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CHAPITRE VI

Nanc)r sous l'administration française : le cours Léopold et la porte Désilles ; l'Université ; la Bibliothèque ; le couvent de la Visitation. — Le musée de la ville de Nancy : sa fondation sous la Révolution ; La mort de Charles le Téméraire ; Eugène Delacroix à Nancy ; quelques toiles du musée. — Les transformations de Nancy au xixe siècle : les statues ; la création des nouveaux quartiers ; les églises. — L' « école de Nancy » : Emile Galle ; les verriers ; les décorateurs ; les architectes.

L'administration française continue l'œuvre entreprise par Stanislas. Jusqu'à la Révolution, Nancy s'embellit et s'agrandit. On a déjà vu comment la Pépinière a été achevée par les intendants du roi. Mais, en même temps, voici que la ville se développe vers le couchant, et l'emplacement où s'étend aujourd'hui le cours Léopold est enfermé dans l'enceinte du mur d'octroi.

A l'occasion de la naissance du Dauphin, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, une porte nouvelle est élevée dans la direction de la route de Pont-à-Mousson. On lui donne le nom de l'intendant qui a décidé son érection, le maréchal de Stainville. Le 30 août 1790, un jeune breton Désilles se jette entre la garnison révoltée et les troupes du roi accourues de Metz pour mater les rebelles ; il est tué, mais son dévouement arrête le combat et décide la garnison à se rendre. En mémoire de cet acte d'héroïsme, la porte prend le nom de Désilles. On le lui retire ensuite, puis on le lui rend. Et dans le cadre où

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furent successivement gravées une inscription monarchique eu latin et une inscription révolutionnaire en français, on lit maintenant sur une affreuse planche : Porte Désilles.

C'est un arc de triomphe d'ordre ionique où sont sculptés d'amusants bas reliefs. Du côté du cours Léopold de petits génies allégoriques rappellent l'alliance de la France avec les États-Unis et l'affranchissement des nègres. Au sommet de la porte, la France et un nègre présentent le médaillon de Louis XVI que la Gloire couronne, composition qui rappelle celle de l'Arc de Triomphe de la place Royale. Sur la face extérieure, un long bas-relief représente la bataille de Nancy. L'abondant Sontgen est encore l'auteur de ces sculptures.

Le cours Léopold est aujourd'hui couvert de magnifiques ombrages. Une statue du général Drouot par David d'Angers se dresse au rond-point central, depuis 1853. Plus loin, à l'entrée des avenues, sur l'esplanade qui a remplacé l'ancienne place de Grève, la Lorraine a érigé à la mémoire du président Carnot un grand obélisque en granit des Vosges que décorent des allégories de bronze par MM. Vallin et Prouvé. Enfin, au centre de la même esplanade, s'élève un château d'eau. Et ces quatre monuments, la fontaine, l'obélisque, Drouot et l'Arc de Triomphe, sont plantés à la file, comme pour jalonner la place, conception décorative qui eût peut-être surpris Emmanuel Héré. Sur cette place, en 1858, Morey, architecte de la ville de Nancy, construisit le palais de l'Académie, aujourd'hui palais de l'Université. Sa pesante façade eût, elle aussi, inquiété le goût de l'architecte du palais du Gouvernement.

La monarchie pour s'attacher les Nancéiens satisfit deux de leurs plus anciens désirs. En 1768, Louis XV ordonna que l'Université, fondée à Pont-à- Mousson par le duc Charles III, serait transportée à Nancy. En 1777, un évêché fut créé dans la ville.

Il fallut dix années pour achever les bâtiments de l'Université. C'est là que maintenant est logée la bibliothèque publique, fondation de Stanislas. On l'installa d'abord dans la galerie des Cerfs de l'ancien palais ducal, puis dans des salles de l'Hôtel de Ville. En l'an VIII elle fut transférée dans l'Université. Sa richesse est extrême et son organisation parfaite. Elle compte 100.000 volumes et renferme des manuscrits précieux comme la Grammaire de Saint-Colomban, les Heures de Notre- Dame de Pitié, des livres rares comme les Heures latines de la Vierge, le plus ancien des livres qui soient sortis des presses lorraines, d'admirables reliures de la Renaissance et du xvme siècle, une belle collection d'estampes et de plans.

Un assez bon portrait par Girardet y rappelle le souvenir de Stanislas. On y conserve aussi un grand camée antique où est figurée l'apothéose d'Adrien : il provient d'un reliquaire célèbre autrefois conservé à Saint-Nicolas-du-Port.

Pour clore l'histoire monumentale de Nancy avant la Révolution, il faut mentionner encore les bâtiments de la Visitation (1780) où est établi le Lycée. Au-dessus de la porte de la chapelle, dans la rue de la Visitation, Sontgen a sculpté un beau fronton, peut-être la meilleure des innombrables sculptures

qu'il exécuta dans Nanc}*-

Ce fut la Révolution qui fonda le musée de Nancy, comme elle a fondé presque tous les musées de France. Elle ruina les églises et les châteaux et s'empressa d'en recueillir les décombres. Elle édicta des lois pour encourager le vandalisme et elle en édicta d'autres pour sauver ses propres victimes. Chemin faisant, nous avons signalé les ravages qu'elle fit dans Nancy : les portes de la ville mutilées, les armoiries arrachées des grilles de L/amour, les sculptures de la Porterie du palais ducal mises

en pièces, la statue de Louis XV détruite, etc...; mais la Convention avait aussi décrété de conserver tous les objets ayant appartenu à des couvents ou à des émigrés. Le iômai 1793, un arrêté du département de la Meurthe chargeait les citoyens Joseph Laurent, « peintre demeurant à Nancy » et J.-B. Chargoit, « notaire à Senones, amateur », d'estimer les tableaux et œuvres d'art qui se trouvaient dans le district. L'estimation faite, un Muséum fut créé dans l'ancienne chapelle de la Visitation.

Après la Révolution, les peintures et les sculptures qui avaient été enlevées aux églises leur furent restituées. On ne conserva dans le Muséum que celles provenant des émigrés. Bientôt à cette première collection vinrent se joindre les envois du Musée central de Paris, puis, plus tard, les dons de l'État, les achats de la ville, les legs des particuliers. En 1845 le musée de Nancy comptait 194 peintures, aujourd'hui il en compte plus de 700.

Le Lycée s'étant établi dans les bâtiments des Visita:: dines, statues et tableaux avaient été portées dans l'ancienne Université ; en 1814, on les transféra dans la « ci-devant École de médecine », sur la place Stanislas, puis en 1829 dans l'Hôtel de Ville. Ils y sont demeurés, mais, par deux fois, le local qui leur était réservé fut agrandi. Ils occupent maintenant une vaste construction élevée en arrière de l'édifice de Héré.

Le musée de sculpture est assez pauvre. Quant à celui de peinture sans être aussi riche que les galeries de Lille, de Montpellier, de Nantes ou de Lyon, il renferme quelques tableaux de prix et un des chefs-d'œuvre d'Eugène Delacroix.

Allons d'abord au chef-d'œuvre : La Mort de Charles le Téméraire à la bataille de Nancy. Si l'on a contemplé, ne fut-ce qu'une fois, cette toile admirable, on ne peut oublier ni le ciel bas et

blafard où trament des nuages glacés et où passent des lueurs de crépuscule, ni l'effroyable mêlée toute hérissée de lances et d'oriflammes, ni le geste terrible du Téméraire désarçonné qui s'accroche à la crinière de son cheval.

En 1828 Charles X, ayant traversé Nancy, promit à cette ville de lui donner un tableau où serait représenté l'événement le plus glorieux de la chronique de Iyorraine. L/a toile fut commandée par le gouvernement à « un jeune peintre déjà connu par des productions distinguées ». C'était ainsi que le document officiel désignait l'auteur de Dante et Virgile, des Massacres de Scio et de Sardanapale. L/esquisse fut vite terminée, mais la peinture ne fut achevée qu'en 1834. I,es archéologues et les historiens la censurèrent, bien que Delacroix eût suivi dans sa composition les conseils de M. Caumont. Quant aux critiques classiques, ils ne virent dans l'œuvre que de « mauvais chevaux estropiés dans un pays plus qu'étrange, sous un ciel impossible, une incroyable saleté de couleurs, un dessin incorrect à plaisir ».

Au mois d'août 1857, Bugène Delacroix, se rendant à Plombières, s'arrête à Nancy l. Il goûte 1' « unité style » des bâtiments et s'égaie devant la statue de Stanislas « représenté dans un costume qui rappelle les troubadours de l'empire » ; il aime la forme des clochers de la cathédrale et juge l'intérieur « un peu froid » ; il passe devant la statue de Drouot « pitoyablement représenté comme tous les héros de notre temps, grâce à l'indigence de la sculpture » ; il admire les ornements de la porte de la Craffe, l'architecture du palais ducal, les ombrages de la Pépinière, le réalisme de Iyigier Richier et l'art de Vassé, et, enfin, s'en va au musée. « Mon tableau, note-t-il, est placé trop haut et privé de lumière. Toutefois, il ne m'a pas déplu. »

Il faut continuer de citer le Journal puisque nous avons la

i. Journal d'Eugène Delacroix, t. III, p. 278.

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chance d'avoir Delacroix lui-même pour cicérone dans le musée de Nancy.

« Beaux Ruysdaël. Grand tableau hétéroclite dans le style de Jordaens et non sans une verve sauvage de la Transfiguration, t ableau en large où l'on a reproduit et par conséquent délayé, à cause de cette disposition en largeur, les principaux groupes de Raphaël *.

« Deux tableaux, esquisses probablement de Rubens, qui m'ont frappé plus que tout, non qu'ils présentent dans toutes leurs parties la franchise de la main de Rubens, mais il y a ce je ne sais quoi qui n'est qu'à lui. La mer, d'un bleu noir et tourmenté, est d'une vérité idéale. Dans le Jonas jeté hors de la barque, le monstre du devant semble remuer et battre l'eau de sa queue. On le distingue à peine dans l'ombre du devant, au milieu de l'écume et des vagues noires et pointues. Dans l'autre, le saint Pierre a une pose froide ; mais l'admirable de cet homme, c'est que cela ne diminue point l'impression. Je sens devant ces tableaux ce mouvement intérieur, ce frisson que donne une musique puissante. O véritable génie, né pour son art ! toujours le suc, la moelle du sujet, avec une exécution qui semble n'avoir rien coûté ! Après cela, on ne peut plus parler de rien, ni s'intéresser à rien... » Cependant il mentionne encore les fresques de Girardet dans le salon carré de l'Hôtel de Ville, a un ensemble qu'on ne peut plus reproduire de nos jours ».

Il ne nous est pas permis d'imiter Delacroix qui pour ne pas pousser plus loin sa visite, avait le droit d'alléguer l'excès de son enthousiasme et nous devons, pour être justes, citer, après le Ruysdaël et les Rubens : une sombre et tumultueuse bouffonnerie de Hemessen, les Vendeurs chassés du Temple ; — une

i. Il semble, aujourd'hui, démontré que ce tableau est une œuvre de jeunesse de Rubens.

Vierge attribuée à Van Dyck (épave de la vieille église Saint- Evre), tant et si bien repeinte qu'on ne saurait en conscience affirmer qu 'elle ne fut pas de Van Dyck, autrefois ; — un Pérugin que de terribles restaurations n'ont pas absolument défiguré ; — une belle madone siennoise que l'on donne sans invraisemblance à Duccio di Boninsegna ; — un Poussin (l'Entrée de Jésus à Jérusalem) — un joli paysage (Le grand marronnier) attribué à Claude Gelée ; — trois peintures de Lemoine, la Continence de Scipion, Hercule délivrant Henone et une esquisse de l'Apothéose de saint Louis, où l'on peut admirer le coloris clair et frais de ce délicieux artiste ; — le Repos de Diane par deTroy, qui obtint un prix, en 1727, dans le même concours où fut récompensé la Continence de Scipion de Lemoine ; — deux portraits fins et un peu secs par Falconet, le fils du sculpteur ; — un admirable portrait de Largillière : Esnault, curé de Saint- Martin-des- Grès ; — le vivant portrait d'un Inconnu par Toqué : regard de myope, face de gourmet, carrure de financier ; — le délicat portrait d'un architecte (peut-être Boffrand) par Restout, etc..

Enfin, deux artistes nancéiens du xixe siècle, le caricaturiste Grandville et le peintre Sellier, sont, l'un et l'autre, représentés dans ce musée. L,es 804 dessins et croquis de Grandville montrent la manière précise et laborieuse de cet illustrateur qui eut plus d'ingéniosité que de fantaisie, et moins d'art que d'esprit. Quant à Sellier, quelques toiles bien choisies révèlent le talent original d'un artiste à qui justice n'a peut-être pas été rendue. Son Léandre mort et sa Madeleine pénitente sont ici ses œuvres les plus caractéristiques : on y peut goûter son dessin sûr et loyal, les tons ambrés dont il peignait les carnations, la brume blonde presque dorée dont il enveloppait les contours du nu. Sellier fut aussi un portraitiste remarquable :1e portrait de Mme Victor Massé est là poux nous en convaincre.

Ou voit aussi daus le musée quelques tableaux des peintres lorrains d'aujourd'hui : M. E. Friant, Aimé Morot, V. Prouvé. Mais leur œuvre la plus considérable est la décoration de la salle des fêtes de l'Hôtel de Ville. M. Friant y a exécuté deux grands panneaux : les Jours heureux, et M. Aimé Morot a peint le plafond. Douze charmants médaillons de M. V. Prouvé y représentent les douze mois de l'année. Constatons, que pour assurer à un décor de l'harmonie et de l'unité, il ne suffit pas d'en donner la commande à trois artistes nés dans la même ville.

Nous serons bref et, pour cause, sur les embellissements de Nancy au xixe siècle. D'ailleurs, en nous promenant à travers la Ville- Vieille et la Ville-Neuve, nous avons déjà rencontré les deux principaux édifices élevés depuis la Révolution : le palais de l'Université et l'église Saint-Bvre. Au passage nous avons aussi remarqué quelques statues modernes : Stanislas, René II, Claude Gelée, Drouot, etc..

A ces monuments il faut ajouter celui de Thiers en face de la gare, une admirable réplique de la Jeanne d'Arc de Fremiet, puis les effigies des illustrations nancéiennes : la statue de Callot par Eugène Laurent qui, entre les bustes d'Israël Sylvestre et de Ferdinand Saint-Urbain par Pêtre, décore une des façades latérales de l'Arc de Triomphe ; la déplorable statue de Héré par Jacquot des Bains sur la face opposée entre deux consoles vides qui attendent, sans doute, les bustes de Iyamour et de Girardet ; la statue de l'agronome Mathieu de Dombasle par David d'Angers ; le monument de Grand ville par Bussière ; un buste charmant de Gringoire par le même ; le buste de Crevaux l'explorateur, placé sur une fontaine dans l'agréable jardin botanique que créa Stanislas.

Comme nous l'avons dit, en contant l'histoire du développe-

ment de Nancy, la ville s'est, depuis 1871, étendue bien au delà des limites où elle était enfermée au xviii3 siècle. Les anciens faubourgs sont devenus des quartiers urbains. C'est au nord et surtout à l'ouest que les constructions ont gagné du terrain avec une incroyable rapidité. Au delà de la ligne du chemin de fer une grande cité s'est bâtie. Malheureusement les Nancéiens n'ont point songé à profiter des beaux exemples d'ordre et de prévoyance que leur offrait le passé de leur ville. Le hasard seul a tracé de nouvelles voies. Nulle part on ne s'est soucié des perspectives. Il n'y a que des carrefours et pas une place. La ville naguère acquit un parc délicieux, le parc Sainte-Marie, qu'un rideau d'arbres isole des rues voisines ; et, déjà, avant même que la promenade ne soit ouverte au public, on parle de couper les arbres et d'enfermer ce qui restera du parc dans une ceinture d'immeubles.

Dans les quartiers neufs se sont élevées des églises neuves : Saint-Léon (i56o), dans le style du xrve siècle, avec deux tours disgracieuses et un portail écrasé ; — Saint-Pierre (1855), dont il est difficile de juger la façade tant que les tours resteront inachevées mais dont la nef hardie, légère, de justes proportions, offre le rare exemple d'une construction néogothique sans maigreur ni sécheresse ; — Saint- Joseph, dans le style roman français, décoré avec une lourde opulence ; — le Sacré-Cœur, bâti aussi dans le style roman et dont les travaux ne sont pas encore terminés.

Sauf quelques façades, dont il sera parlé un peu plus loin, rien dans le Nancy des trente dernières années, rien, sinon l'animation des grandes rues, ne révèle la vie ardente de la ville nouvelle. Dans la vallée de la Meurthe, en amont et en aval, se sont installées des forges, des filatures, des brasseries. Dans la ville même prospèrent de grands établissements industriels. L'Université de Nancy est devenue un foyer de recherches et

d'expériences scientifiques. T,e mélange du sang lorrain avec le sang alsacien et le sang messin a ajouté de nouvelles qualités aux qualités héréditaires des Nancéiens. Il n'est pas en France de peuple plus entreprenant, plus opiniâtre et plus sage. De ces richesses, de cette activité, de ces efforts vous chercheriez vainement un signe visible dans le décor de la ville, ou dans ses monuments.

Et pourtant l'art tient une grande place dans la gloire nouvelle de Nancy ! C'est en lorraine qu'un des plus grands artistes de la fin du xixe siècle, Emile Galle, a créé toute son œuvre. Mais l'art de Galle et des artistes lorrains qui se sont inspirés des enseignements du grand verrier a été d'abord un art de vitrine, puis un art d'appartement. C'est seulement dans ces dernières années qu'on a tenté de l'appliquer à la construction. Il n'a pas encore pu imprimer à la ville une physionomie particulière.

Il y a dans le musée de Nanc}r une vitrine qui renferme de belles verreries de Galle. Ce n'est pas assez. Il faudrait mettre sous nos yeux, rangées selon l'ordre chronologique, une série de pièces qui pût révéler la longue suite de ses travaux, de ses recherches et de ses inventions. On y montrerait les premiers verres qu'il orna de fleurs et les premières faïences qu'il décora de devises dans l'atelier paternel, car, dès l'adolescence, il eut le goût des plantes et des s3^mboles, étant né botaniste et poète. Puis ce seraient des faïences de Saint-Clément où quelques fantaisies, des fleurs animées, des fables de La Fontaine laissent deviner l'influence — imprévue — de Grandville ; les verreries, infiniment diverses, par lesquelles Galle tenta d'imiter tour à tour les gemmes, les cristaux anciens, les émaux des lampes arabes, même les caprices de la céramique japonaise ; les pre-

mières pièces où il eut l'audace de conserver les impuretés du cristal, laissant ainsi à la matière les tons charmants de l'ambre et du quartz enfumé ; les vases incomparables où, maître de son art, il emprisonna, des fleurs, des feuilles, des mousses, des algues, des insectes et jusqu'à des ferments sous une enveloppe mystérieuse qui semble faite d'opale, de marbre, d'agathe, de nacre, d'azur, de neige, de joie, et de mélancolie ; enfin, ses dernières œuvres, celles où il a voulu appliquer au verre les procédés de la marqueterie.

Si l'on voyait ainsi la succession des essais, des trouvailles et des chefs-d'œuvre, on comprendrait mieux et on admirerait davantage le prodigieux effort de cet artiste.

L/incessant désir de perfectionner et de renouveler la technique de son métier tourmenta toute sa vie. Sur le fond même de l'art sa pensée ne varia jamais. Pour lui forme et décor devaient procéder de l'observation directe de la nature. Cette maxime fut le principe et la fin de toute son œuvre. Il l'appliqua sans relâche, étudiant avec la patience et la méthode du naturaliste la flore et la faune de son pays. Il ne cessa pas non plus de l'enseigner, car il ne laissait à personne le soin d'être l'exégète de ses ouvrages et avait le goût de l'apostolat. Il fut le fondateur et le président de 1" « École de Nancy » où il groupa ses disciples et ses imitateurs, association que préside aujourd'hui M. Prouvé.

Emile Galle a été ainsi l'initiateur d'un grand mouvement artistique. Aux verriers, aux céramistes, aux artistes qui décorent le bois, l'étoffe ou le métal il a montré la route nouvelle ou, pour mieux dire, la route éternelle. Il leur a rappelé qu'il y avait des fleurs dans 'les champs, que toutes étaient dignes d'être regardées avec amour et que les plus humbles d'entre elles pouvaient se transformer en motifs d'ornements harmonieux et expressifs. Cette leçon fut entendue par les artistes de France.

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Mais les Lorrains surtout furent dociles à l'influence de Galle ; ils avaient sous les veux non seulement ses œuvres, mais encore l'exemple de sa vie ; ils subissaient la contagion de sa foi. Ses succès excitaient l'émulation des autres industriels de Nancy. M. Daum exécutait des verreries ; M. Majorelle ouvrait des ateliers divers et imaginait dans un goût nouveau, des meubles, des tentures, des bronzes, des vitraux, des serrureries. M. Vallin bâtissait et sculptait des meubles. Enfin des architectes, MM. André, Biet, Bourgon, Sauvage, Weissenburger se mettaient à élever des maisons selon les principes et dans le style de 1' « École de Nancy ».

Il est encore trop tôt pour juger l'ensemble de l'œuvre accomplie par les ateliers nancéiens. Il serait injuste de ne point tenir compte des tâtonnements auxquels furent condamnés les chefs de ces ateliers obligés de créer chez eux des industries nouvelles et de tout apprendre à des artisans routiniers : plus injuste encore de ne pas remarquer les qualités de goût et de mesure qui distinguent leurs ouvrages parmi tant de productions plus ou moins incohérentes, désignées, depuis vingt ans, par le mot de modem style. Il faut pourtant relever l'erreur qui, dès l'origine, a contrarié tant de beaux efforts, erreur dont Galle lui-même fut responsable. Verrier, il pensa que la nature devait lui fournir les modèles du décor et de la forme. Il modela des vases à l'imitation des tiges et des corolles. La réussite en fut merveilleuse : tout caprice est permis dans l'exécution d'un bibelot de vitrine. Plus -tard, Galle se fit marqueteur et ébéniste. Dans ces travaux il continua de pratiquer sa maxime favorite. L'étude de la nature le servit encore dans la composition de ses marqueteries ; par la combinaison des bois diversement colorés il figura sur ses panneaux des arbres, des fleurs, des insectes. Mais lorsqu'il prétendit fabriquer des meubles, alors apparut clairement la fragilité de sa

grande maxime. Certains ont mis ses défaillances sur le compte de l'inexpérience. En vérité, c'était le principe même qui était en cause. La nature est la meilleure, peut-être la seule école du décorateur. Elle n'a jamais rien enseigné au constructeur. C'est un simple jeu d'imagination que de retrouver la structure d'un palmier dans le pilier gothique s 'épanouissant en arcs d'ogive. Ni le tronc de l'arbre ni la tige de la fleur ne sont propres à soutenir un siège ou une table. Il faut au meuble de l'aplomb et de l'équilibre.

L'inconvénient se manifesta avec la dernière évidence, quand 1' « École de Nancy » voulut passer du meuble à l'architecture. Le spectacle de la place Stanislas aurait dû la faire réfléchir. A côté des grilles contournées et fleuries de Jean Lamour, les façades d'Emmanuel Héré gardent leur sage pondération et leur noble sobriété. Même au temps de la rocaille, on se conformait aux nécessités de l'art de bâtir, on n'admettait la ligne courbe dans les plans ou dans les élévations que si elle laissait aux architectures leur apparence d'équilibre et de solidité.

Les maisons élevées à Nancy dans le style nouveau montrent d'étranges applications de la botanique à la construction. Elles sont faites à l'image des meubles de Galle ou de Majorelle. Elles offrent un excès de pittoresque, qui n'est pas sans agrément dans des villas isolées, mais qui laisse une fâcheuse impression de désordre, quand ces façades sont rangées à l'alignement d'une rue. Le parti pris géométrique engendre une terrible monotonie ; mais on en peut dire autant du parti pris inverse, qui affadit tous les contours, supprime tous les angles et fait onduler toutes les lignes.

Il faut reconnaître qu'aujourd'hui architectes et industriels nancéiens semblent s'acheminer vers un art plus simple et plus logique, sans rien sacrifier de la grâce et de la vérité du

décor. M. Majorette donne à ses dernières créations une élégance plus forte et plus apaisée. M. Vallin construit des meubles robustes dont les gorges sont largement et profondément moulurées; il s'efforce de supprimer de ses panneaux tcrat relief qui ne soit pas la conséquence nécessaire du plan général. Il a récemment collaboré au dessin de deux façades qui sont peut-être les deux morceaux d'architecture les plus intéressants du Nancy contemporain (une maison particulière rue Stanislas et une banque rue Saint-Dizier) ; il y a mis la marque de son talent sobre, puissant et réfléchi.

Quel que soit notre sentiment sur ces essais d'un style nouveau, nous ne saurions trop admirer l'exemple de goût et d'énergie que les Nancéiens ont donné au reste de la France. Bntre Lorrains, ils ont créé les multiples industries qui concourent au décor d'une maison moderne. Fidèles à leur foyer et à leurs traditions, ils n'ont rien demandé à Paris. Ils ont été les seuls en France à tenter pareille entreprise.

Sans doute on regrette que cette grande activité artistique n'ait point davantage contribué à la beauté monumentale de la ville moderne. Mais Nancy a hérité du passé des édifices et des aspects si magnifiques que, longtemps encore, il pourra se contenter du legs des siècles. Ces aspects, ces édifices étaient en rapport avec l'importance qu'il avait pris comme capitale du duché de Lorraine et que la monarchie entendait lui conserver. La convenance fut moins parfaite, après la Révolution, quand Nancy fut réduit au rang d'un simple chef -lieu de département. Depuis qu'il est devenu une des premières villes de France, la parure qu'il reçut de Stanislas sied à l'éclat de sa nouvelle fortune.

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