi par les paroles de Gaucheraud, aveuglé par les lieues de peinture qui se déroulaient à droite et à gauche. J'ai seulement conscience que, vers la fin, on mâchait de la poussière dans les salles, et que je ressentais une horrible fatigue, tandis que les femmes tenaient bon, souriantes.
A six heures, Félix m'a emmené dîner. Puis, au dessert :
— Je te remercie, m'a-t-il dit tout d'un coup.
— De quoi donc? ai-je demandé, très surpris.
— Mais de ta délicatesse à ne pas faire la cour à madame Gaucheraud. Alors, tu préfères lesbrunes?
Je n'ai pu m'empêcher de rougir. Il s'est hâté d'ajouter :
— Je ne veux pas de tes confidences. Au contraire, tu as dû remarquer que je m'abstenais d'intervenir. J'estime qu'il faut faire seul son apprentissage de la vie.
Il ne riait plus, il était sérieux et amical.
— Alors, tu crois qu'elle pourra m'aimer ? aije dit, sans oser nommer Louise.
— Moi! a-t-il répondu, je n'en sais rien du tout. Fais ce qu'il te plaira. Tu verras bien de quelle manière tourneront les choses.
J'ai regardé cela comme un encouragement.
Félix avait repris son ton ironique ; et, légèrement, en manière de plaisanterie, il prétendait que Oaucheraud aurait touIu me voir tomber amoureux de sa femme.
— Oh ! tu ne connais pas le bonhomme, tu n'as pas compris pourquoi il se jetait si fort à ton cou. L'influence de son oncle baisse dans ton arrondissement, et s'il était obligé de se représenter devant ses électeurs, il serait bien aise de pouvoir compter sur ton père... Dame! j'avais peur, tu comprends, du moment où tu peux lui être utile ; tandis que moi, aujourd'hui, il m'a usé.
— Mais c'est abominable! me suis-je écrié.
— Pourquoi donc abominable? a-t-il repris d'un air si tranquille, que je n'ai pu savoir s'il se moquait. Quand une femme doit avoir des amis, autant que ces amis soient utiles au ménage.
En sortant de table, Félix a parlé d aller aux Variétés. J'avais vu la pièce l'avant-veille ; mais j'ai menti, j'ai témoigné un vif désir de la connaître. Et quelle charmante soirée ! Ces dames étaient justement dans une baignoire voisine de nos fauteuils. En tournant la tête, je pouvais suivre sur le visage de Louise le plaisir qu'elle prenait aux plaisanteries des acteurs. J'avais
trouvé ces plaisanteries ineptes, deux jours auparavant. Mais elles ne me blessaient plus, j'y goûtais au contraire une jouissance, parce qu'elles me semblaient mettre une sorte de complicité galante entre Louise et moi. La pièce était très leste, et elle riait surtout des mots risqués. 11 suffisait qu'elle fut dans une baignoire, cela devenait une débauche permise; Quand nos yeux se rencontraient au milieu d'un éclat de rire, elle ne baissait pas la tête. Rien ne m'a paru d'une perversion plus raffinée, je me disais que trois heures passées ainsi, dans cette communauté de gaillardises, devaient fort avancer mes affaires. D'ailleurs, toute la salle s'amusait, beaucoup de femmes, au balcon, ne jouaient même pas de l'éventail.
Pendant un e'ntr'acte, nous sommes allés saluer ces dames. Gaucheraud venait de sortir, nous avons pu nous asseoir. La baignoire était sombre, je sentais Louise près de moi. Ses jupes ont débordé, à un mouvement qu'elle a fait, et m'ont couvert les genoux. J'ai emporté la sensation de ce frôlement, comme un premier aveu muet, qui nous liait l'un à l'autre.
Dix jours se sont écoulés. Félix a disparu, je ne trouve aucun prétexte qui puisse me rapprocher de madame Neigeon. J'en suis réduit, pour m'occuper d'elle, à acheter cinq ou six grands journaux, où je lis le nom de son mari. Il est intervenu à la Chambre, dans un grave débat, et a prononcé un discours dont on s'occupe beaucoup. Ce discours, à une autre époque, m'aurait paru assommant ; il m'intéresse aujourd'hui, je vois les tresses noires et le cou blanc de Louise, derrière les phrases filandreuses. J'ai même eu, avec un monsieur que je connais à peine, une discussion violente au sujet de M. Neigeon, dont je défends l'incapacité. Les attaques méchantes des journaux me mettent hors de moi . Sans doute, cet homme est imbécile ; mais cela prouve d'au-
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tant plus l'intelligence de sa femme, si elle est, comme on le raconte, la bonne fée de sa fortune. Pendant ces dix jours d'impatience et de courses vaines, je suis allé cinq ou six fois chez ma tante, espérant toujours une heureuse chance, quelque rencontre imprévue. D'ailleurs, lors de ma dernière visite, j'ai mécontenté la comtesse si vivement, que je n'oserai y retourner de sitôt. Elle s'était mis en tête de m'obtenir une situation dans la diplomatie, par le crédit de M. Neigeon ; et sa stupeur a été grande, lorsque j'ai refusé, en alléguant mes opinions politiques. Le pis était que j'avais accepté, dans le premier moment, lorsque je n'aimais pas Louise et qu'il ne me répugnait pas encore de devoir un bienfait au mari. Aussi, ma tante, qui n'a pu comprendre mon accès de délicatesse, s'est-elle étonnée de ce qu'elle a appelé un caprice d'enfant. Est-ce que des légitimistes, aussi scrupuleux que moi, ne représentent pas la république à l'étranger? Au contraire, la diplomatie est le refuge des légitimistes ; ils emplissent les ambassades, ils rendent à la bonne cause un service utile, en retenant les hautes situations que les républicains envient. J'étais fort embarrassé pour répondre par de bonnes raisons, je me suis retranché dans un rigorisme ridi-
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cule, et ma tante a fini par me traiter de fou, d'autant plus furieuse, qu'elle avait déjà parlé de L'affaire à M. Neigeon. N'importe! Louise ne croira pas que je lui fais la cour pour obtenir un poste du ministère.
On rirait de moi, si je racontais par quels étranges sentiments j'ai passé depuis dix jours. D'abord, j'ai été persuadé que Louise s'était aperçue du trouble profond où m'avait jeté le frôlement de sa jupe sur mon genou; et j'en concluais que je ne lui déplaisais pas, puisqu'elle ne s'était pas reculée tout de suite. Je trouvais là comme une avance sensuelle, qui allait plus loin que la coquetterie permise. Ce sont ici des notes sincères, une sorte de confession où je ne cache rien. Beaucoup d'hommes, s'ils disaient tout, avoueraient que les milieux changent, maris que la femme reste la même. En amour, la femme se donne ou permet qu'on la prenne. Je parle des femmes mariées, des mondaines ayant des convenances à garder. Les hommes qui les désirent, sentent vite si elles s'offrent, sous la bonne tenue de l'éducation et le raffinement du luxe. Tout ceci est pour dire que, dans mon égoïsme d'amant, je trouvais naturelle une liaison possible de Louise avec moi. Ce bout de jupe sur
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mes genoux était simplement d'une franchise et d'une crânerie charmantes.
Seulement, quelques heures plus tard, je me ' prenais à douter, je faisais les raisonnements contraires. Une fille seule pouvait s'offrir ainsi, j'étais un sot de croire qu'une femme se jetait à ma tête, même étourdiment. Madame Neigeon ne pensait pas à moi. Elle avait peut-être des amants, mais ses liaisons étaient à coup surplus calculées et plus compliquées. Il devait y avoir loin entre la femme que j'avais rêvée, la femme toute d'instinct, allant à son plaisir, et la femme adroite, la Parisienne pleine de dessous, qu'elle était sans doute.
Alors, elle m'a échappé tout à fait. Je ne la voyais plus, je ne savais même plus s'il élait bien vrai que je fusse resté cinq minutes, dans l'ombre d'une loge, à la sentir vivre contre moi. Et j'ai été très malheureux, au point qu'un instant j'ai songé à retourner m'enfermer au Boquet.
Avant-hier, il m'a enfin poussé une idée que je m'étonne ne pas avoir eue tout de suite. C'était d'aller assister à une séance de la Chambre ; peutêtre M. Neigeon parlerait-il, peut-être sa feipme serait-elle là. Mais il était dit que je ne verrais point encore ce diable d'homme. Il devait prendre
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la parole, et il n'a pas même paru : on racontait qu'il s'était trouvé retenu dans je ne sais quelle commission du Sénat. En revanche, comme je m'asseyais au fond d'une tribune, j'ai éprouvé une émotion, en apercevant madame Gaucheraud au premier rang de la tribune d'en face. Elle m'a vu, elle m'a regardé en souriant. Hélas! Louise n'était pas avec elle. Ma joie est tombée. A la sortie, je me suis arrangé pour rencontrer madame Gaucheraud dans un couloir. Elle s'est montrée familière. Félix, certainement, lui a parlé de moi.
— Est-ce que vous vous êtes absenté de Paris? m'a-t-elle demandé.
Je suis resté muet, révolté de cette question. Moi qui battais si furieusement la ville !
— C'est qu'on ne vous rencontre nulle part. La dernière réception, au ministère, a été superbe, et il y a eu une exposition hippique merveilleuse...
Puis, devant mon air désespéré, elle s'est mise à rire.
— Allons, à demain, a-t-elle repris en s'éloignant. On vous verra là-bas, n'est-ce pas?
J'ai répondu oui, stupide, n'osant risquer une question, de peur de l'entendre rire de nouveau.
Elle s'était retournée, elle me regardait d'un air malicieux.
— Venez, a-t-elle murmuré encore, du ton discret d'une amie qui m'aurait réservé quelque surprise heureuse.
11 m'a pris une folle envie de courir derrière elle, pour l'interroger. Mais elle avait déjà tourné dans un autre couloir, je me suis emporté contre mon sot amour-propre, qui m'empêchait d'avouer mon ignorance. Certes, j'étais prêt à aller là-bas ; mais où était-ce, là-bas? Le vague de ce rendez-vous me mettait l'esprit à la torture; et j'éprouvais en outre une honte à ne pas savoir ce que le monde savait. Le soir, j'ai couru chez Félix, en me proposant d'obtenir de lui, d'une façon habile, le renseignement dont j'avais besoin. Félix était absent. Alors, désolé, je me suis plongé dans la lecture des journaux, choisissant les plus mondains et les plus répandus, tâchant de deviner, au milieu des informations publiées pour le lendemain, quel était le lieu où le bon ton voulait qu'on se donnât rendez-vous. Mes perplexités ontgrandi, il y avait toutes sortes de solennités : une exposition de maîtres anciens, une vente de charité dans un grand cercle, une messe en musique à Sainte-Clotilde, une répétition gé-
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nérale, deux concerts et une prise dévoue, sans compter des courses un peu partout. Comment un débarqué de la veille, un provincial qui avait conscience de ses gaucheries, pouvait-il se débrouiller parmi une pareille confusion? Je comprenais bien que le ton suprême était de se rendre à un de ces endroits; mais auquel, grand Dieu? Enfin , au risque de me morfondre toute une journée et de me dévorer d'impatience, si je me trompais, j'ai osé choisir. Je croyais me souvenir d'avoir entendu ces dames parler des courses de Maisons* Laffitte, et une inspiration m'a poussé, j'ai résolu d'aller aux courses de M ai sons- Laffitte. Cette décision prise, je me suis senti plus calme.
Quel coin de terre ravissant, cette banlieue de Paris! Je ne connaissais pas Maisons-Laffit te, qui m'a enchanté, avec ses maisons si gaies, bâties sur un coteau que borde la Seine. On est dans les premiers jours de mai, les pommiers tout blancs font de grands bouquets, au milieu de la verdure tendre des peupliers et des ormes.
Cependant, je me suis trouvé d'abord bien dépaysé, perdu entre des murs et des haies vives, ne voulant demander mon chemin à personne.
J'avais eu la joie de voir beaucoup de monde prendre le même train ; mais ces dames n'étaient
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pas là, et à mesure que je guettais les passants, dans Maisons-La f fi tte , mon cœur se serrait. Je finissais par me perdre, hors des habitations, le long de la Seine, lorsqu'une grosse émotion m'a arrêté net, près d'une touffe de ronces. A cinquante pas, venant à moi, un groupe de personnes s'avançaient lentement, et je reconnaissais Louise «t Berthe ; Gaucheraud et Félix, toujours inséparables, suivaient à quelques pas. Ainsi, j'avais deviné. Gela m'a empli d'orgueil. Mais mon trouble était si grand, que j'ai commis un véritable enfantillage. Je me suis caché derrière la touffe de ronces, pris de je ne sais quelle honte, craignant de paraître ridicule. Lorsque Louise a passé, le bord de sa robe a frôlé le buisson. Tout de suite, j'avais compris la sottise de mon premier mouvement. Aussi me suis-je hâté de couper à travers champs; et, comme les promeneurs arrivaient à un coude de la route, j'ai débouché de l'air le plus naturel possible, en homme qui se croit seul et qui s'abandonne à la rêverie du grand air.
— Tiens! c'est vousl a crié Gaucheraud.
J'ai salué, en affectant une vive surprise. On s'est exclamé, on a échangé des poignées de main. Mais Félix riait de son air singulier; tan*
KÀIS MICODLIN. 44)
dis que Berthe m'adressait un clignement d'yeux, qui a établi une complicité entre nous. On s'était remis en marche, je me suis trouvé quelques secondes en arrière avec elle.
— Alors, vous êtes venu? m'a-t-elle dit gaiement, à demi-voix.
Et, sans me laisser le temps de répondre, elle m'a plaisanté, en ajoutant que j'étais bien heureux d'être encore si enfant. Je sentais une alliée, il me semblait qu'elle aurait goûté une joie personnelle, à mettre son amie dans mes bras. Puis, Félix s'étant retourné, pour demander :
— De quoi riez-vous donc ?
— C'est monsieur de Yaugelade qui me raconte son voyage avec toute une famille d'Anglais, a-t-elle répondu tranquillement.
Gaucheraud avait repris le bras de Félix et l'entraînait, comme pour ne pas gêner mon tête-à-tête avec sa femme. Je suis resté seul entre Louise et Berthe, j'ai passé là une heure exquise, sur cette route ombreuse, qui suivait la Seine. Louise avait une robe de soie claire, et son ombrelle, à doublure rose, baignait son visage d'une lumière fine et chaude, sans une ombre. La campagne la rendait plus libre encore, parlant haut, me regardant en face, répondant à
MADAME WEIGKON. 219
Berthe qui la lançait dans des conversations hardies, avec une insistance dont j'ai été frappa plus tard.
— Donnez donc le bras à madame Neige on, a fini par me dire cette dernière. Vous n'êtes pas galant, vous voyez bien qu'elle est fatiguée.
J'ai offert mon bras à Louise, qui s'y est appuyée tout de suite. Berthe avait rejoint son mari et Félix, nous restions seuls, à plus de quarante pas de distance. La route montait le coteau, et nous avons marché très lentement. En bas, la Seine coulait, entre des prairies étalées comme des tapis de velours vert. Il y avait là une île mince et longue, que coupaient les deux ponts, où des trains passaient avec un roulement lointain de foudre. Puis, de l'autre côté de l'eau, une plaine immense, des cultures s'étendaient jusqu'au mont Valérien, dont on apercevait, au bord du ciel, les constructions grises , dans un poudroiement de soleil. Et, surtout, ce qui m'attendrissait aux larmes, c'était l'odeur de printemps répandue autour de nous, montant des herbes, aux deux bords de la route.
— Retournez-vous bientôt au Boquet? m'a demandé Louise.
230 MADAME NRIGEON.
J'ai eu la sottise de répondre non, ne prévoyant pas qu'elle allait ajouter :
— Ah 1 c'est fâcheux, nous partons la semaine prochaine pour les Mûreaux, cette propriété que mon mari possède à deux lieues de chez tous, je crois, et il comptait tous inTÎter à nous Tenir voir.
J'ai balbutié, j'ai dit que mon père me rappellerait peut-être plus Tite que je ne pensais. Il m'avait semblé sentir son bras s'appuyer davantage sur le mien. Était- ce donc un rendez-vous qu'elle me donnait? Dans l'idée galante que je me faisais de cette Parisienne, si libre et si raffinée, j'ai bâti tout de suite un roman, une liaison offerte à la campagne, un mois d'amour sous de grands arbres. Oui, c'était cela, elle me trouvait sans doute des grâces de gentilhomme campagnard, elle voulait m'aimer là-bas, dans mon cadre.
— J'ai à vous gronder, a-t-elle repris tout d'un coup, en prenant un air tendre et maternel.
— Comment cela? ai-je murmuré.
— Oui, votre tante m'a parlé de vous. Il parait que vous ne voulez rien accepter de notre main.
t, cela. Pourquoi refusez-vous,
MADAME NE1GE0N. 22l
J'ai rougi une seconde fois. J'étais sur le point de risquer ma déclaration, de crier : « Je refuse,, parce que je vous aime. » Mais elle a eu un geste, comme si elle comprenait et qu'elle voulût me faire taire. Puis elle a ajouté, en riant :
— Si vous êtes fier, si vous tenez à rendre ser~ vice pour service, nous acceptons bien volontiers votre protection, là-bas. Vous savez qu'il y a un conseiller général à nommer. Mon mari se porte, mais il craint d'être battu, ce qui serait très désagréable dans sa situation... Voulez-vous nous aider?
On ne pouvait être plus charmante. Cette histoire d'élection m'a paru un prétexte de femme spirituelle, pour nous retrouver aux champs.
— Mais sans doute je vous aiderai ! ai- je répondu avec gaieté.
— Et si vous faites nommer mon mari, il est entendu que mon mari vous donne à son tour Ira coup d'épaule?"
— Marché conclu.
— Oui, marché conclu.
Elle m'a tendu sa petite main, et j'ai tapé de* dans. Nous plaisantions tous les deux. Gela me semblait ravissant, en vérité. Les arbres avaient
cessé, le soleil tombait d'aplomb en haut de la
222 MADAME NEIGEON.
côte, et nous marchions dans une grande chaleur, muets tous les deux. Mais cet imbécile de Gaucheraud est Tenu troubler ce silence frissonnant, sous le ciel de flamme. 11 nous avait entendus parler du conseil général, il ne m'a plus lâché, me contant l'histoire de son oncle, manœuvrant pour se faire présenter à mon père.
Enfin, nous sommes arrivés au champ de courses. Us ont trouvé les courses superbes. Moi, tout le temps, debout derrière Louise, j'ai regardé son cou délicat. Et quel adorable retour, par une brusque ondée! Le vert de la campagne, sous la pluie, s'était attendri encore, les feuilles et la terre sentaient bon, d'une odeur d'amour. Louise avait fermé les yeux à demi, lasse et comme envahie par les voluptés du printemps.
— Rappelez-vous notre marché, m'a-t-elle dit à la gare, en montant dans sa voiture qui l'attendait. Aux Mûreaux, dans quinze jours, n'est-ce pas?
J'ai serré la main qu'elle me tendait, et je crains même d'avoir été un peu brutal, car pour la première fois je l'ai vue grave, avec deux plis de mécontentement aux lèvres. Mais Berthe semblait toujours m'encourager à oser davantage, et Félix gardait son rire énigmatique, tandis que
MADAME NEIGEON. 223
Gaucheraud me tapait sur l'épaule, en criant : — Aux Mûreaux, dans quinze jours, monsieur
de Vaugelade... Nous y serons tous.
Le diable l'emporte I
Je reviens des Mûre aux, et mon esprit est si plein de pensées contradictoires, que moi-même j'ai le besoin de me raconter la journée que je viens de passer près de Louise, pour tâcher de me faire une opinion nette.
Bien que les Mûreaux ne soient qu'à deux lieues du Boquet, je connaissais peu ce coin de notre pays. Nos chasses sont du côté de Gommer ville, et comme on fait un assez long détour pour traverser la petite rivière du Béage, je n'étais pas allé par là dix fois en ma vie. Le coteau est pourtant délicieux, avec sa route qui monte, bordée de grands noyers. Puis, sur le plateau, on redescend, et les Mûreaux se trouvent à Fentrée d'un vallon, dont les pentes se resserrent bientôt en une gorge étroite. L'habitation
MADAME NEIGBON. 225»
une maison carrée du dix-septième siècle, n'a pas grande importance; mais le parc est magnifique,, avec ses larges pelouses et le bout de forêt qui le termine, si inextricable, que les allées ellesmêmes ont été envahies par les branches.
Quand je suis arrivé à cheval, deux grands chiens m'ont accueilli par des aboiements et desbonds prolongés. Au bout de l'avenue, j'avais aperçu une tache blanche. C'était Louise, en robe claire, en chapeau de paille. Elle n'est pas descendue à ma rencontre, elle est restée immobile et souriante, sur le vaste perron qui monte au vestibule. 11 était au plus neuf heures.
— Ah ! que vous êtes charmant ! m'a-t-elle crié. Vous êtes matinal au moins, vous !... Gommevous voyez, je suis encore la seule levée au château.
Je l'ai complimentée de ce beau courage de Parisienne. Mais elle a ajouté en riant :
— Il est vrai que je ne suis ici que depuis cinq* jours. Je me lèverais avec les poules, les premiers matins... Seulement, dès la seconde semaine, je reprends petit à petit mes habitudes de paresseuse, je finis par descendre à dix heures, comme à Paris... Enfin, ce matin, je suis encore une campagnarde.
t2l MADAME JCK1GB0H.
Jamais je ne l'avais vue si ravissante. Dans sa hâte à quitter sa chambre, elle avait noué négligemment ses cheveux, elle s'était enveloppée dans le premier peignoir venu ; et, toute fraîche, les yeux humides de sommeil, elle redevenait enfant. De petites mèches s'envolaient sur son cou. J'apercevais ses bras nus jusqu'aux coudes, lorsque ses larges manches s'entrouvraient.
— Vous ne savez pas où j'allais? a-t-elle repris. Eh bien I j'allais voir, sur ce berceau là-bas, un rideau de volubilis, qui, paraît-il, est merveilleux, quand le soleil n'a pas encore fermé les fleurs. C'est le jardinier qui m'a dit ça ; et, comme j'ai manqué mes volubilis hier, je ne veux pas les rater aujourd'hui... Vous m'accompagnez, n'est-ce pas?
J'avais grande envie de lui offrir mon bras, mais j'ai compris que ce serait ridicule. Elle courait comme une pensionnaire échappée. Arrivée au berceau, elle a eu un cri d'admiration. Toute une draperie de volubilis pendait de haut, une pluie de clochettes emperlées de rosée et dont les teintes délicates allaient du rose vif au violet et au bleu pâles. On aurait dit une de ces fantaisies des albums japonais, d'une grâce et d'une étrangeté exquises.
— Voilà la récompense, quand on se lève matin, disait Louise gaiement.
Puis, elle s'est assise sous le berceau, et je me suis permis de me mettre près d'elle, en voyant qu'elle reculait sa jupe pour me faire une petite place. J'étais très ému, parce qu'il me venait la pensée de brusquer les choses, en la prenant à la taille et en la baisant sur le cou. Je sentais bien que c'était là une brutalité de sous-lieutenant forçant la vertu d'une chambrière. Mais je ne trouvais rien autre chose, et cette idée m'obsédait, tournait à une sorte de besoin physique. Je ne sais si Louise a compris ce qui se passait en moi: elle ne s'est pas levée; seulement, elle a pris un air grave.
— D'abord, causons de nos affaires, voulezvous ? m'a-t-elle dit.
Mes oreilles bourdonnaient, je me suis efforcé de l'écouter. Il faisait sombre et un peu froid r sous le berceau. Le soleil trouait le feuillage des volubilis de minces fusées d'or ; et, sur le peignoir blanc de Louise, c'était comme des mouches d'or, des insectes d'or qui se posaient.
— Où en sommes-nous ? m'a-t-elle demandé, d'un air de complice.
Alors, je lui ai raconté l'étrange revirement
228 MADAME NEIGEON.
<que je venais de remarquer chez mon père. Lui qui, pendant dix ans, s'était emporté contre le nouvel état de choses, en me défendant de jamais servir la république, m'avait laissé entendre, «lès le soir de mon arrivée, qu'un garçon de mon âge se devait à son pays. Je soupçonnais ma tante •de cette conversion. On devait avoir lâché des femmes sur lui. Louise souriait, en m'écoutant. Elle finit par dire :
— J'ai rencontré monsieur de Vaugelade, il y a trois jours, dans un château voisin, où je me trouvais en visite... Nous avons causé.
Puis, elle a ajouté vivement :
— - Vous savez que cette élection au conseil général a lieu dimanche. Vous allez vous mettre en -campagne tout de suite... Avec votre père, le succès de mon mari est certain.
— Monsieur Neigeon est ici ? ai-je demandé .après une hésitation.
— Oui, il est arrivé hier soir... Mais vous ne le verrez pas ce matin, car il est reparti du côté de -Gommerville, pour déjeuner chez un propriétaire «le ses amis, qui a une grande influence.
Elle s'était levée, je suis resté assis un instant -encore, regrettant décidément de ne pas lui -avoir baisé le cou. Jamais je ne retrouverais un
MADAME NEIGEON. 229
petit coin si noir, à cette heure matinale, lorsqu'elle était au saut du lit, à peine habillée. Maintenant, il était trop tard ; et j'ai si bien senti que j'allais la faire rire en tombant à ses pieds sur la terre humide, que j'ai remis ma déclaration à un moment plus favorable.
D'ailleurs, au bout de l'allée, je venais d'apercevoir la silhouette épaisse de Gaucheraud. En nous voyant sortir du bosquet, Louise et moi, il a eu un petit ricanement. Puis, il s'est extasié sur notre courage à nous lever si matin. Lui, descendait à peine.
— Et Berthe ? lui a demandé Louise, a-t-elle passé une bonne nuit?
— Ma foi, je n'en sais rien, a-t-il répondu.
Je ne l'ai pas vue encore.
Et, s'apercevant de mon étonnement, il a expliqué que sa femme avait la migraine pour la journée, lorsqu'on entrait chez elle le matin. Ils avaient deux chambres ; cela était plus commode, à la campagne surtout. Il a conclu tranquillement, en disant sans rire :
— Ma femme adore coucher seule.
Nous traversions alors la terrasse qui domine le parc, et je n'ai pu m'empêcher de penser aux histoires gaillardes qu'on raconte sur la vie de
MAIS MICODLIN. 20
230 MADAME NEIGEON.
ehéteau. Il me plaisait de rêver un coin d'élégante débauche, des amants marchant pieds nus et sans chandelle le long des corridors, allant rejoindre des dames dans des chambres discrètes, dont les portes restaient entrebâillées. C'étaient là des régals de Parisiennes perverses, promptes à profiter des libertés de la campagne, qui don* naient un regain de vivacité à leur liaison près de se rompre. Et, tout d'un coup, j'ai eu la conviction que mon rêve était une réalité, en voyant sortir du vestibule Berthe et mon ami Félix, l'un et l'autre nonchalants, comme brisés, malgré la grasse nuit qu'ils venaient de dormir.
— Vous n'êtes pas souffrante? a demandé obligeamment Louise à son amie.
— Non, merci. Seulement, vous savez, le changement, ça vous rend toute nerveuse... Et puis, au petit jour, il y a des oiseaux qui ont fait un bruit !
J'avais serré la main de Félix. Et, je ne sais pourquoi, au sourire que les deux femmes ont échangé, tandis que Gaucheraud sifflotait, le dos arrondi et complaisant, il m'est venu la pensée que Louise n'ignorait rien de ce qui se passait chez elle. Elle devait entendre la nuit ces pas d'homme le long des corridors, ces portes ouvertes et refermées avec des lenteurs sages, ces souffles d'à-
M^V^MIPPV^
MADAME NEIGEON. 231
mour sortant des alcôves noires et courant dans les murs. Ah! pourquoi ne lui avais-je pas baisé le cou, sous le berceau ! Puisqu'elle tolérait ces choses, elle ne se serait pas fâchée. Je calculais ' déjà par quelle ouverture de la maison je pourrais entrer, lorsque je viendrais la nuit, pour monter chez elle. Il 7 avait une fenêtre basse, à gauche du vestibule, qui me semblait excellente.
On déjeunait à onze heures. Après le déjeuner, Gaucheraud a disparu pour faire la sieste. Il s'était ouvert à moi, en me confiant qu'il craignait de ne pas être réélu, aux futures élections, et en ajoutant qu'il comptait résider trois semaines dans l'arrondissement, afin d'y gagner des sympathies. Aussi, après être descendu chez son oncle, avait-il voulu passer quelques jours aux Mûreaux, désireux de montrer à tout le pays qu'il était au mieux avec les Neigeon ; cela, pensaitil, devait lui faire gagner des voix. J'ai compris qu'il éprouvait la grande envie d'être également invité chez mon père. Le malheur était que je paraissais ne pas aimer les blondes.
J'ai passé, en compagnie de ces dames et de Félix, une après-midi très gaie. Cette vie de château, ces grâces parisiennes qui s'ébattent au grand air, dans les premiers soleils de l'été,
232 MADAME NBIGEON.
sont yraiment charmantes. C'est le salon élargi et continué sur les pelouses ; non plus le salon d'hiver où Ton est parqué un peu à l'étroit, où les femmes décolletées jouent de l'éventail, au milieu des habits noirs debout le long des murs ; mais un salon en vacances, les femmes vêtues de clair courant librement dans les allées, les hommes en vestons osant se montrer bons enfants, un abandon de l'étiquette mondaine, une familiarité qui exclut l'ennui des conversations toutes faites. Je dois confesser cependant que les allures de ces dames continuaient à me surprendre, moi grandi en province parmi des dévotes. Louise, après le déjeuner, comme nous prenions le café sur la terrasse, s'est permis une cigarette. Berthe lâchait des mots d'argot, naturellement. Plus tard, toutes deux ont disparu, avec un grand bruit de jupes, riant au loin, s'appelant, pleines d'une étourderie qui me troublait. C'est sot à avouer, mais ces façons, nouvelles pour moi, me faisaient espérer de la part de Louise un rendez-vous pour une nuit très prochaine. Félix fumait des ciga res, paisiblement. Je le surprenais parfois à me regarder de son air railleur.
A. quatre heures et demie, j'ai parlé de m'en aller. Louise s'est récriée aussitôt,
MADAME NEIGEON. 233
— Non , non, tous ne partez pas. Je vous garde à dîner... Mon mari va rentrer sûrement. Vous le verrez enfin. Il faut pourtant que je tous présente à lui.
Je lui ai expliqué que mon père m'attendait. Il y avait, au Hoquet, un diner auquel je me trouvais forcé d'assister. J'ai ajouté en riant :
— C'est un dîner électoral, je vais travailler pour vous.
— Ohl alors, a-t-elle dit, partez vite... Et, vous savez, si vous réussissez, venez chercher votre récompense.
11 m'a semblé qu'elle rougissait en disant cela. Voulait-elle seulement parler du poste diplomatique que mon père me presse d'accepter? J'ai cru pouvoir prêter un sens plus tendre à ses paroles, j'ai pris sans doute un air si insupportablement fat, que je l'ai vue une seconde fois devenir grave, avec ce pli des lèvres qui lui donne une expression de mécontentement hautain.
D'ailleurs, je n'ai pas eu le temps de réfléchir à ce brusque changement de physionomie.
Gomme je partais, une légère voiture s'est arrêtée devant le perron. Je croyais déjà au retour du mari. Mais il n'y avait, dans la voiture, que deux enfants, une petite fille de cinq ans environ
234 MADAME NEIGEON-
et un petit garçon de quatre, accompagnés par une femme de chambre. Ils tendaient les bras, ils riaient; et, dès qu'ils ont pu sauter à terre, ils ont couru se jeter dans les jupes de Louise. Elle les baisait sur les cheveux.
— A qui sont ces beaux enfants? ai-je demandé.
— Mais ils sont à moi! mVt-elle répondu, d'un air de surprise.
A elle! Je ne saurais exprimer le coup que cette simple parole m'a porté. Il m'a semblé que, brusquement, elle m'échappait, que ces petits êtres-là creusaient de leurs mains faibles un fossé infranchissable entre elle et moi. Comment! elle avait des enfants, et je n'en savais rien ! Je n'ai pu retenir ce cri brutal :
— Vous avez des enfants !
— Sans doute, a-t-elle dit tranquillement. Ils sont allés voir leur marraine, ce matin, à deux lieues d'ici... Permettez-moi de tous les présenter: monsieur Lucien, mademoiselle Marguerite.
Les petits me souriaient. Je devais avoir l'air stupide. Non, je ne pouvais m'habituer à l'idée qu'elle était mère. Cela dérangeait toutes mes idées. Je suis parti, la tête bourdonnante, et à cette heure encore je ne sais que penser. Je vois
MADAME NEIGEON. 235
Louise sons le berceau de volubilis, et je la vois baisant les cheveux de Lucien et de Marguerite. Décidément, ces Parisiennes sont trop compliquées pour un provincial de mon espèce. Il faut que je dorme. Je tâcherai de comprendre demain.
Ceci est le dénouement de l'aventure. Oh!
quelle leçon I Mais tâchons de conter les choses froidement.
Dimanche, M. Neigeon a été nommé conseiller général. Après le dépouillement du scrutin, il est devenu évident que, sans notre appui, le candidat échouait. Mon père, qui, lui, a tu M. Neigeon, m'a laissé entendre qu'un homme si absolument médiocre n'était pas à craindre; d'ailleurs, il s'agissait de battre le candidat radical. Le soir, après le dîner, le vieil homme s'est réveillé chez mon père, et il s'est contenté de me
- Tout cela n'est pas bien propre. Mais ils nt tous répété que je travaillais pour toi...
Enfin, fais ce que tu dois faire. Moi, je n'ai qu'à m'en aller, car je ne comprends plus.
Le lundi et le mardi, j'ai hésité à me rendre aux Mûreaux. Il me semblait qu'il y avait quelque brutalité, à aller si vite chercher des remerciements. D'ailleurs, les enfants ne me gênaient plus. Je m'étais raisonné, en me prouvant que Louise était aussi peu mère que possible. Ne disait-on pas, dans ma province, que les Parisiennes ne sacrifiaient jamais un plaisir à leur» enfants, et qu'elles abandonnaient ceux-ci aux domestiques, pour être libres? Hier, mercredi, tous mes scrupules ont donc disparu. L'impatience me dévorait. Je suis parti en guerre, dès huit heures.
Mon projet était d'arriver aux Mûreaux comme la première fois, le matin, et de trouver Louise seule, à son lever. Mais, quand je suis descendu de cheval, un domestique m'a dit que madame n'était pas encore sortie de sa chambre, sans m'offrir d'ailleurs d'aller la prévenir. J'ai ré* pondu que j'attendrais.
Et j'ai attendu en effet deux grandes heures. Je ne sais plus combien de fois j'ai fait le tour du parterre. De temps à autre, je levais les yeux vers les fenêtres du premier étage ; mais les per-
238 MADAME NEIGEON.
siennes en restaient hermétiquement closes. Las et énervé de cette promenade prolongée, j'ai fini par aller m'asseoir sous le berceau de volubilis. Ce matin-là, le temps était couvert, le soleil ne glissait pas en poussière d'or entre les feuilles. Il faisait presque nuit, dans ces verdures. Je réfléchissais,, je me disais que je devais jouer le tout pour le tout. Ma conviction était que, si j'hésitais de nouveau, Louise ne serait jamais à moi. Je m'encourageais, j'évoquais ce qui me l'avait fait juger complaisante et facile. Mon plan était simple, et je le mûrissais : dès que je me trouverais seul avec elle, je lui prendrais les mains, j'affecterais d'être troublé, afin de ne pas trop l'effaroucher d'abord ; puis, je lui baiserais le cou, et le reste allait tout seul. Pour la dixième fois, je perfectionnais mon plan, lorsque tout d'un coup Louise a paru.
— Où vous cachez-vous donc ? disait-elle gaiement, en me cherchant dans l'obscurité. Ah!
vous êtes là ! Il y a dix minutes que je cours après vous... Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre.
Je lui ai répondu, la gorge un peu serrée, que l'attente n'avait rien d'ennuyeux, lorsqu'on songeait à elle.
MADAME NEIGEON. 239
— Je vous avais averti, a-t-elle repris sans paraître s'arrêter à cette fadeur, je ne suis campagnarde que la première semaine. Maintenant, me voilà redevenue Parisienne, je ne puis plus quitter mon lit.
Elle était restée à l'entrée du berceau, comme si elle n'eût pas voulu se risquer dans le noir des feuilles.
— Eh bien ! vous ne venez pas ? a-t-elle fini par me demander. Nous avons à causer.
— Mais on est très bien là, ai je dit, la voix frémissante. Nous pouvons causer sur ce banc.
Elle a eu encore une hésitation d'une seconde. Puis, bravement :
— Gomme vous voudrez. C'est qu'il fait si noir I II est vrai que les paroles n'ont pas de couleur.
Et elle s'est assise près de moi. Je me sentais défaillir. L'heure était donc arrivée 1 Encore une minute, et je lui prenais les mains. Cependant, toujours très à l'aise, elle continuait à parler de sa voix claire, qu'aucune émotion n'altérait.
— Je ne vous remercierai pas en phrases toutes faites. Vous nous avez donné là un bon coup d'épaule, sans lequel nous restions sur le carreau...
140 madame keigeon.
J'étais hors d'état de l'interrompre. Je tremblais, je m'exhortais à l'audace.
— D'ailleurs, entre nous, les mots sont inutiles, avait-elle repris. Vous savez, nous avons conclu un marché...
Elle riait en disant cela. Ce rire m'a décidé brusquement. Je lui ai saisi les mains, et elle ne les a pas retirées. Je les sentais toutes petites et toutes tièdes dans les miennes. Elle les abandonnait amicalement, familièrement, tandis qu'elle répétait:
— Oui, n'est-ce pas ? c'est à moi de m' exécuter maintenant.
Alors, j'ai osé la brutaliser, lui tirer les mains pour les poser sur mes lèvres. L'ombre avait augmenté, un nuage devait passer sur nos tètes; l'odeur forte des herbes me grisait, dans ce trou de feuillage. Mais, avant que mes lèvres se soient posées sur sa peau, elle s'est dégagée avec une force nerveuse que je n'aurais pas soupçonnée, et à son tour elle m'a pris rudement par les poignets. Elle me maintenait, sans colère, la voix toujours calme, un peu grondante pourtant.
— Vovons, ne faites pas d'enfantillages,"
t. Voilà ce que je craignais. Me permet-
MADAME NK1GE0N. 241
tez-yous de vous donner une leçon, pendant que je tous tiens là, dans un petit coin ?
Elle avait la sévérité souriante d'une mère qui réprimande un gamin.
— Dès fe premier jour, j'ai bien compris. On vous a conté des horreurs sur mon compte, n'estce pas?... Vous avez espéré des choses, et je vous excuse, car vous ne savez rien de notre inonde, vous êtes tombé à Paris avec les idées de ce pays de loups... Puis, vous vous dîtes encore que c'est un peu de ma faute, si vous vous êtes trompé. J 'aurais dû vous arrêter, vous vous seriez retiré sur un mot de moi. C'est vrai, je n'ai pas prononcé ce mot, je vous ai laissé aller, vous devez me regarder comme une abominable coquette... Savezvous pourquoi je n'ai pas dit ce mot?
J'ai balbutié. L'étonnement de cette scène me paralysait. Elle me serrait les poignets davantage, elle me secouait, me parlant de si près, que je sentais son souffle sur mon visage.
— Je ne l'ai pas dit, parce que vous m'intéressiez et que je voulais vous donner cette leçon... Vous ne comprenez pas encore, mais vous réfléchirez et vous devinerez. On nous calomnie beaucoup. Nous faisons peut-être tout ce qu'il faut pour cela. Seulement, vous le voyez,
HAIS MICOULIN. 21
2fc2 MADAME NEIGEON.
il y en a qui sont honnêtes, même parmi celles qui paraissent les plus folles et les plus compromises... Tout cela est très délicat. Je vous répète que tous réfléchirez et que vous comprendrez.
— Lâchez-moi, ai-je murmuré tout confus.
— Non, je ne vous lâcherai pas... Demandez* moi pardon, si vous voulez que je vous lâche.
Et, malgré son ton de plaisanterie, j'ai senti qu'elle s'irritait, que des larmes de colère montaient à ses yeux, sous l'affront que je lui avais fait. Un sentiment d'estime, un véritable respect pour cette femme si charmante et si forte, grandissaient en moi. Sa grâce d'amazone à porter vertueusement l'imbécillité de son mari, son mélange de coquetterie et de rigueur, son dédain des mauvais propos et son rôle d'homme dans le ménage, caché sous l'étourderie de sa conduite, en faisaient une figure très complexe, qui m'emplissait d'admiration.
— Pardon ! ai-je dit humblement.
Elle m'a lâché. Je me suis levé aussitôt, tandis qu'elle restait tranquille sur le banc, ne craignant plus rien de l'obscurité, ni de l'odeur troublante des feuillages. Elle a repris sa voix gaie, en disant :
— Maintenant, je reviens à notre marché.
Gomme je suis très honnête, je paie mes dettes... Tenez, voici votre nomination de secrétaire d'ambassade. Je l'ai reçue hier soir.
Et, voyant que j'hésitais à prendre l'enveloppe qu'elle me tendait :
— Mais, s'est-elle écriée avec une pointe d'ironie, il me semble qu'à présent vous pouvez bien être l'obligé de mon mari.
Tel a été le dénouement de ma première aventure. Lorsque nous sommes sortis du berceau, Félix se trouvait sur la terrasse, avec Gaucheraud et Berlhe. 11 a pincé les lèvres, en me voyant venir, ma nomination à la main. Sans doute il était au courant de tout, et il se moquait de moi.
Je l'ai pris à l'écart pour lui reprocher amèrement de m 'avoir laissé commettre une pareille faute ; mais il m'a répondu que l'expérience seule formait la jeunesse ; et, comme je lui désignais d'un signe Berthe qui marchait devant nous, l'interrogeant aussi sur celle-là, il a eu un haussement d'épaules, d'une signification fort claire. Les choses étant ainsi, je dois avouer que, malgré tout, je ne comprends pas encore très bien l'étrange morale du monde, où les femmes les plus honnêtes montrent des complaisances singulières.
24* MADAME NEIGEON.
Ce qui m'a donné le dernier coup, c'a été d'apprendre par Gaucheraud lui-même que mon père Jes avait invités, lui et sa femme, à venir passer trois jours au Boquet. Félix s'était remis à sourire, en nous annonçant qu'il rentrait à Paris le lendemain.
Alors, je me suis sauvé, j'ai prétexté que j'avais formellement promis à mon père d'être de retour pour l'heure du déjeuner. J'étais déjà au bout de l'avenue, lorsque j'ai aperçu un monsieur dans un cabriolet. Ce devait être M. Neigeon. Ma foi I j'aime mieux l'avoir manqué encore. C'est dimanche que Gaucheraud et sa femme viennent s'installer au Boquet. Quelle corvée 1