‹ Naissance, vie et mort des maladies infectieusesChapitre 32 sur 42 · RESTITUTION DE LA VIRULENCE A UN AGENT PATHOGÈNE QUI L’A PERDUT · texte numérisé non relu

RESTITUTION DE LA VIRULENCE A UN AGENT PATHOGÈNE QUI L’A PERDUT

Les travaux de Pasteur sur le charbon, montrent, par un exemple ancien et classique, qu’il est possible, en partant d’tm microbe pathogène, préalablement privé de'sa virulence, de lui restituer cette propriété et même de l’exalter ensuite à un tel point qu’auctm microbe de la même espèce ne saurait présenter ime telle activité dans la nature.

Pasteur est parvenu à priver totalement le microbe du charbon de sa virulence en le cultivant à température élevée dans des conditions particuHères. Ces conditions sont celles de la production des vaccins charbonneux qui ne sont précisément autre chose que des cultures vivantes de virulence atténuée.

Suivant le nombre de jours que dure l’exposition des cultures à la chaleur, on obtient des vaccins de moins en moins virulents, et, finalement, des cultures incapables de produire ime infection chez les animaux les plus sensibles, incapables également par leur inoculation de déterminer chez eux la moindre vaccination.

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Si l’on prend nne de ces cnltures inactives, devenues identiques à celles d’un microbe saprophyte et qu’on en inocule une certaine dose à une souris qui viœt de naître, c’est-à-dire à un animal d’une résistance presque nulle, on obtient chez cette souris un certain développement du microbe, tme maladie rudimentaire. Qu’on réalise, avec le sang de cette souris, tme culture à température ordinaire (37®) et qu’on inocule celle-ci à une autre souris nouvellement née, l’infection sera déjà plus nette. On pourra ensuite, en allant avec une lenteur progressive et en alternant cultures et inoculations, passer à une souris jeune, puis à une souris adulte, à un cobaye de quelques jours, à un cobaye jeune puis adulte, à un mouton, à un chien animal particulièrement résistant et ainsi, par des passages successifs, réaliser non seulement la récupération d’une virulence normale, mais la réalisation d’une activité inconnue.

Même expérience a été répétée, après Pasteur, pour bien d’autres microbes pathogènes.

CRÉATION EXPÉRIMENTALE D’UNE iLVLADIE NOUVELLE AVEC UN AGENT PATHOGÈNE SAPROPHYTE

I^’expérience de Pasteur que nous* venons de dter est aussi voisine que possible de la trans-

formation d’un microbe saprophyte en un microbe pathogène. Si l’on ne connaissait pas l’origine du microbe inofEensif auquel on restitue aussi la virulence, la création de ceUe-a. donc la création d’une maladie infectieuse pourrait être considérée comme tm fait prouvé.

Nous ne connaissons pas, par contre, d’expériences H ans lesquelles un microbe, véritablement saprophyte, ait été élevé au rang de microbe pathogène. Fait qui semble d’abord curieux, de telles expériences n’ont été guère tentées. Ce n’est pas que les microbiologistes se soient desinteresses de la question. C’est qu’à la suite des expériences de Pasteur, üs l’ont considérée comme résolue. Elle l’est, pratiquement du moins; car ü est impossible de faire mieux. A quels caractères, en effet, reconnaître sûrement un microbe saprophyte ?

I^e passé d’un microbe ne nous apparaît nullement. Savons-nous si tel microbe, dont nous ferions choix pour pratiquer l’expérience et que nous considérions comme inoffensif parce qu il ne produit aucune infection chez nos animaux de laboratoire, n’a pas été autrefois virulent, si même il ne l’est pas actuellement pour une espèce animale inconnue. Et, si nous découvrions un microbe vraiment saprophyte et que nous ne puissions recommencer

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avec Itd l’expérience de Pasteur, pourrions-nous conclure du résultat négatif, obtenu avec ce microbe, à ce qui se passerait avec un autre, même avec celui-là si l’expérience était faite dans des conditions différentes. nombre des microbes saprophytes est infini ; les conditions des expériences le sont aussi.

R^ettons pourtant que ces raisons et ces difficultés s’opposent à la production d’une preuve, sans doute mutile, mais qui eût brillamment comblé la lacune qu’il nous faut bien signaler.

Nul savant jusqu’à présent ne peut se vanter d’avoir créé de toutes pièces une maladie infectieuse nouvelle.

COMMENT SONT APPARUES LES MALADIES lîsTECTIEUSES

Malgré cette lacune, il nous est facile de nous représenter comment sont apparues sur le globe les maladies infectieuses.

I/e nombre des microbes saprophytes est immense. Reur caractère d’êtres vivants les pousse à chercher de perpétuer leur vie, en mettant à profit toutes les circonstances. CeUes-ci les amènent fatalement au contact de l’homme, des animaux et des plantes.

Certaines de nos cavités naturelles sont ouvertes au dehors ; notre tube digestif, en particulier, est en communication permanente avec le monde extérieur. I^es microbes s’y introduisent ; üs s’installent à la surface de nos muqueuses dans les produits de sécrétion des glandes, liquides à peu près inertes. I^e moindre traumatisme qui lèse les muqueuses ou la peau leur offre l’occasion de venir au contact de certains tissus plus profonds, à celui de notre sang. Que le traumatisme soit plus grave, les voici dans la place. Que la résistance générale de l’animal ou de l’homme fléchisse par suite d’un refroidissement, d’im accident quelconque, momentané ou prolongé, les fonctions naturelles de défense fléchissent et le microbe en profite.

Sans doute, au début, l’accident réparé ou l’animal mort, l’essai aggressif du microbe n’a pas de lendemain. Ses descendants se trouvent sensiblement flans le même cas que lui-même. Mais de tels essais se répètent, l’occasion les rend incessants ; la nature a pour compHce le temps. Si elle va presque toujours à des échecs, exceptionnellement les mêmes conditions se répétant, la descendance d’tm microbe qui s’est essayé sans grand avantage réussit de minimes progrès.

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Que les phénomènes se passent pour plusieurs générations de la même manière, void une première chaîne établie. Elle est courte, elle est fragile. La presque totalité de telles chaînes se rompt. Il suffit que, de temps en temps, au cours des sièdes, par suite des fadlités de contact entre êtres de la même espèce, la chaîne s’allonge, qu’elle se perpétue pour qu’une maladie soit créée.

E n’est point douteux que les choses se soient passées ainsi. Cette adaptation difficile, lente, progressive, longtemps, très longtemps fragile, explique à la fois l’origine des maladies infectieuses et leur nombre limité. On ne conçoit pas que la nature qui n’agit point suivant un plan préconçu puisse souvent réussir une œuvre, subordonnée à tel point à la répétition des mêmes circonstances.

Ea maladie infectieuse n’est donc qu’une adaptation, réalisée par merveille, de quelques échantillons du peuple immense des infiniment petits inofEensifs à l’organisme d’êtres supérieurs. Elle est la conséquence de cet effort permanent, protéiforme que tout être soutient pour assurer sa perpétuité. C’est un des actes multiples de la conservation de la vie.

E’adaptation d’un microbe à une espèce anim ale porte le nom de virulence. Rignano ne manque-

rait pas, avec raison, de voir, dans la virulence, une forme de la propriété mnémonique qui caractérise pour lui les fonctions vitales, un acte de mémoire. C’est bien ainsi que nous la comprenons.

Nous n'avons envis^é, jusqu’à présent, que le cas d’adaptation directe d’vm infiniment petit à une espèce animale particulière. Une fois passé à une espèce, le germe pathogène peut ne point sortir de cette espèce, s’habituer à eUe à un tel degré que, même artificiellement, il nous soit impossible de l’inoculer avec succès à une autre. C’est, sans doute, le cas le plus fréquent. Il n’exclut pas la possibihté d’inventer des méthodes pour réussir l’infection des animaux de laboratoire qui, rianQ la uature, ne sont jamais atteints. Nous avons rapporté de nombreux exemples de tels faits et insisté sur leur utilité, leur nécessité pour l’étude.

Dans d’autres cas, l’action pathogène du microbe s’exerce sur plusieurs espèces ; ü y a eu adaptation à une première, puis adaptations successives à d’autres. Ces espèces sensibles à un même germe sont souvent voisines. Ce n’est pas une condition forcée. Ua fréquence des contacts facilite pour le moins autant l’adaptation nouvelle qu’une parenté zoologique. On trouverait difficilement une

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parenté entre la chèvre et Thomme qu’associe le microbe de la fièvre méditerranéenne, entre le lapin et les oiseaux paiement sensibles au microbe du choléra des poules. rat et la souris, bien que voisins, se comportent souvent d’une façon sensiblement différente vis-à-vis des mêmes microbes. hes petits singes ne sont pas égaux devant le virus du trachome, devant celui de la fièvre jaune.

Parmi les formes que peut revêtir la maladie infectieuse à son origine, il faut ranger les formes inapparentes. Bien qu’il nous soit impossible (et il en sera peut-être toujours ainsi) d’apporter la démonstration du fait, il est à penser qu’avant de s’affirmer par des symptômes nets, la maladie revêt souvent, au moins dans ses premiers essais, la forme inapparente.

Elle peut tout aussi bien, sans doute, s’arrêter à cette forme pour la première espèce atteinte et revêtir, chez l’espèce nouvelle que celle-ci contamine, une forme à symptômes. De même que le phénomène inverse est tout aussi vraisemblable ; contamination sous forme inapparente d’une espèce par une autre qui présente la maladie sous forme apparente. De ce dernier cas, nous avons des exemples expérimentaux.

Une mention particulière doit être faite, dans ce chapitre, de l’adaptation des infiniments petits aux invertébrés qui les transmettront pins tard, n est difficile, sinon impossible, de déterminer à qui, du vertébré sensible ou de l’invertébré vecteur, l’agent pathogène s’est d’abord adapté. Ues spirochètes qui causent les fièvres récurrentes se rapprochent au point de vue de leurs caractères d’êtres analogues qui vivent dans la matière organique en décomposition. A tel titre, ils se rencontrent tians l’intestin d’où ü est logique de croire que, sous l’influence d’une cause quelconque, üs puissent émigrer dans le sang. Si les choses se sont ainsi passées à l’origine, l’invertébré, suceur du sang du vertébré, a trouvé le spirochète dans ce sang, et c’est ainsi que, peu à peu, le spirochète s’est habitué à lui. L’invertébré serait donc, dans l’ordre chronologique, le second facteur. Il serait difficile de soutenir la même opinion en ce qui concerne l’hématozoaire du paludisme. Les formes sexuées qui existent dans le sang du malade ne peuvent se féconder que dans l’organisme du moustique. Pour être sincère, ces opinions, aussi bien les unes que les autres, sont très fragiles.

Transmis d’abord par tm invertébré, l’^ent pathogène peut acquérir une si parfaite adaptation

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à son hôte vertébré qu’il se transmette ensuite directement Hans l’espèce sensible, sans l’intermédiaire de son vecteur normal. C’est ainsi que le flagellé de la maladie du sommeü {Trypanosoma gambiense) que transmet communément à l’homme une mouche tsétsé {Glossina paipalis) passe parfois directement d’un sexe à l’autre dans notre espèce par les muqueuses génitales. Cette constatation éclaire d’un jour très probable les origines de la syphilis, he tréponème de cette maladie est voisin des spirochètes récurrents. Ceux-ci sont tous convoyés par des invertébrés, h’agent de la syphilis a, sans doute, été transmis primitivement à l’homme par un invertébré piqueur (arachnide ou insecte) ; adapté de mieux en mieux à notre espèce, il a commencé de réaliser au bout d’un certain temps des passées de muqueuse à muqueuse, pour, en fin de compte, ne plus se transmettre que de cette façon. Peut-être la première phase, celle de l’invertébré transmetteur, a-t-elle été remarquablement brève. Peut-être découvrira-t-on un jour, en Amérique, tm invertébré susceptible de transmettre le trépomène de la syphüis et qui pourrait être considéré, de ce fait, comme son vecteur primitif.

H est sage de nous arrêter dans cette voie. Nous

y rencontrerions deux obstacles : en premier lieu la longueur, si nous étions tentés de prendre l’une après l’autre toutes les maladies et de chercher leur origine. second obstacle, le plus grave, c’est que, du fait de leur nombre, chacune de nos hypothèses, en elle-même soutenable, prendrait l’allure dangereuse d’ime vie de microbe romancée.

Nous en avons dit assez pour que le lecteur se rende compte de l’opioion qu’on peut se former sur l’origine des maladies infectieuses.

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