LES
COQUILLAGES DE M. GHABRE
Le grand chagrin de M. Chabre était de ne pas avoir d'enfant. 11 avait épousé une demoiselle Catinot, de la maison Desvignes et Catinot, la blonde Estelle, grande belle fille de dix-huit ans; et, depuis quatre ans, il attendait, anxieux, consterné, blessé de l'inutilité de ses efforts.
M. Chabre était un ancien marchand de grains retiré. Il avait une belle fortune. Bien qu'il eut mené la vie chaste d'un bourgeois enfoncé dans l'idée fixe de devenir millionnaire, il traînait à quarante-cinq ans des jambes alourdies de vieillard. Sa face blême, usée par les soucis de l'argent, était plate et banale comme un trottoir. Et il se désespérait, car un homme qui a gagné
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cinquante mille francs de rentes a certes le droit de s'étonner qu'il soit plus difficile d'être père que d'être riche.
La belle madame Ghabre avait alors vingt-deux ans. Elle était adorable arec son teint de pêche mûre, ses cheveux couleur de soleil, envolés sur sa nuque. Ses yeux d'un bleu vert semblaient une eau dormante, sous laquelle il était malaisé de lire. Quand son mari se plaignait de la stérilité de leur union, elle redressait sa taille souple, elle développait l'ampleur de ses hanches et de sa gorge ; et le sourire qui pinçait le coin de ses lèvres disait clairement : « Est-ce ma faute ? » D'ailleurs, dans le cercle de ses relations, madame Cbabre était regardée comme une personne d'une éducation parfaite, incapable de faire causer d'elle, suffisamment dévote, nourrie enfin dans les bonnes traditions bourgeoises par une mère rigide. Seules, les ailes fines de son petit nez blanc avaient parfois des battements nerveux, qui auraient inquiété un autre mari qu'un ancien marchand de grains.
Cependant, le médecin de la famille, le docteur Guiraud, gros homme fin et souriant, avait eu déjà plusieurs conversations particulières avec M. Chabre. Il lui expliquait combien la science
est encore en retard. Mon Dieu 1 non, on ne planlait pas un enfant comme un chêne. Pourtant, ne voulant désespérer personne, il lui avait promis de songer à son cas. Et, un matin de juillet, il vint lui dire :
— Vous devriez partir pour les bains de mer, cher monsieur... Oui, c'est excellent. Et surtout mangez beaucoup de coquillages, ne mangez que des coquillages.
M. Chabre, repris d'espérance, demanda vivement :
— Des coquillages, docteur?... Vous croyez que des coquillages...?
— Parfaitement! On a vu le traitement réussir. Entendez-vous, tous les jours des huîtres, des moules, des clovisses, des oursins, des arapèdes, même des homards et des langoustes.
Puis, comme il se retirait, il ajouta négligemment, sur le seuil de la porte :
— Ne vous enterrez pas. Madame Chabre est jeune et a besoin de distractions. .. Allez à Trouville. L'air y est très bon.
Trois jours après, le ménage Chabre partait.
Seulement, l'ancien marchand de grains avait pensé qu'il était complètement inutile d'aller à Trouville, où il dépenserait un argent fou. On est
également bien dans tous les pays pour manger des coquillages ; même, dans un pays perdu, les coquillages devaient être plus abondants et moins chers. Quant aux amusements, ils seraient toujours trop nombreux. Ce n'était pas un voyage de plaisir qu'ils faisaient.
Un ami avait enseigné à M. Chabre la petite plage du Pouliguen, près de Saint-Nazaire.
Madame Chabre, après un voyage de douze heures, s'ennuya beaucoup, pendant la journée qu'ils passèrent à Saint-Nazaire, dans cette ville naissante, avec ses rues neuves tracées au cordeau, pleines encore de chantiers de construction. Ils allèrentvisiterleport,ilssetraînèrentdanslesrues, où les magasins hésitent entre les épiceries noires des villages et les grandes épiceries luxueuses des villes. Au Pouliguen, il n'y avait plus un seul chalet à louer. Les petites maisons de planches et de plâtre, qui semblent entourer la baie des baraques violemment peinturlurées d'un champ de foire, se trouvaient déjà envahies par des Anglais et par les riches négociants de Nantes. D'ailleurs, Estelle faisait une moue, en face de ces architectures, dans lesquelles des bourgeois artistes avaient donné carrière à leur imagination.
On conseilla aux voyageurs d'aller coucher à
Guérande. C'était un dimanche. Quand ils arrivèrent, vers midi, M. Ghabre éprouva un saisissement, bien qu'il ne fût pas de nature poétique. La vue de Guérande, de ce bijou féodal si bien conservé, avec son enceinte fortifiée et ses portes profondes, surmontées de mâchicoulis, l'étonna. Estelle regardait la ville silencieuse, entourée des grands arbres de ses promenades; et, dans l'eau dormante de ses yeux, une rêverie souriait. Mais la voiture roulait toujours, le cheval passa au *rot sous une porte, et les roues dansèrent sur le pavé pointu des rues étroites. Les Ghabre n'avaient pas échangé une parole.
— Un vrai trou! murmura enfin l'ancien marchand de grains. Les villages, autour de Paris, sont mieux bâtis.
Gomme le ménage descendait de voiture devant l'hôtel du Commerce, situé au centre de la Tille, à côté de l'église, justement on sortait de la grand'messe. Pendant que son mari s'occupait des bagages, Estelle fit quelques pas, très intéressée par le défilé des fidèles, dont un grand nombre portaient des costumes originaux. 11 y avait là, en blouse blanche et en culotte bouffante, des paludiers qui vivent dans les marais salants, dont le vaste désert s'étale entre Guérande et le C roi sic. Il
y avait aussi des métayers, race complètement distincte, qui portaient la courte Teste de drap et le large chapeau rond. Mais Estelle fut surtout ravie par le costume riche d'une jeune fille. La coiffe la serrait aux tempes et se terminait en pointe. Sur son corset rouge, garni de larges manches à revers, s'appliquait un plastron de soie broché de fleurs voyantes. Et une ceinture, aux broderies d'or et d'argent, serrait ses trois jupes de drap bleu superposées, plissées à plis serrés ; tandis qu'un long tablier de soie orange descendait, en laissant à découvert ses bas de laine rouge et ses pieds chaussés de petites mules jaunes.
— S'il est permis 1 dit M. Ghabre, qui venait de se planter derrière sa femme. Il faut être en Bretagne pour voir un pareil carnaval.
Estelle ne répondit pas. Un grand jeune homme, d'une vingtaine d'années, sortait de l'église, en donnant le bras à une vieille dame. Il était très blanc de peau, la mine fière, les cheveux d'un blond fauve. On aurait dit un géant, aux épaules larges, aux membres déjà bossues de muscles, et si tendre, si délicat pourtant, qu'il avait la figure rose d'une jeune fille, sans un poil aux joues. Comme Estelle le regardait fixement, surprise de sa grande beauté, il tourna
la tête , la regarda une seconde, et rougit.
— Tiens! murmura M. Chabre, en voilà un au moins qui a une figure humaine. Ça fera un beau carabinier.
— C'est monsieur Hector, dit la servante de l'hôtel, qui avait entendu. 11 accompagne sa maman, madame de Plougastel... Oh! un enfant bien doux, bien honnête !
Pendant le déjeuner, à table d'hôte, les Chabre assistèrent à une vive discussion. Le conservateur des hypothèques, qui prenait ses repas à l'hôtel du Commerce, vanta la vie patriarcale de Guérande, surtout les bonnes mœurs de la jeunesse. A l'entendre, c'était l'éducation religieuse qui conservait ainsi l'innocence des habitants. Et il donnait des exemples, il citait des faits. Mais un commis voyageur, arrivé du matin, avec des caisses- de bijoux faux, ricanait, en racontant qu'il avait aperçu, le long du chemin, des filles et des garçons qui s'embrassaient derrière les haies. Il aurait voulu voir les gars du pays, si on leur avait mis sous le nez des dames aimables. VA il finit par plaisanter la religion, les curés et les religieuses, si bien que le conservateur des hypothèques jeta sa serviette et s'en alla, suffoqué. Les Chabre avaient mangé, sans dire un mot, le
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mari furieux des choses qu'on entendait dans les tables d'hôte , la femme paisible et souriante, comme si elle ne comprenait pas.
Pour occuper l'après-midi, le ménage visita Guérande. Dans l'église Saint-Aubin, il faisait une fraîcheur délicieuse. Us s'y promenèrent doucement, levant les yeux vers les hautes voûtes, sous lesquelles des faisceaux de colonnettes montent comme des fusées de pierre. Us s'arrêtèrent devant les sculptures étranges des chapiteaux, où Ton voit des bourreaux scier des patients en deux, et les faire cuire sur des grils, tandis qu'ils alimentent le feu avec de gros soufflets. Puis, ils parcoururent les cinq ou six rues de la ville, et M. Ghabre garda son opinion : décidément, c'était un trou, sans le moindre commerce, une de ces vieilleries du moyen âge, comme on en avait tant démoli déjà. Les rues étaient désertes, bordées de maisons à pignon, qui se tassaient les unes contre les autres, pareilles à de vieilles femmes lasses. Des toits pointus, des poivrières couvertes d'ardoises clouées, des tourelles d'angle, des restes de sculptures usés par le temps, faisaient de certains coins silencieux comme des musées dormant au soleil. Estelle, qui lisait des romans depuis qu'elle était mariée, avait des regards
langoureux, eu examinant les fenêtres à petites yitres garnies de plomb. Elle songeait à Walter Scott.
Mais, quand les Chabre sortirent de la ville pour en faire le tour, ils hochèrent la tête et durent convenir que c'était vraiment gentil. Les murailles de granit se développent sans une brèche, dorées parle soleil, intactes comme au premier jour. Des draperies de lierre et de chèvrefeuille pendent seules des mâchicoulis. Sur les tours, qui flanquent les remparts, des arbustes ont poussé, des genêts d'or, des giroflées de flamme, dont les panaches de fleurs brûlent dans le ciel clair. Et, tout autour de la ville, s'étendent des promenades ombragées de grands arbres, des ormes séculaires, sous lesquels l'herbe pousse. On marche là à petits pas, comme sur un tapis, en longeant les anciens fossés, comblés par endroits, changés plus loin en mares stagnantes dont les eaux moussues ont d'étranges reflets. Des bouleaux, contre les murailles, y mirent leurs troncs blancs. Des nappes de plantes y étalent leurs cheveux verts. Des coups de lumière glissent entre les arbres, éclairent des coins mystérieux, des enfoncements de poterne, où les gr^ nouilles mettent seules leurs sauts brusques et
effarés, dans le silence recueilli des siècles morts.
— Il y a dix tours, je les ai comptées ! s'écria M. Chabre, lorsqu'ils furent revenus à leur point de départ.
Les quatre portes de la ville l'avaient surtout frappé, avec leur porche étroit et profond, où une seule voiture pouvait passer à la fois. Est-ce que ce n'était pas ridicule, au dix-neuvième siècle, de rester enfermé ainsi? C'est lui qui aurait rasé les portes, de vraies citadelles, trouées de meurtrières, aux murs si épais, qu'on aurait pu bâtir à leur place deux maisons de six étages !
— Sans compter, ajoutait-il, les matériaux qu'on retirerait également des remparts.
Us étaient alors sur le Mail, vaste promenade exhaussée, formant un quart de cercle, de la porte de l'est à la porte du 'sud. Estelle restait songeuse, en face de l'admirable horizon qui s'étendait à des lieues, au-delà des toitures du faubourg. C'était d'abord une bande de nature puissante, des pins tordus par les vents de la mer, des buissons noueux, toute une végétation d'un 3 verdure noire. Puis s'étendait le désert des ma rais salants, l'immense plaine nue, avec les miroirs des bassins carrés et les blancheurs des petits tas de sel, qui s'allumaient sur la nappe
grise des sables. Et, plus loin, à la limite du ciel, l'Océan mettait sa profondeur bleue. Trois voiles, dans ce bleu, semblaient trois hirondelles blanches.
— Voici le jeune homme de ce matin, dit tout d'un coup M. Chabre. Tu ne trouves pas qu'il ressemble au petit des Larivière? S'il avait june bosse, ce serait tout à fait ça.
Estelle s'était lentement tournée. Mais Hector, planté au bord du Mail, l'air absorbé, lui aussi, par la vue lointaine de la mer, ne parut pas s'apercevoir qu'on le regardait. Alors, la jeune femme se remit lentement à marcher. Elle s'appuyait sur la longue canne de son ombrelle. Au bout d'une dizaine de pas, le nœud de l'ombrelle se détacha. Et les Chabre entendirent une voix derrière eux.
— Madame, madame...
C'était Hector qui avait ramassé le nœud.
— Mille fois merci, monsieur, dit Estelle avec son tranquille sourire.
Il était bien doux, bien honnête, ce garçon. Il plut tout de suite à M. Chabre, qui lui confia son embarras sur le choix d'une plage et lui demanda même des renseignements. Hector, très timide, balbutiait.
— Je ne crois pas que vous trouviez ce que vous cherchez ni au Croisic ni au bourg de Balz, dit-il en montrant les clochers de ces petites villes £ l'horizon. Je vous conseille d'aller à Piriac...
Et il fournit des détails. Piriac était à troii lieues. Il avait un oncle dans les environs. Enfin, sur une question de M. Chabre, il affirma que les coquillages s'; trouvaient en abondance.
La jeune femme tapait l'herbe rase du bout de son ombrelle. Le jeune homme ne levait pas les yeux sur elle, comme très embarrassé par sa présence.
— Une bien jolie ville que Guérande, monsieur, finit par dire Estelle de sa voix flùtée.
— Oh I bien jolie, balbutia Hector, en la dévorant brusquement du regard.
Un matin, trois jours [après l'installation du ménage à Piriac, M. Chabre, debout sur la plateforme de la jetée qui protège le petit port, surveillait placidement le bain d'Estelle, en train de faire la planche. Le soleil était déjà très chaud ; et, correctement habillé, eu redingote noire et en chapeau de feutre, il s'abritait sous une ombrelle de touriste, à doublure verte.
— Est-elle bonne? demanda-t-il pour avoir l'air de s'intéresser au bain de sa femme.
— Très bonne! répondit Estelle, en se remettant sur le ventre.
Jamais M. Chabre ne se baignait. Il Javait une grande terreur de l'eau, qu'il dissimulait en disant que le* médecins lui défendaient formellement les bains de mer. Quand une vague, sur le sable,
roulait jusqu'à ses semelles, il se reculait avec un tressaillement, comme devant une bête méchante montrant les dents* D'ailleurs, Peau aurait dérangé' sa correction habituelle, il la trouvait malpropre et inconvenante.
— Alors, elle est bonne? répéta-t-il, étourdi par la chaleur, pris d'une somnolence inquiète sur ce bout de jetée.
Estelle ne répondit pas, battant l'eau de ses bras, nageant en chien. D'une hardiesse garçonnière, elle se baignait pendant des heures, ce qui consternait son mari, car il croyait décent de l'attendre sur le bord. A Piriac, Estelle avait trouvé le bain qu'elle aimait. Elle dédaignait la plage en pente, qu'il faut descendre longtemps, avant d'enfoncer jusqu'à la ceinture. Elle se rendait à l'extrémité de la jetée, enveloppée dans son peignoir de molleton blanc, le laissait glisser de ses épaules et piquait tranquillement un tète. Il lui fallait six mètres de fond, disait elle, pour ne passe cogner aux rochers. Son costume de bain sans jupe, fait d'une seule pièce dessinait sa haute taille ; et la longue ceinture bleue qui lui ceignait les reins la cambrait les hanches balancées d'un mouvement rhytmique. Dans l'eau claire, les cheveux emprisonnés
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sous un bonnet de caoutchouc, d'où s'échappaient des mèches folles, elle avait la souplesse d'un poisson bleuâtre, à tête de femme, inquiétante et rose. '
M. Chabre était là depuis un quart d'heure, sous le soleil ardent. Trois fois déjà, il avait consulté sa montre. Il finit par se hasarder à dire timidement :
— Tu restes bien longtemps, ma bonne... Tu devrais sortir, les bains si longs te fatiguent.
— Mais j'entre à peine ! cria la jeune femme. On est comme dans du lait.
Puis, se remettant sur le dos :
— Si tu t'ennuies, tu peux t'en aller... Je n'ai pas besoin de toi.
Il protesta de la tête, il déclara qu'un malheur était si vite arrivé ! Et Estelle souriait, en songeant de quel beau secours lui serait son mari, si elle était prise d'une crampe. Mais, brusquement, elle regarda de l'autre côté de la jetée, dans la baie qui se creuse à gauche du village.
— Tiens ! dit-elle, qu'est-ce qu'il y a donc làbas? Je vais voir.
Et elle fila rapidement, par brassées longues et régulières.
— Estelle! Estelle I criait M. Chabre. Veux-tu
bien ne pas f éloigner!... Tu sais que je déteste les imprudences.
Mais Estelle ne l 'écoutait pas, il dut se résigner. Debout, se haussant pour suivre la tache blanche que le chapeau de paille de sa femme faisait sur l'eau, il se contenta de changer de main son ombrelle, sous laquelle l'air surchauffé le suffoquait de plus en plus.
— Qu'a-t-elle donc vu? murmurait-il. Ah Joui, cette chose qui flotte là-bas.... Quelque saleté. Un paquet d'algues, bien sûr. Ou un baril...
Tiens I non, ça bouge.
Et, tout d'un coup, il reconnut l'objet»
— Mais c'est un monsieur qui nage !
Estelle, cependant, après quelques brassées,
avait aussi parfaitement reconnu que c'était un monsieur. Alors, elle cessa de nager droit à lui, ce qu'elle sentait peu convenable. Mais, par coquetterie, heureuse de montrer sa hardiesse, elle ne revint pas à la jetée, elle continua de se diriger vers la pleine mer. Elle avançait paisiblement, sans paraître apercevoir le nageur. Celui-ci, comme si un courant l'avait porté, obliquait peu à peu vers elle. Puis, quand elle se tourna pour revenir à la jetée, il y eut une rencontre qui parut toute fortuite.
— Madame, votre santé est bonne? demanda poliment le monsieur.
— Tiens I c'est vous, monsieur 1 dit gaiement Estelle.
Et elle ajouta avec un léger rire :
— - Gomme on se retrouve tout de même !
C'était le jeune Hector de Plougastel. 11 restait très timide, très fort et très rose dans l'eau. Un instant, ils nagèrent sans parler, à une distance décente. Ils étaient obligés de hausser la voix pour s'entendre. Pourtant, Estelle crut devoir se montrer polie.
— Nous vous remercions de nous avoir indiqué Piriac... Mon mari est enchanté.
— C'est votre mari, n'est-ce pas, ce monsieur tout seul qui est là-bas sur la jetée? demanda Hector.
— Oui, monsieur, répondit-elle.
Et ils se turent de nouveau. Ils regardaient le mari, grand comme un insecte noir, au-dessus de la mer. M. Chabre, très intrigué, se haussait davantage, en se demandant quelle connaissance sa femme avait bien pu rencontrer en plein Océan. C'était indubitable, sa femme causait avec le monsieur. Il les voyait tourner la tête l'un vers l'autre. Ce devait être un de leurs amis de Paris»
Mais il avait beau chercher, il ne trouvait personne dans leurs relations qui aurait osé s'aventurer ainsi. Et il attendait, en imprimant à son ombrelle un mouvement de toupie, pour se distraire.
— Oui, expliquait Hector à la belle madame Chabre, je suis venu passer quelques jours chez mon oncle, dont vous apercevez là bas le château, à mi-côte. Alors, tous les jours, pour prendre mon bain, je pars de cette pointe, en face de la terrasse, et je vais jusqu'à la jetée. Puis, je retourne. En tout, deux kilomètres. C'est un exercice excellent... Mais vous, madame, tous êtes très brave. Je n'ai jamais vu une dame aussi brave.
— Oh! dit Estelle, toute petite j'ai pataugé... L'eau me connaît bien. Nous sommes de vieilles amies.
Peu à peu, ils se rapprochaient, pour ne pas avoir à crier si fort. La mer, par cette chaude matinée, dormait, pareille à un vaste pan de moire. Des plaques de satin s'étendaient, puis des bandes qui ressemblaient à une étoffe plissée, s'allongeaient, s'agrandissaient, portant au loin le léger frisson des courants. Quand ils furent près l'un de l'autre, la conversation devint plus intime.
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L'admirable journée! Et Hector indiquait à Estelle plusieurs points des côtes. Là, ce village, à un kilomètre de Piriac, c'était Port-aux-Loups ; en face, se trouvait le Morbihan, dont les falaises blanches se détachaient avec la netteté d'une louche d'aquarelle; enfin, de l'autre côté, vers la pleine mer, l'Ile Dumet faisait une tache grise, au milieu de l'eau bleue. Estelle, à chaque indication, suivait le doigt d'Hector, s'arrêtait un instant pour regarder. Et cela l'amusait de voir ces côtes lointaines, les yeux au ras de l'eau, dans un infini limpide. Quand elle se tournait vers le soleil, c'était un éblouissement, la mer semblait se changer en un Sahara sans bornes, avec la réverbération aveuglante de l'astre sur l'immensité décolorée des sables.
— Comme c'est beau I murmurait-elle, comme c'est beau !
Elle se mit sur le dos pour se reposer. Elle ne bougeait plus, les mains en croix, la tête rejetée en arrière, s'abandonnant. Et ses jambes blanches, ses bras blancs flottaient.
— Alors, vous êtes né à Guérande, monsieur?
demanda-t-elle.
Afin de causer plus commodément, Hector se mit également sur le dos.
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— Oui, madame, répondit-il. Je ne suis jamais allé qu'une fois à Nantes.
Il donna des détails sur son éducation. Il avait grandi auprès de sa mère, qui était d'une dévotion étroite, et qui gardait intactes les traditions de l'ancienne noblesse. Son précepteur, un prêtre, lui avait appris à peu près ce qu'on apprend dans les collèges, en y ajoutant beaucoup de catéchisme et de blason. 11 montait à cheval, tirait l'épée, était rompu aux exercices du corps. Et, avec cela, il semblait avoir une innocence de vierge, car il communiait tous les huit jours, ne lisait jamais de romans, et devait épouser à sa majorité une cousine à lui, qui était laide.
— Comment 1 vous avez vingt ans à peine I s'écria Estelle, en jetant un coup d'œil étonné sur ce colosse enfant.
Elle devint maternelle. Cette fleur de la forte race bretonne l'intéressait. Mais, comme ils restaient tous deux sur le dos, les yeux perdus dans la transparence du ciel, ne s'inquiétant plus autre* ment de la terre, ils furent poussés si près l'un de l'autre, qu'il la heurta légèrement.
— Oh! pardon I dit-il.
Il plongea, reparut quatre mètres plus loin.
Elle s'était remise à nager et riait beaucoup.
— C'est un abordage, criait-elle.
Lui, était très rouge. 11 se rapprochait, en la regardant sournoisement. Elle lui semblait délicieuse, sous son chapeau de paille rabattu. On ne voyait que son visage, dont le menton à fossette trempait dans l'eau. Quelques gouttes tombant des mèches blondes échappées du bonnet mettaient des perles dans le duvet des joues. Et rien n'était exquis comme ce sourire, cette tête de jolie femme qui s'avançait à petit bruit, en ne laissant derrière elle qu'un filet d'argent.
Hector devint plus rouge encore, lorsqu'il s'aperçut qu'Estelle se savait regardée et s'égayait de la singulière figure qu'il devait faire.
— Monsieur votre mari paraît s'impatienter, dit-il pour renouer la conversation.
— Oh! non, répondit-elle tranquillement,il a l'habitude de m'attendre, quand je prends mon bain.
A la vérité, M. Chabre s'agitait. Il faisait quatre pas en avant, revenait, puis repartait, en imprimant à son ombrelle un mouvement de rotation plus vif, dans l'espoir de se donner de l'air. La conversation de sa femme avec le nageur inconnu commençait à le surprendre.
Estelle songea tout à coup qu'il n'avait peutêtre pas reconnu Hector.
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— Je vais lui crier que c'est tous, dit-elle.
Et, lorsqu'elle put être entendue de la jetée, elle haussa la voix.
— Tu sais, mon ami, c'est ce monsieur de Guérande qui a été si aimable.
— Ah ! très bien, très bien, cria i son tour 11. Chabre.
11 6ta son chapeau et salua.
— L'eau est bonne, monsieur? demanda-t-il avec politesse.
— Très bonne, monsieur, répondit Hector.
Le bain continua sous les yeux du mari, qui
n'osait plus se plaindre, bien que ses pieds fussent cuits par les pierres brûlantes. Au bout de la jetée, la mer était d'une transparence admirable. On apercevait nettement le fond, à quatre ou cinq mètres, avec son sable fin, ses quelques galets mettant une tache noire ou blanche, ses herbes minces, debout, balançant leurs longs cheveux. Et ce fond limpide amusait beaucoup Estelle.
Elle nageait doucement, pour ne pis trop agiter la surface ; puis, penchée, avec de l'eau jusqu'au nez, elle regardait sous elle se dérouler le sable et les galets, dans la mystérieuse et vague profondeur. Les herbes surtout lui donnaient un léger frisson, lorsqu'elle passait au dessus d'elles.
C'étaient des nappes verdâtres, comme vivantes» remuant des feuilles découpées et pareilles à un fourmillement de pattes de crabes, les unes courtes, ramassées, tapies entre deux roches, les autres dégingandées, allongées et souples ainsi que des serpents. Elle jetait de petits cris, annonçant ses découvertes.
— Oh! cette grosse pierre! on dirait qu'elle bouge... Oh! cet arbre, un vrai arbre, avec des branches!... Oh! ça, c'est un poisson! 11 file raide.
Puis, tout d'un coup, elle se récria.
— Qu'est-ce que c'est donc? un bouquet de mariée!... Gomment ! il y a des bouquets de mariée dans la mer?... Voyez, si on ne dirait pas des fleurs blanches. C'est très joli, très joli...
Aussitôt Hector plongea. Et il reparut, tenant une poignée d'herbes blanchâtres, qui tombèrent et se fanèrent en sortant de l'eau.
— Je vous remercie bien, dit Estelle. Il ne fallait pas vous donner la peine... Tiens! mon ami, garde-moi ça.
Et elle jeta fa poignée d'herbes aux pieds de M. Chabre. Pendant un instant encore, la jeune femme et le jeune homme nagèrent. Us faisaient une écume bouillonnante, avançaient par brassées
saccadées. Puis, tout d'un coup, leur nage senu blait s'endormir, ils glissaient avec lenteur, en élargissant seulement autour d'eux des cercles qui oscillaient et se mouraient. C'était comme une intimité discrète et sensuelle, de se rouler ainsi dans le même flot Hector, à mesure que l'eau se refermait sur le corps fuyant d'Estelle, cherchait à se glisser dans le sillage qu'elle laissait, à retrouver la place et la tiédeur de ses membres. Autour d'eux, la mer s'était calmée encore, d'un bleu dont la pâleur tournait au rose.
— Ma bonne, tu vas prendre froid, murmura M. Chabre qui suait à grosses gouttes.
— Je sors, mon ami, répondit-elle.
Elle sortit en effet, remonta vivement à l'aide d'une chaîne, le long du talus oblique de la jetée. Hector devait guetter sa sortie. Mais, quand il leva la tête au bruit de pluie qu'elle faisait, elle était déjà sur la plateforme, enveloppée dans son peignoir. Il eut une figure si surprise et si contrariée, qu'elle sourit, en grelottant un peu; et elle grelottait, parce qu'elle se savait charmante, agitée ainsi d'un frisson, grande, détachant sa silhouette drapée sur le ciel.
Le jeune homme dut prendre congé.
— Au plaisir de vous revoir, monsieur, dit le mari.
El, pendant qu'Estelle, en courant sur les dalles de la jetée, suivait au-dessus de l'eau la tête d'Hector qui retraversait la baie, M. Chabre venait derrière elle, gravement, tenant à la main l'herbe marine cueillie par le jeune homme, le bras tendu pour ne pas mouiller sa redingote.
Les Chabre avaient loué à Piriac le premier étage d'une grande maison, dont les fenêtres donnaient sur la mer. Comme on ne trouvait dans le village que des cabarets borgnes, ils avaient dû prendre une femme du pays, qui leur faisait la cuisine. Une étrange cuisine par exemple, des rôtis réduits en charbon, et des sauces de couleur inquiétante, devant lesquelles Estelle préférait manger du pain. Mais, comme le disait M. Chabre, on n'était pas venu pour la gourmandise. Lui, d'ailleurs, ne touchait guère aux rôtis ni aux sauces. Il se bourrait de coquillages, matin et soir; avec une conviction d'homme qui s'administre une médecine. Le pis était qu'il détestait ces bêtes inconnues, aux formes bizarres, élevé dans une cuisine bourgeoise, fade et lavée, ayant un goût
d'enfant pour les sucreries. Les coquillages lui emportaient la bouche, salés, poivrés, de saveurs si imprévues et si fortes, qu'il ne pouvait dissimuler une grimace en les avalant; mais il aurait avalé les coquilles, s'il l'avait fallu, tant il s'ente lait dans son désir d'être père.
— Ma bonne, tu n'en manges pas! criait-il souvent à Estelle.
Il exigeait qu'elle en mangeât autant que lui. C'était nécessaire pour le résultat, disait-il. Et des discussions s'engageaient. Estelle prétendait que le docteur Guiraud n'avait pas parlé d'elle. Mais lui, répondait qu'il était logique de se soumettre l'un et l'autre au traitement. Alors, la jeune femme pinçait les lèvres, jetait de clairs regards sur l'obésité blême de son mari. Un irrésistible sourire creusait légèrement la fossette de son menton. Elle n'ajoutait rien, n'aimant à blesser personne. Même ayant découvert un parc d'huîtres, elle avait fini par en manger une douzaine à cbacun de ses repas. Ce n'était point que, personnellement, elle eût besoin d'huîtres, mais elle les adorait.
Là vie, à Piriac, était d'une monotonie ensommeillée. 11 y avait seulement trois familles de baigneurs, un épicier en gros de Nantes, un an-
274 LES COQUILLAGES DE M. CHABRg.
cien notaire de Guérande, homme sourd et naïf, un ménage d'Angers qui péchait toute la journée, avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Ce petit monde faisait peu de bruit. On se saluait, quand on se rencontrait, et les relations n'allaient pas plus loin. Sur le quai désert, la grosse émotion était de voir de loin en loin deux chiens se battre.
Estelle, habituée au vacarme de Paris, se serait ennuyée mortellement, si Hector n'avait fini par leur rendre visite tous les jours. 11 devint le grand ami de M. Chabre, à la suite d'une promenade qu'ils firent ensemble sur la côte. M. Chabre, dans un moment d'expansion, confia au jeune homme le motif de leur voyage, tout en choisissant les termes les plus chastes pour ne pas offenser la pureté de ce grand garçon. Lorsqu'il eut expliqué scientifiquement pourquoi il mangeait tant de coquillages, Hector, stupéfié, oubliant de rougir, le regarda de la tête aux pieds, sans songer à cacher sa surprise qu'un homme pût avoir besoin de se mettre à un tel régime. Cependant, le lendemain, il s'était présenté avec un petit panier plein de clovisses, que l'ancien marchand de grains avait accepté d'un air de reconnaissance. Et, depuis ce jour, très habile à toutes les pêches, connaissant chaque roche de la baie, il
ne Tenait plus sans apporter des coquillages. 11 lui fit manger des moules superbes qu'il allait ramasser à mer basse, des oursins qu'il ouvrait et nettoyait en se piquant les doigts, des arapèdes qu'il détachait des rochers avec la pointe d'un couteau, toutes sortes de bêtes qu'il appelait de noms barbares, et auxquelles il n'avait jamais goûté lui-même. M. Ghabre, enchanté, n'ayant plus à débourser un sou, se confondait en remerciements.
Maintenant, Hector trouvait toujours un prétexte pour entrer. Chaque fois qu'il arrivait avec son petit panier, et qu'il rencontrait Estelle, il disait la même phrase :
— J'apporte des coquillages pour M. Ghabre.
Et tous deux souriaient, les yeux rapetisses et luisants. Les coquillages de M. Ghabre les amusaient.
Dès lors, Estelle trouva Piriac charmant. Chaque jour, après le bain, elle faisait une promenade avec Hector. Son mari les suivait à distance, car ses jambes étaient lourdes, et ils allaient souvent trop vite pour lui. Hector montrait à la jeune femme les anciennes splendeurs de Piriac, des restes de sculptures, des portes et des fenêtres à rinceaux, très délicatement travaillées. Au jour-
d'hui, la ville de jadis est un village perdu, aux rues barrées de fumier, étranglées entre des masures noires. Mais la solitude y est si douce, qu'Estelle enjambait les coulées d'ordure, intéressée par le moindre bout de muraille, jetant des coups d'oeil surpris dans les intérieurs des habitants, où tout un bric-à-brac de misère traînait sur la terre battue. Hector l'arrêtait devant les figuiers superbes, aux larges feuilles de cuir velu, dont les jardins sont plantés, et qui allongent leurs branches par dessus les clôtures basses. Ils entraient dans les ruelles les plus étroites, ils se penchaient sur les margelles des puits, au fond desquels ils apercevaient leurs images souriantes, dans l'eau claire, blanche comme une glace; tandis que, derrière eux, M. Chabre digérait ses coquillages, abrité sous la percaline verte de son ombrelle, qu'il ne quittait jamais.
Une des grandes gaietés d'Estelle était les oies et les cochons, qui se promenaient en bandes, librement. Dans les premiers temps, elle avait eu très peur des cochons, dont les allures brusques, les masses de graisse roulant sur des pattes minces, lui donnaient la continuelle inquiétude d'être heurtée et renversée; ils étaient aussi bien
sales, le ventre noir de boue, le groin barbouillé, ronflant à terre. Mais Hector lui avait juré que les cochons étaient les meilleurs enfants du monde. Et, maintenant, elle s'amusait de leurs courses inquiètes à l'heure de la pâtée, elle s'émerveillait de leur robe de soie rose, d'une fraîcheur de robe de bal, quand il avait plu. Les oies aussi l'occupaient. Dans un trou à fumier, au bout d'une ruelle, souvent deux bandes d'oies arrivaient, chacune de son côté. Elles semblaient se saluer d'un claquement de bec, se mêlaient, happaient ensemble des épluchures de légumes. Une, en l'air, au sommet du tas, l'œil rond, le cou raidi, comme calée sur ses pattes et gonflant le duvet blanc de sa panse, avait une majesté tranquille de souverain, au grand nez jaune; tandis que les autres, le cou plié, cherchaient à terre, avec une musique rauque. Puis, brusquement, la grande oie descendait en jetant un cri ; et les oies de sa bande la suivaient, tous les cous allongés du même côté, filant en mesure dans un déhanchement d'animaux infirmes. Si un chien passait, les cous se tendaient davantage et sifflaient. Alors, la jeune femme battait des mains, suivait le défilé majestueux des deux sociétés qui rentraient chez elles, en personnes
2ÏS LES COQUILLAGES DE M. CHABRE.
graves appelées par des affaires importantes. Un des amusements était encore de voir se baigner les cochons et le3 oies, qui descendaient l'aprèsmidi sur la plage prendre leur bain, comme des hommes*
Le premier dimanche, Estelle crut devoir aller à la messe. Elle ne pratiquait pas, à Paris. Mais, à la campagne, la messe était une distraction, une occasion de s'habiller et de voir du monde. D'ailleurs, elle y retrouva Hector lisant dans un énorme paroissien à reliure usée. Par dessus le livre, il ne cessa de la regarder, les lèvres sérieuses i mais les yeux si luisants, qu'on y devinait des sourires. A la sortie, il lui offrit le bras, pour traverser le petit cimetière qui entoure l'église. Et, l'après-midi, après les vêpres, il y eut un autre spectacle, une procession à un calvaire planté au bout du village. Un paysan marchait le premier, tenant une bannière de soie violette brochée d'or, à hampe rouge. Puis, deux longues files de femmes s'espaçaient largement. Les prêtres venaient au milieu, un curé, un vicaire et le précepteur d'un château voisin, chantant à pleine voix. Enfin, derrière, à la suite d'une bannière blanche portée par une grosse fille aux brashâlés, piétinait la queue des fidèles»
qui se traînait avec un fort bruit de sabots, pareille à un troupeau débandé. Quand la procession passa sur le port, les bannières et les coiffes blanches des femmes se détachèrent au loin sur le bleu ardent de la mer; et ce lent cortège dans le soleil prit une grande pureté.
Le cimetière attendrissait beaucoup Estelle.
Elle n'aimait pas les choses tristes, d'habitude. Le jour de son arrivée, elle avait eu un frisson, en apercevant toutes ces tombes, qui se trouvaient sous sa fenêtre. L'église était sur le port, entourée des croix, dont les bras se tendaient vers l'immensité des eaux et du ciel; et, les nuits de vent, les souffles du large pleuraient dans cette forêt de planches noires. Mais elle s'était vite habituée à ce deuil, tant le petit cimetière avait une douceur gaie. Les morts semblaient y sourire, au milieu des vivants qui les coudoyaient. Gomme le cimetière était clos d'un mur bas, à hauteur d'appui, et qu'il bouchait le passage au centre même de Pi ri a c, les gens ne se gênaient point pour enjamber le mur et suivre les allées, à peine tracées dans les hautes herbes. Les enfants jouaient là, une débandade d'enfants lâchés au travers des dalles de granit. Des chats blottis sous des arbustes bondissaient brusquement, se poursui-
vaient ; souvent, on y entendait des miaulements de chattes amoureuses, dont on voyait les silhouettes hérissées et les grandes queues balayant l'air. C'était un coin délicieux, envahi par les végétations folles, planté de fenouils gigantesques, aux larges ombelles jaunes, d'une odeur si pénétrante, qu'après les journées chaudes, des souffles d'anis, venus des tombes, embaumaient Piriac tout entier. Et, la nuit, quel champ tranquille et tendre I La paix du village endormi semblait sortir du cimetière. L'ombre effaçait les croix, des promeneurs attardés s'asseyaient sur des bancs de granit, contre le mur, pendant que la mer, en face, roulait ses vagues, dont la brise apportait la poussière salée.
Estelle, un soir qu'elle rentrait au bras d'Hector, eut l'envie de traverser le champ désert. M. Ghabre trouva l'idée romanesque et protesta en suivant le quai. Elle dut quitter le bras du jeune homme, tant l'allée était étroite. Au milieu des hautes herbes, sa jupe faisait un long bruit. L'odeur des fenouils était si forte, que les chattes amoureuses ne se sauvaient point, pâmées sous les verdures. Comme ils entraient dans l'ombre de l'église, elle sentit à sa taille la main d'Hector. Elle eut peur et jeta un cri.
— C'est bête! dit-elle, quand ils sortirent de l'ombre, j'ai cru qu'un revenant m'emportait.
Hector se mit à rire et donna une explication.
— Oh! une branche, quelque fenouil qui a fouetté vos jupes !
Us s'arrêtèrent, regardèrent les croix autour d'eux, ce profond calme de la mort qui les attendrissait; et, sans ajouter un mot, ils s'en allèrent, très troublés.
— Tu as eu peur, je t'ai entendue, dit M. Chabre. C'est bien fait!
A la mer haute, par distraction, on allait voir arriver les bateaux de sardines. Lorsqu'une voile se dirigeait vers le port, Hector la signalait au ménage. Mais le mari, dès le sixième bateau, avait déclaré que c'était toujours la même chose. Estelle, au contraire, ne paraissait pas se lasser, trouvait un plaisir de plus en plus vif à se rendre sur la jetée. 11 fallait courir souvent. Elle sautait sur les grosses pierres descellées, laissait voler ses jupes qu'elle empoignait d'une main, afin de ne pas tomber. Elle étouffait, en arrivant, les mains à son corsage, renversée en arrière pour reprendre haleine. Et Hector la trouvait adorable ainsi, décoiffée, l'air hardi, avec son allure gar-
saccadées. Puis, tout d'un coup, leur nage semblait s'endormir, ils glissaient avec lenteur, en élargissant seulement autour d'eux des cercles qui oscillaient et se mouraient. C'était comme une intimité discrète et sensuelle, de se rouler ainsi dans le même flot Hector, à mesure que l'eau se refermait sur le corps fuyant d'Estelle, cherchait à se glisser dans le sillage qu'elle laissait, à retrouver la place et la tiédeur de ses membres. Autour d'eux, la mer s'était calmée encore, d'un bleu dont la pâleur tournait au rose.
— Ma bonne, tu vas prendre froid, murmura M. Chabre qui suait à grosses gouttes.
— Je sors, mon ami, répondit-elle.
Elle sortit en effet, remonta vivement à l'aide d'une chaîne, le long du talus oblique de la jetée. Hector devait guetter sa sortie. Mais, quand il leva la tête au bruit de pluie qu'elle faisait, elle était déjà sur la plateforme, enveloppée dans son peignoir. Il eut une figure si surprise et si contrariée, qu'elle sourit, en grelottant un peu; et elle grelottait, parce qu'elle se savait charmante, agitée ainsi d'un frisson, grande, détachant sa silhouette drapée sur le ciel.
Le jeune homme dut prendre congé.
— Au plaisir de tous revoir, monsieur, dit le mari.
El, pendant qu'Estelle, en courant sur les dalles de la jetée, suivait au-dessus de l'eau la tête d'Hector qui retraversait la baie, M. Chabre venait derrière elle, gravement, tenant à la main Therbe marine cueillie par le jeune homme, le bras tendu pour ne pas mouiller sa redingote.
Les Chabre avaient loué à Piriac le premier étage d'une grande maison, dont les fenêtres donnaient sur la mer. Comme on ne trouvait dans le village que des cabarets borgnes, ils avaient dû prendre une femme du pays, qui leur faisait la cuisine. Une étrange cuisine par exemple, des rôtis réduits en cbarbon, et des sauces de couleur inquiétante, devant lesquelles Estelle préférait manger du pain. Mais, comme le disait M. Chabre, on n'était pas venu pour la gourmandise. Lui, d'ailleurs, ne touchait guère aux rôtis ni aux sauces. Il se bourrait de coquillages, matin et soir; avec une conviction d'homme qui s'administre une médecine. Le pis était qu'il détestait ces bêtes inconnues, aux formes bizarres, élevé dans une cuisine bourgeoise, fade et lavée, ayant un goût
d'enfant pour les sucreries. Les coquillages lui emportaient la bouche, salés, poivrés, de saveurs si imprévues et si fortes, qu'il ne pouvait dissimuler une grimace en les avalant; mais il aurait avalé les coquilles, s'il l'avait fallu, tant il s'entêtait dans son désir d'être père.
— Ma bonne, tu n'en manges pas! criait-il souvent à Estelle.
Il exigeait qu'elle en mangeât autant que lui. C'était nécessaire pour le résultat, disait-il. Et des discussions s'engageaient. Estelle prétendait que le docteur Guiraud n'avait pas parlé d'elle. Mais lui, répondait qu'il était logique de se soumettre l'un et l'autre au traitement. Alors, la jeune femme pinçait les lèvres, jetait de clairs regards sur l'obésité blême de son mari. Un irrésistible sourire creusait légèrement la fossette de son menton. Elle n'ajoutait rien, n'aimant à blesser personne. Même ayant découvert un parc d'huîtres, elle avait fini par en manger une douzaine à chacun de ses repas. Ce n'était point que, personnellement, elle eût besoin d'huîtres, mais elle les adorait.
Là vie, à Piriac, était d'une monotonie ensommeillée. 11 y avait seulement trois familles de baigneurs, un épicier en gros de Nantes, un an*
cien notaire de Guérande, homme sourd et naïf, un ménage d'Angers qui péchait toute la journée, avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Ce petit monde faisait peu de bruit. On se saluait, quand on se rencontrait, et les relations n'allaient pas plus loin. Sur le quai désert, la grosse émotion était de voir de loin en loin deux chiens se battre.
Estelle, habituée au vacarme de Paris, se serait ennuyée mortellement, si Hector n'avait fini par leur rendre visite tous les jours. 11 devint le grand ami de M. Chabre, à la suite d'une promenade qu'ils firent ensemble sur la côte. M. Chabre, dans un moment d'expansion, confia au jeune homme le motif de leur voyage, tout en choisissant les termes les plus chastes pour ne pas offenser la pureté de ce grand garçon. Lorsqu'il eut expliqué scientifiquement pourquoi il mangeait tant de coquillages, Hector, stupéfié, oubliant de rougir, le regarda de la tête aux pieds, sans songer à cacher sa surprise qu'un homme pût avoir besoin de se mettre à un tel régime. Cependant, le lendemain, il s'était présenté avec un petit panier plein de clovisses, que l'ancien marchand de grains avait accepté d'un air de reconnaissance. Et, depuis ce jour, très habile à toutes les pêches, connaissant chaque roche de la baie, il
ne venait plus sans apporter des coquillages. 11 lui fit manger des moules superbes qu'il allait ramasser à mer basse, des oursins qu'il ouvrait et nettoyait en se piquant les doigts, des arapèdes qu'il détachait des rochers avec la pointe d'un couteau, toutes sortes de bêtes qu'il appelait de noms barbares, et auxquelles il n'avait jamais goûté lui-même. M. Chabre, enchanté, n'ayant plus à débourser un sou, se confondait en remerciements.
Maintenant, Hector trouvait toujours un prétexte pour entrer. Chaque fois qu'il arrivait avec son petit panier, et qu'il rencontrait Estelle, il disait la même phrase :
— J'apporte des coquillages pour H. Chabre.
Et tous deux souriaient, les yeux rapetisses et luisants. Les coquillages de M. Chabre les amusaient.
Dès lors, Estelle trouva Piriac charmant. Chaque jour, après le bain, elle faisait une promenade avec Hector. Son mari les suivait à distance, car ses jambes étaient lourdes, et ils allaient souvent trop vite pour lui. Hector montrait à la jeune femme les anciennes splendeurs de Piriac, des restes de sculptures, des portes et des fenêtres à rinceaux, très délicatement travaillées. Aujour-
d'hui, la ville de jadis est un village perdu, aux rues barrées de fumier, étranglées entre des masures noires. Mais la solitude y est si douce, qu'Estelle enjambait les coulées d'ordure, intéressée par le moindre bout de muraille, jetant des coups d'oeil surpris dans les intérieurs des . habitants, où tout un bric-à-brac de misère traînait sur la terre battue. Hector l'arrêtait devant les figuiers superbes, aux larges feuilles de cuir velu, dont les jardins sont plantés, et qui allongent leurs branches par dessus les clôtures basses. Ils entraient dans les ruelles les plus étroites, ils se penchaient sur les margelles des puits, au fond desquels ils apercevaient leurs images souriantes, dans l'eau claire, blanche comme une glace; tandis que, derrière eux, M. Ghabre digérait ses coquillages, abrité sous la percaline verte de son ombrelle, qu'il ne quittait jamais.
Une des grandes gaietés d'Estelle était les oies et les cochons, qui se promenaient en bandes, librement. Dans les premiers temps, elle avait eu très peur des cochons, dont les allures brusques, les masses de graisse roulant sur des pattes minces, lui donnaient la continuelle inquiétude d'être heurtée et renversée; ils étaient aussi bien
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sales, le ventre noir de boue, le groin barbouillé, ronflant à terre. Mais Hector lui avait juré que les cochons étaient les meilleurs enfants du monde. Et, maintenant, elle s'amusait de leurs courses inquiètes à l'heure de la pâtée, elle s'émerveillait de leur robe de soie rose, d'une fraîcheur de robe de bal, quand il avait plu. Les oies aussi l'occupaient. Dans un trou à fumier, au bout d'une ruelle, souvent deux bandes d'oies arrivaient, chacune de son côté. Elles semblaient se saluer d'un claquement de bec, se mêlaient, happaient ensemble des épluchures de légumes. Une, en l'air, au sommet du tas, l'œil rond, le cou raidi, comme calée sur ses pattes et gonflant le duvet blanc de sa panse, avait une majesté tranquille de souverain, au grand nez jaune; tandis que les autres, le cou plié, cherchaient à terre, avec une musique rauque. Puis, brusquement, la grande oie descendait en jetant un cri; et les oies de sa bande la suivaient, tous les cous allongés du même côté, filant en mesure dans un déhanchement d'animaux infirmes. Si un chien passait, les cous se tendaient davantage et sifflaient. Alors, la jeune femme battait des mains, suivait le défilé majestueux des deux sociétés qui rentraient chez elles, en personnes
NAIS NICOULIN. 24
2ÎS LES COQUILLAGES DE M. CHABRB.
graves appelées par des affaires importantes. Un des amusements était encore de yoir se baigner les cochons et les oies, qui descendaient l'aprèsmidi sur la plage prendre leur bain, comme des hommes.
Le premier dimanche, Estelle crut devoir aller à la messe. Elle ne pratiquait pas, à Paris. Mais, à la campagne, la messe était une distraction, une occasion de s'habiller et de voir du monde. D'ailleurs, elle y retrouva Hector lisant dans un énorme paroissien à reliure usée. Par dessus le livre, il ne cessa de la regarder, les lèvres sérieuses, mais les yeux si luisants, qu'on y devinait des sourires. A la sortie, il lui offrit le bras, pour traverser le petit cimetière qui entoureT église. Et, l'après-midi, après les vêpres, il y eut un autre spectacle, une procession à un calvaire planté au bout du village. Un paysan marchait le premier, tenant une bannière de soie violette brochée d'or, à hampe rouge. Puis, deux longues files de femmes s'espaçaient largement. Les prêtres venaient au milieu, un curé, un vicaire et le précepteur d'un château voisin, chantant à pleine voix. Enfin, derrière, à la suite d'une bannière blanche portée par une grosse fille aux brashèlés, piétinait la queue des fidèles,
qui se traînait avec un fort bruit de sabots, pareille à un troupeau débandé. Quand la procession passa sur le port, les bannières et les coiffes blanches des femmes se détachèrent au loin sur le bleu ardent de la mer; et ce lent cortège dans le soleil prit une grande pureté.
Le cimetière attendrissait beaucoup Estelle.
Elle n'aimait pas les choses tristes, d'habitude. Le jour de son arrivée, elle avait eu un frisson, en apercevant toutes ces tombes, qui se trouvaient sous sa fenêtre. L'église était sur le port, entourée des croix, dont les bras se tendaient vers l'immensité des eaux et du ciel ; et, les nuits de vent, les souffles du large pleuraient dans cette forêt de planches noires. Mais elle s'était vite habituée à ce deuil, tant le petit cimetière avait une douceur gaie. Les morts semblaient y sourire, au milieu des vivants qui les coudoyaient. Comme le cimetière était clos d'un mur bas, à hauteur d'appui, et qu'il bouchait le passage au centre même de Piriac, les gens ne se gênaient point pour enjamber le mur et suivre les allées, à peine tracées dans les hautes herbes. Les enfants jouaient là, une débandade d'enfants lâchés au travers des dalles de granit. Des chats blottis sous des arbustes bondissaient brusquement, se poursui-
— Vous êtes sûr qu'elle descend? demandait-il à Hector.
Celui-ci se contentait de hocher la tête. Lui, péchait en gaillard qui connaissait les bons endroits. Aussi, à chaque coup, amenait-il des poignées de crevettes. Quand il levait son filet i côté d'Estelle, il mettait sa pêche dans le panier de la jeune femme. Et elle riait, clignant les yeux du côté de son mari, posant un doigt sur ses lèvres. Elle était charmante, courbée sur le long manche de bois ou bien penchant sa tète blonde au-dessus du filet, tout allumée de la curiosité de savoir ce qu'elle avait pris. Une brise soufflait, l'eau qui s'égouttait des mailles s'en allait en pluie, la mettait dans une rosée, tandis que son costume, s'envolant et plaquant sur elle, dessinait l'élégance de son fin profil.
Depuis près de deux heures, ils péchaient ainsi, lorsqu'elle s'arrêta pour respirer un instant, essoufflée, ses petits cheveux fauves trempés de sueur. Autour d'elle, le désert restait immense, d'une paix souveraine; seule, la mer prenait un frisson, avec une voix murmurante qui s'enflait. Le ciel, embrasé par le soleil de quatre heures, était d'un bleu pâle, presque gris; et, malgré ce ton décoloré de fournaise, la chaleur ne se sen-
LES COQUILLAGES DE M. CflABHE. 223
tait pas, une fraîcheur montait de l'eau, balayait et blanchissait la clarté crue. Mais ce qui amusa Estelle, ce fut de voir à l'horizon, sur tous les rochers, une multitude de points qui se détachaient en noir, très nettement. C'étaient, comme eux, des pêcheurs de crevettes, d'une finesse de silhouette incroyable, pas plus gros que des fourmis, ridicules de néant dans cette immensité, et dont on distinguait les moindres attitudes, la ligne arrondie du dos, quand ils poussaient leurs filets, ou les bras tendus et gesticulants, pareils à des pattes fiévreuses de mouche, lorsqu'ils triaient leur pêche, en se battant contre les herbes et les crabes.
— Je vous assure qu'elle monte! cria M. Chabre avec angoisse. Tenez ! ce rocher tout à l'heure était découvert.
— Sans doute elle monte, finit par répondre Hector impatienté. C'est justement lorsqu'elle monte qu'on prend le plus de crevettes.
Mais M. Chabre perdait la tête. Dans son dernier coup de filet, il venait d'amener un poisson étrange, un diable de mer, qui le terrifiait, avec sa tête de monstre. 11 en avait assez.
— Allons-nous-en ! allons-nous-en I répétait-il. C'est bête de faire des imprudences.
— Puisqu'on te dit que la pêche est meilleure quand la mer monte ! répondait sa femme.
— Et elle monte ferme ! ajoutait à demi-voix Hector, les yeux allumés d'une lueur de méchanceté.
En effet, les vagues s'allongeaient, mangeaient les rochers avec une clameur plus haute. Des flots brusques envahissaient d'un coup toute une langue de terre. C'était la mer conquérante, reprenant pied à pied le domaine qu'elle balayait de sa houle depuis des siècles. Estelle avait découvert une mare plantée de longues herbes, souples comme des cheveux, et elle y prenait des crevettes énormes, s'ouvrant ua sillon, laissant derrière elle la trouée d'un faucheur. Elle se débattait, elle ne voulait pas qu'on l'arrachât de là.
— Tant pis ! je m'en vais ! s'écria H. Ghabre, qui avait des larmes dans la voix. 11 n'y a pas de bon sens, nous allons tous y rester.
Il partit le premier, sondant avec désespoir la profondeur des trous, à l'aide du manche de son filet. Quand il fut à deux ou trois cents pas, Hector décida enfin Estelle à le suivre.
— Nous allons avoir de l'eau jusqu'aux épaules, disait-il en souriant. Un vrai bain pour monsieur Chabre... Voyez déjà comme il enfonce !
Depuis le départ, le jeune homme avait la mine sournoise et préoccupée d'un amoureux qui s'est promis de lâcher une déclaration et qui n'en trouve pas le courage. En mettant des crevettes dans le panier d'Estelle, il avait bien tâché de rencontrer ses doigts. Mais, évidemment, il était furieux de son peu d'audace. Et M. Ghabre se serait noyé, qu'il aurait trouvé cela charmant, car pour la première fois M. Ghabre le gênait.
— Vous ne savez pas ? dit-il tout d'un coup, vous devriez monter sur mon dos, et je vous porterai... Autrement, vous allez être trempée... Hein ? montez donc 1
Il lui tendait l'échiné. Elle refusait, gênée et rougissante. Mais il la bouscula, en criant qu'il était responsable de sa santé. Et elle monta, elle posa les deux mains sur les épaules du jeune homme. Lui, solide comme un roc, redressant réchine, semblait avoir un oiseau sur son cou. Il lui dit de bien se tenir, et s'avança à grandes enjambées dans l'eau.
— C'est à droite, n'est-ce pas? monsieur Hector, criait la voix lamentable de M. Chabre, dont le flot battait déjà les reins.
— Oui, à droite, toujours à droite.
Alors, comme le mari tournait le dos, grelot-
Estelle. On les mettrait dans son salon, vos
rochers !
— Attendez, attendez ! disait Hector. Vous
allez voir.
Ils arrivaient à un étroit passage, à une sorte de fente, qui bâillait entre deux énormes blocs. Là, dans- une cuvette, il y avait une mare, un trou d'eau qui bouchait le chemin.
— Mais jamais je ne passerai I s'écria la jeune femme.
Lui, proposa de la porter. Elle refusa d'un long signe de tète: elle ne voulait plus être portée. Alors, il chercha partout de grosses pierres, il essaya d'établir un pont. Les pierres glissaient, tombaient au fond de l'eau.
— Donnez-moi la main, je vais sauter, finitelle par dire, prise d'impatience.
Et elle sauta trop court, un de ses pieds resta dans la mare. Gela les fit rire. Puis, comme ils sortaient de l'étroit passage, elle laissa échapper un cri d'admiration.
Une crique se creusait, emplie d'un écroulemen t gigantesque de roches. Des blocs énormes. se tenaient debout, comme des sentinelles avancées, postées au milieu des vagues. Le long des falaises, lesgros temps avaient mangé la terre, ne laissant
que les masses dénudées du granit ; et c'étaient des baies enfoncées entre des promontoires, desdétoursbrusques déroulant des salles intérieures, des bancs de marbre noirâtre allongés sur le sable, pareils à de grands poissons échoués. On aurait dit une ville cyclopéenne prise d'assaut et dévastée par la mer, avec ses remparts renversés, ses tours à demi démolies, ses édifices culbutés les uns sur les autres. Hector fit visiter à la jeune femme les moindres recoins de cette ruine des tempêtes. Elle marchait sur dessables fins et jaunes comme une poudre d'or, sur des galets que des paillettes de mica allumaient au soleil, sur des éboulements de rocs où elle devait par moments s'aider de ses deux mains, pour ne pas rouler dans les trous. Elle passait sous des portiques naturels, sous des arcs de triomphe qui affectaient le plein cintre de Fart roman et l'ogive élancée de Fart gothique. Elle descendait dans des creux pleins de fraîcheur, au fond de déserts de dix mètres carrés, amusée par les chardons bleuâtres et les plantes grasses d'un vert sombre qui tachaient les murailles grises des falaises, intéressée par des oiseaux de mer familiers, de petits oiseaux bruns, volant à la portée de sa main, avec un léger cri cadencé et continu. Et ce qui l'émerveillait surtout,
c'était, du milieu des roches, de se retourner et de retrouver toujours la mer, dont la ligne bleue reparaissait et s'élargissait entre chaque bloc, dans sa grandeur tranquille.
— Ah! vous voilà! cria M. Chabre du haut de la falaise. J'étais inquiet, je vous avais perdus... Dites donc, c'est effrayant, ces gouffres!
Il était à six pas du bord, prudemment, abrité par son ombrelle, son panier passé au bras. Il ajouta :
— Elle monte joliment vite, prenez garde !
— Nous avons le temps, n'ayez pas peur, répondit Hector.
Estelle, qui s'était assise, restait sans paroles devant l'immense horizon. En face d'elle, trois piliers de granit, arrondis par le flot, se dressaient, pareils aux colonnes géantes d'un temple détruit. Et, derrière, la haute mer s'étendait sous la lumière dorée de six heures, d'un bleu de roi pailleté d'or. Une petite voile, très loin, entre deux des piliers, mettait une tache d'un blanc éclatant, comme une aile de mouette rasant l'eau. Du ciel pâle, la sérénité prochaine du crépuscule tombait déjà. Jamais Estelle ne s'était sentie pénétrer d'une volupté si vaste et si tendre.
— Venez, lui dit doucement Hector, en la touchant de la main.
Elle tressaillit, elle se leva, prise de langueur et d'abandon.
— C'est le sémaphore, n'est-ce pas, cette maisonnette avec ce mât? cria M. Chabre. Je vais chercher des coquillages, je vous rattraperai.
Alors, Estelle, pour secouer la paresse molle dont elle était envahie, se mit à courir comme une enfant. Elle enjambait les flaques, elle s'avançait vers la mer, saisie du caprice de monter au sommet d'un entassement de rocs, qui devait former une île, à marée haute. Et, lorsque, après une ascension laborieuse au milieu des crevasses, elle atteignit le sommet, elle se hissa sur la pierre la plus élevée, elle fut heureuse de dominer la dévastation tragique de la côte. Son mince profil se détachait dans l'air pur, sa jupe claquait au vent ainsi qu'un drapeau.
Et, en redescendant, elle se pencha sur tous les trous qu'elle rencontra. C'étaient, dans les moindres cavités, de petits lacs tranquilles et dormants, des eaux d'une limpidité parfaite, dont les clairs miroirs réfléchissaient le ciel. Au fond, des herbes d'un vert d'émeraude plantaient des forêts romantiques. Seuls, de gros crabes noirs
306 LES COQUILLAGES OË M. CHABRE.
sautaient, pareils à des grenouilles, et disparaissaient, sans même troubler l'eau. La jeune femme restait rêveuse, comme si elle eût fouillé du regard des pays mystérieux, de vastes contrées inconnues et heureuses.
Quand ils furent revenus au pied des falaises, elle s'aperçut que son compagnon avait empli son mouchoir d'arapèdes.
— C'est pour monsieur Ghabre, dit-il. Je vais les lui monter.
Justement, M. Ghabre arrivait désolé.
— 11 n'ont pas seulement une moule au sémaphore, cria-t-il. Je ne voulais pas venir, j'avais raison.
Mais, lorsque le jeune homme lui eut montré de loin les arapèdes, il se calma. Et il resta stupéfié de l'agilité avec laquelle celui-ci grimpait, par un chemin connu de lui seul, le long d'une roche qui semblait lisse comme une muraille. La descente fut plus audacieuse encore.
— Ge n'est rien, disait Hector, un vrai escalier; seu ement, il faut savoir où sont les marches.
M. Chabre voulait qu'on retournât en arrière, la mer devenait inquiétante. Et il suppliait sa femme de remonter au moins, de chercher un petit chemin commode. Le jeune homme riait»
en répondant qu'il n'y avait point de chemin pour les dames, qu'il fallait maintenant aller jusqu'au bout. D'ailleurs, ils n'avaient pas vu les grottes. Alors, M. Chabre dut se remettre à suivre la crête des falaises. Comme le soleil se couchait, il ferma son ombrelle et s'en servit en guise de canne. De l'autre main, il portait son panier d'arapèdes.
— Vous êtes lasse? demanda doucement Hector.
— Oui, un peu, répondit Estelle.
Elle accepta son bras. Elle n'était point lasse, mais un abandon délicieux l'envahissait de plus en plus. L'émotion qu'elle venait d'éprouver, en voyant le jeune homme suspendu au flanc des roches, lui avait laissé un tremblement intérieur. Ils s'avancèrent avec lenteur sur une grève ; sous leurs pieds, le gravier, fait de débris de coquillages, criait comme dans les allées d'un jardin ; et ils ne parlaient plus. 11 lui montra deux larges fissures, le Trou du Moine Fou et la Grotte du Chat. Elle entra, leva les yeux, eut seulement un petit frisson. Quand ils reprirent leur marche, le long d'un beau sable fin, ils se regardèrent, ils restèrent encore muets et souriants. La mer montait, par courtes lames bruissantes, et
ils ne l'entendaient pas. M. Chabre, au-dessus d'eux, se mit à crier, et ils ne l'entendirent pas davantage.
— Mais c'est fou 1 répétait l'ancien marchand de grains, en agitant son ombrelle et son panier d'arapèdes. Estelle!... monsieur Hector!... écoutez donc! vous allez être gagnés! vous avez déjà les pieds dans l'eau !
Eux ne sentaient point la fraîcheur des petites vagues.
— Hein? qu'ya-t-il? finit par murmurer la jeune femme.
— Ah ! c'est vous, monsieur Chabre ! dit le jeune homme. Ça ne fait rien, n'ayez pas peur... Nous n'avons plus à voir que la Grotte à Madame.
M. Chabre eut un geste de désespoir, en ajoutant :
— C'est delà démence! Vous allez vous noyer.
Ils ne l'écoutaient déjà plus. Pour échapper
à la marée croissante, ils s'avancèrent le long des rochers, et arrivèrent enfin à la Grotte à Madame. C'était une excavation creusée dans un bloc de granit, qui formait promontoire. La voûte, très élevée, s'arrondissait en large dôme. Pendant les tempêtes, le travail des eaux avait
donné aux murs un poli et un luisant d'agate. Des veines roses et bleues, dans la pâte sombre du roc, dessinaient des arabesques d'un goût magnifique et barbare, comme si des artistes sauvages eussent décoré cette salle de bain des reines de la mer. Les graviers du sol, mouillés encore, gardaient une transparence qui les faisait ressembler à un lit de pierres précieuses. Au fond, il y avait un banc de sable, doux et sec, d'un jaune pâle, presque blanc.
Estelle s'était assise sur le sable. Elle examinait la grotte.
— On vivrait là, murmura-t-elle.
Mais Hector, qui paraissait guetter la mer depuis un instant, affecta brusquement une consternation.
— Àhl mon Dieu I nous sommes pris ! Voilà le flot qui nous a coupé le chemin... Nous en avons pour deux heures à attendre.
Il sortit, chercha M. Chabre, en levant la tête. M. Chabre était sur la falaise, juste au-dessus de la grotte, et quand le jeune homme lui eut annoncé qu'ils étaient bloqués :
— Qu'est-ce que je vous disais? cria-t-il triomphalement, mais vous ne voulez jamais m'écouter!... Y a-t-il quelque danger ?
— • Aucun, répondit Hector. La mer n'entre que de cinq ou six mètres dans la grotte. Seulement, ne tous inquiétez pas, nous ne pourrons en sortir avant deux heures.
M. Chabre se fâcha. Alors, on ne dînerait pas ? Il avait déjà faim, lui ! c'était une drôle de partie tout de même! Puis, en grognant, il s'assit sur l'herbe courte, il mit son ombrelle i sa gauche et son panier d'arapèdes à sa droite.
— J'attendrai, il le faut bien ! cria-t-il. Retournez auprès de ma femme, et tâchez qu'elle ne prenne pas froid.
Dans la grotte, Hector s'assit près d'Estelle. Au bout d'un silence, il osa s'emparer d'une main qu'elle ne retira pas. Elle regardait au loin. Le crépuscule tombait, une poussière d'ombre pâlissait peu à peu le soleil mourant. A l'horizon, le ciel prenait une teinte délicate, d'un violet tendre, et la mer s'étendait, lentement assombrie, sans une voile. Peu à peu, l'eau entrait dans la grotte, roulant avec un bruit doux les graviers transparents. Elle y apportait les voluptés du large, une voix caressante, une odeur irritante, chargée de désirs.
— Estelle, je vous aime, répétait Hector, en lui couvrant les mains de baisers.
Elle ne répondait pas, étouffée, comme soulevée par cette mer qui montait. Sur le sable fin, à demi couchée maintenant, elle ressemblait à une fille des eaux, surprise et déjà sans défense.
Et, brusquement, la voix de M. Chabre leur arriva, légère, aérienne.
— Vous n'avez pas faim ? Je crève, moi! . . . Heureusement que j'ai mon couteau. Je prends un à-compte, vous savez, je mange les arapèdes.
— Je vous aime, Estelle, répétait toujours Hector, qui la tenait à pleins bras.
La nuit était noire, la mer blanche éclairait le ciel. A l'entrée de la grotte, l'eau avait une longue plainte, tandis que, sous la voûte, un dernier reste de jour venait de s'éteindre. Une odeur de fécondité montait des vagues vivantes. Alors, Estelle laissa lentement tomber sa tête sur l'épaule d'Hector. Et le vent du soir emporta des soupirs.
En haut, à la clarté des étoiles, M. Chabre mangeait ses coquillages, méthodiquement. Il s'en donnait une indigestion, sans pain, avalant tout.
Neuf mois après son retour à Paris, la belle madame Uiabre accouchait d'un garçon. M. Chabre, enchanté, prenait à part le docteur Guiraud, et lui répétait avec orgueil :
— Ce sont les arapèdes, j'en mettrais la main au feu!... Oui, tout un panier d'arapèdes que j'ai mangés un soir, oh! dans une circonstance bien curieuse... N'importe, docteur, jamais je n'aurais pensé que les coquillages eussent une pareille vertu.
HAIS MICÛULIN.
Là-bas, à Nouméa, lorsque Jacques Damour regardait l'horizon vide dé la mer, il croyait y voir parfois toute son histoire, les misères du siège, les colères de la Commune, puis cet arrachement qui Fayait jeté si loin, meurtri et comme assommé. Ce n'était pas une vision nette, des souvenirs où il se plaisait et s'attendrissait, mais la sourde rumination d'une intelligence obscurcie, qui revenait d'elle-même à certains faits restés debout et précis, dans l'écroulement du reste.
A vingt-six ans, Jacques avait épousé Félicie, une grande belle fille de dix-huit ans, la nièce d'une fruitière de la Ville tte, qui lui louait une chambre. Lui, était ciseleur sur métaux et gagnait jusqu'à des douze francs par jour; elle,
avait d'abord été couturière ; mais, comme ils eurent tout de suite un garçon, elle arriva bien juste à nourrir le petit et à soigner le ménage. Eugène poussait gaillardement. Neuf ans plus tard, une fille vint à son tour; et celle-là, Louise, resta longtemps si chétive, qu'ils dépensèrent beaucoup en médecins et en drogues. Pourtant, le ménage n'était pas malheureux. Damour faisait bien parfois le lundi ; seulement, il se montrait raisonnable, allait se coucher, s'il avait trop bu, et retournait le lendemain au travail, en se traitant lui-même de propre à rien. Dès l'âge de douze ans, Eugène fut mis à l'étau. Le gamin savait à peine lire et écrire, qu'il gagnait déjà sa vie. Félicie, très propre, menait la maison en femme adroite et prudente, un peu « chienne » peut-être, disait le père, car elle leur servait des légumes plus souvent que de la viande, pour mettre des sous de côté, en cas de malheur. Ce fut leur meilleure époque. Ils habitaient, à Ménilmontant, rue des Envierges, un logement de trois pièces, la chambre du père et de la mère, celle d'Eugène, et une salle à manger où ils avaient installé les étaux, sans compter la cuisine et un cabinet pour Louise. C'était au fonà d'une cour, dans un petit bâtiment ; mais ils avaient
tout de même de l'air, car ieurs fenêtres ouvraient sur un chantier de démolitions, où, du matin au soir, des charrettes venaient décharger des tas de décombres et de vieilles planches.
Lorsque la guerre éclata, les Damour habitaient la rue des Envierges depuis dix ans. Félicie, bien qu'elle approchât de la quarantaine, restait jeune, un peu engraissée, d'une rondeur d'épaules et de hanches qui en faisait la belle femme du quartier. Au contraire, Jacques s'était comme séché, et les huit années qui les séparaient le montraient déjà vieux àcôtéd'elle. Louise, tirée de danger, mais toujours délicate, tenait de son père, avec ses maigreurs de fillette ; tandis que Eugène, alors âgé de dix-neuf ans, avait la taille haute et le dos large de sa mère. Us vivaient très unis, en dehors des quelques lundis où le père et le fils s'attardaient chez les marchands de vin. Félicie boudait, furieuse des sous mangés. Même, à deux ou trois reprises, ils se battirent; mais cela ne tirait point à conséquence, c'était la faute du vin, et il n'y avait pas dans la maison de famille plus rangée. On les citait pour le bon exemple. Quand les Prussiens marchèrent sur Paris, et que le terrible chômage commença, ils possédaient plus de mille francs à la Caisse d'é-
pargne. C'était beau, pour des ouvriers qui avaient élevé deux enfants.
Les premiers mois du siège ne furent donc pas très durs. Dans la salle à manger, où les étaux dormaient, on mangeait encore du pain blanc et de la viande. Apitoyé par la misère d'un voisin, un grand diable de peintre en bâtiment nommé Berru et qui crevait de faim, Damour put même lui faire la charité de l'inviter à dîner parfois; et bientôt le camarade vint matin et soir. C'était un farceur ayant le mot pour rire, si bien qu'il finit par désarmer Félicie, inquiète et révoltée devant cette large bouche qui engloutissait les meilleurs morceaux. Le soir, on jouait aux cartes, en tapant sur les Prussiens. Berru^ patriote, parlait de creuser des mines, des souterrains dans la campagne, et d'aller ainsi jusque sous leurs batteries de Châtillon et de Montretout, afin de les faire sauter. Puis, il tombait sur le gouvernement, un tas de lâches qui, pour ramener Henri V, voulaient ouvrir les portes de Paris à Bismarck. La république de ces traîtres lui faisait hausser les épaules. Ah! la république ! Et, les deux coudes sur la table, sa courte pipe à la bouche, il expliquait à Damour *on gouvernement à lui, tous frères, tous libres,
la richesse à tout le monde, la justice et l'égalité régnant partout, en haut et en bas.
'■ — Gomme en 93, ajoutait-il carrément, sain savoir.
Damour restait grave. Lui aussi était républicain, parce que, depuis le berceau, il entendait dire autour de lui que la république serait un jour le triomphe de l'ouvrier, le bonheur universel. Mais il n'avait pas d'idée arrêtée sur la façon dont les choses devaient se passer. Aussi ■écoutait-il Berru avec attention, trouvant qu'il raisonnait très bien, et que, pour sûr, la république arriverait comme il le disait. Il s'enflammait, il croyait fermement que, si Paris entier, les hommes, les femmes, les enfants, avaient marché sur Versailles en chantant la Marseillaise, on aurait culbuté les Prussiens, tendu la main à la province et fondé le gouvernement du peuple, celui qui devait donner des rentes à tous les citoyens.
— Prends garde, répétait Félicie pleine de méfiance, ça finira mal, avec ton Berru. Nourris-le, puisque ça te fait plaisir; mais laisse aller se faire casser la tète tout seul.
Elle aussi voulait la république. En 48, s père était mort sur une barricarde. Seulemei ce souvenir, au lieu de l'affoler, la rendait rai»
nable. A la place du peuple, elle savait, disaitelle, comment elle forcerait le gouvernement à être juste : elle se conduirait très bien. Les discours de Berru l'indignaient et lui faisaient peur, parce qu'ils ne lui semblaient pas honnêtes. Elle voyait que Damour changeait, prenait des façons, employait des mots, qui ne lui plaisaient guère. Mais elle était plus inquiète encore de l'air ardent et sombre dont son fils Eugène écoutait Berru. Le soir, quand Louise s'était endormie sur la table, Eugène croisait les bras, buvait lentement un petit verre d'eau-de-vie, sans parler, les yeux fixés sur le peintre, qui rapportait toujours de Paris quelque histoire extraordinaire de traîtrise : des bonapartistes faisant, de Montmartre, des signaux aux Allemands, ou bien des sacs de farine et des barils de poudre noyés dans la Seine, pour livrer la ville plus tôt.
— En voilà des cancans I disait Félicie à son fils, quand Berru s'était décidé à partir. Ne va pas te monter la tête, toi ! Tu sais qu'il ment.
— Je sais ce que je sais, répondait Eugène avec un geste terrible.
Vers le milieu de décembre, les Damour avaient mangé leurs économies. A chaque heure, on annonçait une défaite des Prussiens en pro-
vince, une sortie victorieuse qui allait enfin délivrer Paris; et le ménage ne fut pas effrayé d'abord , espérant sans cesse que le travail reprendrait. Félicie faisait des miracles, on vécut au jour le jour de ce pain noir du siège, que seule la petite Louise ne pouvait digérer. Alors, Damour et Eugène achevèrent de se monter la tête, ainsi que disait la mère. Oisifs du matin au soir, sortis de leurs habitudes, et les bras mous depuis qu'ils avaient quitté l'étau, ils vivaient dans un malaise, dans un effarement plein d'imaginations baroques et sanglantes. Tous deux s'étaient bien mis d'un bataillon de marche ; seulement, ce bataillon, comme beaucoup d'autres, ne sortit même pas des fortifications, caserne dans un poste où les hommes passaient les journées à jouer aux cartes. Et ce fut là que Damour, l'estomac vide, le cœur serré de savoir la misère chez lui, acquit la conviction, en écoutant les nouvelles des uns et des autres, que le gouvernement avait juré d'exterminer le peuple, pour être maître de la république. Berru avait raison : personne n'ignorait qu'Henri V était à Saint-Germain, dans une maison sur laquelle flottait un drapeau blanc. Mais ça finirait. Un de ces quatre matins, on allait leur flanquer des coups de
fusil, à ces crapules qui affamaient et qui laissaient bombarder les ouvriers, histoire simplement de faire de la place aux nobles et aux prêtres. Quand Damour rentrait avec Eugène, tous deux enfiévrés par le coup de folie du dehors, ils ne parlaient plus que de tuer le monde, devant Félicie pâle et muette, qui soignait la petite Louise retombée malade, à cause de la mauvaise nourriture.
Cependant, le siège s'acheva, l'armistice fut conclu, elles Prussiens défilèrent dans les Champs- Elysées. Rue des Envierges, on mangea du pain blanc, que Félicie était allée chercher à Saint- Denis. Mais le dîner fut sombre. Eugène, qui nvait voulu voir les Prussiens, donnait des détails, lorsque Damour, brandissant une fourchette, cria furieusement qu'il aurait fallu guillotiner tous les généraux. Félicie se fâcha et lui arracha la fourchette. Les jours suivants, comme le travail ne reprenait toujours pas, il se décida à se remettre à l'étau pour son compte : il avait quelques pièces fondues, des flambeaux, qu'il voulait soigner, dans l'espoir de les vendre. Eugène, ne pouvant tenir en place, lâcha la besogne, au bout d'une heure. Quant à Berru, il avait disparu depuis l'armistice; sans doute, il était tombé
ailleurs sur une meilleure table. Mais, un matin, il se présenta très allumé, il raconta l'affaire des canons de Montmartre. Des barricades s'élevaient partout, le triomphe du peuple arrivait enfin ; et il venait chercher Damour, en disant qu'on avait besoin de tous les bons citoyens. Damour quitta son étau, malgré la figure bouleversée de Félicie. C'était la Commune.
Alors, les journées de mars, d'avril et de mai se déroulèrent. Lorsque Damour était las et que sa femme le suppliait de rester à la maison, il répondait:
— Et mes trente sous? Qui nous donnera du pain ?
Félicie baissait la tête. Us n'avaient, pour manger, que les trente sous du père et les trente sous du fils, cette paie de la garde nationale que des distributions de vin et de viande salée augmentaient parfois. Du reste, Damour était convaincu de son droit, il tirait sur les Versaillais comme il aurait tiré sur les Prussiens, persuadé qu'il sauvait la république et qu'il assurait le bonheur du peuple. Après les fatigues et les misères du siège, l'ébranlement de la guerre civile le faisait vivre dans un cauchemar de tyrannie, où il se débattait en héros obscur, décidé à mourir
pour la défense de la liberté. Il n'entrait pas «Isns les complications théoriques de l'idée communaliste. Â ses yeux, la Commune était simplement l'âge d'or annoncé, le commencement de la félicité universelle ; tandis qu'il croyait, avec plus d'entêtement encore, qu'il y avait quelque part, à Saint-Germain ou à Versailles, un roi prêt à rétablir l'inquisition et les droits des seigneurs, si on le laissait entrer dans Paris. Chez lui, il n'aurait pas été capable d'écraser un insecte ; mais, aux avant-postes, il démolissait les gendarmes, sans un scrupule. Quand il revenait, harassé, noir de sueur et de poudre, il passait des heures auprès de la petite Louise, à l'écouter respirer. Félicie* ne tentait plus de le retenir, elle attendait avec son calme de femme avisée la fin de tout ce tremblement.
Pourtant, un jour, elle osa faire remarquer que ce grand diable de Berru, qui criait tant, n'était pas assez bête pour aller attraper des coups de fusil. Il avait eu l'habileté d'obtenir une bonne place dans l'intendance; ce qui ne l'empêchait pas, quand il venait en uniforme, avec des plumets et des galons, d'exalter les idées de Damour par des discours où il parlait de fusiller les ministres, la Chambre, et toute la boutique,
le jour où on irait les prendre à Versailles.
— Pourquoi n'y va-t-il pas lui-même, au lieu de pousser les autres? disait Félicie.
Mais Damour répondait :
— Tais-toi. Je fais mon devoir. Tant pis pour ceux qui ne font pas le leur !
Un matin, yers la fin d'avril, on rapporta, rue v des EnVierges, Eugène sur un brancard. Il avait reçu une balle en pleine poitrine, aux Moulineaux. Comme on le montait, il expira dans l'escalier. Quand Damour rentra le soir, il trouva Félicie silencieuse auprès du cadavre de leur .fils. Ce fut un coup terrible, il tomba par terre, et elle le laissa sangloter, assis contre le mur, sans rien lui dire, parce qu'elle ne trouvait rien, et que, si elle avait lâché un mot, elle aurait crié : « C'est ta faute ! » Elle avait fermé la porte du cabinet, elle ne faisait pas de bruit, de peur d'effrayer Louise. Aussi alla-t-elle voir si les sanglots du père ne réveillaient pas l'enfant. Lorsqu'il se releva, il regarda longtemps, contre la glace, une photographie d'Eugène, où le jeune homme s'était fait représenter en garde national. Il prit une plume et écrivit au bas de la carte : « Je te vengerai », avec la date et sa signature. Ce fut un soulagement. Le lendemain, un cor*-
NAIS MIGOULIN. 23
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billard drapé de grands drapeaux rouges conduisit le corps au Père-Lachaise, suivi d'une foule énorme. Le père marchait tête nue, et la vue des drapeaux, cette pourpre sanglante qui assombrissait encore les bois noirs du corbillard, gonflait son cœur de pensées farouches. Rue des Envierges, Félicie était restée près de Louise. Dès le soir, Damour retourna aux avant-postes tuer des gendarmes.
Enfin, arrivèrent les journées de mai. L'armée de Versailles était dans Paris. 11 ne rentra pas de deux jours, il se replia avec son bataillon, défendant les barricades, au milieu des incendies. 11 ne savait plus, il tirait des coups de feu dans la fumée, parce que tel était son devoir. Le matin du troisième jour, il reparut rue des Envierges, en lambeaux, chancelant et hébété comme un homme ivre. Félicie le déshabillait et lui lavait les mains avec une serviette mouillée, lorsqu'une voisine dit que les communards tenaient encore dans le Père-Lachaise, et que les Versaillais ne savaient comment les en déloger»
— J'y vais, dit-il simplement.
11 se rhabilla, il reprit son fusil. Mais les derniers défenseurs de la Commune n'étaient pas sur le plateau, dans les terrains nus, où dormait Eu-
gène. Lui, confusément, espérait se faire tuer sur la tombe de son fils. Il ne put même aller jusque là. Des obus arrivaient, écornaient les grands tombeaux. Entre les ormes, cachés derrière les marbres qui blanchissaient au soleil, quelques gardes nationaux lâchaient encore des coups de feu sur les soldats, dont on voyait les pantalons rouges monter. Et Damour arriva juste à point pour être pris. On fusilla trente-sept de ses compagnons. Ce fut miracle s'il échappa à cette justice sommaire. Gomme sa femme venait de lui laver les mains et qu'il n'avait pas tiré, peut-être voulut-on lui faire grâce. D'ailleurs, dans la stupeur de sa lassitude, assommé par tant d'horreurs, jamais il ne s'était rappelé les journées qui avaient suivi. Cela restait en lui à l'état de cauchemars confus : de longues heures passées dans des endroits obscurs, des marches accablantes au soleil, des cris, des coups, des foules béantes au travers desquelles il passait. Lorsqu'il sortit de cette imbécillité, il était à Versailles, prisonnier.
Félicie vint le voir, toujours pâle et calme.
Quand elle lui eut appris que Louise allait mieux,
ils restèrent muets, ne trouvant plus rien à se
■ dire. En se retirant, pour lui donner du courage,
elle ajouta qu'on s'occupait de son affaire et qu'on le tirerait de là. Il demanda :
— Et Berru ?
— Oh ! répondit-elle, Berru est en sûreté... Il a filé trois jours avant l'entrée des troupes, on ne l'inquiétera même pas.
Un mois plus tard, Damour partait pour la Nouvelle-Calédonie. Il était condamné à la déportation simple. Gomme il n'avait eu aucun grade, le conseil de guerre l'aurait peut-être acquitté, s'il n'avait avoué d'un air tranquille qu'il faisait le coup de feu depuis le premier jour. A leur dernière entrevue, il dit à Félicie :
— Je reviendrai. Attends-moi avec la petite.
Et c'était cette parole que Damour entendait le plus nettement, dans la confusion de ses souvenirs, lorsqu'il s'appesantissait, la tête lourde r devant l'horizon vide de la mer. La nuit qui tombait le surprenait là parfois. Au loin, une tache claire restait longtemps, comme un sillage de navire, trouant les ténèbres croissantes; et il lui semblait qu'il devait se lever et marcher sur les vagues, pour a'en aller par cette route blanche, puisqu'il avait promis de revenir.
A Nouméa, Damour se conduisait bien. 11 avait trouvé du travail, on lui faisait espérer sa grâce. C'était un homme très doux, qui aimait à jouer avec les enfants. Il ne s'occupait plus de politique, fréquentait peu ses compagnons, vivait solitaire; on ne pouvait lui reprocher que de boire de loin en loin, et. encore avait-il l'ivresse bonne enfant, pleurant à chaudes larmes, allant se coucher de lui-même. Sa grâce paraissait donc certaine, lorsqu'un jour il disparut. On fut stupéfait d'apprendre qu'il s'était évadé avec quatre de ses compagnons. Depuis deux ans, il avait reçu plusieurs lettres de Félicie, d'abord régulières, bientôt ] rares et sans suite. Lui-même écrivait assez s vent. Trois mois se passèrent sans nouvel Alors, un désespoir l'avait pris, devant cette gi
qu'il loi faudrait peut-être attendre deux années encore; et il avait tout risqué, dans une de ces heures de fièvre dont on se repent le lendemain. Une semaine plus tard, on trouva sur la côte, à quelques lieues, une barque brisée et les cadavres de trois des fugitifs, nus et décomposés déjà, parmi lesquels des témoins affirmèrent qu'ils reconnaissaient Damour. C'étaient la même taille et la même barbe. Après une enquête sommaire, les formalités eurent lieu, un acte de décès fut dressé, puis envoyé en France sur la demande de la veuve, que l'administration avait avertie. Toute la presse s'occupa de l'aventure, un récit très dramatique de l'évasion et de son dénouement tragique passa dans les journaux du monde entier.
Cependant, Damour vivait. On l'avait confondu avec un de ses compagnons, et cela d'une façon d'autant plus surprenante, que les deux hommes ne se ressemblaient pas. Tous deux, simplement, portaient leur barbe longue. Damour et le quatrième évadé, qui avait survécu comme par miracle, se séparèrent, dès qu'ils furent arrivés sur une terre anglaise; ils ne se revirent jamais, sans doute l'autre mourut de la fièvre jaune, qui faillit emporter ^Damour lui-
même. Sa première pensée avait été de prévenir Félicie par une lettre. Mais un journal étant tombé entre ses mains, il y trouva le récit de son évasion et la nouvelle de sa mort. Dès ce moment, une lettre lui parut imprudente; ou pouvait l'intercepter, la lire, arriver ainsi à la vérité. Ne valait-il pas mieux rester mort pour tout le monde ? Personne ne s'inquiéterait plus de lui, il rentrerait librement en France, où il attendrait l'amnistie pour se faire reconnaître. Et ce fut alors qu'une terrible attaque de fièvre jaune le retint pendant des semaines, dans un hôpital perdu.
Lorsque Damour entra en convalescence, il éprouva une paresse invincible. Pendant plusieurs mois, il resta très faible encore et sans volonté. La fièvre l'avait comme vidé de tous ses désirs anciens. Il ne souhaitait rien, il se demandait à quoi bon. Les images de Félicie et de Louise s'étaient effacées. 11 les voyait bien toujours, mais très loin, dans un brouillard, où il hésitait parfois à les reconnaître. Sans doute, dès qu'il serait fort, il partirait pour les rejoindre. Puis, quand il fut enfin debout, un autre plan l'occupa tout entier. Avant d'aller retrouver sa femme et sa fille, il rêva de gagner une fortune. Que fer.
à Paris? il crèverait de faim, il serait obligé de se remettre à son étau, et peut-être même ne trouverait-il plus de travail, car il se sentait terriblement vieilli. Au contraire, s'il passait en Amérique, en quelques mois il amasserait une centaine de mille francs, chiffre modeste auquel il s'arrêtait, au milieu des histoires prodigieuses de millions dont bourdonnaient ses oreilles. Dans une mine d'or qu'on lui indiquait, tous les hommes, jusqu'aux plus humbles terrassiers, roulaient carrosse au bout de six mois. Et il arrangeait déjà sa vie : il rentrait en France avec ses cent mille francs, achetait une petite maison du côté de Vincennes, vivait là de trois ou quatre mille francs de rente, entre Félicie et Louise, oublié, heureux, débarrassé de la politique. Un mots plus tard, Dainour était en Amérique.
Alors, commença une existence trouble qui le la au hasard, dans un flot d'aventures à la fois nges et vulgaires. H connut toutes les misères, ucha à toutes les fortunes. Trois t'ois, il crut r enfin ses cent mille francs ; mais tout couenlrc ses doigts, on le volait, il se dépouillait même dans un dernier effort. En somme, il frit, travailla beaucoup, et resta sans une mise. Après des courses aux quatre points du
JACQUES DÀMOUR. 33?
monde, les événements le jetèrent en Angleterre. De là, il tomba à Bruxelles, à la frontière même de la France. Seulement, il ne songeait plus à y rentrer. Dès son arrivée en Amérique, il avait fini par écrire à Félicie. Trois lettres étant restées sans réponse, il en était réduit aux suppositions : ou Ton interceptait ses lettres, ou sa femme était morte, ou elle avait elle-même quitté Paris. A un an de distance, il fit encore une tentative inutile. Pour ne pas se vendre, si l'on ouvrait ses lettres, il écrivait sous un nom supposé, entretenant Félicie d'une affaire imaginaire, comptant bien qu'elle reconnaîtrait son écriture et qu'elle comprendrait. Ce grand silence avait comme endormi ses souvenirs. Il était mort, il n'avait personne au mondé, plus rien n'importait. Pendant près d'un an, il travailla dans une mine de charbon, sous terre, ne voyant plus le soleil, absolument supprimé, mangeant et dormant, sans rien désirer au delà.
Un soir, dans un cabaret, il entendit un homme dire que l'amnistie venait d'être votée et que tous les communards rentraient. Gela l'éveilla. Il reçut une secousse, il éprouva un besoin de partir avec les autres, d'aller revoir là-bas la rue où il avait logé. Ce fut d'abord une simple poussée ins-
ti nctive. Puis, dans le wagon qui le ramenait, sa tête travailla, il songea qu'il pouvait maintenant reprendre sa place au soleil, s'il parvenait à découvrir Félicie et Louise. Des espoirs lui remontaient au cœur ; il était libre, il les chercherait ouvertement ; et il finissait par croire qu'il allait les retrouver bien tranquilles, dans leur logement de la rue des Envierges, la nappe mise, comme si elles l'avaient attendu. Tout s'expliquerait, quelque malentendu très simple. 11 irait à sa mairie, se nommerait, et le ménage recommencerait sa vie d'autrefois.
A Paris, la gare du Nord était pleine d'une foule tumultueuse. Des acclamations s'élevèrent, dès que les voyageurs parurent, un enthousiasme fou, des bras qui agitaient des chapeaux, des bouches ouvertes qui hurlaient un nom. Damour eut peur un instant : il ne comprenait pas, il s'imaginait que tout ce monde était venu là pour le huer au passage. Puis, il reconnut le nom qu'on acclamait, celui d'un membre de la Commune qui se trouvait justement dans le même train, un contumace illustre auquel le peuple faisait une ovation. Damour le vit passer, très engraissé, l'œil humide, souriant, ému de cet accueil.
Quand le héros fut monté dans un fiacre, la
foule parla de dételer le cheval. On s'écrasait, le flot humain s'engouffra dans la rue Lafayette, une mer de têtes, au-dessus desquelles on aperçut longtemps le fiacre rouler lentement, comme un char de triomphe. Et Damour, bousculé, écrasé, eut beaucoup de peine à gagner les boulevards extérieurs. Personne ne faisait attention à lui. Toutes ses souffrances, Versailles, la traversée, Nouméa, lui revinrent, dans un hoquet d'amertume.
Mais, sur les boulevards extérieurs, un attendrissement le prit. Il oublia tout, il lui semblait qu'il venait de reporter du travail dans Paris, et qu'il rentrait tranquillement rue des Envierges. Dix années de son existence se comblaient, si pleines et si confuses, qu'elles lui semblaient, derrière lui, n*être plus que le simple prolongement du trottoir. Pourtant, il éprouvait quelque étonnement, dans ces habitudes d'autrefois où il rentrait avec tant d'aisance. Les boulevards extérieurs devaient être plus larges ; il s'arrêta pour tire des enseignes, surpris de les voir là. Ce n'élait pas la joie franche de poser le pied sur ce coin de terre regretté ; c'était un mélange de tendresse, où chantaient des refrains de romance, te d'inquiétude sourde, l'inquiétude de Fin-
connu, devant ces vieilles choses connues qu il retrouvait. Son trouble grandit encore, lorsqu'il approcha de la rue des Envierges. Il se sentait mollir, il avait des envies de ne pas aller plus loin, comme si une catastrophe l'attendait. Pourquoi revenir? qu'allait-il faire là?
Enfin, rue des Envierges, il passa trois fois •devant la maison, sans pouvoir entrer. En face, la boutique du charbonnier avait disparu ; c'était maintenant une boutique de fruitière ; et la femme qui était sur la porte lui sembla si bien portante, si carrément chez elle, qu'il n'osa pas l'interroger, comme il en avait eu l'idée d'abord. Il préféra risquer tout, en marchant droit à la loge de la concierge. Que de fois il avait ainsi tourné à gauche, au bout de l'allée, et frappé au petit carreau !
— Madame Damour, s'il vous plaît?
— Connais pas... Nous n'avons pas ça ici.
Il était resté immobile. A la place de la concierge d'autrefois, une femme énorme, il avait devant lui une petite femme sèche, hargneuse, qui le regardait d'un air soupçonneux. Il reprit :
— Madame Damour demeurait au fond, il y a dix ans.
— Dix ans ! cria la concierge. Ah bien! il a
passé de l'eau sous les ponts!.... Nous ne sommes ici que du mois de janvier.
— Madame Damour a peut-être laissé son adresse.
— Non. Connais pas.
Et, comme il s'entêtait, elle se fâcha, elle menaça d'appeler son mari.
— Ah ! ça, finirez-vous de moucharder dans la maison!.... Il y a un tas de gens qui s'introduisent...
Il rougit et se retira en balbutiant, honteux de son pantalon ef filoqué et de sa vieille blouse sale. Sur le trottoir, il s'en alla, la tête basse ; puis, il revint, car il ne pouvait se décider à partir ainsi. C'était comme un adieu éternel qui le déchirait. On aurait pitié de lui, on lui donnerait quelque renseignement. Et il levait les yeux, regardait les fenêtres, examinait les boutiques, cherchant à se reconnaître. Dans ces maisons pauvres où les congés tombent dru comme grêle, dix années avaient suffi pour changer presque tous les locataires. D'ailleurs, une prudence lui restait, mêlée de honte, une sorte de sauvagerie effrayée, qui le faisait trembler à l'idée d'être reconnu. Comme il redescendait la rue, il aperçut enfin des figures de connaissance, la marchande de tabac, un épi-
338 JACQUES DAMOUfl.
cier, une blanchisseuse, la boulangère où ils se fournissaient autrefois. Alors, pendant un quart d'heure, il hésita, se promena devant les boutiques, en se demandant dans laquelle il oserait entrer, pris d'une sueur, tellement il souffrait du combat qui se livrait en lui. Ce fut le cœur défaillant qu'il se décida pour la boulangère, une femme endormie, toujours blanche comme si elle sortait d'un sac de farine. Elle le regarda et ne bougea pas de son comptoir. Certainement, elle ne le reconnaissait pas, avec sa peau hâlée, son crâne nu, cuit par les grands soleils, sa longue barbe dure qui lui mangeait la moitié du visage. Cela lui rendit quelque hardiesse, et en payant un pain d'un sou, il se hasarda à demander :
— Est-ce que vous n'avez pas, parmi vos clientes, une femme avec une petite fille?.. Madame Damour?
La boulangère resta songeuse ; puis, de sa voix molle :
— Ahl oui, autrefois, c'est possible... Mais il y a longtemps. Je ne sais plus... On voit tant de monde I
11 dut se contenter de cette réponse. Les jours suivants, il revint, plus hardi, questionnant les gens; mais partout il trouva ia même indiffé-
rence, le même oubli, avec des renseignements contradictoires qui l'égaraient davantage. En somme, il paraissait certain que Félicie avait quitté le quartier environ deux ans après son dé- ' part pour Nouméa, au moment même où il s'évadait. Et personne ne connaissait son adresse, les uns parlaient du Gros-Caillou, les autres de Bercy. On ne se souvenait même plus de la petite Louise. C'était fini, il s'assit un soir sur un banc du boulevard extérieur et se mit à pleurer, en se disant qu'il ne chercherait pas davantage. Qu'allaitil devenir? Paris lui semblait vide. Les quelques sous qui lui avaient permis de rentrer en France s'épuisaient. Un instant, il résolut de retourner en Belgique dans sa mine de charbon, où il faisait si noir et où il avait vécu sans un souvenir, heureux comme une bête, dans l'écrasement du sommeil de la terre. Pourtant, il resta, et il resta misérable, affamé, sans pouvoir se procurer du travail. Partout on le repoussait, on le trouvait trop vieux. Il n'avait que cinquante-cinq ans ; mais on lui en donnait soixante-dix, dans le decharnement de ses dix années de souffrance. Il rôdait comme un loup, il allait voir les chantiers des monuments brûlés parla Commune, cherchai t les besognes que Ton confie aux enfants et aux
infirmes. Un tailleur de pierre qui travaillait à l'Hôtcl-de- Ville promettait de lui faire avoir la garde de leurs outils ; mais cette promesse tardait à se réaliser, et il crevait de faim.
Un jour que, sur le pont Notre-Dame, il regardait couler l'eau avec le vertige des pauvres que le suicide attire, il s'arracha violemment du parapet et, dans ce mouvement, faillit renverser un passant, un grand gaillard en blouse blanche, qui se mit à l'injurier.
— Sacrée brute I
Mais Damour était demeuré béant, les yeux fixés sur l'homme.
— Berru! cria-t-il enfin.
C'était Berru en effet, Berru qui n'avait changé qu'à son avantage, la mine fleurie, l'air plus jeune. Depuis son retour, Damour avait souvent songé à lui ; mais où trouver le camarade qui déménageait de garni tous les quinze jours? Ce* pendant, le peintre écarquillait les yeux, et quand l'autre se fut nommé, la voix tremblante, il refusa de le croire.
— Pas possible 1 quelle blague I
Pourtant, il finit par le reconnaître, avec des exclamations qui commençaient à ameuter le trottoir.
— Mais tu étais mort !.... Tu sais, si je n^attendais à celle-là ! On ne se fiche pas du monde de la sorte... Voyons, voyons, est-ce bien vrai que tu es vivant ?
Damour parlait bas, le suppliant de se tairv. Berru, qui trouvait ça très farce au fond, finit par le prendre sous le bras et l'emmena chez un marchand de vin de la rue Saint-Martin. Et il Paccablait de questions, il voulait savoir.
— Tout à l'heure, dit Damour, quand ils furent attablés dans un cabinet. Avant tout, et ma femme ?
Berru le regarda d'un air stupéfait.
— Comment, ta femme?
— Oui, où est-elle ? Sais-tu son adresse?
La stupéfaction du peintre augmentait. Il dit lentement :
— Sans doute, je sais son adresse... Mais toi tu ne sais donc pas l'histoire ?
— Quoi ? quelle histoire ?
Alors, Berru éclata.
— Ah ! celle-là est plus forte, par exemple i Gomment! tu ne sais rien?.... Mais ta femme est remariée, mon vieux !
Damour, qui tenait son verre, le reposa sur la table, pris d'un tel tremblement, que le vin cou-
lait entre ses doigts. 11 les essuyait à sa blouse, et répétait d'une voix sourde :
— Qu'est-ce que tu dis? remariée, remariée... Tu es sûr?
— Parbleu ! tu étais mort, elle s'est remariée ; ça n'a rien d'étonnant... Seulement, c'est drôle, parce que voilà que tu ressuscites.
Et, pendant que le pauvre homme restait pâle, les lèvres balbutiantes, le peintre lui donna des détails. Félicie, maintenant, était très heureuse. Elle avait épousé un boucher de la rue des Moines, aux Batignolles, un veuf dont elle conduisait joliment les affaires. Sagnard, le boucher s'appelait Sagnard, était un gros homme de soixante ans, mais parfaitement conservé. A l'angle de la rue Nollet, la boutique, une des mieux achalandées du quartier, avait des grilles peintes en rouge, avec des têtes de bœuf dorées, aux deux coins de l'enseigne.
— Alors, qu'est-ce que tu vas faire? répétait Berru, après chaque détail.
Le malheureux, que la description de la boutique étourdissait, répondait d'un geste vague de la main. Il fallait voir.
— Et Louise ? demanda-t-il tout d'un coup.
— La petite? ah ! je ne sais pas... Ils l'auront
Jacques damour. 343
mise quelque part pour s'en débarrasser, car je ne l'ai pas vue avec eux... C'est vrai, ça, ils pourraient toujours te rendre l'enfant, puisqu'ils n'en font riea. Seulement, qu'est-ce que tu deviendrais, avec une gaillarde de vingt ans, toi qui n'as pas l'air d'être à la noce? Hein? sans te blesser, on peut bien dire qu'on te donnerait deux sous dans la rue.
Damour avait baissé la tête, étranglé, ne trouvant plus un mot. Berru commanda un second litre et voulut le consoler.
— Voyons, que diable! puisque tu es en vie, rigole un peu. Tout n'est pas perdu, ça s'arrangera... Que vas-tu faire?
Et les deux hommes s'enfoncèrent dans une discussion interminable, où les mêmes arguments revenaient sans cesse. Ce que le peintre ne disait pas, c'était que, tout de suite après le départ du déporté, il avait tâché de se mettre avec Félicie, dont les fortes épaules le séduisaient. Aussi gardait-il contre elle une sourde rancune de ce qu'elle lui avait préféré le boucher Sagnard, à cause de sa fortune sans doute. Quand il eut fait venir un troisième litre, il cria :
— Moi, à ta place, j'irais chez eux, et je m'installerais, et je flanquerais le Sagnard à la porte,
s'il m'embêtait... Tu es le maître, après tout. La loi est pour toi.
Peu à peu, Damour se grisait, le vin faisait monter des flammes à ses joues blêmes. Il répétait qu'il faudrait voir. Mais Berru le poussait toujours, lui tapait sur les épaules, en lui demandant s'il était un homme. Bien sûr qu'il était un homme ; et il l'avait tant aimée, cette femme! Il l'aimait encore à mettre le feu à Paris, pour la ravoir. Eh bien ! alors, qu est-ce qu'il attendait ? Puisqu'elle était à lui, il n'avait qu'à la reprendre. Les deux hommes, très gris, se parlaient violemment dans le nez.
— J'y vais! dit tout d f un coup Damour en se mettant péniblement debout.
— À la bonne heure ! c'était trop lâche ! cria Berru. J'y vais avec toi.
Et ils partirent pour les Batignolles,
r if j — -
Au coin de la rue des Moines et de la rue Nollet, la boutique, avec ses grilles rouges et ses têtes de bœuf dorées, avait un air riche. Des quartiers de bêtes pendaient sur des nappes blanches, tandis que des files de gigots, dans des cornets de papier à bordure de dentelle, comme des bouquets, faisaient des guirlandes. Il y avait des entassements de chair, sur les tables de marbre, des morceaux coupés et parés, le veau rose, le mouton pourpre, le bœuf écarlate, dans les marbrures de la graisse. Des bassins de cuivre, le fléau d'une balance, les crochets d'un râtelier,, luisaient. Et c'était une abondance, un épanouissement de santé dans la boutique claire, pavée de marbre, ouverte au grand jour, une bonne odeur de viande fraîche qui semblaient mettre
du sang aux joues de tous les gens de la maison. Au fond, en plein dans le coup de clarté de la rue, Félicie occupait un haut comptoir, où des glaces la protégeaient des courants d'air. Làdedans, dans les gais reflets, dans la lueur rose de la boutique, elle était très fraîche, de cette fraîcheur pleine et mûre des femmes qui ont dépassé la quarantaine. Propre, lisse de peau, avec ses bandeaux noirs et son col blanc, elle avait la gravité souriante et affairée d'une bonne commerçante, qui, une plume à la main, l'autre main dans la monnaie du comptoir, représente l'honnêteté et la prospérité d'une maison. Des garçons coupaient, pesaient, criaient des chiffres ; des clientes défilaient devant la caisse ; et elle recevait leur argent, en échangeant d'une voix aimable les nouvelles du quartier. Justement, une petite femme, au visage maladif, payait deux côtelettes, qu'elle regardait d'un œil dolent.
— Quinze sous, n'est-ce pas? dit Félicie. Ça ne va donc pas mieux, madame Vernier ?
— Non, ça ne va pas mieux, toujours l'estomac. Je rejette tout ce que je prends. Enfin, le médecin dit qu'il me faut de la viande ; mais c'est si cher!... Vous savez que le charbonnier est mort.
— Pas possible !
— Lui, ce n'était pas l'estomac, c'était le ventre... Deux côtelettes, quinze sous! La volaille est moins chère.
— Dame 1 ce n'est pas notre faute, madame Vernier. Nous ne savons plus comment nous en tirer nous-mêmes... Qu'y a-t-il, Charles?
Tout en causant et en rendant la monnaie, elle avait l'œil à la boutique, et elle venait d'apercevoir un garçon qui causait avec deux hommes sur le trottoir. Comme le garçon ne l'entendait pas, elle éleva la voix davantage.
— Charles, que demande-t-on ?
Mais elle n'attendit pas la réponse. Elle avait reconnu l'un des deux hommes qui entraient, celui qui marchait le premier.
— Ah I c'est vous, monsieur Berru.
Et elle ne paraissait guère contente, les lèvres pincées dans une légère moue de mépris. Les deux hommes, de la rue Saint-Martin aux Bâtignolles, avaient fait plusieurs stations chez des marchands de vin, car la course était longue, et ils avaient la bouche sèche, causant très haut, discutant toujours. Aussi paraissaient-ils fortement allumés. Damour avait reçu un coup au cœur, sur le trottoir d'en face, lorsque Berru.
d'un geste brusque, lui avait montré Fèlicie, si belle et si jeune, dans les glaces du comptoir, en disant : a Tiens 1 la v'ià ! » Ce n'était pas possible, ça devait être Louise qui ressemblait ainsi à sa mère ; car, pour sur, Félicie était plus vieille. Et toute cette boutique riche, les viandes qui saignaient, les cuivres qui luisaient, puis cette femme bien mise, l'air bourgeois, la main dans un tas d'argent, lui enlevaient sa colère et son audace, en lui causant une véritable peur. Il avait une envie de se sauver à toutes jambes, pris de honte, pâlissant à l'idée d'entrer là dedans. Jamais cette dame ne consentirait maintenant à le reprendre, lui qui avait une si fichue mine, avec sa grande barbe et sa blouse sale. Il tournait les talons, il allait enfiler la rue des Moines, pour qu'on ne l'aperçût même pas, lorsque Berru le retint.
— Tonnerre de Dieu ! tu n'as donc pas de sang dans les veines!.. Àh bien ! à ta place, c'est moi qui ferais danser la bourgeoise! Et je ne m'en irais pas sans partager ; oui, la moitié des gigots et du reste... Veux-tubien marcher, poule mouillée I
c " il avait forcé Damour à traverser la rue. , après avoir demandé a un garçon si mon-
sieur Sagnard était là, et ayant appris que le boucher se trouvait à l'abattoir, il était entré le premier, pour brusquer les choses. Damour le suivait, étranglé, l'air imbécile.
— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur Berru? reprit Félicie de sa voix peu engageante.
. — Ce n'est pas moi, répondit le peintre, c'est le camarade qui a quelque chose à vous dire.
Il s'était effacé, et maintenant Damour se trouvait face à face avec Félicie. Elle le regardait ; lui, affreusement gêné, souffrant une torture, baissait les yeux. D'abord, elle eut sa moue de dégoût, son calme et heureux visage exprima une répulsion pour ce vieil ivrogne, ce misérable, qui sentait la pauvreté. Mais elle le regardait toujours; et, brusquement, sans qu'elle eût échangé un mot avec lui, elle devint blanche, étouffant un cri, lâchant la monnaie qu'elle tenait, et dont on entendit le tintement clair dans le tiroir.
— Quoi donc? vous êtes malade? demanda madame Vernier, qui était restée curieusement.
Félicie eut un geste de la main, pour écarter tout le monde. Elle ne pouvait parler. D'un mouvement pénible, elle s'était mise debout et marchait vers la salle à manger, au fond de la
NAIS M1COULIN. 30
boijtique. Sans qu'elle leur eût dit de la suivre, les deux hommes disparurent derrière elle, Berru ricanant, Damour les yeux toujours fixés sur les dalles couvertes de sciure, comme s'il avait craint de tomber.
— Eh bien ! c'est drôle tout de même ! murmura madame Verni er, quand elle fut seule avec les garçons.
Ceux-ci s'étaient arrêtés de couper et de peser, échangeant des regards surpris. Mais ils ne voulurent pas se compromettre, et ils se remirent à la besogne, l'air indifférent, sans répondre à la cliente, qui s'en alla avec ses deux côte lettes sur la main, en les étudiant d'un regard maussade.
Dans la salle à manger, Félicie parut ne pas se trouver encore assez seule. Elle poussa une seconde porte et fit entrer les deux hommes dans sa chambre à coucher. C'était une chambre très soignée, close, silencieuse, avec des rideaux blancs au lit et à la fenêtre, une pendule dorée, des meubles d'acajou dont le vernis luisait, sans un grain de poussière. Félicie se laissa tomber dans un fauteuil de reps bleu, et elle répétait ces mots:
— C'est vous... c'est vous...
Damour ne trouva pas une phrase. 11 exami-
nait la chambre, et il n'osait s'asseoir, parce que les chaises lui semblaient trop belles. Aussi fut-ce encore Berru qui commença.
— Oui, il y a quinze jours qu'il vous cherche... Alors, il m'a rencontré, et je l'ai amené.
Puis, comme s'il eût éprouvé le besoin de s'excuser auprès d'elle :
— Vous comprenez, je n'ai pu faire autrement. C'est un ancien camarade, et ça m'a retourné le cœur, quand je l'ai vu à ce point dans la crotte.
Pourtant, Félicie se remettait un peu. Elle était la plus raisonnable, la mieux portante aussi. Quand elle n'étrangla plus, elle voulut sortir d'une situation intolérable et entama la terrible explication.
— Voyons, Jacques, que viens- tu demander?
Il ne répondit pas.
— C'est vrai, continua-t-elle, je me suis remariée. Mais il n'y a pas de ma faute, tu le sais. Je te croyais mort, et tu n'as rien fait pour me tirer d'erreur.
Damour parla enfin.
— Si, je t'ai écrit.
— Je te jure que je n'ai pas reçu tes lettres. Tu me connais, tu sais que je n'ai jamais menti. .. Et, tiens ! j'ai l'acte ici, dans un tiroir.
Elle ouvrit un secrétaire, en tira fiévreusement un papier et le donna à Damour, qui se mit à le lire d'un air hébété. C'était son acte de décès. Elle ajoutait :
— Alors, je me suis vue toute seule, j'ai cédé à l'offre d'un homme qui voulait me sortir de ma misère et de mes tourments... Voilà toute ma faute. Je me suis laissé tenter par l'idée d'être heureuse. Ce n'est pas un crime, n'est-ce pas?
Il l'écoutait, la tête basse, plus humble et plus gêné qu'elle-même. Pourtant, il leva les yeux.
— Et ma fille? demanda- 1— il.
Félicie s'était remise à trembler. Elle balbutia :
— Ta fille?... Je ne sais pas, je ne l'ai plus.
— Comment?
— Oui, je l'avais placée chez ma tante... Elle s'est sauvée, elle a mal tourné.
Damour, un instant, resta muet, l'air très calme, comme s'il n'avait pas compris. Puis, brusquement, lui si embarrassé, donna un coup de poing sur la commode, d'une telle violence, qu'une boîte en coquillages dansa au milieu du marbre. Mais il n'eut pas le temps de parler, car deux enfants, un petit garçon de six ans et une fillette de quatre, venaient d'ouvrir la porte et
de se jeter au cou de Félicie, avec toute une explosion de joie.
— Bonjour, petite mère, nous sommes allés au jardin, là-bas, au bout de la rue... Françoise a dit comme ça qu'il fallait rentrer... Oh ! si tu savais, il y a du sable, et il y a des poulets dans l'eau...
— C'est bien, laissez-moi, dit la mère rudement.
Et, appelant la bonne :
— Françoise, remmenez-les... C'est stupide, de rentrer à cette heure-ci.
Les enfants se retirèrent, le cœur gros, tandis que la bonne, blessée du ton de madame, se fâchait, en les poussant tous deux devant elle. Félicie avait eu la peur folle que Jacques ne volât les petits ; il pouvait les jeter sur son dos et se sauver. Berru, qu'on n'invitait point à s'asseoir, s'était allongé tranquillement dans le second fauteuil, après avoir murmuré à l'oreille de son ami :
— Les petits Sagnard... Hein? ça pousse vite, la graine de mioches !
Quand la porte fut refermée, Damour donna un autre coup de poing sur la commode, on criant :
— Ce n'est pas tout ça, il me faut ma fille, et je
viens pour te reprendre.
Félicie était toute glacée.
— Assieds-toi et causons, dit-elle. Ça n'avancera à rien, de faire du bruit... Alors, tu viens me chercher?
— Oui, tu vas me suivre et tout de suite... Je suis ton mari, le seul bon. Oh I je connais mon droit... N'est-ce pas, Berru, que c'est mon droit?...
Allons, mets un bonnet, sois gentille, si tu ne veux pas que tout le monde connaisse nos affaires.
Elle le regardait, et malgré elle son visage bouleversé disait qu'elle ne l'aimait plus, qu'il l'effrayait et la dégoûtait, avec sa vieillesse affreuse de misérable. Quoi! elle si blanche, si dodue, accoutumée maintenant à toutes les douceurs bourgeoises, recommencerait sa vie rude et pauvre d'autrefois, en compagnie de cet homme qui lui semblait un spectre !
— Tu refuses, reprit Damour qui lisait sur son visage. Oh ! je comprends, tu es habituée à faire la dame dans un comptoir; et moi, je n'ai pas de belle boutique, ni de tiroir plein de monnaie, où tu puisses tripoter à ton aise... Puis, il y a les petits de tout à l'heure, que tu m'as l'air de mieux garder que Louise. Quand on a perdu la fille, on se fiche bien du père !.... Mais tout ça m'est égal. Je veux que tu viennes, et tu viendras, ou bien
je vais aller chez le commissaire de police, pour qu'il te ramène chez moi avec les gendarmes... C'est mon droit, n'est-ce pas, Berru?
Le peintre appuya de la tête. Cette scène l'amusait beaucoup. Pourtant, quand il vitDamour furieux, grisé de ses propres phrases, et Félicie à bout de force, près de sangloter et de défaillir, il crut devoir jouer un beau rôle. Il intervint, en disant d'un ton sentencieux :
— Oui, oui, c'est ton droit; mais il faut voir, il faut réfléchir... Moi, je me suis toujours conduit proprement... Avant de rien décider, il serait convenable de causer avec monsieur Sagnard, et puisqu'il n'est pas là...
Il s'interrompit, puis continua, la voix changée, tremblante d une fausse émotion :
— Seulement, le camarade est pressé. C'est dur d'attendre, dans sa position... Ah ! madame, si vous saviez combien il a souffert! Et, maintenant, pas un radis, il crève de faim, on le repousse de partout... Lorsque je l'ai rencontré tout à l'heure, il n'avait pas mangé depuis hier.
Félicie, passant de la crainte à un brusque attendrissement, ne put retenir les larmes qui l'étouffaient. C'était une tristesse immense, le regret et le dégoût de la vie. Un cri lui échappa:
— Pardonne-moi, Jacques I Et, quand elle put parler :
— Ce qui est fait est fait. Mais je ne veux pas
que tu sois malheureux... Laisse-moi venir à
ton aide.
Damour eut un geste violent.
— Bien sûr, dit vivement Berru, la maison est assez pleine ici, pour que ta femme ne te laisse pas le ventre vide. .. Mettons que tu refuses l'argent, tu peux toujours accepter un cadeau.
Quand vous ne lui donneriez qu'un pot au feu, il se ferait un peu de bouillon, n'est-ce pas, madame?
— Oh! tout ce qu'il voudra, monsieur Berru, Mais il se remit à taper sur la commode,
criant :
— Merci, je ne mange pas de ce pain-là.
Et, venant regarder sa femme dans les yeux :
— C'est toi seule que je veux, et je t'aurai... Garde ta viande I
Félicie avait reculé, reprise de répugnance et d'effroi. Damour alors devint terrible, parla de tout casser, s'emporta en accusations abominables. Il voulait l'adresse de sa fille, il secouait sa femme dans le fauteuil, en lui criant qu'elle avait vendu la petite ; et elle, sans se défendre,
dans la stupeur de tout ce qui lui arrivait, répétait d'une voix lente qu'elle ne savait pas l'adresse, mais que pour sûr on l'aurait à la préfecture de police. Enfin, Damour, qui s'était installé sur une chaise, dont il jurait que le diable ne le ferait pas bouger, se leva brusquement ; et, après un dernier coup de poing, plus violent que les autres :
— Eh bien ! tonnerre de Dieu ! je m'en vais... Oui, je m'en vais, parce que ça me fait plaisir... Mais tu ne perdras pas pour attendre, je reviendrai quand ton homme sera là, et je vous arrangerai, lui, toi, les mioches, toute ta sacrée baraque... Attends-moi, tu verras!
Il sortit en la menaçant du poing. Au fond, il était soulagé d'en finir ainsi. Berru, resté en arrière, dit d'un ton conciliant, enchanté d'être dans ces histoires :
— N'ayez pas peur, je ne le quitte pas... Il faut éviter un malheur.
Même il s'enhardit jusqu'à lui saisir la main et à la baiser. Elle le laissa faire, elle était rompue ; si son mari l'avait prise par le bras, elle serait partie avec lui. Pourtant, elle écouta les pas des deux hommes qui traversaient la boutique. Un garçon, à grands coups de couperet, taillait un
carré de mouton. Des voix criaient des chiffres. Alors, son instinct de bonne commerçante la ramena dans son comptoir, au milieu des glaces claires, très pâle, mais très calme, comme si rieu ne s'était passé.
— Combien à recevoir ? demanda-t- elle.
— Sept francs cinquante, madame. Et elle rendit la monnaie.
Le lendemain, Damour eut une chance: le tailleur de pierre le fit entrer comme gardien au chantier de l'Hôtel de Ville. Et il veilla ainsi sur le monument qu'il avait aidé à brûler, dix années plus tôt. C'était, en somme, un travail doux, une de ces besognes d'abrutissement qui engourdissent. La nuit, il rôdait au pied des échafaudages, écoutant les bruits, Rendormant parfois sur des sacs à plâtre. Il ne parlait plus de retourner aux Batignolles. Un jour pourtant, Berru étant venu lui payer à déjeuner, il avait crié au troisième litre que le grand coup était pour le lendemain. Le lendemain, il n'avait pas bougé du chantier. Et, dès lors, ce fut réglé, il ne s'emportait et ne réclamait ses droits que dans l'ivresse. Quand il était à jeun, il restait sombre, préoccupé et comme
honteux. Le peintre avait fini par le plaisanter, en répétant qu'il n'était pas un homme. Mais lui, demeurait grave. Il murmurait :
— Faut les tuer alors !... J'attends que ça me dise.
Un soir, il partit, alla jusqu 'à la place Moncey ; puis, après être resté une heure sur un banc, il redescendit à son chantier. Dans la journée, il croyait avoir vu passer sa fille devant l'Hôtel de Ville, étalée sur les coussins d'un landau superbe. Berru lui offrait de faire des recherches, certain de trouver l 'adresse de Louise, au bout de vingt-quatre heures. Mais il refusait. À quoi bon savoir ? Cependant, cette pensée que sa fille pouvait être la belle personne, si bien mise, qu'il avait entrevue, au trot de deux grands chevaux blancs, lui retournait le cœur. Sa tristesse eu augmenta. Il acheta un couteau et le montra à son camarade, en disant que c'était pour saigner le boucher. La phrase lui plaisait, il la répétait continuellement, avec un rire de plaisanterie,
— Je saignerai le boucher... Chacun son tour, pas vrai ?
Berru, alors, le tenait des heures entières chez un marchand de vin de la rue du Temple, pour le convaincre qu'on ne devait saigner personne.
C'était bête, parce que d'abord on vous raccourcissait. Et il lui prenait les mains, il exigeait de lui le serment de ne pas se coller sur le dos une vilaine affaire. Damour répétait avec un ricanement obstiné :
— Non, non, chacun son tour... Je saignerai le boucher.
Les jours passaient, il ne le saignait pas.
Un événement se produisit, qui parut devoir hâter la catastrophe. On le renvoya du chantier, comme incapable : pendant une nuit d'orage, il s'était endormi et avait laissé voler une pelle. Dès lors, il recommença à crever la faim, se traînant par les rues, trop fier encore pour mendier, regardant avec des yeux luisants les boutiques des rôtisseurs. Mais la misère, au lieu de l'exciter, l'hébétait. Il pliait le dos, l'air enfoncé dans des réflexions tristes. On aurait dit qu'il n'osait plus se présenter aux Batignolles, maintenant qu'il n'avait pas à se mettre une blouse propre.
Aux Batignolles, Félicie vivait dans de continuelles alarmes. Le soir de la visite de Damour, elle n'avait pas voulu raconter l'histoire à Sagnard ; puis, le lendemain, tourmentée de son silence de la veille, elle s'était senti un remords et
NAIS MICOOLIN. 31
n'avait plus trouvé la force de parler. Aussi tremblait-elle toujours, croyant voir entrer son premier mari à chaque heure, s'imaginant des scènes atroces. Le pis était qu'on devait se douter de quelque chose dans la boutique, car les garçons ricanaient, et quand madame Vernier, régulièrement, venait chercher ses deux côtelettes, elle avait une façon inquiétante de ramasser sa monnaie. Enfin, un soir, Félicie se jeta au cou de Sagnard, et lui avoua tout, en sanglotant. Elle répéta ce qh'elle avait dit à Damour : ce n'était pas sa faute, car lorsque les gens sont morts, ils ne devraient pas revenir. Sagnard, encore très vert pour ses soixante ans, et qui était un brave homme, la consola. Mon Dieu ! ça n'avait rien de drôle, mais ça finirait par s'arranger. Est-ce que tout ne s'arrangeait pas? Lui, en gaillard qui avait de l'argent et qui était carrément planté dans la vie, éprouvait surtout de la curiosité. On le verrait, ce revenant, on lui parlerait. L'histoire l'intéressait, et cela au point que, huit jours plus tard, l'autre ne paraissant pas, il dit à sa femme :
Eh bien! quoi donc? il nous lâche?... Si
tu savais son adresse, j'irais le trouver, moi.
Puis, comme elle le suppliait de se tenir tranquille, il ajouta :
— Mais, ma bonne, c'est pour te rassurer... Je vois bien que tu te mines. Il faut en finir.
Félicie maigrissait en effet, sous la menace du drame dont l'attente augmentait son angoisse. Un jour enfin, le boucher s'emportait contre un garçon qui avait oublié de changer l'eau d'une tête de veau, lorsqu'elle arriva, blême, balbutiant :
— Le voilà !
— Ah! très bien! dit Sagnard en se calmant tout de suite. Fais-le entrer dans la salle à manger.
Et, sans se presser, se tournant vers le garçon :
— Lavez-la à grande eau, elle empoisonne.
Il passa dans la salle à manger, où il trouva Damour et Berru. C'était un hasard, s'ils venaient ensemble. Berru avait rencontré Damour rue de Glichy ; il ne le voyait plus autant, ennuyé de sa misère. Mais, quand il avait su que le camarade se rendait rue des Moines, il s'était emporté en reproches, car cette affaire était aussi la sienne. Aussi avait-il recommencé à le sermonner, criant
qu'il l'empêcherait bien d'aller là-bas faire des bêtises ; et il barrait le trottoir, il voulait le forcer à lui remettre son couteau. Damour haussait
les épaules, l'air entêté, ayant son idée qu'il ne disait point. A toutes les observations, il répondait :
— Viens, si tu veux, mais ne m'embête pas.
Dans la salle à manger, Sagnard laissa les
deux hommes debout. Félicie s'était sauvée dans sa chambre, en emportant les enfants; et, derrière la porte fermée à double tour, elle restait assise, éperdue, elle serrait de ses bras les petits contre elle, comme pour les défendre et les garder. Cependant, l'oreille tendue et bourdonnante d'anxiété, elle n'entendait encore rien ; car les deux maris, dans la pièce voisine, éprouvaient un embarras et se regardaient eu silence.
— Alors, c'est vous? finit par demander Sagnard, pour dire quelques chose.
— Oui, c'est moi, répondit Damour.
11 trouvait Sagnard très bien et se sentait diminué. Le boucher ne paraissait guère plus de cinquante ans ; c'était un bel homme, à figure fraîche, les cheveux coupés ras, et sans barbe. En manches de chemise, enveloppé d'un grand tablier blanc, d'un éclat de neige, il avait un air de gaieté et de jeunesse.
— C'est que, reprit Damour hésitant, ce n'est
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pas à vous que je veux parler, c'est à Félicie. Alors, Sagnard retrouva tout son aplomb.
— Voyons, mon camarade, expliquons-nous.
Que diable! nous n'avons rien à nous reprocher ni l'un ni l'autre. Pourquoi se dévorer, lorsqu'il n'y a de la faute de personne?
Damour, la tête baissée, regardait obstinément un des pieds de la table. Il murmura d'une voix sourde :
— Je ne vous en veux pas, laissez-moi tranquille, allez-vous-en... C'est à Félicie que je désire parler.
— Pour ça, non, vous ne lui parlerez pas, dit tranquillement le boucher. Je n'ai pas envie que vous me la rendiez malade, comme l'autre fois. Nouspouvonscausersans elle... D'ailleurs, si vous êtes raisonnable, tout ira bien. Puisque vous dites l'aimer encore, voyez la position, réfléchissez, et agissez pour son bonheur à elle.
— Taisez-vous! interrompit l'autre, pris d'une rage brusque. Ne vous occupez de rien ou ça va mal tourner !
Berru, s'imaginant qu'il allait tirer son couteau de sa poche, se jeta entre les deux hommes, en faisant du zèle. Mais Damour le repoussa.
— Fiche-moi la paix, toi aussi !... De quoi astu peur? Tu es idiot!
— Du calme! répétait Sagnard. Quand on est en colère, on ne sait plus ce qu'on fait...
Écoutez, si j'appelle Félicie, promettez-moi d'être sage, parce qu'elle est très sensible, tous le savez comme moi. Nous ne voulons la tuer ni l'un ni l'autre, n'est-ce pas?... Vous conduirezvous bien?
— Eh! si j'étais venu pour mal me conduire, j'aurais commencé par vous étrangler, avec toutes vos phrases !
Il dit cela d'un ton si profond et si douloureux, que le boucher en parut très frappé.
— Alors, déclara-t-il, je vais appeler Félicie.., Oh ! moi, jesuis très juste, je comprends que vous vouliez discuter la chose avec elle. C'est votre droit.
11 marcha vers la porte de la chambre, et frappa.
— Félicie! Félicie!
Puis, comme rien ne bougeait, comme Félicie, glacée à l'idée de cette entrevue, restait clouée sur sa chaise, en serrant plus fort ses enfants contre sa poitrine, il finit par s'impatienter.
— Félicie, viens-donc... C'est bête, ce que tu fais là. 11 promet d'être raisonnable.
Enfin, la clef tourna dans la serrure, elle parut et referma soigneusement la porte, pour laisser ses enfants à l'abri. 11 y eut un nouveau silence, plein d'embarras. C'était le coup de chien, ainsi que le disait Berru.
Damour parla en phrases lentes qui se brouillaient, tandis que Sagnard, debout devant la fenêtre, soulevant du doigt un des petits rideaux, blancs, affectait de regarder dehors, afin de bien montrer qu'il était large en affaires.
— Écoute, Félicie, tu sais que je n'ai jamais été méchant. Ça, tu peux le dire... Eh bien! ce n'est pas aujourd'hui que je commencerai à l'être. D'abord, j'ai voulu vous tous massacrer ici. Puis, je me suis demandé à quoi ça m'avancerait... J'aime mieux te "laisser maîtresse de choisir. Nous ferons ce que tu voudras. Oui, puisque les tribunaux ne peuvent rien pour nous avec leur justice, c'est toi qui décideras ce qui te plaît le mieux. Réponds... Avec lequel veux-tu aller, Félicie?
Mais elle ne put répondre. L'émotion l'étranglait.
— C'est bien, reprit Damour de la même voix sourde, je comprends, c'est avec lui que tu vas... En venant ici, je savais comment ça tournerait...
Et je ne l'en veux point, jeté donne raison, après tout. Moi, je suis fini, je n'ai rien, enfin tu ne m'aimes plus; tandis que lui, il te rend heureuse, sans compter qu'il y a encore les deux petits... Félicie pleurait, bouleversée.
— Tu as tort de pleurer, ce ne sont pas des reproches. Les choses ont tourné comme ça, voilà tout... Et, alors, j'ai eu l'idée de te voir encore une fois, pour te dire que tu pouvais dormir tranquille. Maintenant que tu as choisi, je ne te tourmenterai plus... C'est fait, tu n'entendras jamais parler de moi.
Il se dirigeait vers la porte, mais Sagnard, très remué, l'arrêta en criant :
— Ahl vous êtes un brave homme, vous, par exemple !... Ce n'est pas possible qu'on se quitte comme ça. Vous allez dîner avec nous.
— Non, merci, répondit Damour.
Berru, surpris, trouvant que ça finissait drôlement, parut tout à fait scandalisé, quand le camarade refusa l'invitation.
— Au moins, nous boirons un coup, reprit le boucher. Vous voulez bien accepter un verre de vin chez nous, que diable ?
Damour n'accepta pas tout de suite. Il promena un lent regard autour de la salle à manger, propre
et gaie avec ses meubles de chêne blanc ; puis, les yeux arrêtés sur Félicie qui le suppliait de son visage baigné de larmes, il dit :
— Oui, tout de même.
Alors, Sagnard fut enchanté. Il criait :
— Vite, Félicie, des verres I Nous n'avons pas besoin de la bonne... Quatre verres. Il faut que tu trinques, toi aussi... Ah! mon camarade, vous êtes bien gentil d'accepter, vous ne savez pas le plaisir que vous me faites, car moi j'aime les bons cœurs; et vous êtes un bon cœur, vous, j'en réponds!
Cependant, Félicie, les mains nerveuses, cherchait des verres et un litre dans le buffet. Elle avait la tète perdue, elle ne trouvait plus rien. Il fallut que Sagnard l'aidât. Puis, quand les verres furent pleins, la société autour de la table trinqua.
— A la vôtre !
Damour, en face de Félicie, dut allonger le bras pour toucher son verre. Tous deux se regardaient, muets, le passé dans les yeux. Elle tremblait tellement, qu'on entendit le cristal tinter, avec le petit claquement de dents des grosses fièvres. Ils ne se tutoyaient plus, ils étaienteomme morts, ne vivant désormais que dans le souvenir.
— A la vôtre !
Et, pendant qu'ils buvaient tous les quatre, les voix des enfants vinrent de la pièce voisine, au milieu du grand silence. Ils s'étaient mis à jouer, ils se poursuivaient, avec des cris et des rires. Puis, ils tapèrent à la porte, ils appelèrent : Maman! maman!
— Voilà ! adieu tout le monde ! dit Damour, en reposant le verre sur la table.
Il s'en alla. Félicie, toute droite, toute pâle, le regarda partir, pendant que Sagnard accompagnait poliment ces messieurs jusqu'à la porte.
Dans la rue, Daraour se mit à marcher si vite, que Berru avait de la peine à le suivre. Le peintre enrageait. Au boulevard des Batignolles, quand il vit son compagnon, les jambes cassées, se laisser tomber sur un banc et rester là, les joues blanches, les yeux fixes, il lâcha tout ce qu'il avait sur le cœur. Lui, aurait au moins giflé le bourgeois et la bourgeoise. Ça le révoltait, de voir un mari céder ainsi sa femme à un autre, sans faire seulement des réserves. Il fallait être joliment godiche; oui, godiche, pour ne pas dire un autre mot! Et il citait un exemple, un autre communard qui avait trouvé sa femme collée avec un particulier; eh bienl les deux hommes et la femme vivaient ensemble, très d'accord. On s'arrange, on ne se laisse pas dindonner, car enfin c'était lui le dindon, dans tout cela !
— Tu ne comprends pas, répondait Damour.
Va-t-en aussi, puisque tu n'es pas mon ami.
— Moi, pas ton ami! quand je me suis mis en quatre!.. Raisonne donc un peu. Que vas-tu devenir? Tu n'as personne, te voilà sur le pavé ainsi qu'un chien, et tu crèveras, si je ne te tire d'affaire... Pas ton ami! mais si je t'abandonne là, tu n'as plus qu'à mettre la tête sous ta patte, comme les poules qui ont assez de l'existence.
Damour eut un geste désespéré. C'était vrai, il ne lui restait qu'à se jeter à l'eau ou à se faire ramasser par les agents.
— Eh bien ! continua le peintre, je suis tellement ton ami, que je vais te conduire chez quelqu'un où tu auras la niche et la pâtée.
Et il se leva, comme pris d'une résolution su* bite. Puis, il emmena de force son compagnon, qui balbutiait:
— Où donc? où donc?
— Tu le verras... Puisque tu n'as pas voulu dîner chez ta femme, tu dîneras ailleurs... Metstoi bien dans la caboche que je ne te laisserai pas faire deux bêtises en un jour.
11 marchait vivement, descendant la rue d'Amsterdam. Rue de Rerlin, il s'arrêta devant un petit hôtel, sonna et demanda au valet de pied qui vint
ouvrir, si madame de Souvigny était chez elle. Et, comme le valet hésitait, il ajouta :
— Allez lui dire que c'est Berru.
Damourle suivait machinalement. Cette visite
inattendue, cet hôtel luxueux achevaient de lui troubler la tête. Il monta. Puis, tout à coup, il se trouva dans les bras d'une petite femme blonde, très jolie, à peine vêtue d'un peignoir de dentelle. Et elle criait :
— Papa, c'est papa!... Ah! que vous êtes gentil de l'avoir décidé !
Elle était bonne fille, elle ne s'inquiétait point de la blouse noire du vieil homme, enchantée, battant des mains, dans une crise soudaine de tendresse filiale. Son père, saisi, ne la reconnaissait même pas.
— Mais c'est Louise ! dit Berru»
Alors, il balbutia :
*— Ah! oui... Vous êtes trop aimable.»* Il n'osait la tutoyer. Louise le fit asseoir sur un canapé, puis elle sonna pour défendre sa porte. Lui, pendant ce temps, regardait la pièce tendue de cachemire, meublée avec une richesse délicate qui l'attendrissait. Et Berru triomphait, lui tapait sur l'épaule, en répétant :
— Hein? diras-tu encore que je ne suis pas un
NAIS HICOUI1N. 3&
ami?... Je savais bien, moi, que tu aurais besoin de ta fille. Alors, je me suis procuré son adresse et je suis venu lui conter ton histoire. Tout de suite, elle m'a dit : Amenez-le!
— Mais sans doute, ce pauvre père ! murmura Louise d'une voix câline. Oh ! tu sais, je l'ai en horreur, ta république! Tous des sales gens, les communards, et qui ruineraient le monde, si on les laissait faire !... Mais toi, tu es mon cher papa. Je me souviens comme tu étais bon, quand j'étais malade, toute petite. Tu verras, nous nous entendrons très bien, pourvu que nous ne parlions jamais politique... D'abord, nous allons dîner tous les trois. Ah ! que c'est gentil !
Elle s'était assise presque sur les genoux de l'ouvrier, riant de ses yeux clairs, ses fins cheveux pâles envolés autour des oreilles. Lui, sans force, se sentait envahi par un bien-être délicieux. Il aurait voulu refuser, parce que cela ne lui paraissait pas honnête, de s'attabler dans cette maison. Mais il ne retrouvait plus son énergie de tout à l'heure, lorsqu'il était parti de chez la bouchère, sans même retourner la tête, après avoir trinqué une dernière fois. Sa fille était trop douce, et ses petites mains blanches, posées sur les siennes, l'attachaient.
— Voyons, tu acceptes? répétait Louise.
— Oui, dit-il enfin, pendant que deux larmes coulaient sur ses joues creusées par la misère.
Berru le trouva très raisonnable. Comme on passait dans la salle à manger, un valet vint prévenir madame que monsieur était là.
— Je ne puis le recevoir, répondit-elle tranquillement. Dites-lui que je suis avec mon père... Demain à six heures, s'il veut.
Le dîner fut charmant. Berru l'égaya par toutes sortes de mots drôles, dont Louise riait aux larmes. Elle se retrouvait rue des Envierges, et c'était un régal. Damour mangeait beaucoup, alourdi de fatigue et de nourriture ; mais il avait un sourire d'une tendresse exquise, chaque fois que le regard de sa fille rencontrait le sien. Au dessert, ils burent un vin sucré et mousseux comme du Champagne, qui les grisa tous les trois. Alors, quand les domestiques ne furent plus là, les coudes posés sur la table, ils parlèrent du passé, avec la mélancolie de leur ivresse. Berru avait roulé une cigarette, que Louise fumait, les yeux demi-clos, le visage noyé. Elle s'embrouillait dans ses souvenirs, en venait à parler de ses amants, du premier, un grand jeune homme qui avait très bien l'ait les choses. Puis, elle laissa échapper
sur sa mère des jugements pleins de sévérité.
— Ta comprends, dit-elle à son père, je ne peux plus la voir, elle se conduit trop mal... Si tu veux, j'irai lui dire ce que je pense de la façon malpropre dont elle t'a lâché.
Mais Damour, gravement, déclara qu'elle n'existait plus. Tout à coup, Louise se leva, en criant:
— A propos, je vais te montrer quelque chose qui te fera plaisir.
Elle disparut, revint aussitôt, sa cigarette toujours aux lèvres, et elle remit à son père une vieille photographie jaunie, cassée aux angles. Ce fut une secousse pour l'ouvrier, qui, fixant ses yeux troubles sur le portrait, bégaya :
— Eugène, mon pauvre Eugène.
11 passa la carte à Berru, et celui-ci, pris d'émotion, murmura de son côté :
— C'est bien ressemblant.
Puis, ce fut le tour de Louise. Elle garda la photographie un instant; mais des larmes l'étouffèrent, elle la rendit en disant :
— Oh ! je me le rappelle... Il était si gentil ! Tous les trois, cédant à leur attendrissement,
pleurèrent ensemble. Deux fois encore, le portrait fit le tour de la table, au milieu des réflexions les plus touchantes. L'air l'avait beaucoup pâli :
le pauvre Eugène, vêtu de son uniforme de gardenational, semblait une ombre d'émeutier, perdu dans la légende. Mais, ayant retourné la carte, le père lut ce qu'il avait écrit là, autrefois : «Jeté Vengerai » ; et, agitant un couteau à dessert audessus de sa tête, il refit son serment :
— Oui, oui, je te vengerai !
— Quand j'ai vu que maman tournait mal, raconta Louise, je n'ai pas voulu lui laisser le portrait de mon pauvre frère. Un soir, je le lui ai chipé... C'est pour toi, papa. Je te le donne.
Damour avait posé la photographie contre son verre, et il la regardait toujours. Cependant, on finit par causer raison. Louise, le cœur sur la main, voulait tirer son père d'embarras. Un instant, elle parla de le prendre avec elle; mais ce n'était guère possible. Enfin, elle eut une idée : elle lui demanda s'il consentirait à garder une propriété, qu'un monsieur venait de lui acheter, près de Manies. Il y avait là un pavillon, où il vivrait très bien, avec deux cents francs par mois.
— Comment donc! mais c'est le paradis! cria fierru qui acceptait pour son camarade. S'il s'ennuie, j'irai le voir.
La semaine suivante, Damour était installé au Bel-Air, la propriété de sa fille, et c'est là qu'il
\it maintenant, dans un repos que la Providence lui devait bien, après tous les malheurs dont elle Ta accablé. 11 engraisse, il refleurit, bourgeoisement vêtu, ayant la mine bonne enfant et honnête d'un ancien militaire. Les paysans le saluent très bas. Lui, chasse et pêche à la ligne. On le rencontre au soleil, dans les chemins, regardant pousser les blés, avec la conscience tranquille d'un homme qui n'a volé personne et qui mange des rentes rudement gagnées. Lorsque sa fille vient avec des messieurs, il sait garder son rang. Ses grandes joies sont les jours où elle s'échappe et où ils déjeunent ensemble, dans le petit pavillon. Alors, il lui parle avec des bégaiements de nourrice, il regarde ses toilettes d'un air d'adoration; et ce sont des déjeuners délicats, toutes sortes de bonnes choses qu'il fait cuire lui-même, sans compter le dessert, des gâteaux et des boabons, que Louise apporte dans ses poches.
Damour n'a jamais cherché à revoir sa femme.
11 n'a plus que sa fille, qui a eu pitié de son vieux père, et qui fait son orgueil et sa joie. Du reste, il s'est également refusé à tenter la moindre démarche pour rétablir son état civil. A quoi bon déranger les écritures du gouvernement? Cela augmente la tranquillité autour de lui. 11 est dans
son trou, perdu, oublié, n'étant personne, ne rougissant pas des cadeaux de son enfant; tandis que, si on le ressuscitait, peut-être bien que des envieux parleraient mal de sa situation, etque luimême finirait par en souffrir.
Parfois, pourtant, on mène grand tapage dans le pavillon. C'est Berru qui vient passer des quatre et cinq jours à la campagne. Il a enfin trouvé, chez Damour, le coin qu'il rêvait pour se goberger. Il chasse, il pêche avec son ami; il vit des journées sur le dos, au bord de la rivière. Puis, le soir, les deux camarades causent politique. Berru apporte de Paris les journaux anarchistes; et, après les avoir lus, tous deux s'entendent sur les mesures radicales qu'il y aurait à prendre : fusiller le gouvernement, pendre les bourgeois, brûler Paris pour rebâtir une autre ville, la vraie ville du peuple. Ils en sont toujours au bonheur universel, obtenu par une extermination générale. Enfin, au moment de monter se coucher, Damour, qui a fait encadrer la photographie d'Eugène, s'approche, la regarde, brandit sa pipe en criant :
— Oui, oui, je te vengerai !
Et, le lendemain, le dos rond, la face reposée, il retourne à la pêche, tandis que Berru, allongé sur la berge, dort le nez dans l'herbe.