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CHAPITRE V

Stanislas en Lorraine. — Les artistes employés par Stanislas : Héré, Lamour, Nicolas-Sébastien Adam, Guibal, Cyfflé, Sontgen, Girardet, François, Collin. — Les châteaux de Stanislas. — Chapelle de Bonsecours : peintures et décorations; les tombeaux polonais. — La maison des Missions royales. — La place Royale : l'hôtel de ville ; fête de l'inauguration de la statue de Louis XV ; le plan ; les architectures ; les fontaines ; les grilles de Lamour. — La place de la Carrière : l'Arc de Triomphe ; l'hémicycle ; le palais du Gouvernement. — La place d'Alliance et la fontaine de Cyfflé. — La Pépinière, sa création et ses transformations. — La porte Saint-Stanislas et la porte Sainte-Catherine.

Quand François III troqua la Lorraine et le Barrais contre le grand-duché de Toscane, Nancy se divisait en deux villes, chacune munie d'un système de défense indépendant. Ces murailles étaient ruinées ou condamnées à disparaître. Une vaste esplanade séparait les deux tronçons de la cité.

Réunir les deux villes en établissant une place monumentale sur l'espace resté libre, puis mettre les quartiers voisins en harmonie avec les lignes et le décor de cette place, telle fut l'œuvre principale de Stanislas Leszczynsky. Mais d'autres embellissements précédèrent ou accompagnèrent ce grand projet. Cet ensemble de travaux exécutés par d'admirables artistes, avec un sens merveilleux des proportions et de l'unité, firent la gloire et la beauté de Nancy.

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Au traité de Vienne, Louis XV ne voulut pas annexer brusquement la Lorraine et le Barrois. Il désirait assurer à son beau-père un établissement honorable qui le consolât de sa couronne perdue. D'autre part, la réunion immédiate du duché à la France risquait de blesser le sentiment national des Lorrains. La présence d'un souverain étranger pouvait apaiser l'hostilité du peuple et de la noblesse. Le règne de Stanislas devait être une transition entre l'ancien et le nouveau régime. Mais, en réalité, dès 1737, ce fut le roi qui administra la province. Le gouvernement était exercé par l'ancien intendant de Picardie, Chaumont de La Galaizière, qui, avec les titres de chancelier, de garde des sceaux et de chef des conseils, fut bel et bien le maître de la Lorraine.

Stanislas ne touchait même pas les revenus de son État ; il recevait une pension de la France. Il ne joua qu'un rôle d'apparat, tint une cour, fonda des institutions de bienfaisance, construisit des châteaux et embellit sa capitale. Cette sorte de monarchie honoraire n'était pas pour lui déplaire. Il avait cinquante-cinq ans. De cruelles expériences avaient assagi son humeur jadis aventureuse. Revenu de bien des chimères, le chevaleresque paladin de Posnanie avait pris la carrure et l'embonpoint d'un bourgeois. Les souvenirs de sa vie errante lui rendaient douce sa retraite de Lunéville. Sa nature bienveillante et facile s'accommodait de ladépendai-ce où le tenait la cour de France. Il avait assez de philosophie pour ne pas entendre les quolibets et les chansons de la foule et laissait à La Galaizière l'ennui de mater les magistrats rebelles. Bonhomme et fastueux, il se tenait pour heureux dès qu'on lui permettait la vanité de bâtir, l'illusion de faire le bonheur du

peuple et le loisir de songer au bien public, en fumant une pipe à la turque. Bon père, il adorait sa Maryneczka, et, chaque année, un voyage à Versailles exaltait sa tendresse paternelle. Ni les avanies que lui prodiguait son gendre, ni les tristesses que ne pouvait lui cacher sa fillene le décourageaient de consacrer à la gloire de Louis le Bien-Aimé la plus belle place de Nancy, car il était indulgent aux faiblesses des autres, comme aux siennes. Il aimait la bonne chère et ne demandait qu'à couler une vieillesse sans austérité, mais sans remords, en compagnie de ses maîtresses, de ses jésuites et de ses philosophes.

Il est difficile de dire quelle fut la part de Stanislas dans les travaux accomplis sous son règne. Il est probable que le gouvernement français ne fut pas étranger à l'entreprise. Le Compte général de la dépense des Edifices et Bâtiments que le roy de Pologne, duc de Lorraine et du Bar, a fait construire pour l'embellissement de la ville de Nancy depuis 1751 jusqu'en 1759 a été publié en 1761. Ce compte s'élève à 3. 711. 289 livres. Or, la pension payée par le roi de France à Stanislas ne dépassa jamais 2 millions. Ce n'était pas sur cette médiocre liste civile que le roi de Pologne pouvait prélever la somme nécessaire aux bâtiments de Nancy, car, en même temps, il se livrait à de grandes dépenses dans ses châteaux de Luné ville, Commercy, Kinville, etc. On peut donc supposer avec vraisemblance que la cour de France lui faisait des largesses secrètes. Mais, jusqu'à maintenant, les historiens n'en tiennent pas la preuve.

Stanislas a-t-il dirigé les architectes et les artistes qui, sur ses ordres, travaillèrent à l'embellissement de Nancy ? Est-il, comme le fit Louis XIV à Versailles, intervenu dans la confection des plans et dans le choix des décorations ?

Architectes et artistes s'empressèrent de faire honneur de leurs chefs-d'œuvre au génie de Stanislas. « Soit qu'il ait

ordonné qu'on construisît de nouveaux édifices, soit qu'il ait voulu qu'on réparât ceux qui subsistaient déjà, ce monarque y a su joindre la magnificence de l'ancienne Rome au bon goût des modernes et les embellir des dehors les plus gracieux et les plus brillants, de manière que, sous son règne, la Lorraine paraît être métamorphosée en pays enchanté. » Ainsi s'exprime le graveur François dans des réflexions dont il fait suivre le Recueil des plans et élévations de la place royale de Nancy et des autres édifices qui l'environnent. Dans la dédicace du même recueil, Héré déclare : « Dédier ce recueil à Votre Majesté, c'est lui offrir ses propres ouvrages. Je n'ay fait que les rassembler et avoir soin qu'ils fussent gravés avec élégance et précision. » Enfin, en tête du Recueil des ouvrages en serrurerie que Stanislas le Bienfaisant, roy de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, a fait poser sur la place Royale de Nancy, à la gloire de Louis le Bien- Aimé, Jean Lainour fait graver par Colin un tableau de Bénard, « peintre célèbre à Paris », qui représente Stanislas visitant l'atelier où l'on exécutait les célèbres grilles, et, dans son Préliminaire apologétique de la forge, il écrit : a Ce père des Arts, ce bon Maître, ne dédaignait pas de visiter mon Laboratoire, sa bouche royale me donnait des ordres, corrigeait mes dessins... » Sont-ce là propos de courtisans, simples hommages de gratitude ?

On peut douter du goût de Stanislas, quand on lit la description de certains embellissements que ses architectes et ses mécaniciens inventèrent pour lui complaire dans les résidences ducales. Ces fantaisies puériles dont il ne reste aujourd'hui aucun vestige furent célèbres en leur temps, c'étaient des fabriques exotiques et saugrenues dispersées dans les parcs ; c'était surtout le fameux Rocher de Lunéville où l'on voyait plus de cent automates de grandeur naturelle, des forgerons, des lavandières, des ermites et des ivrognes entrer en mouve-

ment, tandis que des mécaniques simulaient des voix humaines, des cris d'animaux, des roulements de tonnerre, des ramages d'oiseaux, des concerts d'instruments et des détonations d'artillerie. Stanislas aimait les joujoux. Mais il tenait de sa race une de ces natures diverses dont les contrastes déçoivent le jugement des Latins. C'était, au moral, un singulier ambigu d'héroïsme et de faiblesse, d'égoïsme et de bonté. Son goût n'était pas moins complexe que son caractère. La passion des enfantillages ne le rendait pas incapable de concevoir la grandeur et la beauté.

Sans doute, il fut bien servi par une pléiade d'artistes remarquables. Mais il les a choisis, il les a soutenus, il a su approuver leurs plans, et, les ayant approuvés, il a su coordonner les efforts, discipliner les talents. Si lui-même ne s'y est peut-être pas employé d'une manière aussi personnelle que le prétend son serrurier, Jean Lamour, il a eu du moins la sagesse de maintenir le grand architecte, Emmanuel Héré, dans son rôle de « maître de l'œuvre ». Le souverain qui, dans une vaste entreprise comme celle de Nancy, permet aux artistes d'atteindre l'unité, l'harmonie, la perfection, mérite bien qu'on lui reconnaisse une part de gloire dans cette réussite extraordinaire.

« Malgré les facilités que le roi a eues de trouver partout ailleurs d'habiles artistes, sa bonté, sa tendresse pour ses sujets lui ont fait préférer les Lorrains et ceux qui par un long séjour en Lorraine y étaient naturalisés ; c'est une illustration et une réputation que Sa Majesté a voulu procurer à ses peuples. » {Compte général de la dépense, etc.)

On entrevoit ici la pensée politique ; mais, par une heureuse

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rencontre, les circonstances furent propices aux desseins du roi de Pologne. La Lorraine comptait alors quelques artistes du plus grand mérite. Par la beauté, toute française, de l'œuvre qu'ils accomplirent, ceux-ci furent les premiers à démontrer que d'intimes affinités d'esprit et de goût unissaient leur province à la France.

Le premier de tous, c'est Emmanuel Héré. Il est né à Nancy en 1705 ; son père a été caissier des bâtiments de Léopold. Enfant, il a vu Boffrand élever le château de Lunéville et les beaux hôtels de Nancy. C'est Boffrand qui lui a enseigné les éléments de son art, ce sont les plans de Boffrand dont il s'inspirera pour construire les bâtiments de Stanislas. Nommé d'abord concierge du château de Lunéville, puis premier architecte des duchés de Lorraine, il transforme et embellit les anciens châteaux de Léopold. Mis par Stanislas à la tête des grands travaux de Nancy, il édifie la nouvelle église de Bonsecours et dessine les plans des trois nouvelles places de la capitale. Il reçoit de son souverain des lettres de noblesse, et Louis XV le fait chevalier de l'Ordre de Saint-Michel. Des spéculations industrielles compromettent sa fortune ; il perd la raison et meurt à cinquante-sept ans, laissant seize enfants. Et c'est à peu près tout ce que nous savons de la biographie d'un des plus grands architectes du xvnie siècle . . .

Jean Lamour était fils d'un serrurier de Nancy. Né en 1698, il vint, dit-on, à Paris durant les dernières années du règne de Louis XIV pour se perfectionner dans son art. Il y vit réclusion du style nouveau. Cet art souple, luxuriant et compliqué conquit l'imagination du jeune homme. Lamour revint à Nanc}*-, rentra dans l'atelier paternel, devint serrurier à son tour et fabriqua des serrures. Mais, quand Stanislas l'appela à exécuter des travaux de luxe dans ses châteaux et dans ses églises, il mit sa merveilleuse habileté à ployer, contourner le fer des grilles

et des balcons, afin d'imiter la légèreté, la grâce, le caprice de motifs que les sculpteurs avaient alors coutume de tailler dans la pierre ou dans le bois. Tout de suite, sa virtuosité fut incomparable ; mais ses premiers ouvrages (nous ne les connaissons que par des gravures) semblaient trahir une sorte d'engouement fiévreux, une fureur d'ornementation et surtout un abus des lignes courbes qui finissait par déséquilibrer la composition du décor. Plus tard, sans que l'imagination tarît, sans que la verve languît, les lignes se combinèrent avec plus de logique. Iyamour resta fidèle au style de sa jeunesse ; mais, — probablement sous l'influence d'Emmanuel Héré, — il subordonna aux nécessités de l'architecture la fantaisie de la décoration et accomplit alors ses chefs-d'œuvre : les grilles et les balcons de la place Royale. Lamour fut plus heureux que Héré. Son métier l'enrichit. Il possédait, rue Notre-Dame, une belle maison qui conserve encore aujourd'hui les grilles dont il l'avait ornée : celles de rez-de-chaussée sont très simples, formées de barreaux recourbés ; mais celles du premier étage présentent les rinceaux les plus élégants et les rameaux les plus délicats que l'artiste ait jamais dessinés.

Une des plus jolies maisons de Nancy avait été bâtie dans la rue Saint-Nicolas (aujourd'hui rue des Dominicains, 57), par le sculpteur Jacob-Sigisbert Adam, en 1720. I,e propriétaire s'était lui-même chargé de sculpter sa façade : au-dessus du rez-de-chaussée, les quatre parties du monde étaient représentées par un éléphant, un cheval, un chameau et un crocodile ; entre les fenêtres du premier étage, des géneis symbolisaient l'architecture, la sculpture, la peinture et la musique, et toute la mythologie décorait le reste du logis. On a beaucoup mutilé ces sculptures : ce qu'il en reste est charmant. Ce fut dans cette demeure que naquirent les trois fils de Jacob-Sigisbert Adam, I,am.bert-Sigisbert, Nicolas-Sébastien, François-

Gaspard ; Clodion y reçut ses premières leçons. Les Adam vécurent peu à Nancy. Ils travaillèrent surtout à Rome et à Versailles. On ne peut donc les comprendre parmi les artistes qui collaborèrent aux grands travaux ordonnés par Stanislas. L'un d'eux, Nicolas-Sébastien, exécuta cependant, pour la chapelle de Bonsecours, le tombeau de la reine Catherine Opalinska. Quant à Clodion, il a décoré d'aimables bas-reliefs la maison qui porte le numéro 2 de la rue Saint- Jean.

Les sculpteurs qui coopérèrent à l'embellissement de Nancy ne sortaient point de souche lorraine, c'étaient les « naturalisés » auxquels faisait allusion le Compte général : Guibal, l'auteur de la statue de Louis XV et des adorables fontaines élevées sous les portiques de Jean Lamour, venait de Nîmes ; Cyfflé, qui exécuta la fontaine de la place d'Alliance et fonda la manufacture de Luné ville, était né à Bruges, et Guibal l'avait d'abord recueilli par pitié ; enfin, Joseph Sontgen qui a sculpté les groupes de la place de la Carrière (on lui doit aussi le fronton de la Visitation ; une très belle pleureuse, fragment d'un tombeau aujourd'hui placé dans l'église d'Bssey, aux portes de Nancy ; le monument de Girardet ; les bas-reliefs de la porte Désilles, etc.), était originaire de Westphalie. Guibal est un sculpteur élégant ; Cyftlé a du mouvement et de l' invention ; Sontgen une étonnante facilité. Tous trois manquent de génie. Mais ils se sont montrés dociles à la conception de l'architecte ; leurs œuvres s'accordent par les lignes, le caractère, le style, avec l'ensemble monumental ; elles en rehaussent la beauté, tandis qu'elles en reçoivent elles-mêmes une grâce singulière.

Les décorations peintes tiennent peu de place dans les édifices élevés à Nancy sous le règne de Stanislas. Il ne faudrait pas cependant oublier Girardet dans la liste des collaborateurs d'Emmanuel Héré. Il était natif de Lunéville. Après avoir étudié la théologie à Pont-à-Mousson, il fut cornette de cava-

lerie, puis entra pour y apprendre la peinture dans l'atelier de Claude Charles. Il passa huit années à Rome et à Florence, revint à la cour de Lorraine et peignit des fresques à Lunéville, à Commercy, à Metz et à Nancy. Il fut le peintre ordinaire de Stanislas et exécuta d'innombrables portraits de son maître ; il avait accepté, dit-on, la charge un peu lourde de corriger les compositions dont celui-ci s'amusait à illustrer d'une main royalement maladroite ses livres de piété.

Lorrains aussi étaient les graveurs Dominique Collin et Jean- Charles François qui se chargèrent de présenter à la postérité l'œuvre de Stanislas, le premier en illustrant de délicates vignettes le recueil des fondations et le compte général des dépenses, le second en gravant les planches de trois atlas où furent réunis les plans des bâtiments et édifices du roi de Pologne.

« Sa Majesté commença par créer de nouveaux architectes et des artistes en tous genres. La Malgrange, Chanteheux, Commerc}' et autres maisons de plaisance, construits ou réparés, furent leurs essais et les préparèrent à des choses plus parfaites. » {Compte général de la dépense, etc.)

De ces « essais », il ne reste rien aujourd'hui. Les « maisons de plaisance » de Stanislas demeurèrent abandonnées après la définitive réunion de la Lorraine à la France. Chanteheux, ce Trianon bâti dans la perspective de la grande allée des bosquets de Lunéville, était démoli dès avant la Révolution. De La Malgrange, il ne subsiste que le beau bâtiment des communs, maintenant occupé par un collège. Les magnificences de Commercy sont effacées ; les eaux et les jardins ne sont plus qu'un souvenir. L'élégante galerie construite par Héré dans la résidence d'Binville n'existe plus. Des descriptions en. prose et en vers, quelques estampes, voilà tout ce qui peut évoquer aujourd'hui ces séjours charmants.

Mais, à Nancy même, presque rien n'a péri. Si l'on a rasé naguère sans pitié le pavillon de l'hospice Saint- Julien élevé sur les plans de Héré pour abriter les orphelins recueillis par Stanislas, nous avons toujours sous les yeux les deux édifices que l'architecte conçut et acheva avant d'entreprendre le plan et les bâtiments de la place Royale : la chapelle de Bonsecours (1738-1741) et la maison des Missions royales (1741-1743), aujourd'hui le grand séminaire.

La première entreprise de Stanislas fut de construire à Nancy un sanctuaire qui convînt à sa dévotion. « La chapelle de Luné ville, sur le plan de celle de Versailles, remarque un de ses historiens, M. Pierre Bo}Té, était trop froide et trop nue. La religiosité du slave s'y trouvait mal à l'aise... Quiconque a visité les églises de Pologne est frappé de s'y retrouver en entrant à Bonsecours. Les cantiques déchirants qui, là-bas, s'élèvent chaque soir vers le ciel, l'encens prodigué, l'eau sainte répandue sur une foule baisant la poussière, les lamentations ou l'allégresse des mères raidies, les bras en croix, aux pieds des autels, tout cela s'y évoquait pour Leszczynski... Sur ces quelques mètres carrés cessait l'exil. » La chapelle de Bonsecours a subi quelques dévastations et quelques transformations depuis le xvme siècle, elle a conservé, malgré tout, un peu de cette physionomie théâtrale et polonaise.

Au bout du faubourg Saint-Pierre s'élevait une chapelle que le peuple appelait la chapelle des Bourguignons. Un religieux l'avait édifiée peu d'années après la bataille de Nancy, sur le lieu même où avaient été ensevelis les soldats de Charles le Téméraire. Comme elle était placée sous l'invocation de Notre-Dame de Bonsecours, le duc René II fit exécuter en

I5°5. par le sculpteur Mansuy Gauvain, une belle image de la Vierge que de nombreux miracles signalèrent bientôt à la dévotion de la Lorraine. Les ex voto couvrirent les murs de la chapelle qu'il fallut bientôt agrandir et des Minimes se chargèrent avec succès de l'administration du pèlerinage. A la voûte de l'église flottaient les étendards conquis sur les Turcs par les ducs de Lorraine. C'était un sanctuaire national. Les ducs y priaient en allant à la chasse et en revenant de la guerre ; le peuple venait y demander à la Vierge la fin des calamités publiques.

Quand Stanislas rasa les vieux murs délabrés pour élever" l'église neuve, les bourgeois de Nancy en conçurent une grande colère et un potier d'étain qui habitait en face de Bonsecours fit murer ses fenêtres pour ne pas voir le sacrilège.

Héré — ce fut sa première œuvre importante — donna le plan et conduisit les travaux de la chapelle. On mit à sa disposition les pierres du château de la Malgrange, situé à proximité du faubourg Saint-Pierre : Stanislas avait décidé de démolir la résidence bâtie par Boffrand pour Léopold et restée inachevée.

La chapelle construite par Héré présente des. dehors très sobres ; ouvertures et niches sont dessinées d'un trait sûr ; l'entablement que supportent quatre belles colonnes corinthiennes montre un peu de lourdeur ; mais on admire l'élégance de la tour qui couronne la façade à la manière d'un fronton très aigu. Quant au plan de l'édifice il est simple : une nef sans collatéraux ; un chœur plus étroit de forme pentagonale ; point de transept.

Ce fut dans l'intérieur de l'église que le roi de Pologne donna carrière à ses goûts de luxe et de magnificence. Deux Lorrains, Louis et Nicolas Mansiaux, revêtirent toutes les murailles d'un stuc de leur invention imitant, à s'y méprendre, le poli, le froid

et la solidité du marbre. Joseph Gilles, dit Provençal, couvrit les voûtes de peintures faciles et tumultueuses. Au-dessus de Tordre d'architecture en pilastres qui faisait le tour de l'église. Jean Lamour posa « une belle galerie de fei avec ornements et dorures » (On hésite à lui attribuer la grille de la table de communion qui, par le style, diffère de ses autres ouvrages). Stanislas donna à Bonsecours de riches ornements, des dalmatiques précieuses, des drapeaux, des statues et une jolie chaire à prêcher d'une exécution délicate. Il fit placer dans la nouvelle chapelle la Vierge de Gauvain Mansuy. Sans respect pour l'ancien monument votif que les Lorrains avaient élevé en souvenir de la peste de 1631, il en laissa disperser les trois statues que Drouin avait sculptées : saint Roch, saint Charles et saint Sébastien (saint Roch est maintenant à la cathédrale, saint Sébastien au Musée Lorrain et saint Charles a disparu) ; mais il fit exécuter un monument plus grand que l'ancien : une table noire surmontée d'une Vierge, entre la Lorraine et la ville de Nancy agenouillées. Enfin, ne voulant pas que ses restes et ceux des siens reposassent dans l'église des Cordeliers, parmi les tombes de la dynastie lorraine, il choisit Bonsecours comme lieu de sépulture.

Pendant la Révolution, l'église fut dévastée ; les cercueils furent violés. « Encore un que l'on n'a pas guillotiné ! » disait l'ouvrier qui d'un coup de bêche détachait du tronc le crâne du roi de Pologne. Les monuments funèbres furent envoyés au musée que l'on venait d'ouvrir dans l'ancienne chapelle de la Visitation. La « belle galerie de fer » de Jean Lamour fut arrachée et livrée aux brocanteurs. L'œuvre même d'Emmanuel Héré faillit périr. Un brasseur qui avait acheté l'église l'eût rasée, si des paysans venus au marché de Nancy n'avaient par leurs menaces arrêté la démolition.

Depuis lors, Notre-Dame de Bonsecours a été réparée et

agrandie. En 1807, les tombeaux ont été rapportés dans le chœur. On a recueilli des épaves de l'ancien sanctuaire : la madone de Gauvain Mansuy, un fragment du monument votif, des étendards turcs, des drapeaux polonais, hes peintures ont été restaurées. On a même procédé à de nombreux embellissements qui ne furent pas, tous, aussi heureux que celui dont profita l'église le jour où elle reçut les magnifiques confessionnaux de Vallin.

L/ aspect du décor n'est plus tout à fait le même qu'au temps de Stanislas. Mais c'est encore un lieu étrange et singulier que cette chapelle opulente, encombrée de mausolées et d'ex-voto, ornée de faux marbres et de rideaux en tôle peinte. Dans la nef éclatent partout des ors et des lumières ; plus loin, dans le chœur obscur, apparaissent, comme des fantômes, les statues des tombeaux et, au fond du sanctuaire, dans une niche où tombe une nappe de clarté, surgit l'image miraculeuse de Notre-Dame abritant sous les plis de son manteau tout un peuple agenouillé.

Le premier tombeau placé dans Bonsecours fut celui de la reine de Pologne Catherine Opalinska (morte en 1747), par Nicolas-Sébastien Adam. Une pyramide aiguë dont la pointe est décorée des armes de Pologne et surmontée d'une urne funéraire forme le fond du monument. L,a reine vêtue du manteau royal est à genoux sur le sarcophage dans une attitude de fervente prière ; la couronne et le sceptre gisent devant elle ; un ange est venu pour la conduire au séjour céleste qu'il lui montre du doigt. Sculpture souple et somptueuse, sans emphase, où la vérité des gestes et la grâce des mouvements font oublier les conventions de l'allégorie. (Pourquoi des restaurateurs modernes ont-ils eu l'idée saugrenue de coiffer la reine d'une couronne minuscule, alors que, tout justement, à ses pieds, l'artiste a placé la couronne royale, symbole des gran-

dettes humaines quittées pour toujours ?) Sur le soubassement, à droite et à gauche de l'épitaphe, Adam a exécuté deux médaillons exquis : la Foi et la Charité.

Un cartouche où est sculptée une hache et que soutiennent deux petits génies surmonte la tombe du d^uc Ossolinski, grand maître de la maison de Stanislas : la femme du duc avait été, dit-on, la favorite du roi. Ce gracieux petit monument est, ainsi que le tombeau de la reine, l'œuvre du Nancéien Nicolas- Sébastien Adam.

Louis-Claude Vassé a sculpté un groupe charmant pour le mausolée où fut enfermé le cœur de Marie Leszczynska. « La reine, écrit M. Pierre Boyé, avait voulu que, au lieu d'être conduit au Val-de-Grâce, le symbole de tant d'amour et de souffrance fût confié au sanctuaire où, le 28 septembre 1744, lors du renvoi de la Châteauroux, elle s'était agenouillée, frémissante d'espoir ; où, depuis, son père avait si souvent invoqué pour elle la Vierge consolatrice... » Un enfant regarde avec tendresse le cœur de la reine qu'il tient dans sa main ; un autre, fondant en larmes, s'appuie sur un délicat médaillon où est représenté le profil de Marie, et que couvre à demi un grand voile de deuil.

Enfin, faisant face au tombeau de Catherine Opalinska, se dresse celui de Stanislas. Lorsqu'au Salon de 1771, Vassé exposait un dessin représentant le mausolée du roi de Pologne, Diderot écrivait : « La composition m'en paraît sage, nette et propre à rendre clairement la pensée de l'auteur. » Mais il ajoutait immédiatement dans une de ces notes où il semblait exprimer d'un façon libre et franche sa véritable pensée : « Composition maigre. Trois figures formant! un triangle de mauvais effet. » Comme l'artiste, en même temps que son dessin, avait envoyé au Salon la statue d'une femme « couchée sur les socles du tombeau et désolée de la perte de ce bon prince », Diderot

la jugeait ainsi : « Bonne statue. » Il est difficile de n'être pas de l'avis de Diderot. Ce monument, ainsi que celui de la reine, est formé d'une pyramide, mais la base en est plus large et partant le sommet moins aigu. L'image de Stanislas à demi couché est seule à se détacher sur cette surface, nue et géométrique. Malgré leur désordre étudié, les allégories et les attributs posés sur le socle ne peuvent dissiper l'impression de froideur causée par cet ensemble mal composé, — maladresse qui nous frappe cruellement, quand nous nous retournons vers l'œuvre d'Adam, si légère, si harmonieuse. Mais quels jolis morceaux de sculpture ! Quelle majestueuse sérénité dans le geste et dans les traits du roi ! Quelle sensibilité délicate dans le mouvement de la Lorraine fixant sur le visage de son souverain un long regard d'amour et de tristesse ! Des trois figures, la plus achevée est la Charité, pâmée sur le sépulcre royal, dans un admirable mouvement de lassitude et d'abandon, insensible aux efforts du petit enfant qui tâche de se hausser jusqu'à son sein découvert. Celle-là est tout entière de la main de Vassé. Iyes autres parties du monument où l'on peut relever quelques faiblesses d'exécution, furent terminées, après la mort du sculpteur, par son élève Félix L,e Comte.

Des inscriptions latines célébraient ici les vertus et les bienfaits de Stanislas, sa piété, ses fondations, ses bâtiments. On les a restituées, lorsqu'on restaura les tombeaux polonais après la Révolution ; mais on avait déjà perdu la tradition du beau style lapidaire d'autrefois et l'on fit subir aux textes anciens de malencontreuses retouches. Parmi toutes ces formules d'adulation auxquelles le marbre et le latin confèrent une superbe dignité, nous en citerons une seule, qui résume — sans flagornerie — l'œuvre du roi bâtisseur.

Auimose suscepit, magnifiée perfecit.

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Entre Bonsecours et Saint-Nicolas, dans le faubourg Saint- Pierre, selève un vaste bâtiment aux façades nues et sévères. Seul, le corps de logis central, que surmonte une balustrade à l'italienne, présente quelques ornements. Quatre colonnes soutiennent un fin balcon forgé par Lamour et dont les armoiries ont été sauvagement arrachées. Plus haut, des palmes et des rocailles encadrent un magnifique écusson sculpté dans la pierre. C'est, aujourd'hui, le séminaire.

Stanislas qui témoigna toujours l'amitié la plus vive et la plus fidèle à la Compagnie de Jésus, avait chargé celle-ci de prêcher des missions dans les paroisses de Lorraine et de Bar. Il lui fit construire cette belle maison sur les plans d'Emmanuel Héré. D'ailleurs, lui-même y venait souvent loger. Il ne résidait jamais à Nancy, vivant dans ses châteaux de Lunéville et de Commercy; mais, à toutes les fêtes de la Vierge, il communiait dans la chapelle de Notre-Dame de Bonsecours ; la veille, il venait coucher soit au château de la Malgrange soit à la maison des Missions royales. Il fit dans cette intention aménager et décorer l'appartement du rez-de-chaussée.

Toute trace n'a point disparu des séjours que fit ici le roi de Pologne. Les très belles boiseries qui ornaient sa chambre à coucher et la salle des gardes sont à peu près intactes. Un buste de marbre perpétue son souvenir dans la maison et l'on a respecté la grille et l'escalier qu'il fit exécuter par Jean Lamour.

Pénétrons dans l'hôtel de ville de Nancy et traversons le vestibule aux colonnes ioniques qui occupe la largeur de l'avant-corps. Gravissons le merveilleux escalier dessiné par

Joly de Saint-Nicolas et dont une double rampe de Lamour marque la double courbure élégante. On a souvent observé — non sans raison — qu'il y a dans la composition de cette grille moins d'aisance et moins de sûreté que dans d'autres travaux du même artiste ; mais la plate-bande de vingt-cinq mètres de long exécutée d'une seule pièce est un chef-d'œuvre de serrurerie dont I,amour était vain : « L-a peine, écrivait-il, qu'a donnée cette plate-bande n'est pas concevable. Il faut être de l'art pour comprendre combien il faut de justesse pour profiler et contourner ces pièces, sans s'écarter du plan, combien il faut rouler le calibre pour dresser toutes les moulures, filets et faces, pour ne point corrompre cette forme. Je peux présenter cet ouvrage comme peu connu et dire qu'il a été regardé, avec attention, par les gens versés dans cet art. »

Sur le premier palier, une perspective peinte par Girardet simulait des portiques : elle a été en partie détruite pour faire place à une porte, quand on eut la fâcheuse idée d'accoler le bâtiment du musée à l'hôtel de ville.

Au premier étage s'ouvre le salon dit de Y Académie. C'est là que Girardet a exécuté quatre fresques allégoriques. Jupiter foudroyant les Titans symbolise la Justice ; Apollon couronnant un jeune poète fait allusion à la fondation de l'Académie de Stanislas ; une cérémonie du culte d'Esculape rappelle la création du Collège de Médecine de Nancy ; Mercure et les attributs du commerce représentent la Bourse des marchands. I,e dessin de ces compositions est emphatique, mais l'invention en est ingénieuse. Elles frappent surtout par la merveilleuse harmonie de leurs teintes plates et de leurs tons de brique. Ce sont des fresques, de vraies fresques à l'italienne, brossées sur le mortier frais et non des peintures exécutées à loisir sur un enduit sec. L'application d'un tel procédé est très rare en France. Au plafond du même salon, Girardet a représente

le triomphe de Stanislas, parmi les Muses, des Grâces, des Amours et des Renommées.

Trois fenêtres donnent sur un balcon pour lequel Lamour forgea des grilles d'une extraordinaire somptuosité.

Ce fut de ce balcon que, le 26 novembre 1755, Stanislas assista aux fêtes par lesquelles on célébra l'achèvement de la place Royale et l'inauguration de la statue de Louis XV. Le régiment du roi était en bataille sur la place ; les gardes lorrains se tenaient, l'arme au pied, devant l'hôtel de ville ; la noblesse se pressait aux fenêtres des quatre pavillons ; une foule d'étrangers et de peuple s'écrasait sur les terrasses. Lorsque le roi parut, les acclamations se mêlèrent aux salves d'artillerie. Puis les hérauts d'armes partirent de l'Arc de Triomphe, précédés de timbales et de trompettes, firent le tour de la place et s'arrêtèrent quatre fois pour crier : Messieurs, c'est aujourd'hui que le roi fait la dédicace du monument que Sa Majesté a fait ériger, comme un gage de l'amour pour le roi son gendre. Vive le Roi ! Alors Guibal et C37fflé, les auteurs du monument de Louis XV, firent tomber le voile qui recouvrait la statue. Le peuple envahit la place. Tout le reste du jour, le vin coula des fontaines sculptées par Guibal sous les portiques de Jean Lamour. Et Stanislas s'en fut à la Comédie entendre une comédie de Palissot. La pluie, qui se mit à tomber, fit remettre au lendemain les illuminations. Mais les soldats ripaillèrent dans les rues,... cependant que de vieux Lorrains, insensibles à la gloire de Louis le Bien- Aimé et aux vertus de Stanislas le Bienfaisant, allaient en chantant des refrains de leur province saluer le buste du duc Léopold qui décorait la façade d'une maison de la rue Saint-Dizier. Le lendemain, le roi revint au balcon de l'hôtel de ville pour contempler les quatre-vingt mille lampions qui éclairaient les architectures de Héré. Puis, à l'extrémité de la place de la Carrière, on tira un grand feu d'artifice

« composé de soleils, de gerbes à étoiles, de dragons vomissant des feux de différentes couleurs, de pilastres en" feu à la mosaïque et d'une perspective de jardin en feu, avec deux piédestaux aux côtés, surmontés de vases d'où sortaient des gerbes de feu ».

Aujourd'hui, c'est du balcon de Stanislas qu'à la fin d'une belle journée d'automne, on peut le mieux sentir toute la séduction du chef-d'œuvre qu'accomplirent à Nancy les artistes lorrains du roi de Pologne, — chef-d'œuvre d'ordre et d'élégance qui satisfait la raison et les 3^eux, car il est beau de la triple beauté du plan, des architectures et du décor.

Cette place Royale n'est point démesurée, elle n'excède pas l'importance d'une petite capitale. Iyes édifices environnants sont élevés à la hauteur que commande la dimension de l'espace libre. Iyes voies d'accès sont assez larges pour rattacher la place à la cité même ; cependant elles ne brisent pas le rythme des architectures. C'est un enclos ; mais les grilles placées entre les bâtiments laissent passer la lumière et la vie. Une admirable trouvaille fut d'abaisser les constructions sur une des faces pour aérer la place, élargir son ciel, sans rompre le cadre monumental ; et du même coup, cet artifice ingénieux étendit la perspective jusqu'à l'extrémité de la Carrière. Quelle merveilleuse ordonnance ! Et aussi quel adorable tableau que celui où l'on voit alterner — sans un disparate — la fantaisie des portiques de Iyamour et la classique noblesse des façades de Héré ! Comment ne pas souscrire au jugement que l'architecte luimême portait sur ses travaux avec plus de vérité que de modestie ? « On y voit, dit-il, la magnificence j ointe à la simplicité et l'harmonie des proportions à la délicatesse ; mais aussi un goût nouveau dont il n'y eut jamais d'exemple... » Et ce goût ne fut jamais imité ; nulle part, dans aucun décor de place

publique, ou ne devait revoir tant « de magnificence » jointe à tant de « simplicité ».

Sans doute, on ne peut s'empêcher de maudire ici les hommes qui, depuis le XVIIIe siècle, ont travaillé à altérer l'harmonie de la place Royale, surchargeant de mansardes les toitures plates des constructions basses, élevant sur le lieu qu'occupait, avant la Révolution, le monument de Louis XV, une déplorable statue de Stanislas, accrochant aux fenêtres des persiennes et des stores qui défigurent les façades, coupant par des entresols les arcades des rez-de-chaussée, parsemant la place de candélabres à gaz où est ridiculement parodié le style de Lamour — méfaits qu'avec un peu de goût il eût été facile d'éviter et qui ne sont pas tous irréparables. Mais, si l'heure est favorable, cédant à la grâce du spectacle, ravi par la perfection des lignes, on a vite oublié l'injure que des barbares ont faite à l'œuvre d'Héré : elle s'efface, elle disparaît, quand un fin soleil d'octobre teint de mauve les jolies pierres des pavillons et que là-bas, au fond de la place, les trophées d'or des grands portiques se détachent triomphalement sur l'or plus pâle des dernières frondaisons.

Après l'enchantement du premier coup d'œil, si l'on veut concevoir l'originalité de la place Ro}Taie de Nanc}r, il faut connaître la genèse du plan, examiner les détails de l'exécution.

Après la paix d'Aix-la-Chapelle, les prévôts des marchands et échevins de Paris avaient décidé d'élever à Louis XV une statue équestre et chargé Bouchardon d'exécuter le monument. Stanislas voulut que Nancy suivît l'exemple de Paris. :< Le projet de S. M. fut dès son principe de réunir en Lorraine dans un même temps, deux souverains qui ne devaient que s'y

succéder, et donner à tous les siècles le premier exemple d'un roi qui, dans ses propres États, érige des statues à un autre roi. On peut en élever à ses prédécesseurs ; mais il était donné au seul Stanislas d'en consacrer une à son successeur. Il fallait des accompagnements relatifs à un si beau projet et le roi entreprit la construction d'une place Royale à Nancy. » {Compte général de la dépense, etc.)

Le point de départ des grands travaux du roi de Pologne fut donc l'érection d'une statue de Louis XV. Mais cette entreprise politique et familiale tourna au profit de la cité.

On songea d'abord à élever le monument sur la place du Marché, la seule qui pût se prêter à un tel décor dans la Ville- Neuve : on aurait transformé l'ancien hôtel de ville en un monument magnifique et dressé une colonnade autour de la place. Mais il eût fallu, plusieurs années durant, transporter le marché dans une autre partie de la ville. Les marchands protestèrent. Stanislas, qui ne se souciait pas de mécontenter les Lorrains, abandonna ce premier projet.

Ce fut alors que l'on choisit l'emplacement resté libre entre les deux villes. Trois bastions de la défense de Nancy, désormais inutiles, subsistaient encore au sud de la place de la Carrière, leurs pointes tournées vers la Ville-Neuve. Les courtines qui réunissaient ces trois ouvrages étaient ruinées. Sur les glacis à peu près nivelés on avait planté des tilleuls. Des baraques et des hangars s'étaient élevés çà et là. Au delà de cette esplanade, quelques beaux hôtels avaient été déjà construits sous le règne de Léopold. Stanislas fit détruire les courtines, combler les fossés, couper les plantations, raser les baraques, démolir les hôtels, aplanir le terrain, et, sur l'espace ainsi débarrassé, Héré reçut l'ordre de dessiner et de bâtir la place consacrée à la gloire de Louis XV, c'est-à-dire de la monarchie française.

Les seuls modèles de places régulières qui auraient pu guider

l'architecte uancéien étaient la place Royale de Paris, la place des Victoires et la place Vendôme. Au moment où Héré exécuta son plan, Gabriel n'avait pas encore établi le sien pour la place Louis XV : les lettres patentes du roi de France sont datées de 1757 ; la place Royale de Nancy avait été inaugurée en T755.

Que l'on compare le dessin de l'une des grandes places parisiennes du xviie siècle avec celui de la place de Nancy, on est frappé de la nouveauté de la conception d'Héré. Nous ne retrouvons rien ici de la monotonie claustrale de la place créée par Henri IV au Marais. Nous ne sommes pas en face d'un décor arbitrairement placé au milieu d'une ville, comme la place des Victoires ou la place Vendôme. Par sa symétrie et sa majesté, la place d'Héré symbolise d'une façon claire et imposante la toute- puissance royale; mais, en même temps, c'est une vraie place de ville, disons mieux : c'est la grand'place de la ville.

Dans la suite, elle n'a pas tout à fait répondu à sa destination primitive. Ni Stanislas, ni Héré n'avaient prévu le mouvement mystérieux qui devait pousser Nancy, comme toutes les villes modernes, à se développer vers l'occident. Ils voulaient que la place Royale occupât le centre de la cité nouvelle qu'allaient, dès lors, former la Ville- Vieille, la Ville-Neuve et les quartiers nouveaux créés vers l'est. Aussi Héré mit-il une merveilleuse ingéniosité à en raccorder le contour avec le plan général de Nancy. Il prit soin que sur chacune des faces du quadrilatère débouchassent des rues destinées à rendre l'accès facile, en même temps qu'elles ouvraient de toutes parts de belles perspectives sur la statue royale.

La rue de la Congrégation (aujourd'hui de la Constitution) rit communiquer la place avec le quartier du Chapitre ; les rues des Jacobins (aujourd'hui des Dominicains) et de la Poissonnerie (aujourd'hui Gambetta) la rattachèrent aux quartiers

commerçants de la Ville-Neuve ; à l'ouest, la rue Saint-Stanislas (aujourd'hui Stanislas) et, à l'est, la rue Sainte-Catherine et le prolongement de la rue de la Poissonnerie (aujourd'hui rue d'Alliance) traversèrent les quartiers fondés par Stanislas lui-même. Enfin une issue fut ouverte au nord, sous l'Arc de Triomphe, vers la Carrière et la Ville- Vieille. Ainsi fut résolu le problème de fondre trois villes en une seule. Mais dans les œuvres de l'architecture, la difficulté surmontée esc souvent le principe d'une beauté imprévue. La nécessité de ménager des communications aussi nombreuses conduisit Héré à des combinaisons charmantes ; elle lui suggéra d'élever, au levant et au couchant, deux pavillons séparés — disposition qui évita la monotonie des façades continues — et d'établir aux angles de la place ces pans coupés qui donnent à l'ensemole du dessin tant de grâce, tant de souplesse.

Il y a peut-être moins d'originalité dans la structure même des édifices que dans le tracé du plan général de la place Royale. C'est à Boffrand que Héré doit le dessin de ses façades. Sur la place de la Carrière, Boffrand avait élevé, en 1715, un très bel hôtel que L,éopold offrit au prince de Craon ; on sait les raisons du cadeau : le duc aimait la princesse. Cet hôtel est aujourd'hui devenu le Palais de Justice. Dévasté à l'intérieur, où seul un salon a conservé ses boiseries d'autrefois, il a subi dans ses dehors de fâcheux remaniements. Mais nous connaissons son état ancien par une des planches du recueil de Boffrand intitulé : Le Livre d' architecture contenant les principes généraux de cet art et les plans, élévations et projets de quelques-uns des bâtiments faits en France et dans les pays étrangers et publié en I745- (( Que l'on contemple, écrit M. Pfister, le plan de cet hôtel

tel qu'il- existait à l'origine ; qu'on observe au rez-de-chaussée ses six arcades à plein cintre avec les mascarons à la clef, les sept pilastres corinthiens le long du premier et du second étage, la disposition des fenêtres cintrées du premier étage et des petites fenêtres bombées du second; qu'on jette un coup d'œil sur les balcons et sur la galerie à jour aujourd'hui disparue qui court au sommet et qui supporte des vases élégants, et l'on verra tout de suite où Héré a pris son modèle pour les bâtiments de la place Royale. » L,a remarque est juste. Héré garde le mérite d'avoir adopté avec un goût parfait le dessin de Bofïrand à ses propres constructions : il a calculé avec une irréprochable justesse les dimensions de ses divers bâtiments ; il en a proportionné la hauteur à celle de la statue qu'ils devaient environner ; il a enfin rompu la monotonie de la longue façade de l'Hôtel de Ville en marquant les trois avant-corps par des ressauts délicats et imaginé le fronton élégant qui couronne la partie centrale de l'édifice.

Iyes quatre pavillons de la place Royale devaient recevoir des destinations diverses : l'un devait abriter en même temps le collège de Médecine et le théâtre (on n'y dissèque plus, mais on y joue encore la comédie) ; un autre fut concédé à un sieur Jaquet (c'est toujours une maison particulière) ; le troisième devint le logis d'Alliot, l'intendant de la maison du roi (c'est un hôtel) ; le quatrième fut habité par le fermier général (c'est l'évêché). Mais bâtis sur un même plan ils reçurent une ornementation pareille. Ce fut aux frais de Stanislas et sous la direction de Héré, que Guibal, Dieudonné, L,enoir, Belchamp, Meny, Menuet et Doron exécutèrent les vases, les groupes et les palmiers des terrasses, les masques des clefs, les guirlandes des cintres. Les mêmes travaillèrent aux sculptures de l'Hôtel de Ville et des maisons basses de la face septentrionale, qu'on appelait les trottoirs de Stanislas. Toute cette statuaire, qui

ne manque ni de grâce ni même d'invention, vaut surtout par son parfait accord avec les lignes de la construction ; là, comme partout, on sent la vigilance d'un architecte qui savait commander et se faire obéir.

Iya place Royale n'eût été qu'une belle place, et non une œuvre d'art unique sans le serrurier de génie qui en forgea les balcons, les grilles et les portiques.

On ne sait pas d'une façon précise quelle fut la part d'Héré dans la composition de ce décor extraordinaire. Éblouie par la nouveauté des œuvres de I^amour, la postérité a retenu le nom du serrurier ; elle a moins bien gardé la mémoire d'Emmanuel Héré. Cependant, ces constructions de fer ont tant d'aplomb, elles sont si bien équilibrées, leurs caprices les plus fantasques se jouent autour d'une armature si logique qu'il est impossible de ne pas reconnaître dans ces chefs-d'œuvre, sinon la main, du moins le conseil d'un grand architecte. Abandonné à luimême, L/amour se fût, sans doute, laissé étourdir par sa propre virtuosité. Cela dit, admirons sans réserve les merveilles dont il a paré la place Royale.

Un incomparable balcon occupe toute la largeur de l'avantcorps de l'Hôtel de Ville ; les armes de Stanislas et les aigles polonaises s'y détachent sur un fond treillage ; l'artiste s'est efforcé d'y « rendre l'effet du bronze ciselé et recherché avec exactitude ». Puis ce sont les quatorze balcons des fenêtres de l'Hôtel de Ville, les cinquante-six balcons des pavillons, produits d'une imagination abondante, raffinée, diverse.

A l'entrée des rues débouchant sur la place s'élève une double grille à pilastres, enroulée de feuilles et de rinceaux, surmontée de vases fleuris et de couronnes royales. Elle laisse

8o NANCY

passage aux piétons sous un arc élégant, et au bout de la potence en volute dont elle est accostée, un coq tient dans son bec la chaîne d'une lanterne, au-dessus de la chaussée.

De chaque côté de la place, entre le dernier pavillon et les maisons basses des « trottoirs », un triple portique encadre les fontaines de Guibal, mythologiques, rocailleuses, contournées et charmantes, où l'on voit des dauphins qui crachent, des enfants qui barbotent et des tritons qui soufflent dans leurs conques. Grilles et fontaines se détachent sur un fond de verdure, adorable tableau que l'on composa pour masquer aux regards des passants les débris des deux bastions de la Ville- Vieille. Ces portiques se développent sur un plan cintré. L'arc principal s'ouvre entre deux grands pilastres aux merveilleux chapiteaux d'ordre composite. Des pyramides, des trophées, des médaillons, des palmes et les armes royales forment un couronnement d'une indicible somptuosité.

Frappé du contraste que présentent la richesse des grilles et la sobriété des façades, on a parfois parlé d'un « mélange de styles ». Les uns ont vu là le Louis XIV voisinant avec le Louis XV. Selon les autres, l'art de Lamour c'est l'épanouissement du Louis XV et celui de Héré la naissance du Louis XVI. On a même parlé d'un style particulier, d'un style lorrain.

Cette façon de caractériser les styles est d'une flagrante inexactitude. On a vu que les façades de la place E.o\~ale sont la reproduction d'une façade élevée à Nancy par le breton Boffrand, en 171. 5. Or, les hauts pilastres corinthiens qui caractérisent les constructions de Boffrand furent en faveur dès le siècle précédent. On peut donc dire que Héré est resté fidèle à la tradition du Louis XIV. Mais, d'autre part, quelques années plus tard, Gabriel bâtira le petit Trianon qui n'est point sans analogie avec les pavillons de Nancy, le petit Trianon que l'on

donne assez communément comme un type de l'architecture Louis XVI — quoique, d'ailleurs, il ait été élevé en 1766.

En réalité, l'architecture française — infiniment diverse dans ses productions — n'a guère varié de style pendant deux siècles.

Quant à Lamour, nous avons déjà montré en lui le disciple des artistes qui, dès les dernières années du règne de Louis XIV, avaient renouvelé toutes les formes de la décoration, substitué aux lignes droites les courbes, les sinuosités, les volutes, les racailles, donné une grâce inattendue aux lambris, aux meubles, aux céramiques. Avec un rare bonheur, il appliqua ces principes nouveaux à l'art de la serrurerie.

Mais, par la force des choses, ces mêmes principes devaient rester étrangers à l'art de la construction, la logique et l'équilibre étant les conditions mêmes de la solidité. Les grands architectes du xvme siècle l'ont admirablement compris. Boffrand, le premier, qui dans le décor des intérieurs ne reculait devant aucune audace, aucune fantaisie (on peut s'en convaincre en visitant l'hôtel de Soubise, aujourd'hui les Archives nationales), ne s'écartera jamais, dans le dessin des façades, du style le plus sévère. Héré fit de même. Dans les bâtiments de Nancy il ne laissa pas les décorateurs compromettre la pure beauté des lignes architecturales. Il n'était pas insensible aux prestiges du goût charmant qui régnait en son temps : la part qu'il fit à Lamour dans l'ensemble de son œuvre nous en fournit la preuve ; mais il pensait que l'architecture ne peut se plo}Ter aux témérités de la mode. Chacun garda donc son rang et sa tâche ; l'architecte bâtit, le serrurier décora. C'est le secret de ce que l'on a nommé, sans raison, une diversité de styles... C'est aussi le secret de l'unique et parfaite beauté dont la place Royale de Nancy nous offre le spectacle.

En arrière des bastions de la Ville- Vieille s'étendait la longue place de la Carrière, où se donnaient autrefois des fêtes, des joutes et des courses de bagues. Léopold avait commencé de l'embellir. Boffrand y avait achevé l'hôtel de Craon. Mais les travaux du palais ducal, du « Louvre » qu'il devait édifier au nord de la place, avaient été interrompus ; seul le péristyle était debout. Lorsque la place Royale fut terminée, Stanislas et ses artistes s'occupèrent de régulariser et d'orner la Carrière : c'était l'achèvement nécessaire de leur œuvre.

Orné de beaux bas-reliefs de marbre, débris de l'ancienne Porte Royale démolie par Stanislas, portant sur son entablement, parmi les statues des dieux, la Lorraine et la Renommée qui présentent l'image de Louis XV à la vénération des peuples, un arc de triomphe réunit les deux places. Dans ses lignes générales, il rappelle l'arc de Septime-Sévère. Il montre des proportions si justes, un décor si gracieux, qu'on ne songe pas, en le contemplant, à l'emphase des symboles et au ridicule de la glorification.

Aux extrémités de la Carrière se dressent des grilles de Lamour semblables à celles de la place Royale : elles suffisent à établir une harmonie délicate entre les deux ensembles, si différents cependant par le tracé du plan et l'aspect des édifices.

L'hôtel de Craon, à droite, et la Bourse du commerce (maintenant le Tribunal de commerce), à gauche, marquent l'entrée de la place par leurs façades pareilles et symétriques; puis, sur toute la longueur de la Carrière, s'alignent de part et d'autre des hôtels d'une construction simple et régulière. Entre les deux chaussées, un mur à hauteur d'appui limite un charmant promenoir, fermé de deux allées de tilleuls, et c'est là que le décor

se continue par une suite de vases, de fontaines et de jeux d'enfants— agréables sculptures de Sonlgen, de Lep37, de Mény, qui, jadis, étaient tournées vers l'intérieur de la place et auxquelles on a fait accomplir une volte-face du côté des maisons.

Entre deux pavillons plus hauts et plus élégants (celui de gauche, en regardant le palais, fut donné par le roi à Héré), les lignes de la place s'écartent brusquement pour former un double fer à cheval devant le palais du Gouvernement. Ici, s'ouvre une cour ovale enfermée d'ui.e fine colonnade que décorent des bustes à l'antique. Avec une souveraine aisance, cette colonnade, après s'être infléchie pour dessiner le contour de la clôture, se redresse, en rencontrant la muraille du palaL et se transforme en péristyle sur toute la façade de l'édifice, tandis que la galerie dont les vases et les balustrades égayaient la courbe des terrasses se change en un balcon, si bien que les architectures du palais et celles de la cour se rejoignent, s'accordent et se confondent.

C'est un enchantement. Une œuvre pareille eût suffi à la gloire d'Héré. Ici, l'architecte nancéien n'imita personne.

Quant au palais du Gouvernement, c'est un grand pavillon de deux étages couronné de balustrades. Il fut, à l'intérieur, décoré de peintures et de boiseries sculptées qui, malheureusement, ont, presque toutes, disparu. Stanislas l'avait réservé à l'intendant ; mais, celui-ci étant allé se loger dans un des pavillons de la place Royale, le palais échut au gouverneur. C'est maintenant l'hôtel du général commandant le corps d'armée.

A l'est de la place Royale, sur des terrains déserts où Iyéopold

avait créé un vaste potager, Stanislas établit un quartier neuf et chargea Héré d'y dessiner une place régulière plus modeste que celle consacrée à la gloire de Louis XV. Il désirait la dédier à son patron saint Stanislas et l'orner de sa propre statue.

Le plan fut tracé ; mais les circonstances modifièrent le nom et le décor de la place. Louis XV venait de traiter avec Marie-Thérèse. L'accord de la France et de la Maison d'Autriche réjouissait la Lorraine, car le dernier duc, François III, avait épousé Marie-Thérèse. Pour célébrer cet événement la place fut nommée «■ place d'Alliance » et l'on décida d'y élever un monument commémoratif.

Cyfne venait de dessiner une fontaine destinée à occuper le centre de l'hémicycle devant la façade du palais du Gouvernement. Les sculptures devaient y symboliser les victoires de Louis XV. On changea les allégories guerrières en des emblèmes de paix et de concorde et l'on plaça le monument ainsi travesti sur la place d'Alliance. Quand nous avons sous les yeux le dessin primitif, nous regrettons un peu la métamorphose. Mais telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui, cette fontaine est encore une des plus ravissantes dont fut jamais décorée une place publique.

Au milieu d'un bassin, assis sur un socle de rochers, trois fleuves barbus tiennent les urnes d'où l'eau s'écoule. Sur leurs dos courbés ils soutienn.nt un obélisque effilé que surmonte un petit génie de la Renommée brandissant sa trompette. Le gracieux contour de la margelle, l'élégance des figures, k dessin délicat du plateau où se dresse l'obélisque, l'alerte mouvement de la Renommée, les tons harmonieux des plombs et des pierres font de ce monument une merveille de goût et de légèreté. Les attributs et les trophées qui achèvent le décor sont commentés par des devises latines dont l'une résume avec une superbe concision les sentiments que devaient éveiller

dans les cœurs lorrains l'alliance nouvelle de la France et de l'Autriche :

Prisca recénsque fides votum conspirât in unum.

Sur les quatre côtés de la place d'Alliance, s'élèvent des hôtels privés ; leur sévère architecture et leurs toits en ardoises contrastent avec les façades monumentales et les terrasses à l'italienne de la place Royale. Mais leur symétrie leur donne un grand air de noblesse, et sur les clefs des fenêtres et des portes, les sculpteurs de Stanislas ont sculpté de jolis mascarons.

D'abord cette place était nue. En 1763, on y planta une double rangée de tilleuls. Sous Louis-Philippe on voulut les abattre, mais les Nancéiens protestèrent et obtinrent que les arbres fussent maintenus : ils encadrent la fontaine de Cyfflé d'un cloître de verdure qui ajoute encore à l'émouvante beauté de la place silencieuse.

Le dernier embellissement que Naiic}*" reçut de Stanislas fut la plantation de la Pépinière, promenade merveilleuse dont le charme est rendu plus vif par le voisinage des places monumentales ; auprès de belles architectures, rien n'est délicieux comme la verdure des pelouses et l'ombre des grandes allées.

A vrai dire, il en est de la Pépinière comme de tant d'autres parcs dont nous jouissons aujourd'hui sans que jamais leurs créateurs en aient connu la beauté. Les monuments s'effritent et s'écroulent, les arbres grandissent. Nous devons notre gratitude à ceux qui, comme le vieillard de La Fontaine, ne craignant pas « le long espoir et les vastes pensées », nous firent présent de beaux ombrages.

Entre le rempart à demi ruiné de la Ville-Vieille et le cours de la Meurthe, au delà des casernes bâties dans la nouvelle rue Sainte-Cal herine (aujourd'hui caserne Thiry), s'étendaient des prairies et des marécages. Des décombres et des immondices comblaient à demi le fossé de la ville. A cette place, Stanislas résolut d'établir une pépinière royale. Il mourut en 1766, quelques mois après qu'on eut pris les mesures financières nécessaires à l'exécution de son projet; mais, les années suivantes, son plan fut réalisé par l'administration française.

Le terrain choisi fut celui qui est occupé par le jardin actuel. On parla, un instant, de reculer la limite de la Pépinière jusqu'à la Meurthe ; on y renonça faute de ressources. L'espace fut divisé en seize « carreaux » de grandeur à peu près égale, séparés par des allées régulières. De grands arbres ombrageaient le pourtour et les deux avenues centrales. Au milieu fut ménagé un vaste rond-point avec des bancs de pierre. Sur l'emplacement des anciennes fortifications fut établie une terrasse plus élevée que le reste du parc.

Cette pépinière devait fournir des arbres pour l'ornement des grandes routes de la Lorraine et servir de promenade aux habitants de la ville. Afin de la faire communiquer avec la place Royale, on fit disparaître les deux petites fontaines qui, sous le portique de Lamour, flanquaient la fontaine d'Amphitrite et ce fut grand dommage, car on rompit ainsi la s}rmétrie des décorations de la place Royale.

Après la Révolution, ou cessa d'exploiter la Pépinière qui devint un simple jardin d'agrément. Depuis, elle a subi quelcmes transformations qui toutes ne furent pas heureuses. Entre la terrasse et les anciens « carreaux », fut tracé un jardin paysager avec des gazons vallonnés et des corbeilles de fleurs : cette concession au goût moderne a un peu altéré le noble aspect des vieilles allées à la française. A l'extrémité nord de la terrasse,

on a fait disparaître le Manège des pages, amphithéâtre d'un joli dessin, auquel on accédait par un double escalier monumental. Puis, on a élevé dans la Pépinière ces constructions et ces clôtures dont on a maintenant coutume d'encombrer tous les parcs et tous les jardins publics : pavillons de garde, kiosque à musique, cages, volières, vélodrome, etc.. Enfin les statues, les implacables statues ont fait leur apparition. Au milieu d'une pelouse, on a commencé par élever la statue de Claude Gelée, par M. Rodin. On comprend que la Lorraine ait voulu consacrer un monument au plus illustre de ses artistes ; on admire la fine et nerveuse élégance de cette sculpture, le mouvement emporté des Chevaux du Soleil qui décorent le piédestal. Mais le lieu n'est pas favorable : la pelouse est trop vaste et le socle trop élevé. Non loin de la statue de Claude Gelée, on a élevé un monument au peintre Charles Sellier. Et voici maintenant le jardin ouvert aux statuaires ! Que les Nancéiens considèrent en quel état l'abus de la sculpture a mis les jardins de Paris.

Si à ces grands ouvrages nous ajoutons les deux portes que Stanislas fit construire aux deux extrémités des quartiers neufs, la porte Sainte-Catherine, d'ordre dorique, ornée de basreliefs assez médiocres, la porte Saint-Stanislas, également d'ordre dorique et où se distinguent quatre jolies statues symbolisant la Peinture, la Sculpture, l'Architecture et la Musique, nous aurons passé en revue tous les bâtiments du roi de Pologne à Nanc}^

Cette œuvre, française de goût, a été exécutée dans ses parties les plus importantes par des artistes lorrains : nous l'avons déjà indiqué. Il faut y revenir, car cette circonstance devrait

assurer à Stanislas l'éternelle reconnaissance de la Lorraine. Or, depuis quelques années, la Lorraine traite sans respect la mémoire du roi de Pologne. Les jeunes Lorrains qui, avec une louable ténacité, travaillent à maintenir l'esprit et à ressusciter les traditions de leur province, montrent quelque mépris pour le souverain étranger qui prit la place des ducs héréditaires. Plus attachés et plus dévoués à la France qu'aucun Français, ils ont des rancunes historiques. Ils iraient volontiers comme leurs ancêtres faire leurs dévotions devant le buste du duc Léopold.

Par sa magnificence même, le Nanc}- de Stanislas dut étonner et choquer les Lorrains d'autrefois. Tant de luxe sur les façades était pour déplaire à des gens qui toujours se montrèrent plus soucieux de la réalité que des dehors. Et peut-être subsiste- t-il un peu de ce sentiment dans la prévention qui anime encore certains Lorrains d'aujourd'hui contre ce Polonais trop fastueux. Mais il faudrait prendre garde que Stanislas ne fut pas le premier à vouloir franciser le goût lorrain ; que Léopold — le grand Léopold lui-même — avait appelé à Nancy Bofïrand, architecte français ; que, si les hasards de l'histoire avaient maintenu à Nancy la dynastie ducale, quelque successeur de Léopold eût poursuivi à peu près les mêmes desseins, — peut-être avec moins de succès. On peut, en effet, se demander si, au lieu d'employer Héré, Lamour, Girardet, c'est-à-dire des Lorrains, comme le fit Stanislas par raison politique, le duc de Lorraine n'aurait pas dédaigné les artistes de son duché et fait venir de Paris architectes et décorateurs.

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