‹ Naissance, vie et mort des maladies infectieusesChapitre 18 sur 42 · DE LA NATURE · texte numérisé non relu

DE LA NATURE

Quand nous parlons d’intelligence, nous avons en vue la nôtre, cette intelligence rationaliste dont nous attribuons le bienfait aux Grecs. Que d’erreurs nous commettons en cherchant, en mettant cette intelhgence où elle n’est pas : chez nos frères primitifs, chez les animaux, dont nous faisons des frères intellectuels, sans nous enquérir de savoir si leurs sens les renseignent comme les nôtres, s’üs n’en ont pas d’autres que nous ignorons. Or, sans identité de sensations, îl ne saurait y avoir similitude d’intelligence.

VIE DESfMALADIES INFECTIEUSES

La pire, la plus cororntme des erreurs est de prêter notre intelligence aux causes, aux fins, aux incohérences, au chaos des actes de la nature.

n y a trois siècles, un esprit méditatif, Daniel Huet, l’évêque d’Avranches écrivait que l’intelligence de Dieu n’avait rien à voir avec celle des hommes. Peu de pensées sont aussi justes, que nous entendions par Dieu le créateur de la nature ou que nous l’identifiions avec la nature elle-même. Au regard de la nature, l’intelHgence rationahste est un phénomène particulier, une singularité, une exception dans la diversité des mécanismes de la cellule nerveuse. Au regard de notre intelligence, la nature est imbecile.

LA NOTION DE SPÉCIFICITÉ DANS LES iLALADIES INTECTIEüSES

Pasteur est venu, tel Prométhée, apporter la lumière daos nos ténèbres, l’ordre dans le cha^. Avant lui, on ne savait rien des causes des maladies infectieuses. Ces maladies avaient bien été rappro chées des fermentations et l’on soupçonnait que quelque chose d’animé présidait à la naissance et à l’évolution des deux phénomènes. Maladies et fermentations ont, en effet, ce trait commun de

se com m uniquer, de se transmettre, et cette tendance à la perpétuité est, Tlionime Ta remarqué depuis longtemps, la caractéristique de la vie. Cependant, les esprits les plus avancés sur la route de la découverte ne parlaient que par analogie, n’éprouvaient que des pressentiments.

Pasteur est venu. Il s’attaqua d’abord au problème des fermentations. Il apportait, pour sa solution, un esprit méthodique et un lumineux bon sens. P’espiit méthodique l’a servi pour la démonstration des vérités que le bon sens lui révéla.

Rattacher à l’action d’un être figuré les phénomènes de fermentation nous paraît aujourd’hui idée aisée. Quand Pasteur osa l’exprimer, il eut contre lui le sentiment général, tant ses contemporains, apres d autres, faisaient un mauvais usage de leur raison. Toutes les h5q)othèses s’étaient succédées au cours des âges pour expHquer le phénoniène : acte surnaturel, propriété inhérente à la matière, vertu semblable à ceUe qu’on attribuait à la prétendue pierre philosophale, forces aveugles. Res hommes raisonnaient sur les fermentations comme sü s’était agi de faits d’ordre métaphysique ou de problèmes de science pure.

On connaissait bien, depuis Reuwenhoek, l’in-

venteur du microscope, certains infiniment petits et, parmi eux, la cellule de levure de bière, trouvée dans les fermentations où un sucre se transformait en alcool. 3klais, dédaigneux de l’observation, cherchant de plus, par malchance, une solution unique, applicable à toutes les fermentations et non la cause particuhère de chacune, les savants considéraient la constatation de heuwenhoek, confirmée pourtant par Cagniard-hatour et Schwann, comme hors de sujet.

I^e génie sait se faire myope. Il sait qu’il n’est de base solide que celle qui s’appuie sur le sol. Quand ü l’a construite, alors seulement il prend son vol.

Pasteur apprit des industriels à distinguer les fermentations entre elles et il s’attaqua successivement à plusieurs : lactique, alcooHque, acétique, butyrique. Dans les mêmes conditions, chaque fermentation se montrait toujours semblable à elle-même ; au point de départ, même matière sensible ; à celui d’arrivée, mêmes produits obtenus. Jamais il n’y avait confusion dans l’opération ; si deux fermentations ou davantage étaient observées <lân!=; la même cuve, c’était l’une apres 1 autre, la seconde succédant à la première, la troisième à la seconde, sans aucune interversion. Pasteur

LES MALADIES INFECTIEUSES

devina qu’il se trouvait autant de causes différentes qu’il y avait de fermentations. Ces causes il en demanda la connaissance au microscope.

Viostrument lui montra la présence constante d’êtres figurés très petits, de même forme pour tme même fermentation, alors que les formes en variaient d’une fermentation à l’autre. Il retrouva la levure de bière dans la fermentation alcoolique (vin, bière) ; il découvrit le ferment lactique dans la fermentation lactique, le mycorderma aceti dans l’acétique, un ferment mobile dans la fermentation butyrique.

Son génie lui avait appris deux choses : que les fermentations sont dues à des agents vivants, que chaque fermentation particulière est fiée à un ferment particulier.

Cette dernière notion, la spécificüé, Pasteur la transporta ensuite dans le monde des maladies infectieuses. EUe y trouvait les mêmes applications et elle mena vite Pasteur et ceux qui le suivirent à la découverte des microbes pathogènes. Cette même notion de la spécificité a donc permis non seulement de trouver les causes de chaque maladie, mais de séparer nettement les infections les unes des autres. Elle est la base de nos connaissances sur la question qui nous occupe.

Cinquante ans après les découvertes de Pasteur, cette base reste-t-elle inattaquable, demeure-t-eUe conforme aux faits connus ? Si l’on se place au point de vue des applications acquises qui ont modifié la prophylaxie et le traitement des maladies, on n’en saurait douter. Il en est un peu autrement si l’on se place au point de vue des conceptions générales et des applications de demain.

Page 1